Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.

Reconstitution des débuts de la carrière de Delezenne à Lille.

L'ouvrage exceptionnel de Cartier 2006 sur les orfèvres de Lille, ainsi que de nombreuses ressources internet, de nouvelles recherches et l'interprétation de données non publiés de nos archives, amènent à proposer cette reconstitution des débuts de la carrière de cet orfèvre exceptionnel avant son arrivée en Nouvelle-France. Ce processus permet de mieux comprendre l'homme, mais aussi son oeuvre et sa carrière, le tout via le prétexte de mieux cerner les complexités de cette cuiller à servir aux armes des Baby.

 


LILLE

Lille, les Delezenne, Ignace-François et l'orfèvrerie (1718-1740).

La vie de notre orfèvre commence, le 30 avril 1718, par cet acte de baptême, paroisse Sainte-Catherine, à Lille.

« Ignatius franciscius delezenne filius legitimus matini et marie christina Jacquemant pat guillelmus dobigny mat maria brigitta vassad [Derome 1974a, p. 20] ».

Le 3 avril 1764, il déclare avoir exercé son métier et son commerce en Canada depuis 24 années d'assiduité, situant ainsi le début de sa pratique d'orfèvre en Nouvelle-France vers 1740 (Derome 1974a, p. 21). Mais, que s'est-il passé avant son 22e anniversaire de naissance ?

Plan de Lille (détail), 1717, montrant l'emplacement de l'église Sainte-Catherine. Source.

Après avoir fait partie des Pays-Bas espagnols, Lille revient à la France par le traité d'Utrecht en 1713. Ignace-François naît donc en pays français. Il a certainement été marqué par sa famille dont il réutilisera les prénoms pour ses enfants, surtout Marie-Catherine, également celui de son épouse née Janson dit Lapalme, qui sera donné à trois de leurs filles dont la dernière deviendra célèbre (Derome 1987c et Derome 2014), ainsi qu'à une petite fille. Que déduire de ce comportement ? Intense vie familiale en jeune âge ? Nostalgie de ses origines outre-mer ? Ou bien pratique courante à l'époque ? Ajoutons que les prénoms Marie et Joseph étaient fort répandus dans la religion catholique...! Ainsi que ceux des apôtres, des saints et saintes, etc... Signalons la découverte de nouvelles informations à propos de Jacques Delezenne : né 1761.11.06, baptisé le lendemain ; mariage 1809.11.16 Saint-Charles-sur-Richelieu à Madeleine Pillard (fille de Louis et Marguerite Baudry Desbuttes) ; sépulture 1831.02.15 Saint-Hyacinthe (PRDH-IGD).

En 1724, Ignace-François a six ans. Delezenne aura une belle écriture et sera articulé dans ses affaires. Il a donc probablement fréquenté une des « petites écoles » dispensant l'instruction de base aux enfants (lire, écrire, compter), telles qu'établies suite à l'ordonnance de Louis XIV en 1698 (sources 1, 2, 3).

Ignace-François Delezenne, Plaque de fondation de la Chapelle-Notre-Dame-de-Bon-Secours,
Détail de la signature : « Gravé par I[gnac]e f Delezenne Md orfevre de quebec »,
1771, plomb gravé, 30 x 23,5 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

 


LILLE

Martin Delezenne brasseur.

Lors de son mariage, à Montréal en janvier 1748, Ignace-François déclarera que son père Martin était marchand brasseur (Derome 1974a, p. 21). Étant né en 1688, la mention de Delezennes brasseur, en 1694, ne peut donc s'appliquer à lui, à moins que cette date soit celle du fonds et non du document le concernant ? Sa fille aînée étant née en 1713, le début de sa pratique de brasseur doit se situer peu de temps auparavant, après sa majorité et avant son mariage, soit probablement vers 1710 tel que corroboré par certains actes ci-dessous. Martin essaie alors d'élargir sa pratique de brasseur à celle de l'estaminet, d'où les réclamations des cabaretiers exigeant qu'il paye les mêmes droits qu'eux et devienne membre de leur corporation.

En 1727-1733, Martin Delezenne est également qualifié de « fermier des moulins à eau de Don », au sujet de grains et de leur farine dans la monnée de Lille (Lefebvre-Ducrocq 1871, p. 382, web), pratique compatible avec celle de la brasserie. Les dernières mentions datent de 1734, il est alors âgé de 46 ans.

Certains documents mettent également en cause d'autres membres de la famille Delezenne avec lesquels Ignace-François a pu avoir des liens.

Cercle historique de Don.

« On distinguait deux catégories de brasseurs : les francs-brasseurs ou brasseurs publics, ou marchands brasseurs et les brasseurs à bourgeois, ou simplement brasseurs. Les premiers avaient comme clientèle les consommateurs assez aisés pour faire provision de bière et les "intermédiaires" ou débitants ; ils trouvaient une concurrence dans les brasseries privées ; c'est ainsi que les maisons religieuses, certains bourgeois ou notables et les "hôtes" avaient le privilège de faire leur bière, et depuis 1635, cet usage était devenu facultatif pour tous les bourgeois et manants de Lille. Les concurrents ne fabriquaient que rarement chez eux, et ils louaient les brasseries vacantes pour y installer des "brasseurs à bourgeois", qui faisaient la bière "à façon", avec les produits fournis par ceux qui la commandaient ; parfois, les bourgeois laissaient au brasseur le soin d'acheter les matières premières. Au cours du XVIIIe siècle, le nombre des brasseries a constamment diminué. Mais l'importance de quelques-unes d'entre elles a beaucoup augmenté. — Le Magistrat fixait le prix de la rondelle vendue aux cabaretiers ou le prix que les cabaretiers devaient vendre la bière au détail [Crapet 1921.08, p. 214, web]. »

« Delezenne », brasseur et autres, dans les documents d'archives à Lille.

Les dates marquées en rouge peuvent être celles du début du fonds plutôt que de l'acte lui-même.

1605 Le magistrat de Lille demandeurs au conseil de flandres en renvoi de la cause de Wallerand et Isabeau Dujardin, héritiers de dame Jeanne Hennocq, s. de Pierre Delezenne, contre Jean-Baptiste Goubeau, marchand d'Anvers. LAM AG378/1 1605.

1611 Michel Braem, commis à la levée du droit d'escas, joint avec lui les mayeur et échevins, contre les héritiers de feue damoiselle François Muette, veuve de Jean Delezenne, sœur et héritière de faut Martin Muette, refusant de payer le dit droit en matière de succession. LAM AG372/4 1611.

1694 ??? Sentence condamnant le Sieur Delezennes, brasseur, à payer les droits de 15 rasières de grains. LAM AG958/18 1694.

1703-1712 Sentence condamnant Charles François Delezenne, Officier de Cavalerie, à payer à la veuve Romon la somme pour laquelle elle l'avait fait arrêter. LAM AG456/6 1703-1712.

1715 Aquisition par François Félix Delezenne, pour le prix de 400 florins de l'office d'Héraut d'armes et de maître d'hotel, ayant appartenu à Georges Blanquart. LAM AG509/31 1715.

1710-1719 Ordonnance qui déboute les Sieurs Dubosquel, Delezenne, et autres de leur demande tendant à ne pas payer les mêmes droits que les cabaretiers. LAM AG1035/14 1710-1719.

1726 Les cabaretiers à vin afin de faire condamner en l'amende de 300 florins le Sieur Delezenne, brasseur, pour avoir tenu estaminets sans être agrégé à leurs corps. LAM AG1036/14 1726.

1726.09.17 Un arrêt statue en faveur de Martin Delezenne, marchand brasseur à Lille, dans une cause concernant l'achat de 25 quintaux de houblon à Joseph Berquin, marchand à Bethune. Willerval 1730, p. 911-913, web.

1727-1733 Procès mettant en cause Martin Delezenne, qualifié de « fermier des moulins à eau de Don », au sujet de grains et de leur farine dans la monnée de Lille (Lefebvre-Ducrocq 1871, p. 382, web).

1728 Arrêt du conseil d'Etat, cassant et annulant une sentence des juge et consuls, rendue à la demande de Martin Delezenne, brasseur à Lille, contre Joseph Berquin, marchand à Béthune, sauf audit Delezenne à se pourvoir pardevant les mayeurs et échevins de Béthune. LAM AG141/10 1728.

1728 Arrêt du parlement de Flandre accordant le congé de cours requis par Martin Delezenne, attrait pardevant les juge et consuls de Lille pour cause d'achat de tableaux par lui fait du sr Liégeois, lesquels son frère revendiquait. LAM AG141/9 1728.

1732 ??? Redevance de Martin Delezenne, brasseur failli. LAM AG975/5 1697-1732.

1733.07.11 Appel de l'hôpital Comtesse d'une sentence de la gouvernance du 11 juillet 1733, qui décide en faveur de Martin Delezenne, brasseur, que les habitants de Lille ne sont pas tenus de faire moudre leurs grains dans la mannée. LAM AG605/2 1243-1733.

1734 Exécution à la charge de Martin Delezenne, brasseur, pour avoir paiement des sommes mes dûes pour droits d'égards, jauge et brasserie. LAM AG975/14 1734.

1740 Extrait du compte que rend Louis Delezenne des rentes seigneuriales et reliefs du Billau, depuis le 23 octobre 1719. LAM AG85/4 1740.

1742 Sentence qui condamne Louis Delezenne, boulanger, en l'amende de 6 florins pour avoir étalé ses marchandises un jour de dimanche. LAM AG1102/26 1742.

1742-1743 Arrêt du Conseil d'Etat par lequel le Roi, sans égard à l'arrêt de révision du 10 octobre 1743, confirmatif d'une donation faite par Pierre Vandermaer, lequel arrêt fût cassé et annulé déclare qu'erreur n'est à l'arrêt du Parlement de Flandre du 8 novembre 1742, en conséquence, que ledit arrêt sera exécuté condamne le Sieur Vandermaer en l'amende de six-vingt florins et en 1500 livres de dommages et intérêts envers Marie Caatherine Grassés, femme de Philippe Joseph Fraye, greffier de la ville de Bruxelles, et en tous dépens. -- Dans le même dossier : acte de donation passé pardevant Maitre Louis Sidron dubois, tabellion à Lille, faite par Pierre Delezenne, Sieur du Rozier, en faveur d'Ernest Vandermaer, de tout un lieu manoir, jardin et héritage, situés à Mouvaux, occupé par Pierre Leblanc, et d'un autre lieu manoir, contenant environ 500 verges de terres situé au même lieu, occupé par Jacques Philippe Castel. LAM AG405/2 1667-1745.

Rue Delezenne à Lille : en l'honneur de Charles Delezenne (1776-1866). Bertrand 1880, p. 88 (image).

Le nom Delezenne proviendrait de la locution « de Lezennes [source] », une commune à 5,2 km au sud-est de Lille.

Sources : LAM Delezenne et LAM Delezennes et autres indiquées ci-dessus le cas échéant.

Ignace-François a-t-il participé aux multiples activités reliées au travail de brasseur de son père ? Du moins, jusqu'à l'âge de 12 ans, date présumée de son entrée comme apprenti orfèvre ! Sa carrière n'en a laissé aucune trace, contrairement à l'orfèvre Jacques Pagé dit Quercy qui pratiqua plusieurs métiers dont celui de brasseur.

Étant fils de brasseur, Ignace-François n'a donc pas pu profiter du statut des fils d'orfèvres qui « n'ont jamais été assujettis à l'enregistrement de l'entrée en apprentissage, ni à faire de brevet d'apprentissage pour parvenir à la maîtrise quand ils ont fait leur apprentissage chez leur père depuis leur plus jeune âge [Cartier 2006, p. 111]. »

 


LILLE

Les orfèvres à Lille.

Plan de localisation des orfèvres à Lille en 1695, Cartier 2006, p. 159, fig. 38 (détail). L'ancienne église Saint-Étienne fut détruite en 1792.

En grisaille : noms des rues d'époque [et noms d'aujourd'hui entre crochets] où étaient établis les orfèvres en 1695 : Petite place [Place du théâtre], rues des Prêtres [Lepelletier], Grande chaussée, des Cabochons [des Chats Bossus], places du Lion d'or et des Patiniers, rues de la Clef, des Suaires [Boulevard Carmot], place des Gaingans et Marché aux Entes [Opéra], rue des Malades [de Paris].

Le quartier des orfèvres était situé paroisse Saint-Étienne, à 600 mètres de la paroisse Sainte-Catherine où la famille Delezenne fit baptiser ses enfants. Google Earth permet de visualiser ces emplacements décrits sur le plan ci-dessous.

Ignace-François a pu profiter des relations de la vaste famille Delezenne avec des orfèvres, tant du côté de son père que de sa mère, ses parrain et marraine, ceux et celles de ses oncles, tantes ou grand-parents. Tels Félix-François Delezenne (1663-1733), qui était orfèvre et essayeur à la Monnaie, charge que sa veuve vendit en 1736. Ou de son fils illégitime qu'il a reconnu, Simon-Jude-François (1718-1778), et qui accéda à la maîtrise en 1754 ? Ignace-François aurait-il pu apprendre le métier en tant que « main-d'oeuvre informelle », neveu, pensionnaire, journalier ou garçon de boutique chez un orfèvre (Cartier 2006, p. 148) ?

« L'importance de l'atelier d'orfèvre a toujours été sous-estimée parce qu'à côté du maître, seuls les apprentis sont pris en compte. Or les fils ne sont pas enregistrés à l'apprentissage mais tous apprennent le métier dès leur plus jeune âge. Il a le droit d'employer en nombre illimité des maîtres non établis, des compagnons, des journaliers, valets et garçons de boutique. À la fin du XVIIIe siècle, il est clair que certains ateliers sont de véritables petites entreprises familiales qui peuvent atteindre une quinzaine de personnes [Cartier 2006, p. 149]. »

« Depuis l'origine, les orfèvres sont groupés sous la bannière de saint Eloi. Ils ont des obligations envers leur souverain, leur ville et leurs confrères. La chapelle Saint-Eloi est située dans l'église Saint-Etienne [détruite en 1792, voir les plans de 1695, 1717, 1740 et le tableau ci-dessous], paroisse des orfèvres : son entretien est assuré par les finances du corps, les maîtres et les amendes. [...] La présence des maîtres aux fêtes, aux processions et aux entrées solennelles des souverains est obligatoire. [...] François Watteau dit de Lille (1758-1823) peint la Représentation rétrospective de la Grande procession en l'honneur de Notre-Dame de la Treille qui a eu lieu en 1787 [ou 1789 selon d'autres sources]. Ce tableau montre le défilé des confréries à la veille de la Révolution ; on apreçoit la statue de saint Eloi à mi-corps tenant son marteau, portée sur un brancard par des orfèvres [Cartier 2006, p. 106-107] ».

Le buste de saint Éloi, tenant son marteau, porté par les orfèvres (détail du tableau ci-dessous).

Détail du tableau ci-dessous.

François-Louis-Joseph Watteau dit de Lille (1758–1823), La procession de Lille de 1787 ou 1789, sur la grand place,
1801, « F. Watteau f. an 9 », musée de l'Hospice Comtesse de Lille, P 895. Source.

Vue actuelle correspondant à celle utilisée dans le tableau ci-dessus. Source : Google.

« Lille, si l'on considère le territoire actuel de la France, était sous l'Ancien Régime la ville la plus active dans le domaine de l'orfèvrerie après Paris et à part égale avec Strasbourg. Au-delà de cette donnée quantitative, sa place à un carrefour d'influences entres les Pays-Bas du Sud eux-mêmes imprégnés d'italianité, notamment au XVIe siècle, confère à sa production des caractères stylistiques particuliers [Cartier 2006, tome 2, dos de couverture]. »

 


LILLE

L'apprenti orfèvre à Lille.

Diderot, Encyclopédie, détail de la planche Orfèvre grossier.

Chose certaine, dès son arrivée en Nouvelle-France vers 1740, Ignace-François est apte à travailler comme orfèvre. Âgé de 22 ans, tout laisse supposer qu'il a effectué son apprentissage à Lille.

« L'apprentissage conditionne la réception à la maîtrise, d'où l'importance de sa réglementation. En 1558, une ordonnance du 30 décembre rappelle que nul ne peut travailler à Lille qu'il n'ait été apprenti sous un maître de métier de cette ville. Les veuves ne peuvent former un apprenti, même leur fils. Dans une requête du 2 avril 1705, il est bien rappelé aux officiers de la Monnaie que la réception des apprentis est toujours un fait de police qui appartient aux maîtres du corps établis par le magistrat. Tout prétendant à l'apprentissage doit d'abord être natif de la ville de Lille, de bonne moralité et de religion catholique, apostolique et romaine. [...] l'âge d'entrée en apprentissage [...] est fixé [...] en 1700, entre 12 à 16 ans. [...]

En 1700, le magistrat demande à chaque apprenti de faire enregistrer devant notaire son brevet d'apprentissage. Le règlement de la Monnaie du 13 septembre 1700 reprend l'obligation de signer un brevet d'apprentissage et de le faire enregistrer dans les trois jours à la chambre du corps et au greffe de la Monnaie. Le père ou tuteur se porte garant pour l'apprenti. [...] À leur tour, les jurés-gardes ordonnent aux apprentis d'établir un brevet d'apprentissage devant notaire et de le faire enregistrer au greffe de la Monnaie et à la chambre des orfèvres. Le 29 octobre 1705, les orfèvres répondent que jamais les brevets d'apprentissage n'ont été passés devant notaire en ce pays et qu'il n'y a qu'un registre reposant entres les mains des maîtres du corps. La polémique ne cesse qu'avec l'occupation de Lille en 1708 par les Anglo-Hollandais. [...]

Depuis 1610, l'apprenti doit se faire désenregistrer à la chambre du corps pour ne pas perdre son apprentissage, condition essentielle pour se présenter au chef-d'oeuvre. [...] Le désenregistrement est consigné sur le registre des apprentis et les droits payés au corps. Le règlement du magistrat du 26 juin 1700 précise que le maître sous lequel il aura fait son apprentissage sera tenu de le présenter aux autres maîtres de la dite communauté pour y être derechef enregistré pour la maîtrise. [...] Les registres des apprentis ayant disparu, il est difficile de reconstituer la liste des noms. [...]

Le magistrat, dans son règlement du 26 juin 1700, réaffirme une durée de six ans continuels, alors qu'elle est de sept ans à Paris et de huit ans en Allemagne. [...] S'il l'interrompt, l'apprenti doit le terminer chez le même maître ou donner les raisons de son départ avant de changer de maître. Les derniers brevets d'apprentissage, signés en 1788, font toujours état d'un engagement pour six ans. [...]

Le règlement de la cour des Monnaies du 13 septembre 1700 interdit d'avoir plus d'un apprenti, sauf après les quatre premières années d'apprentissage du premier, mais cette mesure n'a jamais été suivie d'effet. Seul le règlement du magistrat publié le 23 juin 1700 est suivi, à savoir que nul ne pourra avoir deux apprentis à la fois à moins que le premier n'ait fait cinq ans accomplis... à peine de 60 sols d'amende contre le maître... et contre le second apprenti d'être déchu du temps qu'il aura fait...

Ce monde des apprentis est difficile à cerner. Peu d'entre eux vont jusqu'à la fin de leur apprentissage [...] S'ils n'ont pas enregistré leur sortie, les apprentis perdent leur premier temps et doivent refaire six ans sans interruption. [...] Ils commencent, s'arrêtent, reprennent, changent d'atelier, certains disparaissent sans déclarer leur départ. La demande est probablement forte, mais les places sont limitées. L'usage veut que, dès l'ouverture de son atelier, le maître prenne un apprenti. [...]

Le maître-orfèvre accueille gratuitement en apprentissage les enfants nés à Lille. En 1637, une ordonnance du magistrat rappelle l'interdiction de payer un apprenti comme valet. L'entrée en apprentissage donne lieu à un contrat sous seing privé ou devant notaire quand il comporte des conditions qui sortent du droit commun de l'apprentissage ; sinon, il est seulement porté sur le registre des apprentis. [...] À côté de ces élèves payants [venus de l'étranger], la gratuité de l'apprentissage pour les enfants de Lille reste pour les maîtres-orfèvres un devoir de confraternité envers le métier et un devoir envers les habitants d'une même cité.

Le dessin fait partie de l'apprentissage de l'orfèvre. Dans une requête pour allonger la durée de l'apprentissage, les maîtres du Corps déclarent que le fondement de l'art de l'orphèvrerie contient en soy l'art de la peinture, la sculpture voire mesme une partie de l'architecture, ce qui se justifie dans le montage des grandes monstrances, véritables morceaux d'architecture. [...]

Depuis le Moyen Âge, les orfèvres travaillent le cuivre, qui est fondu, repoussé ou estampé et doré uniquement pour l'église. Les tabernacles fabriqués par les orfèvres de Lille sont en partie en argent, en partie en cuivre doré [Cartier 2006, p. 108-114 et 156]. »

Si Ignace-François avait commencé son apprentissage jeune, soit en 1830 à l'âge de 12 ans selon les règles de Lille, il l'aurait terminé en 1836 à l'âge de 18 ans ; mais s'il l'avait commencé tard, soit à l'âge limite de 16 ans, il l'aurait terminé à l'âge de 22 ans la même année que son arrivée en Nouvelle-France en 1840, ce qui est peu vraisemblable !

Selon les règles formelles de l'apprentissage à Lille, Delezenne y a acquis des bases solides pour la pratique de son métier. Il était donc prêt à pratiquer comme orfèvre à son arrivée en Nouvelle-France.

Mais, en plus des outils qu'il apportait avec lui, quel était son bagage stylistique fondé sur les pièces d'orfèvrerie sur lesquelles il a travaillé à Lille ?

L'étude de la commande de l'abbé Noël en 1755-1756 a permis de mettre en valeur certaines d'entre elles pour la soupière et la cafetière de Delezenne qui n'ont pas été conservées !

Elles n'ont cependant que peu à voir avec celles produites en Nouvelle-France. Un océan de civilisation, de culture, de société et d'aisance financière les sépare ! Les quelques cuillers à ragoût de Lille reproduites dans Cartier 2006 ont peu à voir, par leur grandiloquence, avec celles plus sobre de Delezenne, ou ne sont pas de la bonne période.

Nonobstant, la solide formation acquise par le jeune apprenti et compagnon se reflétera sur sa production et la qualité de son travail. Tout comme dans la maîtrise du dessin acquise, tel qu'illustré par cette gravure sur plomb.

Ignace-François Delezenne, Plaque de fondation de la Chapelle-Notre-Dame-de-Bon-Secours, Détail de la gravure représentant une Vierge à l'enfant, 1771, plomb gravé, 30 x 23,5 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Confronté à la dure réalité du marché, l'orfèvre se devait d'être polyvalent et inventif. Delezenne a pu apprendre le travail du cuivre dans les ateliers d'orfèvres de Lille.

Une audience de la Juridiction royale de Montréal est tenue le 13 décembre 1746 entre Marie-Joseph-Ester Sayer, veuve de Pierre Lestage, et Ignace-François Delezenne au sujet d'un robinet de fontaine en cuivre. Delezenne en a fabriqué un neuf alors qu'il ne devait que le réparer (Derome 1974a, p. 244, n° 85) !

La vogue des fontaines d'intérieur s'est développée au début du XVIIIe siècle, une conséquence de l'emploi de la fourchette : au lieu de se laver les mains dans un bassin présenté avec son aiguière entre chaque plat, on le fait avant puis après le repas. Elles ont été produites plus dans le Centre et le Midi que dans l'Est ou le Nord. Leurs formes, leurs tailles et leur décoration sont très variées. Elles portent rarement une marque de fabrique (Dictionnaire Larousse des antiquités et de la brocante).

France XVIIIe siècle, Fontaine à eau d'intérieur, cuivre, 111 x 49 x 40 cm, Antiques de Laval, Vannes, près des Remparts, Morbihan, Bretagne (pdf). Une autre est conservée au MMCR.

 


LILLE

Le compagnon orfèvre à Lille.

Diderot, Encyclopédie, détail de la planche Orfèvre bijoutier.

Sans référer à une source spécifique, Cartier 2006 désigne Ignace-François Delezenne à titre de « compagnon à Lille [p. 276] ». Il s'agit probablement d'une déduction du fait que l'apprentissage se terminait habituellement vers l'âge de 18 ans, donc vers 1736 pour Ignace-François, mais aussi du fait qu'il était apte à travailler à son métier à son arrivée en Nouvelle-France en 1740 à l'âge de 22 ans. Il a probablement terminé son apprentissage vers 1836 et entamé son compagnonnage. Mais qu'en est-il au juste de ce statut de compagnon à Lille ?

« [Les compagnons] ne font pas partie du corps des orfèvres, ne sont pas enregistrés et ils sont la plupart du temps ignorés par les règlements. [...]

Le compagnon travaille à la demande et selon les besoins des ateliers ; il est souvent appelé dans les textes journalier ou garçon-orfèvre [...]. Le mot journalier implique l'engagement à la journée. Les engagements plus longs, d'un mois ou plus, n'ont pas donné lieu à des contrats écrits. Certains sont logés chez le maître. [...]

Ces compagnons sont différents des attendans maîtrise, entre la fin de l'apprentissage et la réception à la maîtrise. [...]

Les fils d'orfèvre ne sont pas déclarés s'ils n'accèdent pas à la maîtrise. Tous sont restés plus ou moins longtemps comme compagnons dans l'atelier paternel, certains jusqu'à leur mariage, d'autres jusqu'à la mort du père.

Pour parfaire leur métier, des orfèvres partent dans les villes voisines où ils travaillent comme compagnons, avant de revenir ouvrir un atelier à Lille. Parmi les sept maîtres-orfèvres absents en 1738, seuls Joseph Plouvier et Michel Honorez ouvriront un atelier.

Le nombre des compagnons est difficile à déterminer à cause de leur diversité. [...] Après leur apprentissage, munis de leur certificat d'apprenti, ils se font embaucher pour quelque temps, avant de repartir pour une autre ville ; pour trouver du travail, ils se présentent à la chambre des orfèvres avec leur acte de notoriété signé par le magistrat de leur ville d'origine ou le curé de la paroisse [...]. De nombreux compagnons sont cités à l'occasion de mariages, de décès et de la naissance de leurs enfants. Malheureusement, ni leur origine, ni leur carrière, ni l'atelier où ils ont travaillé et où ils ont participé à la fabrication de pièces d'orfèvrerie de Lille ne sont connus.

Le tour des Pays-Bas, puis de France, par les compagnons orfèvres pour parfaire leurs connaissances, est attesté ; mais il ne semble pas avoir fait l'objet d'une quelconque organisation ; il a probablement été laissé à la fantaisie de chacun, à la faveur des amitiés qui se nouent et des "bonnes adresses" qui se transmettent. [...]

Le corps de métier des orfèvres encadré par le magistrat voit son équilibre et ses structures menacées par les exigences de la cour des Monnaies. Formé exclusivement des maîtres qui représentent l'élite du métier, il protège leurs fils, tolère leurs veuves, néglige les apprentis et ignore les compagnons. C'est donc toute une partie de ceux qui oeuvrent pour l'orfèvrerie qui sont laissés dans l'ombre [Cartier 2006, p. 131-134]. »

« Une chocolatière de Pierre Pontus [datant de 1753-1755] est gravée sous le corps [à droite des poinçons] de deux ensembles de traits. En général ces marques quand elles sont apparentes disparaissent à la finition [...]. Chacun constitue probablement une unité de temps ou de compte pour évaluer le salaire de deux compagnons [Cartier 2006, p. 132. fig. 30]. »

Plan de la ville et citadelle de Lille Place Forte de la Comte de Flandres, chez le Sr. Baillieul (Paris), 1740, 44,5 x 60,5 cm (source).

L'augmentation incessante du nombre des orfèvres à Lille, en progression continue depuis 1637, a provoqué une saturation du marché, avec son acmé de 1738 à 1751, situation qui n'est sans doute pas étrangère à la décision de Delezenne d'émigrer en Nouvelle-France où il est arrivé vers 1740. Après la fin de son apprentissage, vers 1736, Ignace-François a donc pu poursuivre son compagnonnage à Lille, en Flandres ou ailleurs en France, jusqu'à son départ pour la Nouvelle-France.

 

Orfèvres actifs à Lille, tableau tiré de Cartier 2006, p. 92, fig. 23.
La date 1770 qui se répétait 2 autres fois dans l'original a été remplacée par 1780 et 1791.

« Malgré les tentatives de la cour des Monnaies, le nombre des orfèvres à Lille n'a jamais été fixé. [...] La limitation du nombre des orfèvres est un échec et reste un sujet de discorde entre les orfèvres ; la majorité d'entre eux, soutenue par le magistrat, y est hostile. De fait, le nombre des orfèvres ne cesse d'augmenter. En 1730, 60 maîtres-orfèvres tiennent boutique ouverte dans la ville. L'état établi par la cour des Monnaies en 1738 donne une liste exhaustive et détaillée de 99 maîtres, dont 74 sont établis, 18 non établis et 7 absents. En huit ans, le nombre des ateliers a augmenté de 14, le nombre de reçus à la maîtrise entre 1731 et 1738 est de 27 ; pour la seule année 1738, sur les 21 maîtres reçus, neuf seulement ouvrent un atelier. [...] Quelques-uns renoncent à exercer le métier. Parmi les 18 maîtres non établis, sept n'exerceront pas leur maîtrise. [...] Sur les 99 maîtres-orfèvres cités en 1738, un quart d'entre eux n'a pas ouvert d'atelier [Cartier 2006, p. 90-91]. »

Cartier 2006 ne reproduit pas cette liste de 1738, mais elle utilise les renseignements dans les notices biographiques des orfèvres. Si Ignace-François Delezenne y avait été cité comme orfèvre, elle n'aurait pas manqué de l'inclure à sa biographie. Il est alors âgé de 20 ans, beaucoup trop jeune pour être admis comme orfèvre à Lille, surtout dans un contexte où il y a saturation du marché dans cette profession. Son absence de cette liste d'orfèvres, en 1738, s'explique aussi par le fait que les compagnons n'étaient enregistré nulle part à Lille. Après la fin de son apprentissage, il aurait alors pu pratiquer jusqu'à quatre années de compagnonnage avant d'arriver en Nouvelle-France.

À partir du XIVe siècle, la population de Lille oscille entre 25 000 et 40 000 habitants ; en 1793, elle est de 66 761 (source). Celle de la Nouvelle-France est passée de 40 000, vers 1740, à près de 70 000 en 1760. Cette population disséminée sur le territoire de l'Amérique septentrionale est loin d'avoir le même pouvoir d'achat en orfèvrerie que celle, concentrée, de la riche et industrieuse ville de Lille. Nonobstant, le jeune émigrant espère et évalue probablement que la profession d'orfèvre y est moins saturée qu'à Lille ?

Source.

 


LILLE

Les cuillers à servir de France.

Mais, avant de partir pour la Nouvelle-France, le jeune compagnon a pu voir d'autres cuillers à servir dans les anciennes provinces françaises lors de son tour de France. Il a pu en garder des souvenirs qui ont pu influencer les siennes. D'autant plus qu'on y trouve des modèles courants mieux adaptés au marché de la Nouvelle-France que les somptueuses cuillers à servir habituellement reproduites dans les ouvrages présentant l'oeuvre des orfèvres actifs dans les grandes villes de ces différentes régions ou monnaies.

Les IAD révèlent la présence d'une dizaine de « cuiller à ragoût » en argent de Paris à Montréal entre 1740 et 1760. Un militaire en possédait « plusieurs » dans un lot d'argenterie valant 5 398,5# et un autre en possédait 4. Pierre Le Gardeur de Saint-Pierre en avait 2 de même qu'un négociant dont l'inventaire d'argenterie s'élevait à 106 objets de Paris dont la valeur était toujours supérieure à celle en argent du pays. Deux autres cuillers à servir se trouvaient chez un marchand bourgeois et Louis Coulon de Villiers. Seuls ces deux derniers possédaient également de l'argent du pays. Il n'est donc pas étonnant que certaines de ces cuillers à servir soient encore conservées dans les collections privées et publiques, telle que celle-ci qui a fait partie de la même collection d'Adine Baby-Thomson aux côtés de celle de Delezenne.

Dardet, Bonaventure, Cuillère à ragoût, (France) 1754-1755, Argent, 40,4 x 7,1 x 4,9 cm,
Adine Baby-Thomson, Don Dr et Mme Charles F. Martin, MMBAM 1949.Ds.1, Photo recto.

Hamon, Josselin, Cuillère à ragoût, (France) 1750-1750, Argent, 28,8 x 5,2 x 4 cm, MPSS 1976.1691, Photo recto.

Besnier, Jacques, Cuillère à ragoût, (France) 1754-1755, Argent, 31,6 x 5,7 x 4,1 cm,
Armes Chaussegros de Léry, Don de Ronald H. et Ruth Boyce Corbyville On 1998, OMBAC 39969, Photo recto.

Par ailleurs, des cuillers françaises du XVIIIe siècle circulant sur le marché des antiquités présentent plusieurs points de similarité avec celles de Delezenne.

Anonyme, France, Cuiller à servir, XVIIIe siècle, 33,6 cm, 168 g, chiffre AGN, poinçons non identifiés, Antiques de Laval (pdf).

Lefebvre, Claude-Gilbert, Lyon (maître 1768, garde 1782, 1787 et 1789),
Cuiller à servir, 1775-1776, 31,5 cm, 140 g,
chiffre M+G, charge (D couronné) et décharge (tête de lévrier) Lyon 1775-1780,
jurande Lyon 1775-76 (O surmontée du lion dressé couronné), Galerie Art 80 Ebay (pdf).

Anonyme, Senlis, Cuiller à servir, 1723, chiffre LNPV, S couronné, 31.5 cm, 160,5 g, Expertissim (pdf).

Gabriel Tillet (né 1677, maître 1703, jeune garde 1712, ancien garde 1735), Bordeaux,
Cuiller à servir, 1748-1749, 30 cm, 160 g,
charge (K couronné 1738-1750), maison commune (O 1748-1749),
modèle uni-plat à spatule piriforme vierge, Galerie Art 80 Rubylane (pdf).

 

LILLE

web Robert DEROME

Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.