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 Les anges et les religions
continuités et ruptures.

© André Couture, professeur, faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval.


2. Les anges du judaïsme et du christianisme

Bien qu'il s'agisse d'une catégorie bien particulière d'êtres intermédiaires, il n'y a pas de raisons pour croire que les anges juifs et chrétiens ne correspondraient pas à ce qui vient d'être dit concernant d'autres religions. L'appellation même d'ange indique toutefois la voie originale qu'ont choisie ces religions. Ce mot vient du latin angelus, calque du grec aggelos, qui signifie un envoyé, un messager, un émissaire. Il est utilisé pour traduire l'hébreu mal'ak qui possède le sens ordinaire de messager ou d'ambassadeur et est employé au figuré pour désigner l'« ange de Yahvé » ou tous ces êtres qui font partie de la cour de Yahvé. Un Dieu entouré d'anges est à l'image d'un roi entouré de délégués, d'ambassadeurs qu'il mandate pour accomplir ses volontés. L'ange dépend à proprement parler de l'agent personnel qui l'envoie.

Il est difficile de savoir exactement d'où viennent ces anges et ces démons qui ont lentement peuplé la Bible juive et l'Ancien Testament chrétien. Sont-ils d'origine perse, comme on l'a prétendu? Il semble que, bien avant que l'influence babylonienne ait amené l'introduction des chérubins ou des « sept anges de la face », le monothéisme juif ait laissé subsister autour de Yahvé des groupes de puissances portant le nom d'« elohim » et qui sont ses conseillers ou ses messagers. Des anges de Dieu apparaissent déjà çà et là dans des récits anciens du livre de la Genèse. C'est un ange de Yahvé qui a affirmé à Jacob en rêve qu'il était le Dieu qui lui était apparu à Béthel (Gn 31, 11-13). Après le départ de l'Araméen Laban, ce sont encore eux qui ont affronté Jacob qui poursuivait son chemin (Gn 32, 2). Les noms de plusieurs de ces anges manifestent leur rapport étroit avec le Très Haut: celui de Raphaël, l'ange qui a guéri Tobit, signifie « Dieu a guéri »; Michaël veut dire « qui est comme Dieu? », etc. Mais le doute qui plane sur l'identité réelle de ces êtres se renforce quand Jacob lutte contre un Ange de Dieu au gué de Yabbok et soutient avoir vu Dieu face à face. Cet ange serait-il une ancienne divinité fluviale qu'aurait dû se concilier Jacob avant de franchir les eaux du gué et que le narrateur biblique aurait pudiquement maquillé en Ange de Yahvé? (3) L'historien, en tous cas, ne peut manquer de se poser la question. Interviennent également dans la Bible des anges de malheur, un ange exterminateur, un ange accusateur (le satan) dont le rôle est d'accuser les hommes au tribunal de Dieu, puis diverses forces du mal qui sont peut-être aussi d'anciens dieux des nations environnantes. De toute façon, on ne trouve dans ces textes rien de systématique, sinon la présence fréquente d'êtres qui apparaissent et disparaissent au fil des récits, et qui pourraient souvent avoir une origine étrangère. L'élaboration d'une angélologie et d'une doctrine des démons apparaît à l'historien comme un fait de haute culture qui a pris des siècles à se constituer. Elle paraît avoir été la manière selon laquelle tout un monde d'esprits a sereinement été intégré au discours biblique.

À l'instar de ce qui se passait dans les autres religions, la Bible a peuplé les mondes supérieurs d'êtres invisibles. La solution adoptée par la réflexion juive et chrétienne pour sauvegarder la transcendance de Dieu a été de présenter tous ces êtres comme des « messagers » de Dieu. Ces anges sont des êtres toujours actifs, jouissant sans doute de l'immunité dont bénéficiait normalement le messager dans les cultures anciennes. En devenant des envoyés de Yahvé, ces puissances recevaient désormais de lui toute leur raison d'être. Ils n'avaient d'autre fonction que de répéter le message de celui qui les envoyait et sans lequel ils n'avaient aucune existence. Vue de ce point de vue, l'angélologie apparaît comme un habile stratégie pour vider les dieux et les divinités populaires de toute autonomie. On comprend alors qu'il y ait aussi de faux messagers, des envoyés qui se soient enorgueillis de leur tâche et qui se soient détournés du seul vrai Dieu. Ces faux messagers sont des démons. Leur vraie faute consiste finalement à penser qu'ils sont eux aussi capables d'envoyer des messages dignes de foi et donc de prétendre être comme Dieu.

À mesure que les traditions juives et chrétiennes (et par la suite musulmanes) s'éloignaient des affrontements bien concrets qui ont dû, en partie du moins, donner naissance à la mise en place d'un monde d'anges, on dirait que leur théologie a eu tendance à se sublimer en des spéculations de plus en plus déconnectées de la réalité socio-religieuse. Plus tard et en particulier dans la perspective de l'idéalisme néoplatonicien, les anges et les démons perdent toute réalité indépendante et deviennent des puissances inhérentes aux structures de chaque personne, des symboles de leur volonté de perfection ou de leurs déficiences. C'est comme si la théologie recyclait de vieux matériaux qu'elle ne comprend plus ou ne veut plus comprendre. Elle quitte alors le niveau de la religion populaire pour se hisser dans les hautes sphères de la spéculation. Elle répond sans doute à des questions réelles, mais qui sont davantage celles des philosophes que celles des gens ordinaires.

D'autres virtuoses récupèreront les anges surtout à partir de la Renaissance, et ce seront les artistes. Le Raphaël du livre de Tobie, le Gabriel de l'Annonciation, l'archange Michel écrasant le dragon, les anges gardiens finissent par envahir toutes les peintures religieuses. Tout en restant fidèles aux grandes intuitions de la foi, ces artistes parlent aussi le langage de la religion populaire. Ils savent s'adresser aux gens, avec des images à la fois belles et naïves. Que se cache-t-il sous ces délicates silhouettes? Sans doute un effort pour séduire le croyant, mais peut-être aussi du rêve, ou bien parfois de discrètes allusions aux génies ou aux divinités du paganisme gréco-romain. De toute façon, ces anges restent des médiateurs de l'invisible. Ils traduisent en images souvent admirables les intuitions auxquels la croyance populaire était sensible. Ils se rapprochent aussi des esprits dont tant de villageois étaient familiers.


(3) Voir le résumé que Charles Fontinoy donne de cette question dans « Les anges et les démons de l'Ancien Testament », dans Julien Ries (avec la coll. de Henri Limet), Anges et démons, Louvain-la-Neuve, Centre d'histoire des religions, 1989, p. 117-133.


Édition html par Robert Derome, 4 décembre 1997.

Page créée le 4 décembre1997.

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