web Robert DEROME

En présence des anges
Art religieux et dévotions populaires

©Professeur Robert Derome
Département d'histoire de l'art, Université du Québec à Montréal.


Les archanges.

Les archanges sont les plus importants au point de vue iconographique bien qu'ils se trouvent au bas de la hiérarchie des anges. Les théologiens en comptent sept. Le suffixe el dans leurs noms signifie Dieu.

On rencontre rarement le cycle complet des sept archanges, car le Concile de Latran limite en 746 leur culte aux trois premiers : Michel le chef de la Milice céleste, Gabriel le messager envoyé à la Vierge ou à d'autres personnages, et Raphaël le compagnon de Tobie lui servant de gardien et de médecin.. Les quatre autres sont Uriel, Jehudiel (aussi nommé Jophiel), Barachiel (aussi nommé Malthiel), Sealtiel (aussi nommé Zeadkiel).

On adjoint ou on substitue à ces sept noms d'archanges ceux de Raziel, qui expulsa Adam du Paradis, et de Peliel ou parfois Gamael, chef des Principautés, qui lutta contre Jacob et consola Jésus au Jardin des Oliviers (cat. 11).


Michel.

Michel vient de l'hébreux Mika'el et signifie « Qui est comme Dieu ». En fait, il s'agit du cri de ralliement des anges qui, avec Michel à leur tête, vainquirent Lucifer et ses Anges rebelles. C'est donc tout naturellement que l'archange fut choisi par les Juifs comme protecteur d'Israël, puis devint celui de l'Église romaine et de son pontife. Dans l'Apocalypse, Michel sauve la femme qui vient d'accoucher, symbole de la Vierge et de l'Église. Il est aussi le psychopompe, conducteur des morts dont il pèsera les âmes au jour du Jugement. C'est le plus populaire des archanges.

La section consacrée aux Dévotions populaires présente d'autres iconographies de saint Michel : soit en psychopompe, le peseur d'âmes du Jugement dernier tenant de sa main gauche la balance et, sur son épaule droite, l'épée ondulée qui sert à séparer les bons des mauvais à l'entrée du Paradis ; soit en guerrier, en tant que défenseur de l'ultramontanisme français. Enfin, un chapelet et une médaille de la confrérie de saint Michel y rappellent l'important centre de pèlerinage du Mont-Saint-Michel.


5. Québec, Jean-Baptiste-Antoine Marcheteau (1761-1816), Saint Michel terrassant le démon, 1784.

Huile sur toile. 114,6 x 78,9 cm. Signature à l'endos « Expers Artis / Pinxit / J: B:te Marcheteau / 1784 Eccle ». Collection des RHSJM, 1986.x.153.

L'auteur de cette toile est l'abbé Jean-Baptiste Antoine Marcheteau (1761-1816). Il était certainement très fier de son tableau peint à l'âge de 23 ans, puisqu'il a pris la peine de le signer en très grosses lettres. Toutefois, son humilité le poussa à placer cette signature derrière la toile. Humilité, mais aussi juste conscience de ses capacités et de ses limites, ou fausse modestie. En effet, l'inscription latine « Expers artis » peut être traduite par « qui manque de savoir-faire », affichant ainsi son inexpérience dans le domaine pictural ou un vif sens critique vis-à-vis de ses productions.

Marcheteau reprend un tableau de Raphaël (1483-1520) peint en 1517-1518, Saint Michel terrassant le dragon dit Le Grand saint Michel conservé au Louvre. Il fut offert à François 1er par le pape Léon X (1513-1521) qui l'avait fait commanditer par son neveu Laurent II de Médicis (1492-1519) qui gouvernait Florence pour son compte. Dessinée par un des Mariette, l'oeuvre fut diffusée par la gravure. On en retrouve un exemplaire à Québec chez les Soeurs du Bon-Pasteur.


6. Canada, Attribué à Georgiana Beauchamp dite Soeur Saint-Michel (1848-1925), S : Michael, vers 1869-1879.

Canivet (papier découpé), gouache et aquarelle. 27,5 x 18,2 cm. Inscription au recto « S : Michael. » ; à l'endos, écrit à la main, « Image précieuse, longtemps conservée dans la chambre de la Supérieure ». Collection des RHSJM, 1986.x.468.

Le canivet est un petit canif utilisé pour découper le papier. L'instrument utilisé a laissé son nom à l'objet obtenu par son maniement. Cette technique, très en faveur au XVIIIe siècle, fut aussi pratiquée au cours du XIXe siècle. Une photographie de 1909 montre le canivet accroché au mur de la chambre de la Supérieure. Il y avait été laissé par soeur Saint-Louis, née Élisabeth Beauchamp, qui fut supérieure de l'Hôtel-Dieu de 1881 à 1887. Celle-ci était très liée à sa soeur Georgiana. Durant leurs études, elles avaient toutes deux effectué un séjour de cinq ans aux États-Unis, ce qui leur avait permis de se perfectionner dans la langue anglaise. Georgiana devient postulante en 1871 et dès son entrée en communauté en 1873, sous le nom de Saint-Michel, elle rejoint sa soeur Elisabeth à Chatham au Nouveau-Brunswick jusqu'en 1879. Celle-ci avait participé à la fondation de cette mission en 1869, placée sous la protection de Saint-Michel tel que l'atteste le nom de leur école fondée en 1870, la St. Michæl's Academy. Georgiana était sérieuse, artiste, tant du pinceau que de la voix, et perfectionniste.


7. Montréal, Atelier T. Carli (1867-1923), Saint Michel terrassant le dragon, vers 1890.

Plâtre polychrome et bois. H. 46,5 cm ; l. 18 cm. Signature à l'endos sur la base « T. CARLI ». Collection des RHSJM, 1994.x.1003.

La thématique de cette oeuvre est la même que celle traitée par Marcheteau. Toutefois, saint Michel tient son épée dans le dos, au-dessus de son épaule droite, entre ses deux ailes, et un dragon remplace Lucifer. La polychromie variée et contrastée, probablement refaite, ajoute beaucoup à la vivacité de cette petite nature, ce qui la rend beaucoup plus impressionnante que son vis-à-vis identique, mais monochrome et en stuc, conservé au Musée de Vaudreuil. Cette thématique connaît une grande popularité à Montréal dans les années 1890.

Robert Derome

Ce Saint Michel terrassant le dragon fait partie d'une série de plâtre, moulée à l'atelier T. Carli. La polychromie ne semble pas d'origine à cause de la texture et du choix des couleurs mais il est fort possible qu'il ait été peint par une religieuse de la communauté lors de l'achat, expliquant ainsi sa texture mate. Il existe une statue identique au niveau du moulage, à la Maison Saint-Gabriel. La polychromie d'origine est dans les tons luisants de vert, rose, argent, or et beige. Comparativement à celui des Hospitalières, l'ange ne repose pas directement sur le socle mais bien sur un coussin de terre ou de verdure.

Nous retrouvons un saint Michel identique et de mêmes dimensions, en stuc monochrome, au Musée régional de Vaudreuil-Soulanges portant l'inscription à sa base « QUIS UT DEUS » qui signifie « Qui est comme Dieu ». Le Musée du Québec possède un saint Michel, en bois sculpté et décapé, provenant de Saint-Pierre-les-Becquets qui est identique à celui du Musée régional de Vaudreuil-Soulanges et du Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal.

En 1969, Jean Trudel mentionne que cet ange en bois provient de Saint-Pierre-les-Becquets qui se trouve près de Gentilly . En 1986, John Porter et Jean Bélisle mentionnent que l'ancienne croix de chemin du Rang Saint-Pierre à Gentilly ainsi que plusieurs statuettes pour orner d'autres croix de chemins ont été commandées à Adolphe Rho, en 1892, par le curé Majorique-Pierre Marchand . Il est donc facile de conclure que ce saint Michel fait partie de cette série d'oeuvres produites en 1892 par Adolphe Rho. De plus, selon Mario Béland, conservateur au Musée du Québec, ces oeuvres sont toutes de dimensions et de factures similaires.

Adolphe Rho, (30 mars 1839 Gentilly - 5 août 1905 Bécancour) peintre et sculpteur, décore de nombreuses églises au Québec à la fin du siècle dernier. Il peint aussi quelques portraits et des paysages. En 1884, il séjourne en Europe et étudie les arts plastiques à Paris. Il travaille avec ses quatre fils : Auguste, Fortunat, Vigor et Zotique.

Compte tenu des dernières informations, il est possible d'élaborer de nombreuses hypothèses mais aucune ne peut être retenue avec preuve à l'appui. Premièrement, le saint Michel en stuc peut avoir été importé d'Europe et reproduit en plâtre par T. Carli et Adolphe Rho en aurait sculpté une version en bois. Deuxièmement, le saint Michel en stuc peut avoir été fait par T. Carli à partir d'un livre de modèle puisqu'il travaillait aussi le stuc. Troisièmement, le Saint Michel a pu être sculpté en bois, par Adolphe Rho, à la demande de T. Carli pour ensuite le reproduire en stuc et en plâtre. Une chose demeure certaine, ils ont tous la même source iconographique.

L'iconographie de saint Michel est très populaire au début des années 1890. Louis-Philippe Hébert (1850-1917) produit, en début de carrière, plusieurs saint Michel dont celui de l'église Notre-Dame de Montréal qui ornait l'escalier de la chaire. Il est conservé aujourd'hui au Musée de Notre-Dame. Il exécute aussi un saint Michel pour l'église Notre-Dame-de-Lourdes qui tire ses origines iconographiques du Saint Michel terrassant le dragon de Raphaël, peint en 1518. Olindo Gratton, en 1890, sculpte un saint Michel terrassant un dragon à queue de serpent pour la Chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours et celui du retable de la chapelle Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, vers 1891, aujourd'hui détruit, lui est attribué.

L'iconographie de Saint Michel terrassant le dragon est exceptionnelle, car en général, nous retrouvons Lucifer en lieu et place du dragon. Le saint Michel de T. Carli tient son épée derrière lui, au-dessus de son épaule droite, entre ses deux ailes, prêt à l'attaque. Dans ce sens, certaines similitudes peuvent être faites avec le Saint Michel archange sculpté par Louis-Philippe Hébert pour l'église Notre-Dame de Montréal, car celui-ci tient son épée au-dessus de sa tête, prêt à terrasser, dans ce cas-ci, Lucifer.

Danielle Lord

Bibliographie. Jean Trudel, Profil de la sculpture québécoise XVIIe-XVIIIe siècles, Québec, Musée du Québec, 1969, p. 119. John Porter, Jean Bélisle, La sculpture ancienne au Québec, Trois siècles d'art religieux et profane, Les Éditions de l'Homme, Montréal, 1986, p. 114-115.


8. Québec ou Montréal, Anonyme (XVIIIe ou XIXe siècle), Saint Michel tenant une lance dans sa main gauche.

Bois polychrome. H. 51,5 cm ; l. 41 cm. Collection des RHSJM, 1984.x.15.

Ce saint Michel triomphant ne semble pas très menaçant, puisqu'il tient dans sa main gauche une lance qui pointe vers le ciel. Comme sa lance ne semble pas d'origine, peut-être tenait-il autrefois un étendard ?

Il se démarque de l'iconographie habituelle de saint Michel tenant dans la main droite une lance ou une épée et foulant de ses pieds un dragon ou Lucifer. D'autre part, nous retrouvons deux sculptures de saint Michel triomphant, attribuées à Louis Jobin, dont l'ange porte un étendard dans la main gauche, à la place d'une lance. La première appartient au Musée du Québec et provient de l'église Notre-Dame-des-Victoires et la deuxième, datée de 1894, provient de l'église de Saint-Michel de Bellechasse .

Sa polychromie, aux tons de bleu et de rose pour la tunique et de blanc et or pour les ailes, ne semble pas d'origine puisque l'on retrouve des traces de dorure dans le coin inférieur droit de sa tunique près de sa lance. Ses ailes déployées, le mouvement de sa tunique qui semble voler au vent ainsi que la position de ses pieds lui donne une allure de légèreté contrastant avec la carrure assez développée de ses épaules. Son visage est délicat et asymétrique. L'ensemble est de facture naïve.

Certaines similitudes peuvent être apportées avec un ange de Paul Jourdain dit Labrosse faisant partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Cet ange, en bois doré, a été exécuté par Paul Jourdain pour la fabrique de Longueuil. La position des bras et des pieds ainsi que le drapé des vêtements sont similaires ; la carrure des épaules ainsi que le dénuement de l'une d'entre elle permettent des rapprochements. Par contre, l'état des recherches ne nous permettent pas à ce stade-ci de conclure une attribution. Tout au plus pouvons nous affirmer que cette sculpture est antérieure à 1850.

Danielle Lord

L'oeuvre présente également certaines similarités avec un ange d'après modèle vivant de l'atelier de Louis Jobin daté de 1925 et conservé au Musée des civilisations à Hull.

Robert Derome

Bibliographie. Dossier du Musée du Québec no 69516 ou S.430. Mario Béland, Louis Jobin Maître-Sculpteur, Montréal, Fides, Musée du Québec, 1986, p. 140.


Page créée le 4 décembre1997.

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