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 Les anges et les religions
continuités et ruptures.

© André Couture, professeur, faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval.


Une exposition comme celle qui est présentée au Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal n'est pas fortuite. Elle développe un thème qui a été de toute évidence très populaire dans le christianisme québécois des derniers siècles, mais s'inscrit en même temps dans un renouveau actuel de l'intérêt pour les anges. En tant qu'historien des religions, je voudrais situer cette croyance aux anges, anciens et modernes, dans le cadre plus large des grandes religions du monde. De ce point de vue, les anges apparaissent comme un cas particulier d'êtres intermédiaires, typique des grands monothéismes (judaïsme, christianisme et islam). Mais même dans le christianisme catholique, cette croyance n'est pas monolithique: les interprétations qu'on en a données ont varié. La popularité des anges a cru pendant les derniers siècles, avant de disparaître presque totalement après le concile Vatican II. L'actuel retour des anges est un phénomène qu'il faut situer dans le contexte d'une spiritualité inédite. Mon but n'est évidemment pas d'analyser à fond les transformations de cette croyance, mais d'indiquer certaines directions pouvant orienter la réflexion de ceux ou celles qui cherchent à comprendre ce que viennent faire les anges dans les spiritualités d'hier et d'aujourd'hui.


1. Les religions et leurs conceptions des êtres intermédiaires

On trouve dans toutes les religions des croyances extrêmement diverses concernant l'existence d'êtres invisibles autres que Dieu. Les fidèles de ces religions acceptent le plus souvent comme une évidence l'existence de ces esprits. Cette conviction ne vient pas d'une réflexion théorique, mais de rencontres répétées avec l'inexpliqué. On sait que ces entités existent vraiment, qu'il y en de différents types, qu'il faut s'en faire des amis et éviter de provoquer leur colère. Il arrive aussi que l'on réfléchisse davantage sur ces êtres que l'on appelle globalement des esprits, des anges, ou tout simplement des êtres. C'est alors qu'on les classe en catégories de statut variable, de fonction différente, de subtilité diverse. En poussant cette réflexion à ses limites, cela a donné, dans le christianisme par exemple, la réflexion du Pseudo-Denys sur les neuf choeurs des anges (VIe siècle) ou le traité de Thomas d'Aquin sur les anges (XIIIe siècle).

Dans l'Inde ancienne existaient des familles d'entités non humaines, les unes propices, les autres de mauvais augure. Entre les humains regroupés en castes et de grands dieux comme Shiva ou Vishnou, l'hindouisme a multiplié les troupes d'êtres intermédiaires souvent dirigées par un chef: les Âditya, les Vasu, les Rudra (des divinités), les Brahmarshi (des sages), les Prajâpati (des géniteurs), les Gandharva (des musiciens célestes), les Apsaras (des nymphes ou naïades), les Yaksha et les Yakshî (des génies), les Vidyâdhara (des détenteurs d'incantations); puis encore d'autres forces plus ambiguës comme les Asura, les Dânava, les Daitya, les Pishâca, les Râkshasa, les Nâga (des dragons), les Bhûta (des Êtres), etc. La plupart de ces groupes sont innombrables. Ils existent davantage dans les récits mythiques qu'ils ne sont honorés dans des cultes. On raconte qu'ils s'affrontent dans des combats épiques et qu'ils ont fini par se soumettre à un Dieu souverain. Les hindous vénèrent déjà dans leurs villages de nombreuses divinités de tout rang; certaines de ces divinités mineures sont des âmes errantes par suite de male mort ou des héros ou des héroïnes qui ont mérité qu'on leur rende un culte. Mais la seule énumération de toutes ces castes d'êtres surnaturels atteste que les dieux et les déesses dont on connaît les noms ne représentent en fait qu'une infime partie d'un monde infiniment plus complexe. Cela dit, et en dépit des affirmations à l'emporte-pièce que l'on peut lire maintenant, on peut affirmer sans hésitation qu'au sein de ces populations d'êtres spirituels, il n'existe pas à proprement parler d'anges ou d'envoyés de Dieu au sens où l'on utilise ce terme dans le judaïsme, le christianisme ou l'islam.

Le bouddhisme du Sri Lanka conserve à toutes fins pratiques toutes les divinités qui étaient actives dans la ou les religions dont il a triomphé. « Il y a longtemps, note Mohân Wijayaratna, que les bouddhistes singhalais ont pris l'habitude de vivre entourés de dieux et de démons, mais tout en demeurant bouddhistes. » (1) Ces dieux, ils les honorent lorsqu'ils ont besoin de secours pour résoudre des problèmes de la vie de tous les jours. Par contre, pour se libérer du monde des renaissances, seul vaut l'enseignement du Buddha. On dit que ces divinités ont rompu avec l'hindouisme ambiant: elles auraient jadis accepté de suivre le Buddha, ou encore exerceraient leurs pouvoirs conformément à la permission que celui-ci leur a octroyée de son vivant. « Ce mécanisme de "permission", commente encore Wijayaratna, place tous les dieux, les demi-dieux et les esprits malins sous l'autorité du BuddhaÉ » (2). Ces différents stratagèmes permettent à toutes sortes d'entités de continuer à exister à l'intérieur du bouddhisme et de recevoir un culte de la part des laïcs. On est dans un monde qui tolère l'existence de tous les êtres, mais refuse de niveller leurs pouvoirs qui restent dûment hiérarchisés.

Le Livre des morts tibétain, qui connaît de nos jours une vogue extraordinaire, témoigne d'une conception philosophique selon laquelle l'existence même de l'univers dépendrait de la puissance de l'esprit. À une certaine étape du périple d'une personne décédée qui n'est pas encore complètement libérée apparaissent à sa conscience toutes sortes de phénomènes lumineux et sonores. Cette personne voit même apparaître devant elle les troupes de divinités paisibles et de divinités courroucées, dont les bouddhistes reconnaissent l'existence. Ne t'attache pas à ces phénomènes, prévient le livre, sinon tu continueras à errer en ces mondes trompeurs auxquels tu aspires. Ces lumières sont des obstacles à la libération. Tu n'as plus rien à craindre des sons, de la lumière et des rayonnements. Il te faut seulement les reconnaître comme des projections de ton mental. Laisse-les apparaître et disparaître comme n'importe quel autre phénomène de conscience. Conformément à une certaine philosophie bouddhique, c'est tout l'édifice cosmique, y compris ces êtres intermédiaires, qui doit d'abord s'effondrer pour faire place à l'expérience ultime.

Zoroastre a procédé à une réforme majeure du polythéisme indo-européen qui florissait en Iran ancien vers le VIIe avant l'ère chrétienne. A l'issue de cette réforme, un Seigneur Sage (Ahura Mazda) fut promu au rang de divinité suprême avec à ses côtés les six entités abstraites que sont la Justesse, la Bonne Pensée, la Puissance, l'Application, l'Intégrité et l'Immortalité. Derrière ces abstractions se cachent encore de grandes divinités du passé qui ont, bon gré mal gré, résisté aux transformations que leur imposa la nouvelle religion. On appelle parfois « archanges » la série d'entités qui est ainsi apparue, bien qu'il ne s'agisse pas de messagers du Dieu suprême. Ce groupe de divinités a plutôt été appelé ainsi par analogie avec les anges qui se développeront plus tard au Moyen-Orient.

On aura compris que ce monde des êtres intermédiaires est extrêmement complexe et bigarré. Tantôt il aboutit à une hiérarchie de puissances qui ont accepté de se soumettre à un Dieu plus fort ou de reconnaître l'expérience suprême d'un grand sage. Tantôt il forme une suite d'entités abstraites aux pouvoirs décroissants et ayant des fonctions précises dans une nouvelle économie de salut. Certaines philosophies considèrent ces êtres intermédiaires comme une série d'entités réelles qui deviennent de plus en plus subtiles à mesure qu'elles se rapprochent de l'Absolu. D'autres philosophies n'arrivent à penser ces entités que comme des projections de l'esprit, des illusions du mental ou des symboles religieux. Si certaines traditions présentent ces êtres intermédiaires sans ordre rigoureux, d'autres traditions insistent pour dire qu'ils forment une hiérarchie parfaitement ordonnée. Ces différentes entités semblent parfois avoir toujours appartenu à la même tradition. Le paisible recensement des forces invisibles cache cependant souvent des luttes de préséance entre dieux rivaux. La théologie des êtres intermédiaires est aussi une machine à réduire les puissances surnaturelles concurrentes.

L'analyse historique des discours théologiques portant sur ce que l'étude scientifique des religions a fini par appeler les êtres intermédiaires dévoile en fait, quand elle est possible, la difficile coexistence d'un grand Dieu avec des forces invisibles plus diffuses. Elle met en évidence les rapports de pouvoir d'un Dieu tout puissant avec des voisins plus faibles. Les mondes supérieurs sont des lieux susceptibles d'abriter les forces étrangères qu'une tradition triomphante a soumises à son Dieu. Sous couvert des plus hautes spéculations, ces théologies désamorcent en fait le pouvoir d'autres dieux, les réduisent en instances intermédiaires et reconstruisent ainsi un nouvel ordre cosmique.


(1) Mohân Wijayaratna, Le culte des dieux chez les bouddhistes singhalais, Paris, Cerf, 1987, p. 545.

(2) Ibid., p. 570.


Édition html par Robert Derome, 4 décembre 1997.

Page créée le 4 décembre1997.

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