Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.

Reconstitution des débuts de la carrière de Delezenne à Lille.

L'ouvrage exceptionnel de Cartier 2006 sur les orfèvres de Lille, ainsi que de nombreuses ressources internet, de nouvelles recherches et l'interprétation de données non publiées de nos archives, amènent à proposer cette reconstitution des débuts de la carrière de cet orfèvre exceptionnel avant son arrivée en Nouvelle-France. Ce processus permet de mieux comprendre l'homme, mais aussi son oeuvre et sa carrière, le tout via le prétexte de mieux cerner les complexités de cette cuiller à servir aux armes des Baby.

 


LILLE

Lille, les Delezenne, Ignace-François et l'orfèvrerie (1718-1740).

La vie de notre orfèvre commence, le 30 avril 1718, par cet acte de baptême, paroisse Sainte-Catherine, à Lille.

« Ignatius franciscius delezenne filius legitimus matini et marie christina Jacquemant pat guillelmus dobigny mat maria brigitta vassad [Derome 1974a, p. 20] ».

Le 3 avril 1764, il déclare avoir exercé son métier et son commerce en Canada depuis 24 années d'assiduité, situant ainsi le début de sa pratique d'orfèvre en Nouvelle-France vers 1740 (Derome 1974a, p. 21). Mais, que s'est-il passé avant son 22e anniversaire de naissance ?

Plan de Lille (détail), 1717, montrant l'emplacement de l'église Sainte-Catherine. Source.

Après avoir fait partie des Pays-Bas espagnols, Lille revient à la France par le traité d'Utrecht en 1713. Ignace-François naît donc en pays français. Il a certainement été marqué par sa famille dont il réutilisera les prénoms pour ses enfants, surtout Marie-Catherine, également celui de son épouse née Janson dit Lapalme, qui sera donné à trois de leurs filles dont la dernière deviendra célèbre (Derome 1987c et Derome 2014), ainsi qu'à une petite fille. Que déduire de ce comportement ? Intense vie familiale en jeune âge ? Nostalgie de ses origines outre-mer ? Ou bien pratique courante à l'époque ? Ajoutons que les prénoms Marie et Joseph étaient fort répandus dans la religion catholique. Ainsi que ceux des apôtres, des saints et saintes, etc... Signalons la découverte de nouvelles informations à propos de Jacques Delezenne : né 1761.11.06, baptisé le lendemain ; mariage 1809.11.16 Saint-Charles-sur-Richelieu à Madeleine Pillard (fille de Louis et Marguerite Baudry Desbuttes) ; sépulture 1831.02.15 Saint-Hyacinthe (PRDH-IGD).

En 1724, Ignace-François a six ans. Delezenne aura une belle écriture et sera articulé dans ses affaires. Il a donc probablement fréquenté une des « petites écoles » dispensant l'instruction de base aux enfants (lire, écrire, compter), telles qu'établies suite à l'ordonnance de Louis XIV en 1698 (sources 1, 2, 3).

Ignace-François Delezenne, Plaque de fondation de la Chapelle-Notre-Dame-de-Bon-Secours,
Détail de la signature : « Gravé par I[gnac]e f Delezenne Md orfevre de quebec »,
1771, plomb gravé, 30 x 23,5 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

 


LILLE

Martin Delezenne brasseur.

Lors de son mariage, à Montréal en janvier 1748, Ignace-François déclarera que son père Martin était marchand brasseur (Derome 1974a, p. 21). Étant né en 1688, la mention de Delezennes brasseur, en 1694, ne peut donc s'appliquer à lui, à moins que cette date soit celle du fonds et non du document le concernant ? Sa fille aînée étant née en 1713, le début de sa pratique de brasseur doit se situer peu de temps auparavant, après sa majorité et avant son mariage, soit probablement vers 1710 tel que corroboré par certains actes ci-dessous. Martin essaie alors d'élargir sa pratique de brasseur à celle de l'estaminet, d'où les réclamations des cabaretiers exigeant qu'il paye les mêmes droits qu'eux et devienne membre de leur corporation.

En 1727-1733, Martin Delezenne est également qualifié de « fermier des moulins à eau de Don », au sujet de grains et de leur farine dans la monnée de Lille (Lefebvre-Ducrocq 1871, p. 382, web), pratique compatible avec celle de la brasserie. Les dernières mentions datent de 1734, il est alors âgé de 46 ans.

Certains documents mettent également en cause d'autres membres de la famille Delezenne avec lesquels Ignace-François a pu avoir des liens.

Cercle historique de Don.

« On distinguait deux catégories de brasseurs : les francs-brasseurs ou brasseurs publics, ou marchands brasseurs et les brasseurs à bourgeois, ou simplement brasseurs. Les premiers avaient comme clientèle les consommateurs assez aisés pour faire provision de bière et les "intermédiaires" ou débitants ; ils trouvaient une concurrence dans les brasseries privées ; c'est ainsi que les maisons religieuses, certains bourgeois ou notables et les "hôtes" avaient le privilège de faire leur bière, et depuis 1635, cet usage était devenu facultatif pour tous les bourgeois et manants de Lille. Les concurrents ne fabriquaient que rarement chez eux, et ils louaient les brasseries vacantes pour y installer des "brasseurs à bourgeois", qui faisaient la bière "à façon", avec les produits fournis par ceux qui la commandaient ; parfois, les bourgeois laissaient au brasseur le soin d'acheter les matières premières. Au cours du XVIIIe siècle, le nombre des brasseries a constamment diminué. Mais l'importance de quelques-unes d'entre elles a beaucoup augmenté. — Le Magistrat fixait le prix de la rondelle vendue aux cabaretiers ou le prix que les cabaretiers devaient vendre la bière au détail [Crapet 1921.08, p. 214, web]. »

« Delezenne », brasseur et autres, dans les documents d'archives à Lille.

Les dates marquées en rouge peuvent être celles du début du fonds plutôt que de l'acte lui-même.

1605 Le magistrat de Lille demandeurs au conseil de flandres en renvoi de la cause de Wallerand et Isabeau Dujardin, héritiers de dame Jeanne Hennocq, s. de Pierre Delezenne, contre Jean-Baptiste Goubeau, marchand d'Anvers. LAM AG378/1 1605.

1611 Michel Braem, commis à la levée du droit d'escas, joint avec lui les mayeurs et échevins, contre les héritiers de feue damoiselle François Muette, veuve de Jean Delezenne, sœur et héritière de faut Martin Muette, refusant de payer le dit droit en matière de succession. LAM AG372/4 1611.

1694 ??? Sentence condamnant le Sieur Delezennes, brasseur, à payer les droits de 15 rasières de grains. LAM AG958/18 1694.

1703-1712 Sentence condamnant Charles François Delezenne, Officier de Cavalerie, à payer à la veuve Romon la somme pour laquelle elle l'avait fait arrêter. LAM AG456/6 1703-1712.

1715 Aquisition par François Félix Delezenne, pour le prix de 400 florins de l'office d'Héraut d'armes et de maître d'hotel, ayant appartenu à Georges Blanquart. LAM AG509/31 1715.

1710-1719 Ordonnance qui déboute les Sieurs Dubosquel, Delezenne, et autres de leur demande tendant à ne pas payer les mêmes droits que les cabaretiers. LAM AG1035/14 1710-1719.

1726 Les cabaretiers à vin afin de faire condamner en l'amende de 300 florins le Sieur Delezenne, brasseur, pour avoir tenu estaminets sans être agrégé à leurs corps. LAM AG1036/14 1726.

1726.09.17 Un arrêt statue en faveur de Martin Delezenne, marchand brasseur à Lille, dans une cause concernant l'achat de 25 quintaux de houblon à Joseph Berquin, marchand à Bethune. Willerval 1730, p. 911-913, web.

1727-1733 Procès mettant en cause Martin Delezenne, qualifié de « fermier des moulins à eau de Don », au sujet de grains et de leur farine dans la monnée de Lille (Lefebvre-Ducrocq 1871, p. 382, web).

1728 Arrêt du conseil d'Etat, cassant et annulant une sentence des juges et consuls, rendue à la demande de Martin Delezenne, brasseur à Lille, contre Joseph Berquin, marchand à Béthune, sauf audit Delezenne à se pourvoir pardevant les mayeurs et échevins de Béthune. LAM AG141/10 1728.

1728 Arrêt du parlement de Flandre accordant le congé de cours requis par Martin Delezenne, attrait pardevant les juge et consuls de Lille pour cause d'achat de tableaux par lui fait du sr Liégeois, lesquels son frère revendiquait. LAM AG141/9 1728.

1732 ??? Redevance de Martin Delezenne, brasseur failli. LAM AG975/5 1697-1732.

1733.07.11 Appel de l'hôpital Comtesse d'une sentence de la gouvernance du 11 juillet 1733, qui décide en faveur de Martin Delezenne, brasseur, que les habitants de Lille ne sont pas tenus de faire moudre leurs grains dans la mannée. LAM AG605/2 1243-1733.

1734 Exécution à la charge de Martin Delezenne, brasseur, pour avoir paiement des sommes mes dûes pour droits d'égards, jauge et brasserie. LAM AG975/14 1734.

1740 Extrait du compte que rend Louis Delezenne des rentes seigneuriales et reliefs du Billau, depuis le 23 octobre 1719. LAM AG85/4 1740.

1742 Sentence qui condamne Louis Delezenne, boulanger, en l'amende de 6 florins pour avoir étalé ses marchandises un jour de dimanche. LAM AG1102/26 1742.

1742-1743 Arrêt du Conseil d'Etat par lequel le Roi, sans égard à l'arrêt de révision du 10 octobre 1743, confirmatif d'une donation faite par Pierre Vandermaer, lequel arrêt fût cassé et annulé déclare qu'erreur n'est à l'arrêt du Parlement de Flandre du 8 novembre 1742, en conséquence, que ledit arrêt sera exécuté condamne le Sieur Vandermaer en l'amende de six-vingt florins et en 1500 livres de dommages et intérêts envers Marie Caatherine Grassés, femme de Philippe Joseph Fraye, greffier de la ville de Bruxelles, et en tous dépens. -- Dans le même dossier : acte de donation passé pardevant Maitre Louis Sidron dubois, tabellion à Lille, faite par Pierre Delezenne, Sieur du Rozier, en faveur d'Ernest Vandermaer, de tout un lieu manoir, jardin et héritage, situés à Mouvaux, occupé par Pierre Leblanc, et d'un autre lieu manoir, contenant environ 500 verges de terres situé au même lieu, occupé par Jacques Philippe Castel. LAM AG405/2 1667-1745.

Rue Delezenne à Lille : en l'honneur de Charles Delezenne (1776-1866). Bertrand 1880, p. 88 (image).

Le nom Delezenne proviendrait de la locution « de Lezennes [source] », une commune à 5,2 km au sud-est de Lille.

Sources : LAM Delezenne et LAM Delezennes et autres indiquées ci-dessus le cas échéant.

Ignace-François a-t-il participé aux multiples activités reliées au travail de brasseur de son père ? Du moins, jusqu'à l'âge de 12 ans, date présumée de son entrée comme apprenti orfèvre. Sa carrière n'en a laissé aucune trace, contrairement à l'orfèvre Jacques Pagé dit Quercy qui pratiqua plusieurs métiers dont celui de brasseur.

Étant fils de brasseur, Ignace-François n'a donc pas pu profiter du statut des fils d'orfèvres qui « n'ont jamais été assujettis à l'enregistrement de l'entrée en apprentissage, ni à faire de brevet d'apprentissage pour parvenir à la maîtrise quand ils ont fait leur apprentissage chez leur père depuis leur plus jeune âge [Cartier 2006, p. 111]. »

 


LILLE

Les orfèvres à Lille.

Plan de localisation des orfèvres à Lille en 1695, Cartier 2006, p. 159, fig. 38 (détail). L'ancienne église Saint-Étienne fut détruite en 1792.

En grisaille : noms des rues d'époque [et noms d'aujourd'hui entre crochets] où étaient établis les orfèvres en 1695 : Petite place [Place du théâtre], rues des Prêtres [Lepelletier], Grande chaussée, des Cabochons [des Chats Bossus], places du Lion d'or et des Patiniers, rues de la Clef, des Suaires [Boulevard Carmot], place des Gaingans et Marché aux Entes [Opéra], rue des Malades [de Paris].

Le quartier des orfèvres était situé paroisse Saint-Étienne, à 600 mètres de la paroisse Sainte-Catherine où la famille Delezenne fit baptiser ses enfants. Google Earth permet de visualiser ces emplacements décrits sur le plan ci-dessous.

Ignace-François a pu profiter des relations de la vaste famille Delezenne avec des orfèvres, tant du côté de son père que de sa mère, ses parrain et marraine, ceux et celles de ses oncles, tantes ou grands-parents. Tels Félix-François Delezenne (1663-1733), qui était orfèvre et essayeur à la Monnaie, charge que sa veuve vendit en 1736. Ou de son fils illégitime qu'il a reconnu, Simon-Jude-François (1718-1778), et qui accéda à la maîtrise en 1754 ? Ignace-François aurait-il pu apprendre le métier en tant que « main-d'oeuvre informelle », neveu, pensionnaire, journalier ou garçon de boutique chez un orfèvre (Cartier 2006, p. 148) ?

« L'importance de l'atelier d'orfèvre a toujours été sous-estimée parce qu'à côté du maître, seuls les apprentis sont pris en compte. Or les fils ne sont pas enregistrés à l'apprentissage mais tous apprennent le métier dès leur plus jeune âge. Il a le droit d'employer en nombre illimité des maîtres non établis, des compagnons, des journaliers, valets et garçons de boutique. À la fin du XVIIIe siècle, il est clair que certains ateliers sont de véritables petites entreprises familiales qui peuvent atteindre une quinzaine de personnes [Cartier 2006, p. 149]. »

« Depuis l'origine, les orfèvres sont groupés sous la bannière de saint Eloi. Ils ont des obligations envers leur souverain, leur ville et leurs confrères. La chapelle Saint-Eloi est située dans l'église Saint-Etienne [détruite en 1792, voir les plans de 1695, 1717, 1740 et le tableau ci-dessous], paroisse des orfèvres : son entretien est assuré par les finances du corps, les maîtres et les amendes. [...] La présence des maîtres aux fêtes, aux processions et aux entrées solennelles des souverains est obligatoire. [...] François Watteau dit de Lille (1758-1823) peint la Représentation rétrospective de la Grande procession en l'honneur de Notre-Dame de la Treille qui a eu lieu en 1787 [ou 1789 selon d'autres sources]. Ce tableau montre le défilé des confréries à la veille de la Révolution ; on aperçoit la statue de saint Eloi à mi-corps tenant son marteau, portée sur un brancard par des orfèvres [Cartier 2006, p. 106-107] ».

Le buste de saint Éloi, tenant son marteau, porté par les orfèvres (détail du tableau ci-dessous).

Détail du tableau ci-dessous.

François-Louis-Joseph Watteau dit de Lille (1758–1823), La procession de Lille de 1787 ou 1789, sur la grand place,
1801, « F. Watteau f. an 9 », musée de l'Hospice Comtesse de Lille, P 895. Source.

Vue actuelle correspondant à celle utilisée dans le tableau ci-dessus. Source : Google.

« Lille, si l'on considère le territoire actuel de la France, était sous l'Ancien Régime la ville la plus active dans le domaine de l'orfèvrerie après Paris et à part égale avec Strasbourg. Au-delà de cette donnée quantitative, sa place à un carrefour d'influences entres les Pays-Bas du Sud eux-mêmes imprégnés d'italianité, notamment au XVIe siècle, confère à sa production des caractères stylistiques particuliers [Cartier 2006, tome 2, dos de couverture]. »

 


LILLE

L'apprenti orfèvre à Lille.

Diderot, Encyclopédie, détail de la planche Orfèvre grossier.

Chose certaine, dès son arrivée en Nouvelle-France vers 1740, Ignace-François est apte à travailler comme orfèvre. Âgé de 22 ans, tout laisse supposer qu'il a effectué son apprentissage à Lille.

« L'apprentissage conditionne la réception à la maîtrise, d'où l'importance de sa réglementation. En 1558, une ordonnance du 30 décembre rappelle que nul ne peut travailler à Lille qu'il n'ait été apprenti sous un maître de métier de cette ville. Les veuves ne peuvent former un apprenti, même leur fils. Dans une requête du 2 avril 1705, il est bien rappelé aux officiers de la Monnaie que la réception des apprentis est toujours un fait de police qui appartient aux maîtres du corps établis par le magistrat. Tout prétendant à l'apprentissage doit d'abord être natif de la ville de Lille, de bonne moralité et de religion catholique, apostolique et romaine. [...] l'âge d'entrée en apprentissage [...] est fixé [...] en 1700, entre 12 à 16 ans. [...]

En 1700, le magistrat demande à chaque apprenti de faire enregistrer devant notaire son brevet d'apprentissage. Le règlement de la Monnaie du 13 septembre 1700 reprend l'obligation de signer un brevet d'apprentissage et de le faire enregistrer dans les trois jours à la chambre du corps et au greffe de la Monnaie. Le père ou tuteur se porte garant pour l'apprenti. [...] À leur tour, les jurés-gardes ordonnent aux apprentis d'établir un brevet d'apprentissage devant notaire et de le faire enregistrer au greffe de la Monnaie et à la chambre des orfèvres. Le 29 octobre 1705, les orfèvres répondent que jamais les brevets d'apprentissage n'ont été passés devant notaire en ce pays et qu'il n'y a qu'un registre reposant entres les mains des maîtres du corps. La polémique ne cesse qu'avec l'occupation de Lille en 1708 par les Anglo-Hollandais. [...]

Depuis 1610, l'apprenti doit se faire désenregistrer à la chambre du corps pour ne pas perdre son apprentissage, condition essentielle pour se présenter au chef-d'oeuvre. [...] Le désenregistrement est consigné sur le registre des apprentis et les droits payés au corps. Le règlement du magistrat du 26 juin 1700 précise que le maître sous lequel il aura fait son apprentissage sera tenu de le présenter aux autres maîtres de la dite communauté pour y être derechef enregistré pour la maîtrise. [...] Les registres des apprentis ayant disparu, il est difficile de reconstituer la liste des noms. [...]

Le magistrat, dans son règlement du 26 juin 1700, réaffirme une durée de six ans continuels, alors qu'elle est de sept ans à Paris et de huit ans en Allemagne. [...] S'il l'interrompt, l'apprenti doit le terminer chez le même maître ou donner les raisons de son départ avant de changer de maître. Les derniers brevets d'apprentissage, signés en 1788, font toujours état d'un engagement pour six ans. [...]

Le règlement de la cour des Monnaies du 13 septembre 1700 interdit d'avoir plus d'un apprenti, sauf après les quatre premières années d'apprentissage du premier, mais cette mesure n'a jamais été suivie d'effet. Seul le règlement du magistrat publié le 23 juin 1700 est suivi, à savoir que nul ne pourra avoir deux apprentis à la fois à moins que le premier n'ait fait cinq ans accomplis... à peine de 60 sols d'amende contre le maître... et contre le second apprenti d'être déchu du temps qu'il aura fait...

Ce monde des apprentis est difficile à cerner. Peu d'entre eux vont jusqu'à la fin de leur apprentissage [...] S'ils n'ont pas enregistré leur sortie, les apprentis perdent leur premier temps et doivent refaire six ans sans interruption. [...] Ils commencent, s'arrêtent, reprennent, changent d'atelier, certains disparaissent sans déclarer leur départ. La demande est probablement forte, mais les places sont limitées. L'usage veut que, dès l'ouverture de son atelier, le maître prenne un apprenti. [...]

Le maître-orfèvre accueille gratuitement en apprentissage les enfants nés à Lille. En 1637, une ordonnance du magistrat rappelle l'interdiction de payer un apprenti comme valet. L'entrée en apprentissage donne lieu à un contrat sous seing privé ou devant notaire quand il comporte des conditions qui sortent du droit commun de l'apprentissage ; sinon, il est seulement porté sur le registre des apprentis. [...] À côté de ces élèves payants [venus de l'étranger], la gratuité de l'apprentissage pour les enfants de Lille reste pour les maîtres-orfèvres un devoir de confraternité envers le métier et un devoir envers les habitants d'une même cité.

Le dessin fait partie de l'apprentissage de l'orfèvre. Dans une requête pour allonger la durée de l'apprentissage, les maîtres du Corps déclarent que le fondement de l'art de l'orphèvrerie contient en soy l'art de la peinture, la sculpture voire mesme une partie de l'architecture, ce qui se justifie dans le montage des grandes monstrances, véritables morceaux d'architecture. [...]

Depuis le Moyen Âge, les orfèvres travaillent le cuivre, qui est fondu, repoussé ou estampé et doré uniquement pour l'église. Les tabernacles fabriqués par les orfèvres de Lille sont en partie en argent, en partie en cuivre doré [Cartier 2006, p. 108-114 et 156]. »

Si Ignace-François avait commencé son apprentissage jeune, soit en 1830 à l'âge de 12 ans selon les règles de Lille, il l'aurait terminé en 1836 à l'âge de 18 ans ; mais s'il l'avait commencé tard, soit à l'âge limite de 16 ans, il l'aurait terminé à l'âge de 22 ans la même année que son arrivée en Nouvelle-France en 1840, ce qui est peu vraisemblable.

Selon les règles formelles de l'apprentissage à Lille, Delezenne y a acquis des bases solides pour la pratique de son métier. Il était donc prêt à pratiquer comme orfèvre à son arrivée en Nouvelle-France.

Mais, en plus des outils qu'il apportait avec lui, quel était son bagage stylistique fondé sur les pièces d'orfèvrerie sur lesquelles il a travaillé à Lille ?

L'étude de la commande de l'abbé Noël en 1755-1756 a permis de mettre en valeur certaines d'entre elles pour la soupière et la cafetière de Delezenne qui n'ont pas été conservées.

Elles n'ont cependant que peu à voir avec celles produites en Nouvelle-France. Un océan de civilisation, de culture, de société et d'aisance financière les sépare ! Les quelques cuillers à ragoût de Lille reproduites dans Cartier 2006 ont peu à voir, par leur grandiloquence, avec celles plus sobre de Delezenne, ou ne sont pas de la bonne période.

Quoi qu'il en soit, la solide formation acquise par le jeune apprenti et compagnon se reflétera sur sa production et la qualité de son travail. Tout comme dans la maîtrise du dessin acquise, tel qu'illustré par cette gravure sur plomb.

Ignace-François Delezenne, Plaque de fondation de la Chapelle-Notre-Dame-de-Bon-Secours, Détail de la gravure représentant une Vierge à l'enfant, 1771, plomb gravé, 30 x 23,5 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

France XVIIIe siècle, Fontaine à eau d'intérieur, cuivre, 111 x 49 x 40 cm, Antiques de Laval, Vannes, près des Remparts, Morbihan, Bretagne (pdf)

France, Fontaine, XVIIIe siècle, cuivre laiton, 23,5 x 42 x 35 cm, MMCR, 1998-1998.1-5.

Confronté à la dure réalité du marché, l'orfèvre se devait d'être polyvalent et inventif. Delezenne a pu apprendre le travail du cuivre dans les ateliers d'orfèvres de Lille.

Une audience de la Juridiction royale de Montréal est tenue le 13 décembre 1746 entre Marie-Joseph-Ester Sayer, veuve de Pierre Lestage, et Ignace-François Delezenne au sujet d'un robinet de fontaine en cuivre. Delezenne en a fabriqué un neuf alors qu'il ne devait que le réparer (Derome 1974a, p. 244, n° 85) !

La vogue des fontaines d'intérieur s'est développée au début du XVIIIe siècle, une conséquence de l'emploi de la fourchette : au lieu de se laver les mains dans un bassin présenté avec son aiguière entre chaque plat, on le fait avant puis après le repas. Elles ont été produites plus dans le Centre et le Midi que dans l'Est ou le Nord. Leurs formes, leurs tailles et leur décoration sont très variées. Elles portent rarement une marque de fabrique (Dictionnaire Larousse des antiquités et de la brocante).

Anonyme, fontaine et bassin, XVIIIe siècle, cuivre décapé en 1973 de deux couches de peinture blanche-jaune et aluminium, fontaine 35 x 22,5 x 19,9 cm, bassin 12 x 23,5 x 26,5, aurait appartenue à Marguerite d'Youville (1701-1771), MSG 1973.H.029.1-2 (collaboration Brigitte Campeau).

 


LILLE

Le compagnon orfèvre à Lille.

Diderot, Encyclopédie, détail de la planche Orfèvre bijoutier.

Sans se référer à une source spécifique, Cartier 2006 désigne Ignace-François Delezenne à titre de « compagnon à Lille [p. 276] ». Il s'agit probablement d'une déduction du fait que l'apprentissage se terminait habituellement vers l'âge de 18 ans, donc vers 1736 pour Ignace-François, mais aussi du fait qu'il était apte à travailler à son métier à son arrivée en Nouvelle-France en 1740 à l'âge de 22 ans. Il a probablement terminé son apprentissage vers 1836 et entamé son compagnonnage. Mais qu'en est-il au juste de ce statut de compagnon à Lille ?

« [Les compagnons] ne font pas partie du corps des orfèvres, ne sont pas enregistrés et ils sont la plupart du temps ignorés par les règlements. [...]

Le compagnon travaille à la demande et selon les besoins des ateliers ; il est souvent appelé dans les textes journalier ou garçon-orfèvre [...]. Le mot journalier implique l'engagement à la journée. Les engagements plus longs, d'un mois ou plus, n'ont pas donné lieu à des contrats écrits. Certains sont logés chez le maître. [...]

Ces compagnons sont différents des attendans maîtrise, entre la fin de l'apprentissage et la réception à la maîtrise. [...]

Les fils d'orfèvre ne sont pas déclarés s'ils n'accèdent pas à la maîtrise. Tous sont restés plus ou moins longtemps comme compagnons dans l'atelier paternel, certains jusqu'à leur mariage, d'autres jusqu'à la mort du père.

Pour parfaire leur métier, des orfèvres partent dans les villes voisines où ils travaillent comme compagnons, avant de revenir ouvrir un atelier à Lille. Parmi les sept maîtres-orfèvres absents en 1738, seuls Joseph Plouvier et Michel Honorez ouvriront un atelier.

Le nombre des compagnons est difficile à déterminer à cause de leur diversité. [...] Après leur apprentissage, munis de leur certificat d'apprenti, ils se font embaucher pour quelque temps, avant de repartir pour une autre ville ; pour trouver du travail, ils se présentent à la chambre des orfèvres avec leur acte de notoriété signé par le magistrat de leur ville d'origine ou le curé de la paroisse [...]. De nombreux compagnons sont cités à l'occasion de mariages, de décès et de la naissance de leurs enfants. Malheureusement, ni leur origine, ni leur carrière, ni l'atelier où ils ont travaillé et où ils ont participé à la fabrication de pièces d'orfèvrerie de Lille ne sont connus.

Le tour des Pays-Bas, puis de France, par les compagnons orfèvres pour parfaire leurs connaissances, est attesté ; mais il ne semble pas avoir fait l'objet d'une quelconque organisation ; il a probablement été laissé à la fantaisie de chacun, à la faveur des amitiés qui se nouent et des "bonnes adresses" qui se transmettent. [...]

Le corps de métier des orfèvres encadré par le magistrat voit son équilibre et ses structures menacées par les exigences de la cour des Monnaies. Formé exclusivement des maîtres qui représentent l'élite du métier, il protège leurs fils, tolère leurs veuves, néglige les apprentis et ignore les compagnons. C'est donc toute une partie de ceux qui oeuvrent pour l'orfèvrerie qui sont laissés dans l'ombre [Cartier 2006, p. 131-134]. »

« Une chocolatière de Pierre Pontus [datant de 1753-1755] est gravée sous le corps [à droite des poinçons] de deux ensembles de traits. En général ces marques quand elles sont apparentes disparaissent à la finition [...]. Chacun constitue probablement une unité de temps ou de compte pour évaluer le salaire de deux compagnons [Cartier 2006, p. 132. fig. 30]. »

Plan de la ville et citadelle de Lille Place Forte de la Comte de Flandres, chez le Sr. Baillieul (Paris), 1740, 44,5 x 60,5 cm (source).

L'augmentation incessante du nombre des orfèvres à Lille, en progression continue depuis 1637, a provoqué une saturation du marché, avec son acmé de 1738 à 1751, situation qui n'est sans doute pas étrangère à la décision de Delezenne d'émigrer en Nouvelle-France où il est arrivé vers 1740. Après la fin de son apprentissage, vers 1736, Ignace-François a donc pu poursuivre son compagnonnage à Lille, en Flandres ou ailleurs en France, jusqu'à son départ pour la Nouvelle-France.

 

Orfèvres actifs à Lille, tableau tiré de Cartier 2006, p. 92, fig. 23.
La date 1770 qui se répétait 2 autres fois dans l'original a été remplacée par 1780 et 1791.

« Malgré les tentatives de la cour des Monnaies, le nombre des orfèvres à Lille n'a jamais été fixé. [...] La limitation du nombre des orfèvres est un échec et reste un sujet de discorde entre les orfèvres ; la majorité d'entre eux, soutenue par le magistrat, y est hostile. De fait, le nombre des orfèvres ne cesse d'augmenter. En 1730, 60 maîtres-orfèvres tiennent boutique ouverte dans la ville. L'état établi par la cour des Monnaies en 1738 donne une liste exhaustive et détaillée de 99 maîtres, dont 74 sont établis, 18 non établis et 7 absents. En huit ans, le nombre des ateliers a augmenté de 14, le nombre de reçus à la maîtrise entre 1731 et 1738 est de 27 ; pour la seule année 1738, sur les 21 maîtres reçus, neuf seulement ouvrent un atelier. [...] Quelques-uns renoncent à exercer le métier. Parmi les 18 maîtres non établis, sept n'exerceront pas leur maîtrise. [...] Sur les 99 maîtres-orfèvres cités en 1738, un quart d'entre eux n'a pas ouvert d'atelier [Cartier 2006, p. 90-91]. »

Cartier 2006 ne reproduit pas cette liste de 1738, mais elle utilise les renseignements dans les notices biographiques des orfèvres. Si Ignace-François Delezenne y avait été cité comme orfèvre, elle n'aurait pas manqué de l'inclure à sa biographie. Il est alors âgé de 20 ans, beaucoup trop jeune pour être admis comme orfèvre à Lille, surtout dans un contexte où il y a saturation du marché dans cette profession. Son absence de cette liste d'orfèvres, en 1738, s'explique aussi par le fait que les compagnons n'étaient enregistré nulle part à Lille. Après la fin de son apprentissage, il aurait alors pu pratiquer jusqu'à quatre années de compagnonnage avant d'arriver en Nouvelle-France.

À partir du XIVe siècle, la population de Lille oscille entre 25 000 et 40 000 habitants ; en 1793, elle est de 66 761 (source). Celle de la Nouvelle-France est passée de 40 000, vers 1740, à près de 70 000 en 1760. Cette population disséminée sur le territoire de l'Amérique septentrionale est loin d'avoir le même pouvoir d'achat en orfèvrerie que celle, concentrée, de la riche et industrieuse ville de Lille. Cela dit, le jeune émigrant espère que la profession d'orfèvre y est moins saturée qu'à Lille. Il lui faudra toutefois plusieurs années avant d'y prospérer.

Source.

 


LILLE

Les cuillers à servir de France.

Mais, avant de partir pour la Nouvelle-France, le jeune compagnon a pu voir d'autres cuillers à servir dans les anciennes provinces françaises lors de son tour de France. Il a pu en garder des souvenirs qui ont pu influencer les siennes. D'autant plus qu'on y trouve des modèles courants mieux adaptés au marché de la Nouvelle-France que les somptueuses cuillers à servir habituellement reproduites dans les ouvrages présentant l'oeuvre des orfèvres actifs dans les grandes villes de ces différentes régions.

Les IAD révèlent la présence d'une dizaine de « cuillers à ragoût » en argent de Paris à Montréal entre 1740 et 1760. Un militaire en possédait « plusieurs » dans un lot d'argenterie valant 5 398,5# et un autre en possédait 4. Pierre Le Gardeur de Saint-Pierre en avait deux de même qu'un négociant dont l'inventaire d'argenterie s'élevait à 106 objets de Paris dont la valeur était toujours supérieure à celle en argent du pays. Deux autres cuillers à servir se trouvaient chez un marchand bourgeois et Louis Coulon de Villiers. Seuls ces deux derniers possédaient également de l'argent du pays. Il n'est donc pas étonnant que certaines de ces cuillers à servir soient encore conservées dans les collections privées et publiques, telle que celle-ci qui a fait partie de la même collection d'Adine Baby-Thomson aux côtés de celle de Delezenne.

Bonaventure Dardet (18e), Cuillère à ragoût, (France) 1754-1755, Argent, 40,4 x 7,1 x 4,9 cm, Cygne gauche dans un ovale, R un point C dans un cartouche irrégulier, Montréal dans un rectangle arrondi, Adine Baby-Thomson, Don Dr et Mme Charles F. Martin, MMBAM 1949.Ds.1. Photo recto.

Josselin Hamon (18e), Cuillère à ragoût, (France) 1750-1750, Argent, 28,8 x 5,2 x 4 cm, Poinçon non vérifié, MPSS 1976.1691. Photo recto.

Jacques Besnier (18e), Cuillère à ragoût, (France) 1754-1755, Argent, 31,6 x 5,7 x 4,1 cm, Poinçon non vérifié,
Armes Chaussegros de Léry, Don de Ronald H. et Ruth Boyce Corbyville On 1998, OMBAC 39969. Photo recto.

Par ailleurs, des cuillers françaises du XVIIIe siècle circulant sur le marché des antiquités présentent plusieurs points de similarité avec celles de Delezenne.

Anonyme, France, Cuiller à servir, XVIIIe siècle, 33,6 cm, 168 g, chiffre AGN, poinçons non identifiés, Antiques de Laval (pdf).

Lefebvre, Claude-Gilbert, Lyon (maître 1768, garde 1782, 1787 et 1789),
Cuiller à servir, 1775-1776, 31,5 cm, 140 g,
chiffre M+G, charge (D couronné) et décharge (tête de lévrier) Lyon 1775-1780,
jurande Lyon 1775-76 (O surmontée du lion dressé couronné), Galerie Art 80 Ebay (pdf).

Anonyme, Senlis, Cuiller à servir, 1723, chiffre LNPV, S couronné, 31.5 cm, 160,5 g, Expertissim (pdf).

Gabriel Tillet (né 1677, maître 1703, jeune garde 1712, ancien garde 1735), Bordeaux,
Cuiller à servir, 1748-1749, 30 cm, 160 g,
charge (K couronné 1738-1750), maison commune (O 1748-1749),
modèle uni-plat à spatule piriforme vierge, Galerie Art 80 Rubylane (pdf).

 


Les armoiries de l'intendant Claude-Thomas Dupuy et de son épouse Marie-Madeleine Lefouyn.

Merci à la collaboration de Brigitte Campeau qui a permis l'ajout de cet objet. Cette cuiller à servir française (argent, 31,9 x 6 x 4 cm, 148 g) présente un historique fort intéressant dont il sied, cependant, de départarger le vrai du faux et de documenter les pistes de recherches. Elle est conservée chez les Soeurs Grises de Montréal auxquelles elle a été donnée par Nicholas Massue (1903-1974). Ce chanteur d'opéra de Varennes a fait carrière internationale, en Italie, aux États-Unis et au Québec, avant la Deuxième Guerre Mondiale. En 1959-1960, il participe à l’aménagement du terrain où se construit le Sanctuaire Sainte-Marguerite-d'Youville près duquel se trouve son manoir famillial. Massue aurait trouvé la cuiller sur le site. Elle ne présente, cependant, aucun des stigmates d'un enfouissement ! Son historique reste donc à documenter.

D'après ses poinçons (cliquer sur les photos pour un fort agrandissement), elle a été fabriquée à Paris en 1725-1726 (Bimbenet-Privat 1995a). Poinçon de maître orfèvre superposé à lui-même où on distingue une couronne, une fleur de lys et peut-être la lettre D suivie d'une étoile (à l'extrême gauche). Charge de Paris, un A couronné entrelacé de deux L en chiffre, 15 février 1722 au 1er décembre 1726. Lettre date I couronné, 9 août 1725 au 12 août 1726. Poinçon de décharge peu lisible (à l'extrême droite).

Divers noms de familles peuvent être rattachés aux armoiries de cette cuiller, le tout sujet à la documention des diverses hypothèses concernant sa provenance et son historique.

Pourraient-elles provenir de l'une des branches de la famille du donateur établies en Nouvelle-France ? Son plus ancien ancêtre, Nicolas Massue natif de la paroisse Saint-Donatien d'Angers, arrive à Québec vers 1720 et ne s'établit à Varennes que vers 1748 comme marchand de grains, soit un quart de siècle après la fabrication de cette cuiller. Son fils Gaspard (1750-1792) devient co-seigneur de Varennes (Lapalice 1930, p. 133). Donc, aucune indication d'armoiries nobiliaires de ce côté. Ce qui est corroboré par l'absence de cette famille au Dictionnaire généalogique de la noblesse de la Nouvelle-France (Drolet 2019).

Peut-on prêter foi à l'information consignée par les religieuses à l'effet que cette cuiller ait été trouvée en 1959-1960, selon leurs voeux les plus chers, sur le site où on érigeait alors un sanctuaire dédié à la mémoire de leur fondatrice ? Si cette belle histoire était vraie, cet objet pourrait être relié au terrain de la résidence natale de Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais (1701-1771) à Varennes. Sa mère, Marie-Renée Gaultier de Varennes, était la fille de René Gaultier de Varennes et de Marie Boucher, fille de Pierre Boucher. Son père, François-Christophe Dufrost de La Gemerais, de vieille noblesse française, était arrivé en Nouvelle-France en 1687 (DBC). Toutefois, les armoiries de ces familles ne présentent aucune ressemblance avec celles-ci (Massicotte 1915, p. 73, 78, 103, ainsi que Massicotte 1918, Daniel 1867a, Daniel 1867c).

Boucher de Boucherville
Massicotte 1915, p. 73
.

Gaultier de Varennes
Massicotte 1918, p. 78.

Dufrost de La Gemmeraye
Massicotte 1915, p. 103.

Par ailleurs, la famillle déménage à Montréal en 1721, quatre ans avant la fabrication de cet objet. Peut-on espérer que les relevés de la chaîne des titres de propriété de ce terrain puissent permettre d'identifier ceux qui, par la suite, auraient pu y cacher cet objet de valeur ?

Une autre piste à explorer pourrait être un achat effectué par le chanteur d'opéra Nicholas Massue, ou un cadeau reçu, lors de l'un ou l'autre de ses voyages internationaux !

L'identification de ces armoiries permettrait-elle de résoudre ces énigmes ? Quoiqu'il en soit, c'est là une cuiller à servir tout à fait typique de celles fabriquées en France à l'époque où Delezenne y vivait vers l'âge de 7 ou 8 ans. Et de celles, importées de France, qui circulaient en Nouvelle-France.

« Cachet apposé sur une commission nommant Le Pailleur et Adhémar notaires royaux de la juridiction de Montréal. Québec, 11 octobre 1727. Ancienne bibliothèque A.-Léo Leymarie. (D'après une photo conservée aux Archives publiques du Canada.) Voir Louis Apcher, Les Duρuy de la Grandrive, Paris, Librairie Gaston Saffroy, 1937, p. 78. Massicotte et Roy (t. 1, p. 66) donnent des armoiries erronées à l'intendant Dupuy. »

Merci à la collaboration de Daniel Cogné pour l'identification des armoiries à dextre d'après son article.

« Claude-Thomas Dupuy (1678-1737) [décédé en 1738 d'après le DBC]. Intendant de 1725 à 1728. Il porta les armes que son père Claude Dupuy, marchand bourgeois de Paris, avait fait enregistrer à l'Armorial général. Anobli en 1720 par l'achat d'une charge de maître de requêtes, il orna son cachet (fig. 8) d'un nouveau blason. Couronne de marquis, losangé d'azur et d'argent à une fasce de gueules brochant sur le tout, chargée d'un soleil d'or accosté de deux étoiles du même. Devise : Aequam memento (Souviens-toi de ce qui est juste). » (Cogné 1986.06, p. 11.)

« Blason aux armes de Thomas Dupuy (1642-1731), époux d'Anne Gourbeyre [...] : D'azur à un puits d'argent avec ses branches, sa poulie et sa corde d'or [Apcher 1937, p. 15, 37, 150]. »

« Armes des Dupuy de la Grandrive (branche aînée) [Apcher 1937, p. 121, 150] »

« Armes et devise de Jean-Joseph Dupuy de la Grandrive (1692-1747) [fils de Thomas Dupuy (1642-1731)], époux de Magdeleine Micolon [...] (armes pleines de la branche aînée) [...] : "D'azur à un lion d'or issant d'un puits d'argent, et, en chef, une main de carnation penchée mouvant du canton dextre et sortant d'une nuée d'argent" (1 En réalité, le dessin de ces armes comprend une main avec le poignet et même, dans les gravures les plus anciennes, une partie de l'avant-bras. Mais ma description cadre avec celles qu'à tort ou à raison d'Hozier a données dans des cas analogues.). Il adopta, en outre, cette jolie devise : Non semper caeca (Pas toujours dans l'ombre) (2 Les armes qu'il choisit, reproduites en tête de ce chapitre, étaient moins somptueuses que celles qu'avait adoptées son cousin Claude-Thomas Dupuy, Intendant du Canada [Apcher 1937, p. 67, 77-78, 147, 150] »

« Claude Dupuy Marchand bourgeois de Paris [Hozier 1696-1710, 24 Paris 2, p. 1594, web ou jpg]. »

« Les armes de Claude Dupuy [1640-1716, source], marchand bourgeois de Paris (le frère de Thomas Dupuy), celles-ci jointes à la demande d'enregistrement, étaient : "D'azur à une chouette d'argent perchée et soutenue d'un puits de sinople d'où sort un lion d'or". Je note ici que son fils Claude-Thomas Dupuy, une fois anobli, adopta de nouvelles armes [Apcher 1937, p. 67-68 note 1] »

« Claude-Thomas Dupuy, Intendant du Canada : "Lozangé d'azur et d'argent à une fasce de gueules brochant sur le tout chargée d'un soleil d'or accosté de deux étoiles de même", avec cette devise dont il fit sa maxime pendant toute sa vie : "Aequem memento (Souviens-toi de ce qui est juste). [...] Les armes des Dupuy avec leurs variantes, décrites au texte ou en note, le sont d'après les données que fournissent les cachets, pièces d'argenterie, plats d'étain armoriés leur ayant appartenu et recueillis par leurs divers descendants. Je me suis appliqué ici à corriger, d'après ces documents d'une authenticité indiscutable, les indications involontairement erronées contenues dans les ouvrages d'Ambroise Tardieu [voir citation] et de M. de Ribier [Ribier 1907-1933, vol. V, p. 69-70].) [Apcher 1937, p. 77-78 note 2, 135, 150]. »

La gravure sur cette cuiller ne respecte pas une des conventions de la représentation des métaux héraldiques qui devrait être en pointillé pour le soleil d'or accosté de deux étoiles du même. Quoiqu'il en soit, on peut conclure que cette cuiller porte les toutes nouvelles armes personnelles obtenues par Claude-Thomas Dupuy en 1720, constituant une rupture radicale avec celles de son oncle Thomas, son cousin Jean-Joseph et son père Claude, telles que reproduites ci-dessus. Par ailleurs, divers membres de la famille adoptent plusieurs brisures aux XVIIIe et XIXe siècles.

« Double blason aux armes des Dupuy de la Grandrive et de Th.-M. Dupuy de la Frédière [Apcher 1937, p. 99, 105, 106, 150] »

1714

Jean-Baptiste-Thomas Dupuy de Chanteuges (1679-1742) : reconstitution hypothétique d'après ce blasonnement et l'assemblage de divers éléments provenant des dessins d'Hozier 1696-1710.

« Les deux fils aînés de Thomas Dupuy [1642-1731] se marièrent en 1714, à quelques mois d'intervalle. Jean-Baptiste-Thomas [1679-1742, source], alors âgé de 35 ans, épousa à Chanteuges, le 13 février, Louise Dulac [...] Celles que prit Jean-Baptiste-Thomas Dupuy de Chanteuges, en quittant la Grandrive étaient : "D'azur à un lion d'argent issant d'un puits de même et un chef de gueules chargé d'une étoile d'or" [Apcher 1937, p. 45-46, 78 note 2]. »

Milieu XVIIIe siècle

Thomas-Marie Dupuy de la Frédière (1736-1805) : reconstitution hypothétique d'après l'illustration ci-dessus, ce blasonnement et l'assemblage de divers éléments provenant des dessins d'Hozier 1696-1710.

« Après la mort de son père, Thomas Dupuy (1716-1780), en sa qualité d'aîné, emporta, suivant la Coutume, le manoir, le nom (Dupuy de la Grandrive) et les armes. [...] Ses jeunes frères, Pierre [1731-1747, source] et Thomas-Marie [1736-1805, source], leurs études terminées, entrèrent dans l'armée et devinrent l'un et l'autre capitaines au régiment de Bretagne Infanterie, sous le nom de Dupuy de la Frédière. La terre et seigneurie de la Frédière où leur mère se retira leur avait, en effet, été dévolue avec la co-seigneurie de Chaumont, et, tout en conservant les armes de la maison, ils y avaient apporté quelques différences comme l'exigeait la Coutune (1 Ces armes furent : "D'azur à un lion de sable, issant d'un puits d'argent, accompagné à dextre d'une étoile de même.") [Apcher 1937, p. 85-86, 145-146]. »

Fin XVIIIe siècle

Jean-François Dupuy de Chambon (1749-1833) : reconstitution hypothétique d'après ce blasonnement et l'assemblage de divers éléments provenant des dessins d'Hozier 1696-1710.

« Jean-François Dupuy [1749-1833, source], garde du corps du roi, était né en 1749. Il servit dans la brigade de Tilly de 1770 à 1777. [...] Son certificat de congé absolu lui avait été délivré au nom de "François Dupuis de la Grandrive". Mais, comme fils puiné, il prit en réalité le nom de Dupuy de Chambon (terre de son apanage) et les armes de sa maison, avec des modifications comme l'exigeait la Coutune : "D'azur à un lion d'argent issant d'un puits de gueules posé sur une terrasse de sinople, accompagné à dextre d'une étoile d'argent" [Apcher 1937, p. 97 note 1]. »

Les armes, erronément attribuées par Massicotte à l'intendant Dupuy, prennent leur source chez son co-auteur Régis Roy.

« Le Bulletin des Recherches Historiques a donné de moi une esquisse biographique sur cet homme [ce texte n'a pas été retrouvée dans les volumes 14-16 du BRH, ni avec les références indexées par Roy 1988 pour Claude-Thomas Dupuy et Régis Roy] ; c'est pour cela que je veux lui livrer aujourd’hui des notes additionnelles pour compléter les premières. Il faudra conserver tout ce que j’en ai dit hors le blason qui n’est pas entièrement exact, et placer à la fin de mon premier article ces lignes-ci : [...] D’azur au lion de sable sortant d'un puits d'argent, une étoile de même en chef. Couronne comtale, et deux lions pour supports [Régis Roy, « Claude-Thomas Dupuy », BRH, vol. XVI, n° 3, mars 1910, p. 89-90]. »

Régis Roy ne donne aucune source pour ce blasonnement (il n'a pas été retrouvé chez Aubert 1863-1876 auquel Roy se réfère dans ses textes du BRH, vol. 14 p. 124 et 155, ni chez Rietstap 1884). Chose certaine, ce ne sont pas les armes de l'intendant Dupuy. Le lion de sable pourrait provenir du blason de Thomas-Marie Dupuy de la Frédière (1736-1805, source) illustré ci-dessus, alors que son étoile d'argent est ici placée différemment, marquant ainsi une autre brisure.

« D'azur, au lion de sable sortant d'un puits d'argent, une étoile d'argent de même en chef. (B. de R. H., XVI, 90). DUPUY DE LA GRANDRIVE (Claude Thomas) [Massicotte 1915, p. 66.] »

Le blasonnement donné par Roy est directement repris du Dictionnaire des anciennes familles de l'Auvergne. Il n'est donc pas ancien et provient de l'un ou l'autre des représentants vivants consultés pour la préparation de cet ouvrage publié en 1884. En outre, certaines informations dans Massicotte proviennent également de cette notice.

« DUPUY DE LA GRANDRIVE, seigneurs de la Grandrive près d'Ambert [...] Très ancienne famille qui compte [...] Claude-Thomas Dupuy de la Grandrive, né à la Grandrive près d'Ambert, en 1686, avocat général au Conseil du roi puis intendant de la nouvelle France au Canada ; il a fait le premier des sphères mobiles d'après le système de Copernic ; inventa des machines hydrauliques admises par l'Académie des sciences ; mort en 1738. Cette famille possédait, à la Grandrive, d'importantes papeteries, en 1732. [...] Armes : d'azur, au lion de sable sortant d'un puits d'argent ; une étoile de même en chef. Couronne : de comte. Supports : deux lions. REPRÉSENTANTS ACTUELS : Branche aînée : Henri, Léon et Joseph Dupuy de la Grandrive. — Branche cadette : Louis Dupuy de la Grandrive (au château de Pontmort, près Riom, Puy-de-Dôme) et ses deux fils : Ludovic et Emmanuel ; ces deux derniers ont plusieurs garçons et habitent la Gironde. Un frère à M. Louis a laissé René Dupuy de la Grandrive, habitant à Neschers (Puy-de-Dôme), mariée à Mlle de Chasteigner [Tardieu 1884, col. 137]. »

Louis Apcher, qui a consulté quantité d'archives originales anciennes dont il fait état dans sa notice « Au lecteur », tire la conclusion que ses sources ne concordent « pas avec les indications données sur les Dupuy dans les ouvrages d'Ambroise Tardieu ou dans certains livres ou articles publiés au Canada. »

(Apcher 1937, p. 8-10, se référant à Tardieu 1904, p. 98 et p. 28 Pl. X qui identifie à Claude-Thomas le portrait de Jean-Joseph extrait du tableau ci-dessous. Voir aussi : Fonds Dupuy de La Grand-Rive, Archives départementales 63 Puy-de-Dôme, don par Georges Dupuy de La Grand-Rive et Louis Apcher, 28 janvier et 19 décembre 1935 ; 76J Archives de Louis Apcher XVIIe siècle - XIXe siècle.)

Reconstitution récente des armes des Dupuy de la Grandrive d'après un blasonnement et ses brisures datant de 1884, semblables à celles publiées par Massicotte illustrées ci-dessus. Source : web ou pdf, mais avec des informations erronées à propos de cette variante tardive.

Armoiries accolées de Claude-Thomas Dupuy et de son épouse Marie-Madeleine Lefouyn.

Portraits présumés de Claude-Thomas Dupuy et de son épouse Marie-Madeleine Lefouyn dont le lieu de conservation n'est pas indiqué. D'après la légende verticale, ajoutée en blanc à gauche, ces photos noir et blanc proviendraient de J.C. Dubé : peut-être de son Claude Thomas Dupuy, intendant de la Nouvelle-France (Dubé 1969) ? Ils datent de l'année de leur mariage en 1724. Les mauvaises reproductions ne permettent pas d'apprécier les qualités picturales de leur attribution à l'un des plus grands peintres de cette époque : Nicolas de Largillière (1656-1746). Ces deux détails sont extraits d'un plus grand tableau en mauvais état où Jean-Joseph Dupuy de la Grandrive, debout, occupe le centre droit de la composition de ce portrait de famille : en bon courtisan, il se tourne en direction de sa soeur Marie-Jeanne, son cousin Claude-Thomas et son épouse, qui en occupent la moitié gauche toute dévolue aux plaisirs des fruits partagés de la magnificence sociale aristocratique présages de l'avenir ; Jean-Joseph est séparé par le paysage de son épouse qui regarde, en direction opposée, vers la mère et l'oncle de son époux, tous trois entassés et confinés dans l'austérité et l'exiguité du quart droit.

« L'intendant du Canada Claude-Thomas Dupuy, Jean-Joseph Dupuy de la Grandrive, et leur famille. (Tableau par Largillière, 1724) [Apcher 1937, p. 144, septième image hors texte.] »

De gauche à droite, d'après la citation ci-dessous : 1. Claude-Thomas Dupuy, cousin de Jean-Joseph ; 2. Marie-Jeanne Dupuy de la Grandrive, la plus jeune soeur de Jean-Joseph ; 3. Marie-Madeleine Lefouyn, épouse de Claude-Thomas ; 4. debout, Jean-Joseph Dupuy de la Grandrive, personnage central de ce tableau de famille ; 5. Magdeleine Micolon, épouse de Jean-Joseph ; 6. Anne Gourbeyre, mère de Jean-Joseph ; 7. R.P. Claude Dupuy prémontré, oncle de Jean-Joseph.

L'identification de ce personnage à Jean-Joseph par Apcher repose sur des sources familiales et archivistiques crédibles, contrairement à Tardieu qui, malgré qu'il donne le lieu où il est conservé, l'identifie de façon erronée à « Claude-Thomas DUPUY DE LA GRAND'RIVE, intendant au Canada, mort en 1738. [...] Portrait peint avec sa femme et autres chez M. Emmanuel Dupuy de la Grand'rive, à Libourne (Gironde), reproduction (réduite) dans ce Dictionnaire [Tardieu 1904, p. 98 et p. 28 Pl. X] ».

« Un très beau tableau de famille, authentiquement peint par Largillière et qui est longtemps resté à la Grandrive, le représente à cette époque [1724] en compagnie de sa femme, de Jean-Joseph Dupuy de la Grandrive, qui n'avait pas encore été anobli comme lui et ne devait l'être que 13 ans plus tard, et de Marie-Jeanne, la plus jeune soeur de ce dernier, ainsi que de Magdeleine Micolon, d'Anne Gourbeyre et du R.P. Claude Dupuy prémontré (2 Cl.-Th. Dupuy et sa femme (à sa gauche) sont assis au premier plan, étalant, dans un décor majestueux, une magnificence qui contraste avec la simplicité des autres personnages. J.-J. Dupuy de la Grandrive en grand costume, tel un échevin, est debout au centre du tableau que divise en deux parties une colonne de marbre surplombée d'une somptueuse tenture. Sa femme et sa mère, dont les figures se détachent avec celle de son oncle sur le fond d'un paysage champêtre, sont assises à sa gauche. Ici, comme dans toutes ses oeuvres, Largillière a su révéler avec une rare sûreté d'observation l'importance sociale et le caractère de chacun de ses modèles.) [Apcher 1937, p. 61]. »

Cette cuiller, datée du 9 août 1725 au 12 août 1726, a donc été fabriquée après le mariage de Claude-Thomas Dupuy à Marie-Madeleine Lefouyn, le 6 ou le 8 juin 1724, et avant son départ pour la Nouvelle-France.

« [...] au début de juin 1726, il quittait Paris [...] Le nouvel intendant prit possession de son siège le 2 septembre 1726 [DBC]. »

« Claude Thomas Dupuy retrouva à Québec le R.P. jésuite Dupuy, plus jeune que lui de quelques années, dont j'ai déjà parlé, et avec lequel il vécut en très cordiale affection. D'après ce que j'ai précédemment indiqué, celui-ci était né à la Grandrive et ils étaient cousins-germains [Apcher 1937, p. 61 note 3]. »

Tel qu'établi ci-dessus, Dupuy n'utilisait plus les armes de son père à compter de 1720, mais ses armes personnelles dénotant son goût pour le somptuaire. On peut donc conclure que les armes accolées à senestre sont celles de son épouse Marie-Madeleine Lefouyn.

« Les armes accolées à celles de Dupuy sont presque certainement celles de sa femme Marie-Madeleine Lefouyn. Il est possible que ces armes bourgeoises soient inscrites à l'Armorial général de France [collaboration de Daniel Cogné, 19 août 2020]. »

Hozier 1696-1710, vol. 23, Paris 1, p. 428 et 429.

Les armes gravées sur la cuiller sont d'azur, ce qui correspond à celles représentées par Hozier pour « Francois le Foin Con.r du Roy en sa Cour de Parlem.t deuxie.e Chambre des Enquestes ». Dans les deux cas, la tour donjonnée d'une tourelle est maçonnée de sable, mais les formes, ouvertures et crénelages diffèrent : dans le dessin elle paraît plus élancée verticalement (distortion par l'angle du pli de la reliure), ouverte d'une porte, 5 créneaux en bas et 4 en haut ; dans la gravure, les deux tours présentent 3 créneaux, celle du bas est ajourée mais les traits ne permettent pas de conclure si celle du haut l'est également. Le dessin présente un rocher à au moins 5 ou 6 coupeaux, la gravure à 9. Ce qui semble être un sol de rocher dans le dessin pourrait également en être un dans la gravure ou bien une mer. Il existe donc suffisamment de ressemblances, mais également quelques différences, pouvant indiquer qu'il puisse s'agir de deux familles apparentées, présentant un nom homophone orthographié différemment : le Foin et Lefouyn. Il est également plausible que les deux médiums ne soient pas tout à conformes au blasonnement qui n'a pas été retrouvé. (L'index de Paris 1865-1866, vol. 1, p. 222 et 228, donne : Foin (le). Par., III, 451 [non retrouvé] ; Fouin (le). Par., I, 285 [non retrouvé], 366 [non retrouvé]. Par. II, 475 [non retrouvé], 796 [non retrouvé], mais celles-ci figurent au II : 1250 Dominique le Fouin Ec.r Con.er et Secret.re du Roi, Maison et Couronne de France et de ses Finances ; 1703 Nicolas Dominique le Foin, bourgeois de Paris. Par ailleurs, le blason de François le Foin n'a pas été retrouvé dans La Roche-Lambert-Mions 1903.)

Plan de Quebec sur ce qui concerne les Religieuses de l'hotel Dieu, Joint à la lettre de M. Dupuy du 20 octobre 1727 (détail), Dessin à la plume aquarellé sur papier, 51,5 x 68,2, Collection Moreau de Saint Méry, Archives nationales d'outre-mer FR ANOM F3/290/92.

Richard Short, Vue du Palais de l'Intendant (Québec), vers 1761, gravure, 51,4 x 32,4 cm, Bibliothèque et Archives Canada 1989-283-3.

Dupuy est démis de ses fonctions d'intendant en mai 1728, deux ans après son arrivée. Ruiné par des dépenses excessives, ses biens sont saisis, inventoriés, puis vendus à l'encan en 1730-1731. Dans cette somptuaire collection d'orfèvrerie, on retrouve 2 cuillers à ragoût, pesant 1 marc, 2 onces, 4 gros, soit 321,24 g pour les deux, ou 160,62 g chacune. Estimées à 51# le marc, elles sont vendues à 56# le marc, pour la somme de 73# 10s, à M. Foucher (Trudel 1974a, p. 15-16 ; Ouellet 2011, note 2 et archives ; voir aussi Le marc et sa valeur). L'une de celles-ci trouva donc son chemin jusque chez Nicholas Massue à Varennes, puis chez les Soeurs Grises de Montréal.

Trudel 1974a, p. 15-16.

Revenu en France, Dupuy se tourne vers les sciences et conçoit diverses machines hydrauliques dont certaines sont reconnues et illustrées par l'Académie royale des sciences et l'Encyclopie de Diderot. L'une d'elles se retrouve aux mines de plomb (galène) à Pont Péan. Arrivé en mai 1738, il y décède le 15 septembre au manoir de Carcé, près de Bruz en banlieue sud de Rennes. La pompe de sa conception y est installée par son adjoint Antoine François de Genssane avec la collaboration de sa veuve.

Manoir, Carcé (Bruz), qui appartenait alors à la Société des Mines de Pont-Péan (1730-1789).
Inventaire Général du Patrimoine Culturel de Bretagne.

Le cousin de Claude-Thomas, « le R.P. Dupuy de Québec, avait quitté, en 1736, l'ordre des Jésuites, sans qu'on en sache la raison. Il était venu à Paris et y avait pris le petit collet. Il s'y trouvait encore en 1739 après la mort de Claude-Thomas Dupuy et prit soin à ce moment des intérêts de sa veuve [Apcher 1937, p. 73 note 1]. »

 

LILLE

web Robert DEROME

Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.