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 Les anges et les religions
continuités et ruptures.

© André Couture, professeur, faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval.


3. Les anges gardiens dans le catholicisme du XVIIe au XXe siècle

Tandis que certains théologiens édifiaient des angélologies de plus en plus éloignées des sources bibliques, et que les peintres découvraient dans les anges un prétexte aux jeux picturaux les plus séducteurs, la pastorale de l'Eglise catholique continuait d'insister sur la réalité des anges, et surtout celle des anges gardiens. Malgré leurs lettres de créance bibliques, les anges avaient été jusque-là somme toute assez peu présents à l'imagination populaire. Ils allaient peu à peu devenir à partir de la Renaissance un thème essentiel de la catéchèse catholique. L'historien Jean Delumeau a brossé les grandes lignes de cette évolution. Il voit dans les anges d'abord un antidote aux peurs qui s'étaient installées dans l'esprit des gens à cette époque, puis plus tard une réponse au nouvel individualisme qui pointait à l'horizon.

Bien que certains auteurs chrétiens des premiers siècles reconnaissent l'existence d'anges gardiens des collectivités et s'appuient pour cela sur quelques textes bibliques, ce sont les anges gardiens personnels qui semblent les plus vénérés. « Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits: car, je vous le dis, avait dit Jésus, leurs anges aux cieux voient constamment la face de mon Père qui est aux cieux (Mt 18, 10). C'est entre le XIVe et le XVIIe siècle que se répandra le culte des anges gardiens des nations. Affectés à une ville ou à une région particulière, ces anges ont charge de veiller sur les groupes qui leur sont confiés. On recommande de les invoquer contre les épidémies de peste qui font alors rage en Europe. Le franciscain Francesc Eximenis et le dominicain Vincent Ferrier sont particulièrement actifs à la fin du XIVe siècle et au début du siècle suivant dans la propagation de leur culte, quoique ces prédicateurs insistent déjà beaucoup sur l'existence des anges gardiens personnels. Mais, Delumeau y insiste, plus s'imposent les nouvelles valeurs de l'individualisme moderne, plus l'individu se sent personnellement attaqué par le diable et menacé de l'enfer. Tandis que le culte des anges des nations va s'estompant, la dévotion aux anges gardiens individuels provoque du XVIIe au XIXe siècle un engouement jamais connu auparavant. Le culte de l'ange gardien contrebalance les manigances de ces démons qui s'attaquent aux individus et contribue à donner plus d'assurance à tous ces infortunés qui risquent d'être emportés sous leurs coups. C'est dans ce contexte qu'on se met à implorer les anges gardiens, à célébrer des messes en leur honneur, à publier toutes sortes de livres sur la dévotion aux saints anges et que se multiplient les images de ces puissants protecteurs sur lesquels chacun peut compter. Malgré l'effort de Luther et de Calvin pour condamner un culte qui allait, croyaient-ils, à l'encontre de la foi en l'unique médiateur qu'est Jésus Christ, le culte des anges continua bon gré mal gré de se développer dans les pays chrétiens. (4)

Delumeau a sans doute raison d'insister sur l'ampleur de la dévotion aux anges. Le nombre des documents réunis dans l'exposition présentée au Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal en témoigne fortement. À l'époque où ces images ont été populaires, il ne fait aucun doute que la dévotion aux anges gardiens avait atteint en Europe le sommet de son développement. Mais, malgré ses multiples variantes, cet art exclusivement catholique se mouvait en fait dans des limites assez précises. Sa juste interprétation figure dans les catéchismes qui circulaient à la même époque. Ils contiennent des enseignements clairs que les catholiques connaissaient le plus souvent par coeur et savaient expliquer. Ces textes doivent être lus en contrepoint des images d'anges que peignaient ces artistes qui mettaient leur talent au service de la foi. Ils fournissent les balises qui permettent de comprendre les intentions et de fixer les limites d'un art qui s'adressait d'abord à des chrétiens.

Chacun des catéchismes diocésains québécois depuis l'époque de la Nouvelle France propose un enseignement sur les anges. Il y a d'abord eu le Catéchisme du diocèse de Québec de monseigneur de Saint-Vallier (1702) dont les réponses sont souvent directement tirées de la Bible. Dieu a créé les choses visibles et invisibles, rappelle-t-il d'abord. « Qu'est-ce que les anges? Les anges sont de purs esprits qui n'ont point de corps. » « Si les anges n'ont point de corps, pourquoi les représente-t-on avec des corps? poursuit le catéchisme. « Parce qu'ils ont paru plusieurs fois sous la figure humaine, et qu'on ne peut pas représenter un esprit tel qu'il est en lui-même. » Il énumère ensuite les neuf choeurs des anges, à savoir les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances, les Vertus, les Chérubins et les Séraphins, dont les noms sont bibliques, mais dont la liste a été élaborée au VIe siècle. Puis après avoir présenté les anges qui ont été punis à cause de leur péché et les bons anges qui protègent les hommes, la leçon se termine par une série d'exemple des bons offices que les anges gardiens rendent à ceux qu'ils gardent: « celui des deux anges qui délivrèrent Loth de Sodome, celui de l'ange qui conforta GédéonÉ, celui de l'archange Raphaël qui conduisit Tobie et le ramena de son voyage sain et sauf, celui de l'ange qui rassura saint Joseph dans son doute et l'avertit de se retirer en Égypte avec le saint enfant Jésus, la sainte Vierge. »

Après la condamnation du jansénisme en 1715, les successeurs de monseigneur de Saint-Vallier en vinrent en 1732 à adopter, puis à adapter un catéchisme français promulgué pour le diocèse de Sens. Cet ouvrage connut deux éditions québécoises sous le Régime britannique (1765 et 1766). À compter de 1777, des transformations majeures furent apportées à la section intitulée « Petit catéchisme », tandis que la partie intitulée « Grand catéchisme » demeura pratiquement inchangée. C'est alors qu'on a adopté le titre de Catéchisme à l'usage du diocèse de Québec. En 1829, monseigneur Panet retoucha encore certaines demandes et changea le titre du livre en celui de Grand catéchisme à l'usage du diocèse de Québec. En 1853, après le premier Concile provincial de Québec, le livre changea à nouveau de titre, sans subir de changements notables dans son contenu; il devint Le grand catéchisme de Québec, à l'usage de toute la province ecclésiastique de Québec. Enfin, en 1888, sous l'influence d'un récent catéchisme produit à la suite du troisième Concile plénier de Baltimore (États-Unis), l'ouvrage connut une réelle métamorphose. Le nouveau livre fut intitulé Catéchisme des provinces ecclésiastiques de Québec, Montréal et Ottawa et fut officiellement en usage dans presque toute la Province civile de Québec jusqu'en 1951. (5) À part le catéchisme de monseigneur de Saint-Vallier dont j'ai déjà indiqué quelques particularités, tous les autres catéchismes mentionnés contiennent à quelques variantes près le même discours concernant les anges. (6) Cet enseignement touchant les anges fait partie du commentaire par questions et réponses de l'article premier du Symbole, aux paroles « Créateur du ciel et de la terre ». Il faut entendre par cette formule, disent unanimement ces catéchismes, que « Dieu a fait le ciel et tout ce qu'il contient, la terre et tout ce qu'elle contient, et particulièrement les anges et les hommes ». Il les a fait de rien; il les a créé par sa seule parole, sans avoir besoin d'aucune créature. Et poursuit le texte: il a créé le monde « par bonté pour nous, et pour en être adoré ».

Après une série de questions plus générales sur la notion de création, suivent les deux sections qui nous intéressent particulièrement et qui portent l'une sur la création des anges et la chute des démons, et l'autre sur les bons anges. Il fallait d'abord définir les anges. Ce sont « de purs esprits que Dieu a créés pour exécuter ses ordres ». Il les a créés « dans un état de grâce et de sainteté ». Certains ont persévéré et « on les nomme les bons anges, ou simplement les anges »; d'autres sont déchus de cet état à cause de leur orgueil, et « on les nomme les mauvais anges, ou autrement les démons ». Ils furent chassés du ciel et précipités dans l'enfer où ils souffrent et sont destinés à tenter les hommes.

La dernière section aborde la question de la représentation des bons anges et celle des tâches qui leur sont assignées. Si les anges sont de purs esprits, ils n'ont évidemment pas de corps. Mais alors, demande-t-on encore, « D'où vient donc les peint-on avec des ailes? » (sic) Et la réponse montre comment on justifie les images d'anges ailés qu'on offre à la dévotion des fidèles: « C'est pour nous représenter avec quelle promptitude ils exécutent les ordres de Dieu ». Mais s'il est vrai que l'état de ces anges est « d'être éternellement heureux, en jouissant de la vue de Dieu », quelle est donc leur occupation? « C'est de louer Dieu sans cesse et d'exécuter ses ordres. » Leur autre occupation est de prendre soin des hommes. « Dieu a donné à chacun de nous un ange qui en prend soin: on l'appelle pour cela, l'ange gardien. » On précise aussitôt ses quatre principales tâches: « il prie pour nous, il offre à Dieu nos bonnes actions, il nous défend contre les démons et il nous protège dans les périls ». On comprend alors aussitôt que chacun doive manifester à son ange gardien des sentiments « de reconnaissance pour l'intérêt qu'il prend à notre salut », des sentiments « de confiance pour l'invoquer dans les occasions périlleuses de notre salut », et des sentiments « de crainte de ne rien faire en sa présence qui puisse lui déplaire », c'est-à-dire de ne faire aucun péché. Voilà en quel sens il faut interpréter les images de cette exposition. Les unes représentent des anges qui louent Dieu, d'autres exécutent ses ordres, d'autres encore sont occupés à prendre soin des humains et ne se laissent pas distraire de cette occupation.

Si on prend également en compte le Catéchisme expliqué de Lasfargues (1932) qui est un ouvrage parallèle au Catéchisme des provinces ecclésiastiques de Québec, Montréal et Ottawa, on observe un élément intéressant. Ce catéchisme s'écarte en fait quelque peu des ouvrages antérieurs dans le libellé de ses questions et réponses. Mais dans ses explications, il réintroduit des éléments de doctrine qui figuraient dans les catéchismes précédents et que la nouvelle présentation aurait pu laisser échapper. C'est là qu'il ajoute parfois les précisions doctrinales qui semblent s'imposer, peut-être en raison de toutes les nouvelles images qui prolifèrent. La réponse à la question 34: « Qu'est-ce que les Anges? » touche justement le rapport des anges à Dieu et la façon dont on se les représente. C'est un exemple qui est ici particulièrement pertinent et il vaut la peine de le citer en entier.

« R[éponse:] Les Anges sont de purs esprits, créées à l'image et à la ressemblance de Dieu, pour l'adorer et le servir.

&emdash; Le mot ange signifie "messager", "envoyé". Les anges ressemblent à Dieu en ce que comme lui ils sont de purs esprits. Les anges ressemblent plus à Dieu que les hommes, cependant cette ressemblance n'est pas parfaite, car les anges ont été créés; de plus les anges n'ont pas toutes les perfections de Dieu, et celles qu'ils ont, ils ne les ont pas au même degré.
Les anges sont de purs esprits, ce qui signifie qu'ils n'ont pas de corps et qu'ils ne peuvent pas comme nos âmes être unis à des corps. Bien que les anges n'aient pas de corps, nous voyons cependant dans l'histoire sainte, que souvent ils ont apparu aux hommes sous des formes corporelles; mais ces apparitions étaient des miracles et ce n'était que passagèrement que les anges étaient revêtus de formes humaines.
Dans l'Écriture Sainte, on parle aussi de la face et des ailes des anges; ainsi il est dit qu'ils se voilent la face devant Dieu, pour signifier avec quel respect ils adorent la majesté de Dieu; il est parlé de leurs ailes pour montrer leur promptitude à exécuter les ordres de Dieu; c'est aussi pour représenter l'obéissance des anges que le plus souvent sur les images ils sont représentés avec des ailes.
Les anges ont été créés pour adorer dieu et le servir, cela signifie que leur occupation est: 1. De rendre gloire à Dieu dans le ciel par leurs louanges et leurs adorations; 2. Pour le servir ici-bas dans le gouvernement des créatures. »

Des textes comme ceux-là sont importants d'un point de vue historique, mais également d'un point de vue artistique. Il ne s'agit pas de limiter les virtualités d'un art et les possibilités de réinterprétation de cet art par des spectateurs contemporains. Mais les anges de cette exposition obligent à prendre conscience que le produit artistique est aussi le reflet d'une culture précise. Les artistes qui les ont réalisés se sont adressés à l'imagination d'une population particulière, une imagination qui, surtout dans le champ religieux ou spirituel, ne fonctionne jamais abstraitement. Cette exposition montre que l'art religieux, malgré la liberté dont font preuve ses artistes, s'exerce aussi dans les limites d'un certain nombre d'acquis culturels que l'on découvre clairement exprimés dans les questions et réponses des petits catéchismes.


(4) Voir A. Couture et N. Allaire, Ces anges qui nous reviennent, Montréal, Fides, 1996, p. 75-76.

(5) Voir Raymond Brodeur et collaborateurs, Les Catéchismes au Québec. 1702-1963, Sainte-Foy / Paris, Presses de l'Université Laval / Éditions du CNRS, 1990, p. 119-123.

(6) Ce sont le Catéchisme du diocèse de Sens de 1732, et celui de 1765, le Grand Catéchisme de Québec de 1782 et celui de 1832, puis celui de 1853 qui resta en vigueur jusqu'en 1932, date de la première parution du Catéchisme de Québec, Montréal et Ottawa, avec l'explication littérale et sommaire de Ed. Lasfargues.


Édition html par Robert Derome, 4 décembre 1997.

Page créée le 4 décembre1997.

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