Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.

La famille Baby : ses armoiries et ses collections d'orfèvrerie.


BABY Supputations

Armoiries de la famille Baby.

Il est étonnant de trouver les armoiries gravées au recto du manche et de surcroît en plein centre de la partie verticale la plus large car, habituellement, elles figurent sur la spatule, à l’extrémité du verso, juste avant le repli ornemental, se dévoilant lorsque la cuiller est placée avec l’ouverture du cuilleron vers la table (couvert ci-dessous). Cet emplacement inhabituel a pour conséquence de séparer pratiquement en deux les armoiries par l’arête décorative médiane du manche, élément perturbateur leur conférant ainsi une pente descendante de part et d’autre, à senestre et à dextre.

La gravure des ornements extérieurs aux armoiries est différente de celle du blason. La trace des outils manuels y est plus souple, large et profonde. Avec toutefois des lignes mécanisées semblables à celles de l'écu. La gravure de l’écu présente des arêtes vives effectuées avec des outils mécanisés. Le travail y est beaucoup moins soigné : les lignes verticales y dépassent les bordures un peu partout ; le blason ne remplit pas adéquatement l’espace prévu et son centre n’est pas aligné symétriquement sur l’arête décorative médiane verticale.

Ces gravures sont probablement contemporaines l'une de l'autre, mais effectuées avec des outils différents, peut-être par des artisans différents. Elles datent certainement de la fin du XIXe siècle, ce qui est corroboré par cette étude des spécialistes de l’héraldique.

Ce couvert de Delezenne montre les armoiries gravées à l'emplacement habituel, sur la spatule au verso. Le travail de gravure des armoiries de la famille La Corne est fort différent de celui de la famille Baby.

Ignace-François Delezenne, Couvert aux armoiries de la famille La Corne, MMHHD 2056-7, photo RD.

Anonyme, Collier armorié, non daté, argent, 3 x 46,5 x 0,6 cm, Birks, OMBAC n° 27379. Photo OMBAC.

« Exposition d'argenterie armoriée de La Collection Henry Birks d'argenterie canadienne. […] Collier orné de 13 médaillons gravés d'armoiries. Longueur : 14"1/4, 36,2 cm. Numéro d'inventaire : U 120. Ce curieux collier est composé de treize médaillons portant chacun à l'avers soit un blason soit un cimier. Un des médaillons porte au revers un cimier correspondant au blason de l'avers. On ne sait rien de son origine ou de sa provenance, mais il se peut que cette pièce d'orfèvrerie ait appartenu à l'une des anciennes familles québécoises dont les armoiries figurent sur les médaillons. Il s'agit probablement d'une des trois familles suivantes : Aubert de Gaspé, Baby ou Taschereau. Ces trois familles sont liées entre elles par mariage et s'apparentent à l'une ou à plusieurs des familles dont les armoiries sont ici représentées. Les familles Taschereau et Aubert de Gaspé, par exemple, sont les descendants ou les parents de la famille Juchereau. Certaines branches des familles Aubert de Gaspé et Baby sont alliées à la famille Caron et partant à la famille de Blois. Ce bracelet [sic] est une véritable page d'histoire du Canada et de plus, il reflète la dualité culturelle de la nation par le jeu des alliances qui y sont représentées. C'est également une page, sinon un chapitre de l'histoire sociale du XlXe siècle canadien qu'il nous offre. […]

Détails du collier ci-dessus.

d) Baby : De gueules a trois lionceaux d'or lampassés de gueules. Devise : Dire vrai, faire bien. Ces armes étaient portées par l'honorable Louis-François-Georges Baby (1822-1906) comme étant celles de Jacques Baby [Babie ou Baubee] (1633-1688), sergent au régiment de Carignan. En fait, il s'agit d'une pure invention probablement due à l'abbé François Daniel (1820-1908), prêtre de Saint-Sulpice, auteur de nombreux ouvrages où il donne des armoiries à tout le monde, souvent basées sur des similitudes d'homonymes. Alice, la fille unique de Charles-François-Xavier Baby (1794-1864) (membre du Conseil législatif du Bas-Canada) et de Marie Clotilde Pinsonnault épousa sir Joseph-Philippe-René-Adolphe Caron (1843-1908), K.C.M.G., C.P., lui-même fils de l'honorable René-Edouard Caron et de Marie-Joséphine de Blois [Pichette 1976.10, p. 25-27]. »

Ces informations ont été publié par Robert Pichette et Auguste Vachon, deux héraldistes chevronnés de grande réputation. Nous prêtons donc foi à leur assertion.

Anonyme,
Armoiries de la famille Baby
,
non daté, dessin couleur, 9,8 x 7,8 cm,
MUdM, Collection Adine Baby-Thomson,
P00591FD106, 1Fd,00106 (web ou pdf).

Armoiries des Baby,
Daniel 1867c, t. II, entre les p. 34 et 35.

Jacques Baby de Ranville,
Massicotte 1915, p. 92.

Nous proposons donc de dater la création des armoiries des Baby vers 1865, à l'époque où Louis-François-Georges Baby collabora à l'ouvrage de Daniel 1867c (Legs du collectionneur Louis-François-Georges Baby en 1904). Un dessin couleur, conservé dans le fonds Adine Baby-Thomson, pourrait bien être à l'origine des armoires des Baby. Il provient probablement de Louis-François-Georges Baby qui l'aurait fait faire pour son utilisation personnelle. Il aurait pu servir de modèle au blason publié par Daniel 1867c et qui porte l'intitulé « Armoiries des Baby ». Un demi-siècle plus tard, Massicotte 1915 le donne d'emblée au fondateur de la dynastie au XVIIe siècle. Voilà comment l'interprétation historique peut glisser en donnant les armoiries créées vers 1865 à toute la famille depuis son implantation en Nouvelle-France deux siècles plus tôt !

Ces armoiries, créées vers 1865, ont donc été gravées plus d'un siècle après la fabrication de cette cuiller ! Une façon typiquement XIXe siècle de réinventer le passé de la Nouvelle-France et de lui surimposer, à rebours, une histoire familiale réinventée imbue d'une nouvelle noblesse légitimée.

Cet état de fait explique les raisons des nombreuses différences entre ces armoiries du XIXe siècle et celles du XVIIIe siècle, tel qu'évoqué plus haut, tant au niveau de leur emplacement que de leur gravure.

La représentation du champ du blason par des lignes verticales y correspond à la couleur rouge « de gueules ». Par contre, l’or des lionceaux devrait être représenté par un pointillé (web ou pdf), ce qui n’est pas le cas ici. Les représentations de Daniel 1867c et Massicotte 1915 respectent cette convention.

 


BABY Supputations

La famille Baby et l'orfèvrerie aux XVIIIe et XIXe siècles.

Les nombreux membres de l’importante famille Baby ont pu acheter et collectionner de l’orfèvrerie dès le XVIIe siècle. Plusieurs étaient vivants durant la période d’activité de l’orfèvre Ignace-François Delezenne, allant de 1740 à 1790. Ils étaient très actifs dans la traite des fourrures pour laquelle Delezenne fut un grand fournisseur d’orfèvrerie de traite, voire un pionnier dans ce domaine.

Tableau indicatif non exhaustif. Sources : Tanguay 1871-1890, DBC 1966-, Fox 1978 et Kirkman 2001 chapitre 1.

Cette cuiller aurait-elle appartenu à la famille Baby, ou leurs nombreuses familles parentes par alliance, depuis sa fabrication au XVIIIe siècle ? Cela est possible : « Baby silver includes a number of Paris pieces from the first half of the eighteenth century [Traquair 1940, p. 79] ». Cette riche famille avait les moyens de se procurer des objets exceptionnels hors norme, telle cette cuiller à servir de très grande taille. Plusieurs membres de la famille ont pu commander cette cuiller au poinçon IFD. Retenons surtout les proéminents frères commerçants Louis, Jacques dit Dupéront, François et Antoine qui atteignent respectivement l'âge de 21 ans en 1748, 1752, 1754 et 1756, soit durant la période où Delezenne utilise ses poinçons aux initiales IFD jusqu'en 1763. Après 1764, sous le Régime anglais, ils auraient obtenu des objets poinçonnés DZ. François (1733-1820), habitant Montréal puis Québec, enrichit considérablement son patrimoine et son statut social ; en 1760, il faisait d’ailleurs le commerce de l’argenterie, ainsi que de plusieurs autres denrées (DBC 1966- et web).

Extraits relatifs à l'orfèvrerie provenant de
The Baby family in the trade of Canada 1750–1820
(Miquelon 1966)

p. 88 — 1778 — There was also a large order for silverware for his [Jacques Baby dit Dupéront] personal use, and it was for this last item that most of the ₤1600 would be used. (Note 36 ASQ, fc, "D. Baby à Fr. Baby, 17 oct. 1778". The first reference to this order for silver "I will try to send you some money or furs for silverware, real and not falsified") is in "same to same, 22 juin 1778".)

p. 93 — 1779 — Before the end of the year ten more small cases passed under Dupéron's mark, including some containing silverware, silver objects for the trade (argenterie sauvage) , and window panes. (Note 54 Ibid. [52 PAC, bc, VIII, "Mme. Benoit à Fr. Baby, 3 mai 1779".], VIII, ''Guy à D. Baby, 30 juillet 1779"; "Guy à F. Baby, 30 aout 1779"; "St. G. Dupré à Fr. Baby, 26 août 1779"; "Guy à D. Baby, 14 sept. 1779".)

p. 95 — 1780 — In May Dupéron received a shipment from François which included two or three hundred black helmet plumes, Indian cottons, five cases of capots, two cases of silverware and a letter advising him more silver and calumets were being sent. (Note 62 Ibid. [61 ASQ, fc, "D. Baby à Fr. Baby, 22 sept. 1780".], "D. Baby à Fr. Baby, 12 mars 1780"; "Same to same; 17 mai 1780".)

p. 121-122 — vers 1809 — Dupéron had made his will in 1786, surrounded by his friends Monforton, Navarre, Perthius, Réaume, Bonaventure and William Macomb. [...] Thus a number of inventories were made, revealing the size of the estate. Dupéron had been dead for twenty years, but there had been neither financial disaster nor success sufficient to alter significantly the "classification" or "rank" of the family fortune. ₤23,908 7/7 (New York) had been invested with Alexander Ellice of London. Various members of the farnily had borrowed from the estate sums totalling ₤7666 1/6 1/2 (New York). Lands and buildings were valued at ₤5600 (New York), and sale of movables at Detroit produced ₤2000 (New York). Various furnishings were valued at ₤52 4/6 (Halifax); the silver collection was worth ₤244 17/2 1/2 (Halifax); French and Portuguese coins totalled ₤23 /2 (Halifax). There were debts of doubtful collection owed to the family totalling ₤6055 8/1 (New York). Charges against the estate were insignificant. Ignoring the debts owing mentioned above, the estate was worth ₤39,174 9/1 1/2 (New York) and ₤346 /10 1/4 (Halifax), or about ₤24,570 sterling. (Note 2 AJQ, rép., Planté, No. 2510, "Partage des biens entre Dame Ve. Baby et ses enfants".)

La transposition en tableau de la fortune de Jacques Baby dit Dupéront dénote que l'orfèvrerie n'y tenait qu'une toute petite place. Mais, elle a pu échapper aux inventaires si on prend en considération sa seule commande pour ses besoins personnels pour une somme de près de ₤1600 telle qu'évoquée ci-dessus en 1778.

D'après les valeurs de Miquelon 1966. Le calcul des totaux diffère cependant considérablement du sien car il ne tient pas compte des dettes dues à la famille ! Taux de conversion selon McCullogh 1983.06, p. 92.

Plusieurs pièces d’orfèvrerie ont appartenu à divers membres de la famille Baby, actifs à Montréal et à Détroit aux XVIIIe et XIXe siècle (Fox 1978, index). Les voici présentées par ordre chronologique.

France, Anonyme, Assiette, DIA n° 71.34.
Fox 1978
, p. 26-28.

XVIIIe siècle — Fabriquée pour Louis-Joseph Godefroy de Tonnancour (1712-1784). A par la suite appartenue à Élisabeth-Caroline Guy qui épousa Joseph-Louis Baby (1805-1870) en 1831.

Voir Fox 1978 (p. 26-28), pour son analyse des poinçons français effacés sur cette assiette ainsi que des faux poinçons ajoutés.

France, Anonyme, Assiette, DIA n° 70.561.
Fox 1978
, p. 29.

XVIIIe siècle — A appartenu aux familles Godefroy de Tonnancour, Guy et Baby.

Voir Fox 1978 (p. 26-28), pour son analyse des poinçons français effacés sur cette assiette ainsi que des faux poinçons ajoutés.

Nicolas Clément Vallières (Paris, maître 1732), Assiette, 1752, 1,9 x 25,4 cm, CP. Trudel 1974a, p. 131. Photos RD.

1752 — Le Legs du collectionneur Louis-François-Georges Baby en 1904 décrit plusieurs assiettes portant les armes de la famille Godefroy de Tonnancour. Celle-ci pourrait donc provenir de la famille Baby. Traquair a également relevé une assiette semblable, datée 1749 et portant les armoiries des Baby, dans la collection de Jeanne Baby.

Vers 1763-1792 — Aurait appartenue à Jacques Baby dit Dupéront (1731-1789) ou à François Baby (1733-1820) qui, tous deux, ont fait affaire avec cet orfèvre.

Joseph Schindler (actif 1763-1792), Louche, DIA. Fox 1978, p. 143-144. Derome 1980d (web).

Vers 1763-1792 — Porte les armoiries de Marie-Anne Tarieu de Lanaudière qui a épousé François Baby en 1786. A par la suite appartenu à leur fille Josephte Thérèse, née en 1799 (Fox 1978, p. 143-144. Derome 1980d ou web).

Tarieu de Lanaudière, Massicotte 1915, p. 92.

Joseph Schindler, Pot à crème, Argent, 10,2 x 10,4 x 6 cm, Birks, OMBAC 27785.

 

Vers 1774-1789 — Aurait appartenue à Jacques Baby dit Dupéront (1731-1789).

Robert Cruickshank (actif 1774-1807), Théière au chiffre présumé de Jacques Baby dit Dupéront, Argent et acajou, 15,8 x 27,6 x 10,9 cm, Don de Kae et William J. Marcoux (Jackson Michigan) en 2002, OMBAC 41143.

Vers 1774-1807 — Aurait appartenue à James Baby (1763-1833) quoique le monogramme JCB ne corresponde pas à ses initiales.

Robert Cruickshank (actif 1774-1807), Théière, vers 1802, DIA. Fox 1978, p. 64-67.

Vers 1803-1813 — Peut-être fabriquée pour Jean-Baptiste Baby (1770-1852) de Sandwich, frère et partenaire commercial de James Baby.

Jean-Baptiste Piquette (actif 1803-1813), Écuelle, DIA. Fox 1978, p. 114-116.

Colonel Babie's Residence, Lossing 1868, p. 262.

« They were also cordially received by the French Canadians. The Americans encamped on the farm of Colonel Francis Babie, (Note 4) a French Canadian and British officer, with his fine brick mansion (then unfinished, and yet standing in Windsor) in the centre of the camp. This was taken possession of by General Hull, and used as head-quarters for himself and principal officers. The little village of Sandwich, a short distance below, gave its name to this locality, and Hull’s dispatches from his head-quarters were always dated at "Sandwich."

(Note 4) Pronounced as if spelt Baw-bee. The house was about eight rods hack from Sandwich Street, Windsor, with shops and mean buildings in front of it. It was a brick house, stuccoed in front, and made to represent blocks of stone. Before it was a garden, the remnant of a more spacious and beautiful one, that extended to the river bank. The house belonged to a son of Colonel Babie. When Hull took possession of it the floors were laid and the windows were in, but the partitions were not built. These were immediately made of rough boards. The general and his aids, according to Colonel Hatch’s narrative, occupied the north half of the house, or the portion seen over the heads of the two figures in the picture. The councils of war were held in the second story, over the rooms occupied by the general. General James Taylor, of Kentucky, the quartermaster general, occupied a part of the house as his head-quarters, but, being unwell, he lodged in Detroit [Lossing 1868, p. 262]. »

Google Maps. Voir aussi : Maison Duff-Bâby (Windsor) ou pdf.

 


BABY Supputations

Legs du collectionneur Louis-François-Georges Baby en 1904.

Cette cuiller a très certainement appartenue au collectionneur Louis-François-Georges Baby dont elle porte les armoiries qu'il a créées. Mais d'où provenait-elle ? De la famille Baby depuis le XVIIIe siècle ? Ou bien d'une autre source ?

« Il [Louis-François-Georges Baby] consacre les dix dernières années de sa vie aux seules choses qui l’ont toujours vraiment passionné : la culture, les lettres, l’histoire, sa collection personnelle et l’horticulture. […] Sans avoir publié d’ouvrage important, Baby n’est pas non plus totalement étranger au monde de l’édition historique. En 1865, il collabore ainsi avec François Daniel pour l’aider à compléter Nos gloires nationales ou Histoire des principales familles du Canada, publié en 1867 chez Eusèbe Senécal [Daniel 1867c]. […] Si Baby figure parmi les amateurs d’histoire les plus connus des milieux intellectuels et culturels montréalais, c’est toutefois en raison de sa passion pour les objets et documents anciens, qu’il collectionne avec une avidité reconnue. En ce sens, il est le parfait exemple du collectionneur de l’époque, le 19e siècle étant marqué par l’essor des collections privées [Kirkman 2001, p. 66, 78, 79]. »

William Notman & Son, Louis-François-George Baby (1832-1906), vers 1900, Photographie, MUdM Collection Baby.

De nos jours, un antiquaire est un marchand d'antiquités (souvent confondu avec brocanteur). Quelques sociétés savantes, telle la Société nationale des antiquaires de France, ont conservé la terminologie du XIXe siècle, où l'antiquaire était un érudit, ou collectionneur, intéressé aux antiquités. C'est dans cette acception que l'on doit considérer ceux qui se sont intéressés à l'histoire, ses documents et objets anciens tel l'orfèvrerie, tel ce collectionneur avéré : son fonds comprend environ 20 000 pièces. La mentalité antiquaire du XIXe siècle nous paraît étrange aujourd'hui.

La collection d'orfèvrerie ancienne de L.F.G. Baby était très importante. Il est dommage qu'il ne l'ait pas léguée à une institution à l'instar de ses archives !

Dans son testament, il porte une attention partulière aux pièces portant des armoiries, marquées en rouge dans ce tableau.

Il n'est donc pas étonnant qu'il ait créé des armoiries pour son usage personnel vers 1865.

Ce qui est plus déroutant, c'est qu'il les a fait ciseler sur des objets anciens du XVIIIe siècle !

C'était une façon d'imposer à rebours une aura d'aristocratie à ses ancêtres qu'il vénérait !

Certains de ces objets ont pu être hérités de sa famille. Mais d'autres ont dû être collectionnés de sources très variées au fil de sa passion.

N’ayant pas eu d’enfants (DBC 1966- ou web), son testament permet d'évaluer l’ampleur des distributions d’argenterie à ses nièces, neveux et cousins.

Baby de Ranville
Massicotte 1915.

La Corne
Massicotte 1918.

Godefroy de Tonnancour
Massicotte 1915.

Jarret de Verchères
Massicotte 1915.

Rigaud de Vaudreuil
Massicotte 1915.

Seules les pièces d’importance sont mentionnées dans ce testament, cette cuiller à servir échappant donc à cette nomenclature. Portant « ses armoiries » des Baby qu'il y avait fait graver, elle se trouvait parmi les autres ustensiles dans l’un ou l’autre de ces précieux meubles, « le grand buffet contenant une partie de mon argenterie dans la salle à dîner et l’autre en bois de rose qui enferme l’autre partie de mon argenterie », ou avec « Toute mon argenterie, d’une valeur réelle, [qui] sera pesée et distribuée entre mes neveux et nièces (René, Charles et Lucien exclus) par égales parts [Kirkman 2001, p. 85-89] ».

Pierres tombales de Lucien, Paul, Georges, Charles et Henri Baby. Find a Grave : Arthur Baby (web ou jpg).

Pierre tombale de Henri Baby et son épouse Frances J. Baby.
Find a Grave : Henri Baby (web ou jpg).

Collaboration de Brian Laufer. — L'argenterie d'Henri (1875-1939) a pu être héritée par son épouse Frances J. Baby (1885-1973). Selon la Montreal Gazette (web ou jpg), Arthur est décédé le 10 septembre 1927, à sa résidence du 674 rue de la Montagne, dans sa 49ième année (donc né en 1878), et ses funérailles eurent lieu à la cathédrale St. James : on peut spéculer que son argenterie puisse avoir été distribuée à Adine ou Jeanne, se confondant parmi les objets que Traquair y relèvera en 1936.

 


BABY Supputations

Les relevés de Ramzay Traquair en 1936 chez Miss Jeanne Baby.

« En 1936, Traquair concentre son attention sur quelques collections privées de la région montréalaise : Baby, F. C. Morgan, Thomson, Traquair [Derome 1987f, p. 51]. »

Ses archives à l’Université McGill conservent une boîte intitulée « Photographs of the old silver of Quebec (WX+T69p) » où la lettre B réfère à : « Baby silver, Miss Jeanne Baby [rayé], Mrs Thomson [ajouté] [Derome 1987f, p. 65] ». Il s'agit de 4 fiches cartonnées présentant chacune 4 photographies annotées et numérotées.

On trouve également une page intitulée « Description of Old Silver property of Miss Baby. Montreal. March 1936 [MUMcG, CAC, 45/012010/7] », sur laquelle figurent 11 pièces d’orfèvrerie. Les deux derniers objets de cette liste ne figurent pas parmi les photographies conservées dans le fonds Traquair.

• Danzig, Candlestick, XVIII cent, with chased and repoussé pattern.

• London, Spit, 1829.

Les photographies de Traquair permettent d'admirer deux prestigieux objets du XVIIIe siècle provenant de la France : un plat de service et une assiette. De l'orfèvre Roland Paradis, très productif à Québec (1728-1731) et à Montréal (1741-1754) sous la Nouvelle-France, soulignons l'importante écuelle. Deux orfèvres du Régime anglais s'illustrent dans un sucrier et ses pinces à sucre. Les fabriqués au Royaume-Uni provenaient-ils de la lignée familiale ou d'acquisitins plus récentes : plat de 1721, saucier de 1750, théière de 1800 ? On peut se demander si Traquair a bien vu tous les objets de cette collection ? Que sont, en effet, devenus ceux qui étaient destinés à Jeanne dans le legs de 1904 ? Si Traquair avait vu des objets avec les armoiries décrites, il aurait pu avoir facilement accès aux ouvrages nécessaires à leur identification...! Voir ci-dessus, Legs 1904, pour la description de ces pièces armoriées légués à Jeanne Baby.

 

Silver belonging to Miss Jeanne Baby, 102642, 102642v et 45/012010/7.

• Charles Girard, Paris, Tray, 13" dia, S Paris warden 1734, charge m Hubert Louvel 1734, engraved monogram interlaced Ls surmounted by a marquis coronet, 45/012010/7.

Armoiries à identifier. « Engraved arms on 2 oval shields, dexter, gu. a fesse between 4 diamonds on the fesse a trefoil between 2 crescents, sinister, az. 3 pallets a chevron gu. in base a fleur de lys. »

Détail des armoiries sur le plat de service.

• London, Creamjug, 1750, 7". Ne s'agirait-il pas d'un saucier ?

• John Emes (1796-1809), London, Teapot, 1800, 12".

 

Michel Delapierre, registered 1737, Paris, Tray, 1749, 10"3/4, in center arms of Baby, Crown I Paris 1749, Charge Antoine Leschaudel 1744-50, engraved monogram interlaced Ls with Marquis' coronet in center arms, gu. 3 lions rampant, Motto DIRE VRAI FAIRE BIEN (Baby), Miss Jeanne Baby, 102640, 102641, 102643, 102640-3v et 45/012010/7.

La photo du bas a été utilisée sur la jaquette de Traquair 1940. Voir aussi les assiettes semblables au DIA.

 

Roland Paradis (1696-1754), Montreal, Ecuelle, 6"3/4 dia, RP crowned three times, Miss Jeanne Baby, 102632, 102634, 102640, 102643 et 45/012010/7.

 

 

David Beaulé, DB MONTREAL, Sugar bowl, 8" long, Miss Jeanne Baby, 102633, 102635, 102640, 102643 et 45/012010/7.

D'après le poinçon dessiné par Traquair, il s'agit de l'orfèvre David Bohle.

 

William Farquhar & pseudo english, Montreal known 1830, Tongs, Miss Jeanne Baby, 102635, 102640 et 45/012010/7.

 

David Tanqueray entered 1713, London, Small tray, 1721, 6"1/4 dia, Miss Jeanne Baby, 102628, 102628v et 45/012010/7.

 


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Les relevés de Ramzay Traquair en 1936 chez Adine Baby-Thomson.

« Mrs Thomson » est probablement Adine Baby Thomson, soeur de Jeanne, marriée en 1909 à Patrick Davis, puis remariée en 1932 a Leslie-Clare Thomson. Elle est la seule a avoir le nom Thomson par marriage. La fille ainee d'Adine est décédée a Toronto en octobre 1997, Audrey Davis Cleghorn. Je n'arrive pas à trouver des infos sur le fils aîné, Guy Davis, ni la 2e fille Marie, mais la dernière, Patricia, est allée, je pense, en Nouvelle-Écosse avec son mari.

Collaboration de Brian Laufer, référence à The Montreal Gazette, Oct 28, 1972, p. 44.

Cette collection, petite mais avec des pièces hors du commun, pouvait s'enorgueillir de posséder un remarquable plat au style français d'un des premiers orfèvres établi en Nouvelle-France, Jacques Pagé dit Quercy. Puis, du début du Régime anglais, un gobelet et une tasse à goûter de Jean Amiot. De Laurent Amiot, remarquons la rare et prestigieuse soupière au style néo-classique. Et puis, une chope provenant de nos voisins américains.

IP, Dish, 10"1/4, Engraved on bottom GVD, Mrs Thomson, Montreal 1936 (Baby Silver), 102636.

IP 2ce, Dish, 10"1/4 dia, Engraved on bottom G.V.Y, Mrs Thomson, Montreal 1936, Baby Silver, 102638.

IP 2ce, Dish, 10"1/4 dia, Engraved on bottom G.V.Y, Mrs Thomson, Montreal 1936 (Baby Silver), 102639.

Un plat identique, portant 4 fois le poinçon de Jacques Pagé dit Quercy tel que dessiné par Traquair, a fait partie de la collection de Louis Carrier. Il est conservé au QMNBAQ : son diamètre est de 10"3/8 et il porte l'inscription GVY, pour la famille Guy de Montréal de laquelle plusieurs objets furent hérités par la famille Baby (Trudel 1974a, p. 207).

 

FR, Thimble cup, 1"5/8 high, Mrs Thomson, Montreal 1936 (Baby Silver), 102636.

D'après le poinçon dessiné par Traquair, il s'agit d'un gobelet de François Ranvoyzé.

 

IA, Papbowl, 3"5/8 dia, Mrs Thomson, Montreal 1936 (Baby Silver), 102636.

D'après le poinçon dessiné par Traquair, il s'agit d'un tastevin de Jean Amiot.

 

LA 3 times, Soup tureen, 12" long, inscribed 9 mar 3ongs A MIE, Mrs Thomson, Montreal 1936 (Baby Silver), 102637.

Fameuse, unique et magistrale soupière par Laurent Amiot.

 

TS, perhaps Thomas Shield, Philadelphia, Tankard, 1768, H. 5"1/8, Baby Silver 1936, Mrs Thomson, Montreal, 102630.

 

Les relevés de Traquair permettent de conclure que l'actuelle cuiller à servir de Delezenne de Brian Laufer se trouvait bel et bien chez Adine Baby-Thomson en 1936. Elle figure, avec une autre cuiller à potage et une à servir, sur deux photographies, soit une vue du recto et une autre du verso.

Mrs Thomson, Montreal 1936 (Baby Silver), 102629, 102629v, 102631 et 102631v.
• En haut : IFD, Spoon, 16"1/2 long.
• Au milieu : Paris, Spoon, 1798-1809, 8"1/2.
• En bas : Bonaventure Dardet 1727-1743 prob, Paris, Spoon, 1754, 15"7/8 [40,3 cm], Julien Berthe Dech. 1750-6, Antoine Leschaudel Ch 1744-50.

Dardet, Bonaventure, Cuillère à ragoût, (France) 1754-1755, Argent, 40,4 x 7,1 x 4,9 cm,
Adine Baby-Thomson, Don Dr et Mme Charles F. Martin, MMBAM 1949.Ds.1, Photo recto.

Les armoiries y sont toutes gravées au recto des spatules, ce qui est peu usité (voir Armoiries).
Tout comme celles de la cuiller de Delezenne, auraient-elle pu y être ajoutées par le collectionneur L.F.G. Baby ?

Cuiller à servir du haut,
armoiries Baby.

Cuiller à potage du milieu,
armoiries à identifier.

Cuiller à servir du bas,
armoiries à identifier.

 

La photo du verso permet d'en extraire les détails des poinçons et de les comparer aux dessins de Traquair.

Cuiller à servir du haut,
poinçon IFD.

Cuiller à potage du milieu,
Paris 1798-1809.

Cuiller à servir du bas,
Bonaventure Dardet,
Paris, 1754.

Traquair y identifie la plus grande cuiller comme étant marqué au poinçon I,F,D et mesurant 16 pouces 1/2. Elle côtoye deux cuillers françaises : un autre cuiller à servir de 1754, donc de l'Ancien Régime, et une cuiller à soupe de la période post-révolutionnaire.

En extrayant le détail de la cuiller de Delezenne, des photos prises en 1936 par Traquair chez Adine Baby-Thomson, on peut la comparer avec celles prises en 2016 de la cuiller de Brian Laufer. Tous les éléments figurés ci-dessous permettent de conclure qu'il s'agit bel et bien du même objet : même longueur, même armoires au milieu du recto de la spature, même double goutte au verso reliant le manche au cuilleron, même poinçon I,F,D.

RECTO — En haut : photo de Traquair en 1936. En bas : collection Brian Laufer en 2016.

 

ARMOIRIES — À gauche : photo de Traquair en 1936. À droite : collection Brian Laufer en 2016.

 

VERSO — En haut : photo de Traquair en 1936. En bas : collection Brian Laufer en 2016.

 

DOUBLE GOUTTE — À gauche : photo de Traquair en 1936. À droite : collection Brian Laufer en 2016.

 

POINÇON — En haut : photo de Traquair en 1936. En bas : collection Brian Laufer en 2016.

 


BABY Supputations

Marius Barbeau en 1941.

De 1926 à 1935, Traquair échange plusieurs informations avec Marius Barbeau (Derome 1987f, p. 49-50). Barbeau 1941.03(p. 151), fait état de la correspondance « from 1765 to 1788 by A. [Antoine ?] Duperon Baby, a Detroit trader, to his Quebec brother and agent, the Honourable François Baby » à propos de commandes de pièces d’orfèvrerie pour la traite, ainsi que d’une écuelle. Ce qui démontre bien l’intérêt de cette famille pour l’orfèvrerie à la fin du XVIIIe siècle.

Le même article reproduit, avec plusieurs autres objets, une cuiller à servir appartenant à « Mlle Baby » (photo à droite). Comme nous l'ont montré les relevés de Traquair en 1936, cette cuiller était chez Adine Baby-Thomson. Comme toujours, il faut se méfier des informations souvent imprécises de Barbeau. Le détail de la photo de cette cuiller, juxtaposé à celle de Brian Laufer (photo ci-dessous), permet de conclure qu'il s'agit bien du même objet. Même avec une numérisation imprécise, même si les angles de prise de vue sont différents, on peut en dégager quelques similarités : même forme du cuilleron, mêmes proportions de la spatule par rapport au manche, même emplacement des armoiries.

Les dimensions, ainsi que d’autres informations, sont données par Gérard Morisset.

« Grande cuiller à servir en argent massif. Coupe en ovale assez épaisse. Long manche à éperons assez faibles. Belle matière. Long. 1’ 4" env. Poinçon d’Ignace-François Delzenne [sic]. Exposition de la Canadian Handicrafts, Montréal, 1940 [IOA, Montréal Coll. Baby, fiche 02220]. »

Étonnamment, Morisset ne relève pas les armoiries…!? Il note que les dimensions sont approximatives, en utilisant l’abréviation « env. » pour environ : elles correspondent à ½ pouce près (ou 1,5 cm) à celles de Brian Laufer.

 

En haut : détail de la photo publiée par Barbeau en 1941. En bas : collection Brian Laufer en 2016.

Par la suite, on ne sait pas ce qu'il advint de cette cuiller jusqu'à sa vente à l'encan où elle fut acquise par Brian Laufer...!?

 


BABY Supputations

Supputations en guise d'historique...

Les armoiries de la famille Baby sur cette cuiller ont été créées par le collectionneur Louis-François-Georges Baby vers 1865 à l'occasion de la publication du livre de Daniel 1867c. C'est donc très certainement lui qui les a fait graver, ainsi que sur plusieurs autres pièces d'orfèvrerie anciennes de sa collection. Étant données les nombreuses alliances familiales dans les sources de l'orfèvrerie de la famille Baby aux XVIIIe et XIXe siècles, cette cuiller aurait pu provenir de n'importe laquelle de ces familles apparentées...

COLLIER ARMORIÉ — La famille Baby est liée par mariage aux familles Aubert de Gaspé et Taschereau, elles-mêmes parentes des Juchereau. Alliances aux familles Caron et de Blois.

ORFÈVRERIE DES BABY XVIIIe-XIXe siècle — Tarieu de Lanaudière, Godefroy de Tonnancour, Guy.

LEGS 1904 — Chapt de Lacorne St-Luc, Godefroy de Tonnancour, Verchères, Hertel, Rigaud de Vaudreuil.

JEANNE — armoiries à identifier sur un plat à servir.

ADINE — armoiries à identifier sur une cuiller à servir et une cuiller à soupe.

On ne sait pas à qui la distribution du legs de 1904 destina cette cuiller ! Était-ce déjà Adine Baby ? Qui l'aurait ainsi reçue au décès du collectionneur en 1906. Ou serait-elle passée entre les mains d'un autre membre de la famille avant de lui parvenir ? Trois décennies plus tard, c'est chez Adine que Traquair la photographie en 1936. Et Barbeau la publie en 1941 suite à l'Exposition de la Canadian Handicrafts à Montréal en 1940, telle que rapportée également par Morisset. Par où serait-elle passée par la suite durant les six décennies passées jusqu'à sa vente à Brian Laufer ?

 

BABY Supputations

web Robert DEROME

Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.