Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.

Nouvelle-France : cuillers à servir et orfèvrerie domestique.

L'orfèvrerie en Nouvelle-France fut d'abord celle d'importation depuis la France, principalement de Paris, dès le début du XVIIe siècle. Le premier orfèvre mentionné y est Jean-Baptiste Villain en 1666. Delezenne y arrive vers 1740. Sa carrière sous le Régime français se termine avec le bombardement de sa maison atelier de la rue de la Montagne lors du Siège de Québec à l'été de 1759 (voir L'atelier de Delezenne).


NOUVELLE-FRANCE Plat à ragoût

Les cuillers à servir de Delezenne.

La carrière d'Ignace-François Delezenne a couvert deux périodes très différentes : la Nouvelle-France et le Régime anglais. Certaines de ses cuillers à servir peuvent être datées de l'une ou l'autre. Elles seront donc étudiées contextuellement avec les cuillers à servir importées ou produites au Québec durant ces périodes. Le tableau ci-dessous les présente classées par dates. Une cuiller du MMBAM en est exclue car, avec ses 20,5 cm, elle doit plutôt être considérée comme une cuiller à soupe ou à potage.

Trois cuillers à servir du Régime français de la Nouvelle-France ne sont connues que par les archives : une pour Barsalou en 1748 et deux pour l'abbé Noël en 1755-1756. Leur étude a nécessité l'éclaicissement du vocabulaire des cuillers et une incursion dans les archives via les Inventaires après décès (IAD).

Les quatre cuillers à servir les plus anciennes de Delezenne qui ont été conservées datent de la Nouvelle-France : voir ci-dessous, section Cuillers, ainsi que dans celle consacrée à Ranvoyzé. Trois autres datent du Régime anglais : elles seront étudiées dans la section éponyme, ainsi que dans celle consacrée à Ranvoyzé.

Une autre cuiller à servir, mise en vente par Walker's, n'est pas datée car son poinçon n'est pas connu, ni sa localisation. Elle serait la deuxième plus lourde de Delezenne. La forme de son cuilleron se rapproche de celle aux armes des Baby, mais sa courte spatule se compare plutôt aux autres cuillers à servir de Delezenne.

Delezenne, Ignace-François, Cuiller à servir, (Nouvelle-France et Régime anglais) 1743-1790,
Argent, 247 g, 40,5 cm, Walker's Fine Art & Estate Auctioneers (pdf), CP, Photo recto.

 


NOUVELLE-FRANCE Plat à ragoût

Vocabulaire des cuillers au XVIIIe siècle.

L'essentiel Furetière 1690, Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots François, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts, divisé en trois tomes, fixe l'acception et la graphie du terme que nous adoptons.

« CUILLER, ou Cuilliere, s.f. Utencile de ménage qui a un creux ou demi-globe concave par un bout attaché à un manche. Il sert à transporter, ou à remuer des choses liquides, & particulierement à la table pour manger du potage, des pois, de la cresme, des fraises, & autres choses liquides & menuës ; à la cuisine, pour dresser de la souppe, & autres mets. Il sert aux Ciriers à verser de la cire ; aux Fondeurs à fondre du plomb & des metaux. En grand volume, il sert à vuider des sables, &c. Un estuy de table contient la cuiller, la fourchette, & le couteau. Ce mot vient du Latin cochleare [Furetière 1690, p. 731]. »

« CUILLERON, s.m., La partie creuse de la cuiller attachée au manche. Il y a des cuillerons en ovale, comme ceux qui servent à table ; d’autres ronds, comme ceux de la cuisine ; d’autres avec un bec, comme ceux des Ciriers, &c [Furetière 1690, p. 731]. »

Les scribes de nos archives de Nouvelle-France utiliseront beaucoup la seconde graphie « cuilliere » proposée en second par Furetière 1690. Le Robert 1988, propose « cuiller ou cuillère » alors que le Robert 2017 propose « cuillère ou cuiller » ! Le remarquable lexique spécialisé d'Arminjon 1984, Objets civils domestiques, Vocabulaire typologique, poursuit la voie adoptée par Furetière 1690.

« Cuiller à servir, n. f. (cuiller de service [note 1], cuiller à ragoût [note 2], cuiller à potage, cuiller à pot [note 3]). Cuiller de service en métal, céramique ou verre, à cuilleron ovale, d’une longueur supérieure à 23 cm.

1. Cuiller de service (Ménon, La Cuisinière bourgeoise…, p. XXI).
2. « C’est dans la seconde moitié du XVIIe siècle qu’il faut attribuer l’introduction sur nos tables ces cuillers à ragoût » (Havard, Dictionnaire…, t. III, p. 1109).
3. Appellation donnée au XVIIIe siècle à la cuiller de service. Ne pas confondre avec la cuiller à pot servant à la préparation des aliments [Arminjon 1984, p. 252]. »

Genêt 1974 (p. 103-104), tout en adoptant la graphie « cuillère », répertorie avec intérêt l'éventail des utilisations propres à nos archives au XVIIIe siècle au Québec (cliquer sur le dessin à droite pour voir le pdf de ces deux pages).

Nous privilégions la simplicité de l'appellation historique « cuiller à servir » selon la première graphie donnée par Furetière et retenue par Arminjon. Par ailleurs, les appellations utilisées dans les fiches techniques des musées et collections (souvent reproduites dans les fiches techniques sur ce site) donnent une variété d'acceptions : cuiller à ragoût, cuiller à servir, cuillère à ragoût, cuillère à servir, cuillère de service et large spoon. Certaines demeurent anonymes, telles que celle-ci, probablement du XVIIIe siècle, et dont la provenance de la date proposée de 1734 demeure nébuleuse...!

Anonyme, Cuillère à ragoût, (Pays inconnu) Date inconnue [1734 d'après la fiche du musée ?], Argent, 32,4 x 6 cm, QMNBAQ 1960.255, Photo recto.

 


NOUVELLE-FRANCE Plat à ragoût

Commande de Jacques Barsalou : « Cuilliere à soupe [...] Et une dite a ragout ».

La terminologie des cuillers peut porter à confusion dans l’interprétation de ce document concernant Ignace-François Delezenne, résidant alors à Montréal, et son client Jacques Barsalou en 1748.

« Audiance […] Entre Sr jacques Barsalou Comparant demandeur […] a ce que le defendeur cy apres nommé [Sr ignace Delzene orphevre] a remettre jouissemment aud Demand une grande Culliere à soupe pesant dix onces Et une dite a ragout du poids de six onces Le tout dargent bon Et valable [BANQ, Registre des audiences de la juridiction royale de Montréal, t. 24, 1746-1749, f° 309, du 13 juillet 1748.] »

La grande cuiller à soupe de Barsalou serait-elle une louche selon Arminjon 1984 (p. 266), qui se base sur la terminologie utilisée en France ? Ou une cuiller potagère selon le vocabulaire de Genêt 1974, p. 103, défini par le dépouillement des inventaires après décès à Montréal au XVIIIe siècle ? Il ne faut pas non plus les confondre avec la cuiller à soupe, de table ou à bouche, telle que nommée en France, « d’une longueur d’environ 20 cm, faisant partie d’une série, assortie en général aux fourchettes de table [Arminjon 1984, p. 258] », et la cuiller à potage « pour manger les soupes » selon la terminologie des documents notariés montréalais du XVIIIe siècle !

Cette commande du marchand, négociant ou écrivain du roi Jacques Barsalou à l'orfèvre Delezenne soulève également la question de la masse des objets d’orfèvrerie. Le gramme d’argent valant 0,83 $, le 8 juillet 2016, le matériau de la cuiller à servir pesant 286 g vaudrait donc 237,38 $ de nos jours. Pourquoi, alors, les musées et les historiens de l’orfèvrerie n’en tiennent-ils pas davantage compte dans leurs fiches techniques des objets ?

Les métaux précieux d’or et d’argent, matériaux de base utilisés par l’orfèvre, se vendent au poids, d’où cette spécification essentielle dans les contrats d’époque qui influe directement sur le prix et la valeur de l’objet. La grande cuiller à soupe de Barsalou, avec ses 10 onces (305,94 g), est plus lourde que sa cuiller à ragoût de 6 onces (183,6 g), l’once de Paris équivalant à 30,5941 g (Derome 1974a, p. 315). La cuiller à ragoût de Barsalou pesait donc 64% des 286 g de celle de Brian Laufer !

Aurait-il pu alors s’agir d’une cuiller à soupe ou à potage ? Le poids moyen de quatre cuillers de ce type, de l’orfèvrerie provinciale française du XVIIIe (collection RD), mesurant environ 20 cm, équivaut à 77,5 g, ce qui représente 42% de celui de la cuiller à ragoût de Barsalou. On peut donc conclure qu’il s’agissait bel et bien d’une cuiller à servir, d’autant plus que son poids est supérieur à celui de trois cuillers à servir françaises du XVIIIe, pesant respectivement 168, 140 et 160,5 g, donc moins que celle de Barsalou !

 


NOUVELLE-FRANCE Plat à ragoût

Commande inédite d'orfèvrerie domestique somptuaire,
en 1755-1756, par l'abbé Jean-Baptiste Noël
.

Un document inédit, d'une très grande importance, trouvé à l'occasion des recherches sur cette cuiller, révèle la fabrication de deux autres cuillers à ragoût. Il s'agit d'une commande d'orfèvrerie domestique somptuaire, en 1755-1756, par l'abbé Jean-Baptiste Noël à Ignace-François Delezenne, telle que révélée par une cause devant la prévôté de Québec, le 23 novembre 1756. L'importance de cette découverte commande une analyse élaboré de ses composantes. Ce qui permet de bien contextualiser la place de la cuiller à servir dans un intérieur domestique du XVIIIe siècle.

« Entre Mr. Noël pretre curé a St. Antoine demandr. Aux fins de son exploit du dix neuf de ce mois, comparant par Me. Décharnay Nore en cette prevosté d’une part et S. Ignace Delzaine orfevre deff assigné a ce jour par exploit de l’huissier Thibaut du dit jour dix neuf de ce mois present d'autre part apres que par le demandr. été conclue a ce qu'il nous plaise condamner le deffend. a luy livrer une paire de flambeaux d'argent, avec les mouchettes a soixante quinze livres le marc, les portes mouchettes a soixante douze livres, deux cuillieres a ragout, deux fouchons, et huit couverts de cinq marc aud. prix, une paire boucles de souliers, six cuillieres a caffé, avec caffetiere, et une soupiere, la caffetière et soupière a quatre vingt dix livres le marc, comme il si est obligé, par l'écrit du neuf octobre 1755 ainsy qu'il si est expliqué, concluans aux dépens par le deffend. a été di pour deffense qu'il conscient du marché, qu'il a fait avec le demand.; mais que comme il a été ordonné par Monseigneur L'Intendant de travailler pour le Roy pour ouvrages de traite Il n'a pu satisfaire a ses conventions, que cependant il a actuellement de fait huit couverts, deux cuillieres a ragout, et deux fourchons, une paire de boucles a souliers, qu'il assure remettre, que quant au surplus il ne peut le livrer, attendu comme il vient de le dire, il est occupé pour le service du Roy. Par le demand. repliqué qu'il ne peut accorder aucun delay au deffend. ses ouvrages ayant dus etre faits depuis pres de neuf mois ainsy qu'il si est obligé par son ecrit ou convention qu'il represente, Partie et criée assemble le procureur du Roy vu les conventions faites entre les parties le neuf octobre 1755. Nous condamnons le deffend. a fournir et livrer au demand. dans le jour de demain les huit couverts, deux cuillieres d'argent a ragout, deux fourchons, et une paire de boucles idem a souliers, que le deffendeur a déclaré, et a offert de remettre, et condamnons a remettre, et fournir au demand. le surplus des ouvrages dont il est question, et ce dans quinzaine et en outre aux dépens liquidé à six livres aux presentes comprises mandons &c [Signé] Daine »

BANQ Québec : TL1 Fonds Prévôté de Québec ; S11 Registres et documents de la Prévôté de Québec ; SS1 Registres de la Prévôté de Québec. Le greffe de Jean-Baptiste Decharnay (Vachon 1955-1958) ne fournit pas d'autres documents à ce sujet.

Delezenne argue avoir été obligé par l'intendant Bigot de travailler à l'orfèvrerie de traite pour le service du roi, ce qui explique son retard. Ce document met clairement en relief l'ampleur des énergies consacrées par Delezenne en tant que pionnier de l'orfèvrerie de traite...! Dans notre biographie de Delezenne (Derome 1980b), nous notions déjà : « De 1756 à 1759, Delezenne gère une véritable petite industrie de fabrication d’orfèvrerie de traite qui lui fait négliger sa production d’orfèvrerie religieuse et domestique. » Cette commande de l'abbé Noël corrobore cette assertion, tout en permettant de devancer à la fin de 1755 la forte implication de Delezenne en orfèvrerie de traite. Mais, aucun objet authentique (plusieurs faux ont circulé sur le marché) de ce commerce à très grande échelle n'a encore été retrouvé...!

Le marché original est signé le 9 octobre 1755. Le délai de remise des objets fixé moins de neuf mois avant cette comparution du 23 novembre 1756, donc vers la fin février ou début mars 1756. Delezenne avait donc 5 mois pour livrer tous ces objets.

Par ce jugement, il est condamné à remettre le lendemain les objets déjà faits, soit le 24 novembre 1756, et le reste des ouvrages à compléter dans une quizaine de jours. Faire vite ne doit pas trop lui causer soucis, car son atelier regroupe le plus grand nombre d'engagés et d'apprentis en Nouvelle-France (Derome 1993, Derome 2005a, L'atelier de Delezenne) !

La tâche n'est quand même pas simple, puisque les objets qui restent à faire sont les plus gros, les plus complexes et donc, forcément, ceux qui commandent un prix plus élevé au marc d'argent. En effet, plus l'objet est somptueux, rare et volumineux, plus cette valeur est élevée car nécessitant une plus grande quantité du précieux matériau, difficile à trouver en si grande quantité sur le marché de Nouvelle-France.

Seul le poids des couverts est indiqué et leur prix pourra être calculé avec la valeur du marc. Ce document nous prive cependant du poids réel des autres objets commandés par l'abbé Noël et de leur valeur ! Les IAD permettent de combler cette lacune et de mieux comprendre cette commande exceptionnelle.

Jean-Baptiste Noël est né le 16 janvier 1709 à Saint-Pierre Île d'Orléans, fils de Marie Rondeau et Philippe Noël. Après ses études à Québec, il est ordonné le 18 octobre 1734. D'abord nommé à Champlain, il devient le premier curé de Saint-Antoine-de-Tilly en 1736 (Noël 1941 et Allaire 1910a).

C'est en 1748 que son frère aîné, Philippe Noël (1705-1760), achète cette seigneurie des héritiers de Pierre Noël Legardeur de Tilly (web ou pdf). Son fils Jean-Baptiste (1731-1805), homonyme et neveu du curé, devient seigneur de Tilly en 1760.

L'abbé Jean-Baptiste officie d'abord dans la première église de pierre, construite en 1721, qui remplaçait l'ancienne chapelle de bois érigée vers 1700-1702 (Gowans 1955, p. 130 et 140).

« En 1712, le seigneur de Tilly donne à la fabrique un terrain d'un arpent de front pour y bâtir une église et un presbytère. La concession d'une terre à la fabrique constitue une coutume qui favorise le développement de la seigneurie en y attirant des censitaires. Sur un terrain en bordure de l'escarpement, la première église de Saint-Antoine-de-Tilly est d'abord érigée en 1721. Un premier presbytère, semble-t-il, y est aussi construit. Il est reconstruit en 1739. En 1786, une nouvelle église voit le jour quelques mètres plus au sud, soit plus près du chemin de Tilly. Ainsi, l'église actuelle de Saint-Antoine-de-Tilly (classée en 1963) permet de placer le cimetière entre celle-ci et la limite de la falaise. Le presbytère actuel est érigé en 1836 et 1837 [RCPQ web ou pdf]. »

Le nouveau presbytère, construit en 1739 par l'abbé Noël mais qui n'existe plus, mesurait 47 pieds sur 24 (Noël 1941, p. 23 note 25). C'est également sous sa direction qu'est construite la seconde église de pierre, commencée le 6 février 1786 et terminée au milieu de l'été 1788, et qui existe toujours (Noël 1941, Noppen 1977a et QCBCQ 1990).

Église de Saint-Antoine-de-Tilly avant la transformation de la façade en 1902. Photo tirée de Noël 1941, p. 71. Voir aussi RPCQ (web ou pdf).

« Vue de l'emplacement où était situé le manoir seigneurial de Pierre-Noël Le Gardeur, seigneur de Tilly.
Aujourd'hui, nous en voyons encore quelques vestiges [Noël 1941, p. 19]. »

Chose certaine, l'abbé Noël avait de la fortune pour effectuer une commande aussi somptuaire à l'orfèvre Delezenne ! Et volumineuse, de par la quantité des objets ! Ils étaient certainement destinés à être utilisés dans le cadre de l'ancien presbytère qu'il habitait comme curé de Saint-Antoine-de-Tilly dont l'emplacement jouxtait l'ancien manoir. L'abbé Noël vivait donc en aristocrate ! Le nouveau manoir a été construit en 1786.

Ancien manoir de la famille Noël de Tilly à Saint-Antoine-de-Tilly. Photo vers 1925 BANQ P600,S6,D5,P598.

« En 1790, M. le Curé Noël, désirant prendre son repos, se retire au manoir, chez son neveu, le seigneur Jean-Baptiste Noël ; ce dernier s'oblige de lui donner un bon logement en lui accordant la plus belle partie du manoir et promet de loger son personnel et en outre, la gérance de ses affaires domestiques et temporelles ; mais s'il décède avant son oncle, (M. le curé Noël) l'administration sera transmise à son épouse, Geneviève Dussault. Monsieur le curé accepte ces conditions et s'engage à payer cent piastres d' espagne. (Greffe de Cadet) [Noël 1941, p. 72] ».

La personnalité de l'abbé Noël est bien mise en valeur dans l'abondante correspondance des évêques à l'occasion de sa retraite (RAPQ 1930-1931, dont seules les dates des lettres sont retenues ci-dessous). Ne pouvant plus effectuer son ministère à cause de son âge avancé, Mgr Hubert demande, le 6 janvier 1790, à Louis-Amable Prévost, curé de Saint-Nicolas, de s'occuper également de la cure de Saint-Antoine. Le partage des revenus, fixé le 6 août 1790, sera pour les deux-tiers en faveur de Prévost et du tiers restant pour Noël. Suite au refus de Prévost, le 20 septembre, il est remplacé par Jean-Baptiste-Antoine Marcheteau qui résidera à Saint-Antoine aux mêmes conditions.

« MARCHETEAU (L'abbé Jean-Baptiste-Antoine), né le 25 novembre 1761, de Jean-Baptiste Mareheteau et de Geneviève Dauvier, fit ses études à Québec et fut ordonné, le 25 mars 1787. Aumônier de l'hôpital-général de Québec (1788-1789); curé de La Beauce (1789-1790), de Saint-Antoine-de-Tilly (1790-1798), avec desserte de Saint-Nicolas (1790-1791) et de Sainte-Croix (1791-1797); curé des Eboulements (1798-1816), avec desserte de la Malbaie (1799-1806); décédé aux Eboulements, le 27 août 1816 [Allaire 1910a, p. 363]. »

Jean-Baptiste-Antoine Marcheteau (1761-1816), Saint Michel terrassant le démon, 1784, Huile sur toile, 114,6 x 78,9 cm, Signature à l'endos « Expers Artis | Pinxit | J: B:te Marcheteau | 1784 Eccle », MMHHD 1986.x.153.

Mais l'année suivante, le 1er juin 1791, Noël n'a toujours pas reçu le tiers des revenus convenus de Marcheteau « engagé dans des procès, par suite de la mauvaise gestion de ses affaires personnelles [21 mars 1791] ». Il demeure inflexible dans sa requête, faisant la sourde oreille face à la situation précaire ainsi exprimée par son débiteur.

« C'est la faute du diocèse qui n'a pas voulu se cottiser pour les prêtres usés ou malades, et non la mienne. Car, vous le savez, je n'ai presque rien. Je suis moi-même à la charité du séminaire qui, à la vérité, agit à mon égard, avec toute la charité possible. D'ailleurs, j'ai sur mes charges, depuis un an et demi, deux jeunes prêtres, MM. Leclerc et Hamel, malades à l'Hôpital général, à raison de cent pistoles par an pour chaque. »

Mgr Jean-François Hubert sollicite l'abbé Noël qui « en réclamant son dû, aura tout de même égard aux dettes que M. Marcheteau a contractées, et lui fera autant de remise qu'il pourra. » Inflexible, Noël réitère sa demande le 6 octobre, date à laquelle Marcheteau est prié de payer ses dettes à l'abbé Noël, ainsi que celles contractées envers les fabriques de Saint-Marie et de la chapelle Sainte-Anne. Situation toujours inchangée au 9 avril 1792 où Marcheteau risque de perdre la cure de Saint-Antoine, menace réitérée le 3 août suite à ces « tracasseries » non encore résolues. Le 14 septembre Charles Bégin est envoyé à Saint-Antoine et Marcheteau à Saint-Nicolas.

« Quoique M. Marcheteau dit que vous couchiez sur l'or et l'argent, parlant de votre coffre-fort, qui est peut-être sous votre lit, il est à vous bien légitimement ; je le crois ainsi. Mais la partie de dixme qui vous est assignée vous appartient encore par un titre bien plus honorable. C'est la récompense de 50 années de travail... [14 septembre 1792] »

Ce « coffre », contenant son trésor de monnaies d'or et d'argent décrit ci-dessous, a bel et bien inventorié au décès de Noël ; il valait « neuf livres douze sols » (Noël 1941, p. 75).

Coffre-fort de la fabrique de Saint-Denis-sur-Richelieu, fin XVIIIe ou début XIXe siècle, métal fer, 36,5 x 42 cm, environ 300 livres, Société du patrimoine religieux du diocèse de Saint-Hyacinthe, 56.2003.396 (collaboration d'Anick Chandonnet).

Le 27 septembre 1792, Marcheteau s'engage à signer une obligation envers l'abbé Noël, ce qui est fait le 1er octobre : Noël aura donc le droit de le poursuivre sans être obligé de recourir à l'évêque, alors que Marcheteau continuera à desservir les deux paroisses de Saint-Antoine et de Saint-Croix. En outre, le 25 novembre 1792, Mgr Hubert enjoint Marcheteau de remettre, à M. et Mme Noël seigneurs de Tilly, les ornements de la chapelle Saint-Anne, tout en qualifiant sa manière d'agir : « trop de pédantisme et pas assez de savoir-vivre » ! La dernière correspondance date du 8 janvier 1794 par laquelle l'abbé Noël est dispensé de la récitation du saint office.

« Quelques années après [sa retraite au manoir seigneurial en 1790], le 20 mai 1795, Messire Noël, en considération de la bonne harmonie qui régnait entre eux, fait une cession à son neveu et à son épouse au montant de six mille livres de 20 sols, créance due par un citoyen, marchand à Québec, en vertu de deux actes d'obligations passés devant Mtre Dumas notaire le trentième jour d'avril 1790 ; en retour, monsieur et madame Noël s'obligent de remplir loyalement leurs obligations comme par le passé. Monsieur le curé constitua le seigneur Noël, son mandataire général et spécial. (Greffe de Cadet) Monsieur l'Abbé Jean-Baptiste Noël mourut au manoir signeurial, le 16 janvier 1797, à l'âge de 88 ans [Noël 1941, p. 72] ».

Cette composante de la personnalité de l'abbé Noël, la thésaurisation à tout crin, mise en exergue dans ses relations avec l'abbé Marcheteau, est corroborée par le véritable trésor de 15 891# en monnaies d'or et d'argent inventorié après son décès. Cette grande variété de monnaies permet de fixer leurs taux de conversion à cette époque. Elles pouvaient provenir des dîmes reçues des paroissiens.

Par son testament du 12 juin 1790 (Noël 1941, p. 73, référence au greffe de Joseph Cadet), l'abbé Noël lègue 1 000# à sa ménagère, Marie Pouliot veuve de feu Pierre Bergeron ; 300# à la fabrique de Sainte-Croix ; la moitié de ses avoirs à la fabrique de Saint-Antoine, ainsi qu'un calice d'argent et sa patène, la pierre d'autel et ornements ; le quart de ses avoirs aux pauvres de la paroisse de Saint-Antoine ; le quart restant à ses héritiers naturels ; ses livres aux pauvres ecclésiastiques du Séminaire de Québec. Son exécuteur testamentaire est son neveu Jean-Baptiste Noël, le seigneur de Saint-Antoine-de-Tilly.

Les extraits de l'inventaire dressé le 6 février 1797 par le notaire Joseph Cadet présentent les pièces d'argenterie qui étaient en possession de l'abbé Noël après son décès survenu le 16 janvier (Noël 1941, p. 73-75).

Peut-on y retracer les objets commandés à Delezenne en 1755-1756 ? Parmi ceux qui étaient faits en 1755-1756, on retrouve en 1797 deux cuillers à ragoût ou à servir accompagnées de deux fourchons. Les 8 couverts de Delezenne devaient figurer parmi les 17 au décès, de quoi servir une grande tablée ! Qui étaient les orfèvres auteurs de l'assiette, de l'écuelle et du pot ? La cafetière pourrait être celle de Delezenne ! Mais où étaient passés la soupière, les flambeaux, mouchettes et porte mouchettes si tant est qu'ils aient été fabriqués ? Auraient-il pu être donnés entre vifs au neveu hébergeant le vieux curé dans son manoir seigneurial ?

Dans son testament du 22 août 1798, le seigneur Jean-Baptiste Noël ne fait aucune mention de l'argenterie lorsqu'il lègue la plus grande partie de ses biens à son fils Jean-Baptiste (Noël 1941, p. 168, appendice 9). L'inventaire de ses biens, dressé le 12 mars 1823 soit 18 ans après son décès survenu en 1805, ne mentionne que quelques petits objets d'argent : 4 paires de boucles, gobelet, fourchettes et cuillers dont une grande (Noël 1941, p. 178, appendice 12). Aucune argenterie n'est mentionnée dans le testament (12 février 1836) de sa veuve, Marie-Josephte Boudreault, ni dans l'inventaire de ses biens (17 octobre 1836) (Noël 1941, p. 92-94).

 


L'orfèvrerie domestique de l'abbé Noël éclairée par les inventaires après décès (IAD).

Peu d'orfèvrerie domestique, tant en quantité qu'en types d'objets, a été conservée comparativement à l'orfèvrerie religieuse. Afin de bien comprendre la commande de l'abbé Noël à Delezenne, les IAD constituent un outil exceptionnel nous permettant d'entrer furtivement dans les résidences du XVIIIe afin de mieux comprendre la place qu'y occupe l'orfèvrerie civile.

Sur plus de 200 IAD consultés, 137 contiennent de l'orfèvrerie, soit plus de 69%, pour un total de 2 745 objets d'une valeur de 83 977#. À titre comparatif, la maison atelier de Delezenne, sur la rue de La Montagne à Québec (voir deux gravures ci-dessous), avait été payée 11 100# en 1752 (Derome 1974a, p. 280).

Dans un même inventaire, on trouve un maximum de 106 objets, une moyenne de 20 ; un maximum de 25 types d'objets, une moyenne de 6 ; une valeur maximum de 5 399#, une moyenne de 613#.

L'argent au poinçon du pays, ainsi désigné par les notaires dans les IAD, est celui fabriqué par les orfèvres de Nouvelle-France. Il est quantitativement plus abondant que celui au poinçoin de Paris, dont la valeur est cependant supérieure, tant à cause de son poids plus élevé, de l'évaluation du marc (tableau ci-dessous), que de ses ascendants stylistiques et symboliques. La colonne argent, où la provenance n'est pas connue, regroupe 60,7% des objets. L'argent au poinçon de La Rochelle est un cas exceptionnel, car ces 53 objets ne figurent que dans un seul inventaire, le 1er décembre 1706 (Raimbault 1283), celui d'un marchand bourgeois probablement en lien avec cette ville. L'argent haché se rencontre occasionnellement, mais sa valeur est beaucoup moins élevée. Le cuivre argenté n'est présent que pour une cafetière et un sucrier.

La ligne maximum présente le total le plus élevé d'objets figurant dans le même inventaire. Les nobles et riches administrateurs, fonctionnaires, militaires ou marchands, apportaient souvent de France leur argenterie. Ce qui explique que l'orfèvrerie parisienne puisse atteindre 106 objets chez une personne de ces classes sociales, au sommet de la hiérarchie, et pouvant se payer ce luxe. La colonne argent suit avec un maximum de 86, car elle contient souvent des objets importés de Paris chez les classes aisées, occupant ainsi un proportion mitoyenne avec l'argent du pays.

On trouve sur une autre ligne la moyenne des quantités d'objets provenant de l'ensemble des inventaires. La colonne argent remporte la palme, suivie du pays et de Paris. Ce qui est compatible avec le fait que chaque propriétaire d'une classe plus pauvre possédait forcément moins d'objets, mais ces objets se trouvaient répartis dans un plus grand nombre de foyers.

Le poids est une valeur fondamentale permettant d'évaluer la quantité de métal précieux dans les objets, donc sa valeur. Paris, avec 12,7% des objets représente 21% du poids, alors que pour le pays c'est l'inverse : 20,4% des objets pour 13,7% du poids. Il n'est donc pas étonnant que la colonne argent présente une position mitoyenne entre ces extrêmes, avec 60,7% des objets pour 46,3% du poids. Le poids moyen d'un seul objet est plus de deux fois supérieur pour l'argent au poinçons de Paris.

La valeur # réfère aux évaluations notées par les notaires dans les inventaires, parfois effectués par un orfèvre appelé à cet effet. Souvent, on indique un poids et une valeur globales pour un lot d'objets, ce qui oblige à effectuer un calcul d'extrapolation pour connaître la valeur du marc ou la valeur totale des objets, ce qui est représenté par Val. tot. # qui compense ainsi pour les données manquantes.

Quel était le statut de l'argent au poinçon du pays, face aux importations au poinçon de Paris ? La quantité d'objets est plus grande de 161%, mais leur poids et leur valeur n'en représentent que les 2/3. Cette plus value de l'argent de Paris est d'autant plus marquante que ces objets proviennent de 16 documents, soit moitié moins de propriétaires que pour l'argent du pays !

Souvent, les notaires évaluent en lots plusieurs objets en argent pour leur conférer un poids et une évaluation globale, notant parfois « tant au poinçon du pays que de Paris ». Quel est le statut de ces objets en argent face à ceux réunis qui sont clairement identifiés au pays et à Paris ? Ils représentent 183% en quantité, mais leur poids est moins élevé, à 133%. La valeur indiquée par les notaire se situe à 78%, alors que celle extrapolée se site à 126%. Donc, un savant mélange entre les caractéristiques décrites ci-dessus pour l'argent du pays et celui de Paris.

L'argent haché est un cas particulier non étudié dans Genêt 1974, ni dans Arminjon 1984. Absence comblée par Arminjon 1998 qui, sous ce terme, réfère à deux techniques.

« Argent haché, voir Argenture au mercure [Arminjon 1998, p. 347]. [...] L'argenture au mercure relève du même procédé [que la dorure au mercure], avec un amalgame d'argent et de mercure [p. 277]. [...] Une fois l'amalgame [...] appliqué et chauffé, le mercure se volatilise et [l'argent] se répand en couvrant la surface à [argenter]. Ce procédé peut être appliqué sur presque tous les métaux, à l'exception de certains alliages à forte proportion d'étain ou de plomb sur lesquels [l'argenture] ne tient pas [p. 274]. »

« L'argenture à la feuille dite à l'argent haché relève du même procédé [que la dorure à la feuille dite à l'or haché où] les feuilles [d'argent] sont appliquées au brunissoir sur un fond de métal gravé de petites hachures et traits entrecoisés, avec un burin spécial appelé couteau à hacher. Ce procédé est reconnaissable par la présence de hachures sur le fond lorsque la couche [d'argent] a disparu. Ces dorures et argentures sont épaisses et solides [...] Ces hachures permettent l'adhérence de feuilles [d'argent], fixées en couches successives pour [argenter] la pièce [...] Pour l'argenture à l'argent haché, il faut dix à douze couches de deux feuilles [Arminjon 1998, p. 262 et 264, note 6]. »

Cette définition du CNRTL et la citation, tirée des Misérables de Victor Hugo, sied bien aux statistiques tirées des IAD ainsi qu'aux chandeliers reproduits ci-dessous.

« HACHÉ, -ÉE, adj. − B. ARTS GRAPH. et GRAV. − [En parlant d'une pièce de métal] Qui porte de petites entailles destinées à faire mieux tenir l'or ou l'argent qu'on y applique. Flambeaux en argent haché. Une paire de chenets en fer ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent haché (Hugo, Misér., t. 1, 1862, p. 32) [CNRTL - Centre national de ressources textuelles et lexicales]. »

Les objets en argent haché sont majoritairement des luminaires, donc de première nécessité dans un monde où la bougie éclaire le monde.

À DROITE
Statistiques tirées des IAD
.

Ces objets argentés se situent donc à mi-chemin entre la grande orfèvrerie et les objets moins dispendieux en d'autres matériaux tels que le bronze, l'étain, le cuivre, le laiton, la porcelaine, la poterie, le fer-blanc, etc.

Quant au cuivre argenté, il n'est représenté que par deux objets dans les IAD : une cafetière et un sucrier.

 

À DROITE
Chandeliers en argent haché,
probablement fin XVIIIe
ou début XIXe siècle,
sans poinçons sous la base,
vente à l'encan en Suède (pdf).

 


Le marc et sa valeur.

Le marc est une mesure de poids valant 244,7529 g (Trudel 1974a, p. 12). Le marc se divise en 8 onces, l'once en 8 gros, le gros en 3 deniers et le denier en 24 grains. Dans les IAD, l'évalutation de l'argent de Paris est parfois différenciée de l'argent du pays. Les données étant souvent incomplètes, la colonne « calcul » permet d'extrapoler les valeurs avec des marges d'erreurs variables.

Le prix du marc demandé par Delezenne à l'abbé Noël, différencié en trois catégories selon les objets à fabriquer, est beaucoup plus élevé que celui des évaluations des notaires dans les IAD. Par contre, le prix du marc lors de ventes à l'encan peut dépasser celui donné par les notaires (Trudel 1974a, p. 16), à cause de la rareté des objets sur le marché, ainsi de celle du numéraire dans le contexte de la Nouvelle-France avec sa monnaie de carte ou d'ordonnance. Cette commande ouvre donc une fenêtre qui jusqu'ici était fermée : les prix véritables pratiqués en orfèvrerie domestique par Delezenne vis-à-vis ses clients en Nouvelle-France. Et vient conférer créance au calcul extrapolé du marc à 96# à la ligne maximum dans la colonne argent des IAD.

Le seul poids indiqué dans la commande de l'abbé Noël, en 1755-1756, est celui des 8 couverts, soit 5 marcs à 72# pour un total de 360#, donc à 45# le couvert d'un poids de 152,97 g chacun. Un inventaire du 8 janvier 1756 (Danré de Blanzy 6573) évalue 5 cuillères à bouche et 5 fourchettes en argent poinçon de Paris à 144# pour 2 marcs, donc à 72# le marc et 28,8# du couvert d'un poids de 97,90 g chacun. Le prix du marc de Delezenne est donc aussi élévé que celui de Paris, ce qui confère aux lourds couverts de l'abbé Noël une valeur somptuaire. À titre comparatif, son couvert aux armes des La Corne pèse 148 g, soit 73 g pour la fourchette qui est légèrement plus petite que la cuiller pesant 75 g.

L'inventaire après décès de l'abbé Noël, dressé en 1797, donne le poids des argenteries en piastres d'Espagne, ce qui est inusité.

Il s'agit de la pièce de 8 réaux du réal espagnol ou real español, également nommée pièce de huit, peso de plata, real de a ocho, piastre d'argent, dollar ou peso espagnol, spanish dollar, piece of eight ou pillar dollar à cause des colonnes aux phylactères illustrées au revers la pièce qui ont donné naissance au signe du $.

Il existait également des pièces d'autres format selon le schéma ci-contre, soit ¼, ½, 1, 2, 4 et 8 réaux.

Dimensions relatives des pièces d'argent castillan selon un document de 1657. Source : web ou pdf.

« Moneda española de ocho reales, acuñada en 1759 en la ceca de México [source]. »

McCullough 1987, p. 52, pièce de « 8 R », soit ocho reales ou 8 réaux.

« Pendant plus de deux cents ans les pesos issus des Monnaies américaines furent les maîtres indiscutables des marchés monétaires internationaux et le doublon de 8 pour l’or, les pesos ou real de 8 pour l’argent, furent les symboles tangibles de la richesse, du pouvoir et de l’influence du Nouveau Monde sur le commerce de l’époque [Marichal 2007, p. 112]. »

« De 1600 à 1840 et peut-être même plus tard, la pièce de monnaie qui circula le plus couramment dans l'hémisphère occidental fut le dollar d'argent et, pour être plus précis, le dollar espagnol ou hispano américain. À cause de cette omniprésence, c'est sur lui que fut basé le cours d'Halifax et toute variation de sa valeur intrinsèque se répercuta sur la valeur de ce cours. [...] Poids à la frappe, de 1772 à 1848, 417,6 grains [McCullough 1987, p. 253 Appendice B, p. 255 tableau 42, p. 265 Appendice E pour la mesure de la monnaie anglaise en poids de troy]. »

« Un cours qui a acquis une importance considérable en Amérique du Nord britannique est le cours de Halifax. Ce cours, qui tire son nom de la ville où il a été institué, fut sanctionné par une loi votée par la première assemblée législative de la Nouvelle-Écosse en 1758. Exprimé en livres, shillings et pence (£, s et d), il établissait à 5 shillings en monnaie locale la valeur du dollar d’argent espagnol (d’Europe ou des colonies) de 420 grains [troy selon la note 23]. Cette valeur du dollar espagnol devait être utilisée pour le règlement des dettes. Le dollar espagnol acquit ainsi le statut de monnaie légale en Nouvelle-Écosse [Powell 2005.12, p. 14-15]. »

Afin d'évaluer les l'argenterie de l'abbé Noël inventoriée en 1797, il faut convertir la valeur de l'unité de poids utilisée, la piastre d'Espagne, en grammes. Pour les calculs nous avons retenu le taux très précis de McCullough basé sur la citation ci-dessus, soit 27,06 g pour 417,6 grains troy (McCullough 1987, p. 253).

La cafetière représente un poids considérable avec ses 3 734,3 g de métal précieux, 38% du total de 9 958,1 g ! L'écuelle et l'assiette suivent. Impossible de connaître le poids des cuillers à servir car elles ont été pesées en même temps que les fouchons !

Après conversion, les 4 couverts les plus lourds de l'abbé Noël, identifiés par la lettre B en vert, pèsent 155,6 g selon la méthode de conversion la plus précise, celle de McCullough, représentant 102% des 152,97 g stipulés dans la commande à Delezenne. On peut donc conclure que les 4 couverts B, ainsi que les 4 C évalués au même prix en 1797, correspondent aux 8 commandés en 1755-1756, les 9 autres n'étant pas assez lourds.

Lors de sa commande à Delezenne, l'abbé Noël a payé chacun de ses couverts 45#. À son décès, les plus lourds ne sont évalués qu'à 34,5#. Leur coût d'achat était donc 130% plus élevé !

Cette différence s'explique par un amalgame de plusieurs réalités. Delezenne pratiquait des prix très élevés dans une période de fébrilité économique à la fin du Régime français. En 1755-1756, la valeur facturée à l'abbé Noël par Delezenne pour un couvert de 152,97 g est de 45#. Ce qui équivaut à 5,7$ piastres d'Espagne au taux de 8# pour 1$, alors que le cours officiel est de 6#, donc une plus value de 133% en période inflationniste où les monnaies de carte et d'ordonnance dominent alors que le numéraire est rare. La surévaluation des monnaies réelles d'or et d'argent dans le commerce par rapport à leur tarif légal fut d'ailleurs un phénomène largement répandu en Europe du XIIIe au XVIIIe siècle (Van Werveke 1934, p. 18). Ce qui n'est plus le cas en 1797, alors que la piastre d'Espagne est évaluée au cours officiel, soit 6# (McCullough 1987, tableau 43 p. 263), par le notaire Joseph Cadet qui a cependant sous-évalué à 88#16s la quadruplée d'Espagne dans l'inventaire du trésor de monnaies de l'abbé Noël, alors que son cours légal est 16 fois celle de piastre et aurait donc dû valoir 96# !

Par ailleurs, la valeur des anciens couverts de style français a pu décroître après quatre décennies d'utilisation et d'usure. Il faudrait pouvoir comparer le prix de vente qui aurait pu en être obtenu en rapport avec celui d'un couvert comparable fabriqué par un orfèvre de Québec en 1797 dans un marché et une société métamorphosés par le commerce d'importation britannique (Les cuillers à servir sous le Régime anglais (1759-1839)).

Balance de changeur avec TABLE des Monnoies d'Or qui ont cours dans les différens Etats de l'Europe, avec la désignation de leurs poids, XVIIIe siècle, bois métal papier imprimé, 1,7 x 17,4 x 5,2 cm, MMHHD 1994.1.12 a-f (web ou pdf).

Balance de changeur avec TABLE des Monnaies d'or et d'argent qui ont cours dans les différens États de l'Europe, avec la désignation de leurs poids, XVIIIe siècle, monture acier, plateau cuivre, godets bronze, coffret noyer, 16,7 x 5 cm x 1,5 cm, collection Stéphane Simon (web ou pdf).


Ce type de Balance de changeur du XVIIIe siècle a été utilisée à l'Hôtel-Dieu de Montréal par les religieuses hospitalières de Saint-Joseph, donc probablement aussi en Nouvelle-France et au Québec par divers corps de métiers dont les orfèvres et les notaires. Sa TABLE... ne nous avance pas dans la conversion des piastres d'Espagne. On n'y trouve en effet mention que de la « quadrup. d'Espagne » (graphie mieux lisible sur celle d'une autre collection).

Les monnaies d'Espagne

Ces tableaux sont des mises en forme du texte de Bonneville 1806 (p. 32) qui indique, en italique, les noms officiels et vernaculaires des monnaies en espagnol puis en français, auxquels il ajoute (en parenthèse) une autre appellation qui ne relève ni du nom intrinsèque de cette monnaie, ni de sa valeur, ni de son existence en pièce réelle, mais qui correspond, dans le cas du (Quadruple), à celle de la TABLE... de la Balance de changeur. À ces informations, nous avons ajouté les valeurs en Escudos, en Réaux et en Pistoles (colonnes en jaune pâle), ainsi que des précisions sur le Réal de veillon (au bas de cet encadré).

Monnaies réelles d'argent

Espagnol
Français
Valeur
en
Piastres

Valeur
nominale
Réaux

Valeur en
Réaux
de veillon
Peso fuerte
Peso duro
Piastre forte
1
8
20
Escudo de vellon
demi-Piastre
Écu de veillon
0,50
4
10
Peseta provincial
Piécette ordinaire
0,20
1,6
4
Real de plata provincial
Real de plata nueva
demi-Piécette
nouveau Réal d'argent
0,10
0,8
2
medio Real de plata
Réalillo de veillon
demi-Réal de plate
0,05
0,4
6 Realillo de vellon
34 Maravedis de veillon

Monnaies réelles d'or

Espagnol
Valeur
en
Escudos
Français
(parenthèse)
Valeur
en
Piastres
Valeur
en
Pistoles

Valeur
nominale
Réaux

Valeur en
Réaux
de veillon
Doblon de á ocho
Onza de oro
Medalla
8
Doublon de huit Écus
(Quadruple)
16
4
128
320
el Doblon de á quatro
4
Doublon de quatre
(demi-Quadruple)
8
2
64
160
el Doblon de oro
2
Doublon d'or
Pistole
(quart de Quadruple)
4
1
32
80
Escudo de oro
1
Écu d'or
demi-Pistole
(huitième de Quadruple)
2
0,50
16
40
Escudito de oro
6 Veinten
0,50
Petit Écu d'or
(seizième de Quadruple)
1
0,25
8
20

En espagnol, l'Escudo de oro a été doublé et la nouvelle pièce a été nommée el Doblon de oro qui, doublée à son tour, s'est appelée el Doblon de á quatro et qui, doublée elle aussi, est devenue le Doblon de á ocho.

Alors qu'en espagnol l'unité de base qui est doublée plusieurs fois est l'Escudo de oro, les Français lui ont substitué la Pistole qui, doublée deux fois, est devenue la (Quadruple) ! Cette appellation, typiquement française, représente donc une « quadruple pistole [Bonneville 1849, p. 111, Pl. 1 et 2] » !

Cette (Quadruple) est nommé par McCullough, dans son étude sur les colonies britanniques d'Amérique, doublon ou pièce de 4 pistoles, mais aussi doublon crénelage espagnol ou pièce de 4 pistoles (McCullough 1987, p. 55 et 59 ; on devrait plutôt dire doublon de huit écus à bordure crénelée). Son poids est de 7 gros 3 grains de marc soit 26,93 g (table de la balance), 7 gros 4 grains de marc soit 26,98 g (Bonneville 1806, p. 38), ou 408 grains troy soit 26,44 g (McCullough 1987, p. 55 et 59).


Précisions sur le Réal de veillon
d'après la citation ci-dessous de Lionet 1820, p. 367, auquel nous ajoutons un tableau de calculs excels.

« ESPAGNE. On compte dans ce Royaume par Réaux de З4 maravedis de Veillon, ou par Réaux de 34 maravedis de plate neuve ou vieille (1). Cette distinction est essentielle à connaître, parce que le réal de veillon, qui est moins fort de moitié que le réal de plate neuve, offre une différence de 6 réaux 1/4 pour % en plus dans sa comparaison avec le réal de plate vieille [en fait c'est le réal de plate vieille qui vaut 1,062 ou 1,067 réal de plate neuve].

Le réal de plate neuve vaut 2 réaux de veillon ;

celui de plate vieille 1 réal 29 maravedis 75/100 de veillon ;

le réal de veillon vaut 17 maravédis de plate neuve ;

le même 18 maravedis 6/100 de plate vielle ;

le maravédis de plate neuve vaut 2 maravedis de veillon ;

celui de plate vieille 1 maravédis 875/1000 idem ;

le maravédis de veillon vaut 1 demi maravédis de plate neuve ;

le même 53/100 de maravédis de plate vieille.

[Les taux de conversion des maravédis sont les mêmes que ceux du tableau ci-dessus pour les réaux, sauf que le maravédis de veillon a baissé d'un millième à 0,530 maravédis de plate vieille en comparaison des calculs donnés pour les réaux (18,06 / 34 = 0,531).]

Ces monnaies de compte ont en outre deux multiples réglés sur les bases précédentes, et de deux sortes de valeur, la valeur mexicaine et la valeur provinciale, plus forte d'un quart que l'autre [...] Les écritures se tiennent de préférence en réaux de veillon.

(1) Réal signifie royal ; plate, argent ; veillon, billon ou cuivre ; maravédis vient d'almoravides, nom d'un peuple d'Afrique, qui passa en Espagne et fit fabriquer des pièces de monnaies auxquelles on donna le nom de maravédis. Ces pièces dans l'origine étaient en or et en argent ; on n'en fait plus aujourd'hui qu'en cuivre. Ainsi cette monnaie a eu le sort du denier. »

Cette pile est un étalon monétaire, servant aux ateliers régionaux ainsi qu'aux artisans travaillant l'or ou l'argent, aux orfèvres, joailliers, batteurs d'or et passementiers. L'unité principale est la « livre poids-de-marc », qui vaut 2 marcs de cette pile, soit 489,5 g. Pile de poids de 50 marcs dite « pile de Charlemagne » et son écrin, vers 1450-1510, Laiton, avec écrin 16 x 18 x 21,5 x 13,14 cm, Musée des arts et métiers 03261-0000-. Source : web ou pdf.

Illustration de l'utilisation de la "pile de Charlemagne" et d'une balance à fléau dans cette oeuvre de Quentin Metsys,
Le Prêteur et sa femme
, aussi appelé Le Changeur et sa femme, Le Peseur d'or et sa femme ou Le Banquier et sa femme, 1514,
huile sur panneau, 71 x 68 cm, Musée du Louvre, Paris, INV 1444.

"Pile de Charlemagne", de fabrication moderne. Source : web ou pdf.

Il est intéressant de comparer les prix de Delezenne avec ceux de l'orfèvre le plus important de Nouvelle-France, Paul Lambert dit Saint-Paul. Dans son inventaire après décès, dressé du 28 novembre au 3 décembre 1749, le notaire Dulaurent a retranscrit des extraits du livre de compte ou journal de l'orfèvre. Le tableau ci-dessous présente les poids des couverts cités dans la transcription partielle de Morisset 1945d. Nous y ajoutons une estimation de la valeur d'un couvert selon la moyenne du prix du marc au poinçon du pays dans les IAD.

L'examen de 8 couverts d'orfèvrerie provinciale française d'Ancien Régime démontre que les orfèvres, tout comme Lambert ci-dessus, jouissent d'une grande latitude dans le poids des cuillers et fouchettes de couverts, ce qui se ressent immédiatement dès que l'on soupèse l'un ou l'autre des exemplaires provenant d'orfèvres ou de régions différentes. La moyenne de 8 de ces couverts, pesant ensemble 1 160 g, donne un poids d'environ 145 g par couvert, ce qui se rapproche de la valeur moyenne calculée ci-dessus pour les 21 couverts de Lambert. Mais inférieur aux 152,97 g des 8 couverts de Delezenne pour l'abbé Noël qui, tout comme ceux haut de gamme de Lambert, sont d'une qualité supérieure que l'on peut qualifier de somptuaire.

L'étude des Inventaires après décès (IAD) a révélé l'importance du poids des objets en marc. Les critères du poids et de la longueur ont donc servis de base au classement des cuillers à servir de Delezenne dans le tableau ci-dessous.

Le poids est l'élément qui influe le plus sur la valeur d'origine de la cuiller. Le second critère de classement est la longueur. La cuiller de Brian Laufer (ci-dessous) s'y démarque nettement par ces deux variables. Ces données soulignent donc, avec évidence, le caractère exceptionnel de cette cuiller aux armes de la famille Baby.

Delezenne, Ignace-François, Cuiller à servir, (Nouvelle-France) 1740-1763, Argent, 286 g, 41,9 cm,
I,F,D (1), Armes Baby, Famille Baby, Collection Brian Laufer, Photo RD recto verso poinçon goutte armes.

 


Les objets commandés par l'abbé Noël et leur présence dans les IAD.

Comment se situe la commande d'orfèvrerie domestique de l'abbé Noël à Delezenne, en comparaison des mêmes types d'objets présents dans les IAD ? Les ustensibles de table ou de bouche y occupent 65% du nombre des objets ; ce qui n'est guère étonnant, puisque les mêmes ustensiles en argent occupent de 81% à 92% de ce territoire dans les IAD.

Roland Paradis (vers 1696-1754), Fourchon ou fourchette à servir, vers 1728-1754, argent, 26 cm, QMNBAQ.

Les deux fourchons (terme utilisé dans les IAD), fourchettes à rôti ou à servir de l'abbé Noël, compagnons de la cuiller à servir, comptent pour 6% d'objets dans sa commande à Delezenne. C'est un luxe qui se situe dans une moyenne trois fois supérieure au total de 2% de ceux trouvés dans les IAD. Celui de l'abbé Noël aurait pu ressembler à celui de Roland Paradis (Bourassa 1992) qui connaissait Delezenne puisqu'ils ont prisés ensemble les outils de l'orfèvre Jacques Gadois dit Mauger à son inventaire après décès, le 14 janvier 1751 (Derome 1974b, p. 156). Les IAD fournissent des informations sur 4 fourchons du pays, 4 de Paris et 29 autres en argent. Espérons que l'un ou l'autre de ces 37 exemplaires ait pu survivre à la fonte des objets anciens, fréquemment utilisée pour remettre au goût du jour les anciennes argenteries en les faisant refaire par un orfèvre à la mode. Le QMNBAQ (1960.380) en conserve un autre, de 21,9 cm par Paul Lambert, aux armes de Jean-Victor Varin de la Marre et de Charlotte Liénard de Beaujeu.

Les deux cuillers à ragoût ou à servir occupent 6% de la commande de l'abbé Noël, ce qui est supérieur aux 4% des IAD. On pourra se faire une idée de l'apparence des deux cuillers à ragoût de l'abbé Noël en examinant l'ensemble des cuillers à servir de Delezenne et, plus particulièrement, celles datant de la Nouvelle-France.

Les autres objets commandés par l'abbé Noël sont des objets somptuaires de grand luxe. Ses mouchettes qui représentent 3% de sa commande, n'occupent que 1% du même espace en argent du pays et 0,8% en argent. Avec cet objet il se situe donc dans un luxe comparable à l'argent au poinçon de Paris avec ses 3%. Les porte-mouchettes occupent une place similaire dans ce goût du luxe.

Paris France 1728-1729, Mouchettes et porte-mouchettes, 21,5 cm, armoiries de la famille Abbadie de Saint-Castin, Montréal Congrégation Notre-Dame, photo RD.

Ses 6% de flambeaux sont supérieurs aux 2% en argent du pays et aux 3,2% en argent incluant les chandeliers, mais inférieurs aux 7% au poinçon de Paris.

À GAUCHE - Jacques Pagé dit Quercy, Chandeliers ou flambeaux, éteignoir, argent, 21,5 cm, armoiries de Henri-Louis Deschamps de Boishébert (1679-1736), QMA, photo RD.

À DROITE - Paul Lambert dit Saint-Paul (1691-1749), Chandelier, vers 1729-1747, argent, hauteur 25,1, dimètre 11,3 cm, Birks, OMBAC nº 24001.

Les boucles de soulier sont très rares, puisque seulement 4 autres se retrouvent dans les IAD.

À GAUCHE - Robert Cruickshank (actif 1774-1807), Boucle de soulier, MMMcC.

À DROITE - Laurent Amiot (actif 1787-1839), Boucle de soulier, MMMcC.

La soupière et la cafetière de l'abbé Noël sont, sans contredit, des objets somptuaires de très grand luxe. Dommage que ces objets exceptionnels fabriqués par Delezenne n'aient pas été conservés ! Leur analyse détaillée s'avère indispensable.

 


La soupière en argent de l'abbé Noël par Delezenne, un objet rare en Nouvelle-France.

« Le terme [soupière] n'apparaît pas avant le XVIIIe siècle. Il ne figure ni dans le Dictionnaire de Richelet de 1680, ni dans celui de Furetière de 1690, ni dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie de 1694. La soupière correspond à l'unique grand récipient couvert en étain, en faïence ou en poterie plombifère, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans la vaisselle populaire. On ne trouve mention dans les grands services de la seconde moitié du XVIIIe siècle, que de pots à oille et de terrines qui préfigurent la soupière. Le terme "soupière" apparaît dans l'Annonce du Journal de France de 1782 [...], dans la liste des objets constituant le service commandé par Louis XVI de 1783 à 1803 [...]. La soupière figure dans tous les services du XIXe siècle, souvent par nombre pair et sous des formes variées (ovales, à pans) [Arminjon 1984, p. 140, note 1]. »

« Le Moyen Âge donna le nom de potage à tous les aliments qui étaient cuits à l'eau dans un pot. Les potages étaient épaissis avec des soupes, tranches de pain, le plus souvent grillées. Le nom de soupe fut ensuite donné aux potages épaissis (R. Lecoq, Les Objets..., p. 225) [Arminjon 1984, p. 140, note 2]. »

La plus ancienne soupière du Québec ancien est celle de Jacques Varin dit Lapistole (actif 1756-1791), portant le chiffre des sulpiciens de Montréal, complétée d'un couvercle par Robert Cruickshank (actif 1774-1807).

Le poinçon de Varin semble illustrer une couronne de chef amérindien (Derome 1974b, p. 199). Varin devait donc, comme la plupart des orfèvres montréalais, vivre de l'orfèvrerie pour la traite des fourrures, négoce où Delezenne avait été un pionnier.

Une autre a été fabriquée par Laurent Amiot (actif 1787-1839) et a été inventoriée par Traquair dans la collection d'Adine Baby-Thomson.

On trouve régulièrement de l'orfèvrerie dans les inventaires après décès de la Nouvelle-France. La soupière en argent n'est relevée qu'une fois dans nos IAD. En 1748, dans le buffet de la salle d'un négociant de Montréal, on trouve un « plat à soupe » au poinçon de Paris pesant 9 marcs d'une valeur de 618# ; ainsi qu'une « soupière à pied » faisant partie d'un lot de 54 objets pesant 31 marcs et valant 1 705# (IAD, Danré de Blanzy, 3545, 25 avril 1748). L'appellation plat à soupe peut aussi bien désigner une assiette à soupe ou une soupière (Arminjon 1984, p. 120 note 2 et p. 140). Le marc équivalant à 244,7529 g, le matériau de ce plat à soupe pesait donc 2 202,7761 g. Le gramme d’argent valant 0,83 $, le 8 juillet 2016, ce lourd objet de 2,2 kg vaudrait donc aujourd'hui 1 828,30 $ ! Si on y ajoute la même somme pour la fabrication par l'orfèvre, ce plat coûterait donc aujourd'hui 3 656,60 $. On peut donc conclure que ce plat à soupe était une soupière et non une assiette à soupe. Quant à la « soupière à pied », la seule figurant dans nos IAD, pourrait-il s'agir d'un pot à oille ou d'une terrine ? Quant au « plat à bouilly », sa signification n'est pas bien établie ! Par ailleurs, on trouve plusieurs autres plats à soupe dans les IAD qui seraient donc des soupières...!

Plat à soupe au poinçon du pays.

1750/12/03 (Danré 4386) - Garde des magasins du roi - Buffet de la salle d'entrée - 1 plat à soupe dans un lot de 18 objets valant 2 388#. -

1751/01/14 (Danré 4400) - Marchand bourgeois - Armoire dans la salle. - 1 plat à soupe dans un lot de 8 objets pesant 22 marcs valant 1 163#. -

Plat à soupe au poinçon de Paris.

1744/01/24 (Danré 1994) - Négociant - Salle, armoire - 1 grand et 1 moyen plat à soupe dans un lot de 106 objets pesant 95 marcs valant 4 572#. -

1754/01/02 (Danré 5581) - Militaire - Buffet de la salle - 1 plat à soupe en long dans un lot de 8 objets pesant 35 marcs valant 2 076#. -

1755/09/22 (Danré 6522) - Le Gardeur de Saint-Pierre, chevalier de l'ordre Royal et militaire de Saint-Louis - Militaire, capitaine d'infanterie, chevalier de Saint-Louis. - Salle, Armoire à côté de la cheminée. - 1 plat à soupe dans un lot de 64 objets pesant 68 marcs 6 onces valant 3 609#. -

Plat à soupe en argent.

1755/03/07 (Panet 14) - Marin, feue Veuve, épouse de Paul Lamarque Ecuyer Sieur de Marin - Militaire, capitaine des troupes de la marine - Chambre au 2e étage - 1 plat à soupe grand dans un lot de 29 objets pesant 65 marcs 4 onces 2 gros valant 3 145# 10 « suivant la pezée qui en a été faite par le Sieur Jean Joram Me orphevre en cette ville pour ce appelé ». -

1756/10/09 (Danré 7007) - Feltz, Dame Ferdinand. - Chirurgien major des troupes de la garnison de Montréal. - Salle, dans un petit buffet. - 1 plat à soupe dans un lot de 34 objets partie poinçon de Paris et du pays pesant 37 marcs 4 onces 4 gros estimé à 52# 10s le marc revenant à la somme de 1 969# 15s. -

1757/01/26 (Danré 7070) - Chasier, Charles Douaire. - Marchand bourgeois. - Salle, buffet. - 1 plat à soupe dans un lot de 70 objets pesant 65 marcs estimé à 52# 10s le marc revenant à la somme de 3 412# 10s. -

1759/04/03 (Danré 7963) - Sieur Vallée. - Marchand - Salle, buffet. - 1 plat à soupe dans un lot de 59 objets poinçon de Paris et du pays pesant 75 marcs 2 onces prisés 52# 10s le marc valant 3 898# 2s 6d. -

1759/05/25 (Panet 1098) - Marchand - 1 plat à soupe dans un lot de 12 objets pesant 12 marcs valant 576#. -

La soupière de Delezenne pour l'abbé Noël est bien une commande somptuaire. Mais elle n'est pas isolée dans les avoirs domestiques de cette période où on relève, entre 1740 et 1760 à Montréal, 1 soupière et plusieurs plats à soupe. Seuls 2 sont en argent du pays, donc d'orfèvres de la Nouvelle-France tels que Delezenne, alors que 5 proviennent de Paris. Celle des 6 autres n'est pas identifiée, mais elle doit se répartir dans des proportions similaires, soit 2/7 (29%) pour l'argent du pays et 5/7 (71%) pour celui de Paris. La soupière de Delezenne s'ajoute donc aux 13 autres connues par les archives et aux 2 autres conservées, quoique postérieures à la Nouvelle-France.

Mais, quelle aurait été l'apparence de la soupière de Delezenne pour l'abbé Jean-Baptiste Noël ?

Sa première période se caractérise par des objets de formes pansues et pratiquement sans décor, puisant aux sources du XVIIe siècle, antérieures au style Louis XIV, ce qui est rare dans l'orfèvrerie québécoise, ce qu'illustrent bien le bénitier d'Odank et l'aiguière du Monastère des Augustine de l'Hôtel-Dieu de Québec.

Même dans la ville natale de Delezenne, soit à Lille dans le nord-est de la France, la soupière est un plat rare au XVIIIe siècle.

Le remarquable ouvrage de Cartier 2006 (p. 430) n'en relève qu'à compter du milieu du XVIIIe, en 1755 et 1756, ajoutant : « Le petit nombre de plats à soupe, de soupières et de terrines en argent s'explique par leur poids d'argent, par leur prix et par la concurrence de la porcelaine ».

Celle de François Ricourt (1733-1783) avec ses airs de potiron, datée de 1756-1757 à Lille, présente des formes simples, arrondies et unies, comparables à plusieurs oeuvres de Delezenne.

 


La cafetière en argent de l'abbé Noël par Delezenne, un objet rarissime en Nouvelle-France.

Dans la commande de l'abbé Noël, la cafetière est le deuxième objet le plus rare et cher en métal précieux.

« En Nouvelle-France, la consommation du café comme boisson chaude se répand dès le début du XVIIIe s. Le café est alors préparé le plus couramment dans des cafetières en cuivre rouge ou en fer-blanc. Plus rares sont celles en étain. À l'occasion, le café sera servi dans des cafetières en faïence, en argent, en terre ou en grès. Les cafetières sont importées de France, qu'elles soient ou non fabriquées en ce pays. Certaines proviennent de l'Orient, d'autres sont façonnées en France à l'imitation des cafetières orientales : cafetières du Levant (habituellement en cuivre rouge [Genêt 1974, p. 69-70]. »

« La forme de la cafetière reprend celle du coquemar en métal, haut, à anse arrondie, à fond plat ou sur pieds [Arminjon 1984, p. 162, note 3]. »

« Coquemar. Ustensile de cuisine qui sert à faire chauffer l'eau pour les usages les plus divers. Il est généralement fabriqué en cuivre. Le coquemar est utilisé dès les premiers temps de la colonie. Sa grande popularité ne diminuera qu'avec l'emploi de la bouilloire, soit au milieu du XVIIIe s. [Genêt 1974, p. 89] »

Ces formes simples, arrondies et unies, ne sont pas loin de certains objets façonnés par Delezenne.

Cafetière égoïste contenant une tasse de café, faïence, première moitié du XVIIIe siècle, fouilles du fort Chambly (Québec). Photo Parcs Canada, Jacques Beardsell.

 

France, Coquemar, fin XVIIe siècle, cuivre et fer, H. 38 cm, Montréal, Musée Stewart 1971.1.469.

 

Moulin à café à manivelle, en fer forgé, comme il s’en trouvait chez de riches marchands comme Charles-Aubert de la Chesnay (1632-1702). Musée canadien des civilisations, 991.13.47, photo Harry Foster, IMG2009-0257-0010-DM.

Les cuillers à café en argent sont très répandues, mais la cafetière de ce métal précieux est très rare, se retrouvant seulement les très bien nantis. Philippe Rigaud de Vaudreuil en possédait 2 en 1726. Celle de Claude-Thomas Dupuy, pesant 1 marc 4 once et estimée à 51# le marc, fut vendue à 79# le marc, pour 105#, à M. Dupont en 1730 (Trudel 1974a, p. 14, 16). Massicotte 1924 a bien publié un court article consacré au Café, thé et chocolat en la Nouvelle-France, mais on n'y mentionne aucune pièce d'orfèvrerie. Dans les IAD on n'en relève que deux en argent, dont la provenance du poinçon n'est pas identifiée, et une autre en cuivre argenté.

1755/08/25 (Danré 6512) - Profession non déclarée - Chambre, buffet. - 1 petite cafetière en argent 6#. -

1757/01/26 (Danré 7070) - Chasier, Charles Douaire. - Marchand bourgeois. - Salle, buffet. - 1 cafetière dans un lot de 70 objets pesant 65 marcs estimé à 52# 10s le marc revenant à la somme de 3 412# 10s. -

1757/09/27 (Danré 7424) - Lepaillieur, Charles. - Marchand bourgeois. - Salle, dans un buffet. - vieille caffetierre de Cuivre argentee prisée 12#. -

Qu'en est-il de la cafetière à Lille, la ville natale de Delezenne ?

« Le café est connu depuis le XVIe siècle, mais la réception à la cour de Mahomet IV en 1669 le met à la mode. En 1693, Marseille reçoit le privilège de son importation. En 1701, rue des Bonnes-Filles, dans la paroisse Saint-Catherine à Lille, Rémy Pasquier se dit vendeur de café. La diffusion du café est donc postérieure à celle du chocolat. La cafetière de distingue de la chocolatière par l'absence d'orifice dans le couvercle. Les premières cafetières relevées entre 1732 et 1751 sont au nombre de cinq ; pour la même période, il y a 47 chocolatières connues. À partir du milieu du siècle, la proportion s'inverse ; entre 1752 et 1785, 37 chocolatières ont été relevées à ce jour, contre 139 cafetières. La présence d'un frételet à pas de vis pourrait laisser supposer un double usage pour le chocolat et pour le café. Celui-ci s'est finalement imposé comme la boisson la plus appréciée aux Pays-Bas annexés, où les cafetières mesurent souvent plus de 30 cm de haut [Cartier 2006, p. 422]. »

Cette cafetière du contemporain de Delezenne à Lille, Pierre-Joseph Pontus (1746-1791), date 1748-1749 (H. 18,5 cm, 490 g). Sa simplicité aurait plu à Delezenne, pressé de livrer par sentence de la cour, dans une quinzaine de jours, un tel objet à son client, l'abbé Noël. Cartier 2006 reproduit plusieurs autres cafetières, plus sophistiquées, fabriquées à Lille au milieu du XVIIIe siècle.

Dans l'orfèvrerie du Québec ancien, on conserve cette somptueuse cafetière d'un décor néo-classique beaucoup plus tardif que le style qui aurait pu être adopté par Delezenne sous le régime de la Nouvelle France.

Laurent Amiot, Cafetière de la famille Le Moine, vers 1796, argent et acajou, 32,9 x 22,2 x 11,8 cm, Don de Suzy M. Simard, Westmount (Québec), 1994, à la mémoire du Dr et de Mme Guy Hamel, OMBAC nº 37674.

 


NOUVELLE-FRANCE Plat à ragoût

Les cuillers à servir et les orfèvres.


Les cuillers à servir et leurs propriétaires dans les inventaires après décès (IAD).

Les IAD relèvent 15 cuillers à servir ou à ragoût, en argent du pays, donc fabriquées par l'un ou l'autre de la cinquantaine d'orfèvres actifs en Nouvelle-France. On peut se demander ce qu'un garde des magasins du roi faisait avec les 4 qu'il possèdait parmi son impressionnant patrimoine de 69 pièces d'orfèvrerie d'une très grande valeur monétaire ? Quelques marchands en ont 2, alors qu'un aubergiste, un voyageur et un militaire n'en utilisent qu'une. Seuls un marchand bourgeois et un aubergiste possédaient également plusieurs autres objets en argent de Paris. Le marchand bourgeois Charles Lepailleur possédait également 8 objets en argent haché et un en cuivre argenté.

L'argent de Paris étant habituellement plus cher, il n'est donc pas étonnant que la quantité de cuillers à servir dans cette catégorie ne représente que les 2/3 de celles en argent du pays. Ce sont des militaires, souvent venus de France, ou des marchands qui les possèdent. La plupart se sont procuré nombre d'autres pièces d'orfèvrerie en métropole pour une très grande valeur monétaire, alors que deux, peut-être moins nantis ou nés ici, ont choisi d'encourager les orfèvres locaux. Un militaire possédait également 4 objets en argent haché.

Les IAD présentent un total de 70 cuillers à servir dont 45 (65%) ne sont pas identifiées par les notaires à l'argent du pays (15 ou 21%) ou de Paris (10 ou 14%). Neuf propriétaires n'en possèdent qu'une, onze en utilisent 2, alors que deux en possèdent même 3, voire 4 pour deux autres. Il n'est pas surprenant de constater qu'ils font tous partie des classes les plus aisées de la société, majoritairement des marchands, négociants ou militaires, un chirurgien, un médecin, le gouverneur et son secrétaire. Plusieurs d'entre eux possédaient également quantité d'objets en argent haché ainsi qu'un en cuivre argenté, mais la cuiller à servir en métal argenté n'apparaîtra que sous le Régime anglais.

Anonyme, Cuillère à ragoût, (Pays inconnu) Date inconnue, Argent, 29 x 2,8 x 5,6 cm, MPSS 1976.1689, Photo recto.

 


La plus ancienne cuiller à servir par Guillaume Baudry dit Des Buttes.

Baudry dit Des Buttes, Guillaume, Large spoon, (Nouvelle-France) 1689-1732, Argent, 39,9 cm,
B dans un cartouche dentelé, D V G à l'endos de la spatule, Ramsay Traquair, MMMBA 1952.Ds.30, Photo verso.
Merci à Brian Laufer d'avoir déniché cette photo dans les Archives de Ramsay Traquair, MUMcG, CAC, 103021.
Léguée par Ramsay Traquair au MMMBA, 1952.Ds.30, avec le tastevin au même poinçon.
Pour la photo du poinçon voir Derome 1974b, p. 19.

Parmi la vingtaine de cuillers à servir conservées de la période de la Nouvelle-France, celle-ci pourrait bien être la plus ancienne. Sa goutte, de facture archaïque avec sa pointe triangulaire acérée, brille par son originalité et sa rareté. Elle pourrait être l'une des deux seules oeuvres conservées de l'armurier Guillaume Baudry dit Des Buttes à qui on attribue ce poinçon tout à fait particulier. Né à Québec en 1656, son père lui lègue un terrain à Trois-Rivières en 1679, ville où plusieurs documents attestent de son activité. Il s'y marrie, en 1682, à Marie-Jeanne de la dynastie familiale des Soulard, arquebusiers, armuriers et orfèvres. On le dit arquebusier et armurier à compter de 1689, orfèvre en 1712 (Derome 1974b, p. 17-20). Son fils Jean-Baptiste fut l'un des armuriers pionniers de Détroit.

 


La seule oeuvre connue de Joseph Pagé dit Quercy.

Joseph Pagé dit Quercy, Cuiller à ragoût, (Nouvelle-France) 1722-1730, Argent, 27,5 x 5,2 cm, IP dans un quintefeuille, Un croix ME, QS, QMC 1991.1050, Photo RD QSME:7:27-34.

Cette cuiller à servir pourrait bien être la seule oeuvre conservée de l'orfèvre Joseph Pagé dit Quercy qui a travaillé dans l'ombre de son entreprenant et productif frère Jacques, le premier orfèvre né et formé en Nouvelle-France. Tout comme celle attribuée à Guillaume Baudry dit Des Buttes, cette oeuvre ancienne présente des caractéristiques archaïques par sa somptueuse queue de rat unissant le costaud cuilleron au manche plutôt court et trapu, ainsi que par son unique poinçon dont les initiales IP figurent dans un quintefeuille. Elle porte le chiffre ME l'identifiant au Séminaire des missions étrangères de Québec. Sa spatule sans épaule aurait pu influencer celle de Delezenne réalisée sous le Régime anglais pour QMA.

 


Le grand maître Paul Lambert dit Saint-Paul et ses origines à Arras.

Paul Lambert dit Saint-Paul et Samuel Payne, Écuelle, vers 1732,
Argent, H. 5,9 cm, Diam. 16,5 cm, L. 27,9 cm,
poinçon une fleur de lis à double base, PL, une étoile, poinçon une couronne, un emblème, SP,
chiffre AG, monogramme PC ou CP, MMBAM, legs Ramsay Traquair, 52.Ds.20.

Tous les auteurs reconnaissent à Paul Lambert dit Saint-Paul d'avoir dominé le marché de l'orfèvrerie en Nouvelle-France. Gérard Morisset lui a consacré une monographie qui demeure pertinente par l'abondance des sources d'archives utilisées (Morisset 1945d et cet article plus superficiel Morisset 1950.01.01) et dont Guy Jasmin a effectué un compte-rendu (Jasmin 1945.07.02). En 1974, l'importante exposition sur L'orfèvrerie en Nouvelle-France a confirmé l'importance et la grandeur de cet orfèvre (Trudel 1974a), tout en faisant le point sur les sources d'archives le concernant (Derome 1974b).

Une biographie peu documentée de l'orfèvre publiée la même année (Langdon 1974), présente un succinct résumé des enjeux le concernant, tout en attirant l'attention sur l'interprétation faite par Ramsay Traquair (Traquair 1940) des poinçons PL et SP présents sur une écuelle de sa collection léguée au MMBAM qui fait l'objet d'une étude détaillée dans le périodique de ce musée (Derome 1975.03). On y conclut que le poinçon SP ne devrait pas être associé au pseudonyme « Saint-Paul », mais plutôt à l'orfèvre Samuel Payne qui a pu travailler en collaboration avec Paul Lambert.

La rue du Sault-au-Matelot, à la basse ville de Québec, est surlignée en rouge.
A = Fort Saint-Louis | C = Palais épiscopal en haut de la Côte de la Montagne.
Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry,
Plan de la ville de Québec capitale de la Nouvelle France (détail), vers 1752,
ANOM, Dépôt des Fortifications des Colonies, FR ANOM 03DFC436A (source).

Notre étude sur « Les plus anciens outils et ateliers d'orfèvres au Québec [Derome 1993] » permet de reconstituer les lieux de vie et de travail de l'orfèvre Paul Lambert dit Saint-Paul sur la rue du Sault-au-Matelot où il habitait à Québec. En voici une transciption.

Les ateliers qui nous ont laissé la plus abondante production d'orfèvrerie religieuse et civile sont ceux de Lambert, Ranvoyzé et Amiot. Le fonctionnement de celui de Lambert nous est connu par le très riche inventaire après décès dressé en 1749, au terme de 20 ans d'activités. Cet inventaire est digne de mention par la profusion de ses détails au niveau de l'outillage et des matériaux, mais aussi à cause de la transcription d'une partie de son livre de comptes nous informant sur sa clientèle et sur plus d'une centaine de pièces de sa production (voir la transcription partielle dans Morisset 1945d p. 92-102). On y apprend qu'il travaillait avec son fils François âgé de 13 ans, ainsi qu'avec l'orfèvre Joseph Maillou, âgé de 41 ans, à qui il avait certainement appris le métier.

Lambert, le plus important orfèvre du régime français par l'ampleur et la qualité de sa production, n'était pas propriétaire de la maison qu'il habitait. L'unique pièce du rez-de-chaussée était partagée par l'atelier d'orfèvrerie et la cuisine ; une écritoire et trois vieilles chaises de paille s'y trouvaient pour les écritures. Le couple et les cinq enfants dormaient, mangeaient et vivaient dans deux chambres à l'étage. Une armoire au rez-de-chaussée servait au rangement tant des effets de la cuisine que de ceux de l'atelier. Soit quelques outils, les poinçons de l'orfèvre, des modèles, plusieurs ouvrages d'orfèvrerie commencés, ainsi que les livres de comptes. Un tiroir fermant à clef contenait plusieurs couverts d'argent neufs, de vieilles pièces d'orfèvrerie peut-être destinées à la fonte, trois médailles d'argent, des pièces de monnaie, diverses matières d'or et d'argent sous plusieurs formes. On trouvait également dans cette armoire l'argenterie pour l'usage de la maison.

Une autre grande armoire se trouvait dans la grande chambre de compagnie, à l'étage, où l'orfèvre est décédé. Ses quatre panneaux contenaient les effets personnels de l'orfèvre, alors que les deux tiroirs concernaient ses affaires, les travaux d'orfèvrerie à faire ou terminés. Dans le tiroir de gauche se trouvaient : la monnaie de papier ou d'ordonnance, les titres et papiers, les argents ou objets reçus pour ouvrages à faire, enveloppés séparément dans de multiples papiers, linges ou sacs. Dans le tiroir de droite se trouvaient les pièces d'orfèvrerie terminées ainsi que les opérations de la veille.

Joseph Maillou, le compagnon de Lambert, demeurait dans sa propre maison avec sa famille. L'organisation de cet habitat est probablement représentatif des ateliers de plusieurs orfèvres artisans par le fait qu'il ne semble pratiquement pas exister de barrières ou de distinctions entre la vie privée, le travail et la vie publique, ce qui n'était pas le cas des orfèvres bourgeois tels que Pagé, Gadois, Delezenne, Cruickshank, Huguet et quelques autres.

La plupart des transactions d'outils s'effectuaient au décès de l'orfèvre. Ceux de Lambert, Huguet et Grothé furent légués par testament à leurs fils, ceux de Paradis furent donnés à son neveu Delique. En 1749 Lambert lègue tous ses outils à François, son fils de 13 ans travaillant avec lui, alors que son compagnon Joseph Maillou est chargé de la tutelle et de la garde des biens mobiliers. En 1756 la veuve de l'orfèvre Paradis donne au neveau de ce dernier, l'orfèvre Delique, tous les meubles, ustensiles et outils d'orfèvrerie dont il s'est toujours servi pour son métier depuis son arrivée de France. Huguet en 1812 et Grothé en 1826 ont légué leurs boutiques à leurs fils homonymes.

L'inventaire de Paul Lambert est le seul qui dresse une description détaillée des matières d'argent et d'or utilisés à l'atelier. Souvent contenus dans des cornets ou petits morceaux de papier, on trouve de l'argent en petits lingots, en mitrailles, en limailles, en petits morceaux, un reste de fonte en petits morceaux, des restes de moules en argent, de l'argent à soudure, de l'or en poudre et en morceaux. Lambert possédait des petits moules ou modèles à Christ et à soleil, différents modèles d'étain, cuivre ou plomb.

Les plus anciens outils et ateliers d'orfèvres au Québec.

L'inventaire après décès de Paul Lambert a en outre permis de comparer le prix de ses couverts à ceux pratiqués par Delezenne, alors que L'émigration des orfèvres français au Québec et ses conséquences sur l'orfèvrerie québécoise (Derome 1994 et Derome 2011-2017) permet de comparer son parcours d'immigrant à celui des autres orfèvres arrivés en Nouvelle-France, tout en présentant quelques-unes de ses oeuvres. Toutefois, on n'a pas toujours pas réussi à retracer ses origines.

« Cet orfèvre [...] se disait né, à Arras, en la paroisse Ste-Catherine, de Paul Lambert et de Thérèse Huart ou Stuart. [...] Les recherches concernant la précence de Lambert sont restées négatives ; il n'y a pas de paroisse Ste-Catherine, ni dans la ville ni dans la Cité d'Arras : seul un petit village proche de la ville, porte ce nom : sa naissance n'est signalée, ni dans ses registres d'état civil, ni dans ceux de la Ville où l'on trouve bien des Lambert, mais aucun n'a été orfèvre et aucun n'a mis au monde un enfant du nom de Paul. La disparition des archives ne nous permet pas de savoir s'il a été apprenti ou compagnon à Arras. Armurier ou orfèvre, homme de guerre fixé au Québec, il a gardé son surmom de soldat "dit Saint Paul" [Cartier 1983, p. 262-263]. »

Carte postale montrant l'ancienne église détruite de Sainte-Catherine-lès-Arras et la mairie (source).

Nouvelle église, à la jonction des départementales D264 et D341, et la mairie en arrière plan (Google).

Le territoire de Sainte-Catherine a été occupé depuis l'antiquité selon les vestiges gallo-romains (CDMHAA 1873, p. 110) et mérovingiens (source réf. à Bellanger 1982) documentés.

« La commune de Sainte-Catherine, comme toutes celles dépendantes de l'abbaye de Saint-Vaast [au Moyen Âge], fut de bonne heure émancipée par ce généreux monastère. Sans doute ses privilèges ne concernaient que le pouvoir de Démencourt, mais celui-ci absorbait alors la commune presqu'entière et étendait sur tous ses habitants sa bienfaisante influence. Elle était administrée par un mayeur et huit eschevins, et sa coutume particulière fut, comme celle de la plupart des communes du pays, rédigée en 1507, par ordre de Charles-Quint [Cardevacque 1865, tome 2, p. 253-254]. »

Le seigneur Antoine de Foeutre y régna au XVIe siècle (Moreri 1759, p. 645). L'église illustrée ci-dessus, détruite lors de la 2e guerre mondiale, fut remplacée par une contruction moderne (Boddaert 2007.03.06, web ou pdf). Sièges, guerres et révolutions détruisirent une grande partie du patrimoine architecturel ancien d'Arras et de ses faubourgs. Il n'est donc pas aisé d'en visualiser l'aspect à l'époque où Paul Lambert y vécut.

Atrebatum episcopalis et metropolitica Artesiae civitas, vers 1574,
Gravure sur cuivre et lavis couleur, Archives départementales du Pas-de-Calais, 4 J 438/16 (source).

Ci-dessus : vue d'ensemble du panorama de la ville et de la cité d'Arras depuis le nord vers 1574 (Google).

Ci-dessous : détail du faubourg de Sainte-Catherine où Paul Lambert déclare être né plus d'un siècle plus tard.

« Sainte-Catherine, dans sa partie la plus rapprochée de la ville, chemin de la croix Démencourt, et terrains voisins, remonte aux époques les plus reculées de l'histoire d'Arras. Comme paroisse, on trouve ce nom dès le XIIe siècle au moins, avec le titre de Sainte-Catherine de Miolens, ou Moylens. [...] Ces faubourgs s'étendaient autrefois jusqu'aux portes de la ville. Tout fut détruit en 1414 [lors du siège d'Arras.] [...] On voit par un tableau peint sur bois, conservé à l'Hôtel-de Ville (aujourd'hui au Musée), et représentant le siège d'Arras, par Henri IV, en 1597, que l'église paroissiale de Sainte-Catherine était un édifice avec chœur et nef au milieu desquels étaient deux chapelles qui s'étendaient sur le cimetière en largeur, entre le chœur et la nef. Elles étaient surmontées d'une tour carrée, terminée par une flèche de bois, couverte d'ardoises. Cette tour était au milieu du chœur. On voit encore aujourd'hui un pan de cette tour qui sert à présent de clocher à cette église et que l'on a accommodé en forme de campenare [sic], car cette église fut brûlée durant le siége d'Arras en 1640. (V. supplément aux Recueil du Père Ignace, Mém. t. VI, p. 462.) [CDMHAA 1873, p. 115 et 136] »

Un plan du XVIIe siècle (à gauche) précise l'emplacement du Faubourg de S Catherine au nord d'Arras, un peu plus loin de la ville que le Faubourg de Miolens sur le Chemin de Lille. Cette localisation est corroborée sur un autre plan datant de 1740 (ci-dessous).

 

Ci-dessus —
Carte des environs d'Arras
(détail), 1740,
manuscrit au lavis, 650 x 630, BNF GE C-10217.

 

À gauche — A Amsterdam Chez Covens & Mortier Avec Privil., Plan de la ville et Citadelle d'Arras Place Forte Evêché Capitalle du Comté d Artois située sur la petite Riviere d'Escarpe (détail), XVIIe siècle, Carte, 53 x 41 cm, BNF GED-1708.

Dans son contrat de mariage, le 29 août 1729 à Québec, l'orfèvre désormais établi en Nouvelle-France se déclare être « fils du sieur Paul Lambert et thérèse [Stuart ou Huard] de la ville darras en artois de la paroisse Ste catherine [BANQ, Dubreuil, n° 3231] ». Le recensement de Québec lui donne 41 ans en 1744, ce qui le fait naître en 1703, alors que son acte de sépulture, du 25 novembre 1749, le dit « âgé d'environ cinquante-huit ans » le faisant ainsi naître vers 1691 (Derome 1974a, p. 94 et 97).

Le réglement donné aux orfèvres de la ville d'Arras, daté du 12 juin 1722, permettait le début de l'apprentissage dès l'âge de 10 ans pendant six ans, mais seulement 1 sur 4 accédait à la maîtrise (Cartier 1983, p. 39 et 145). Lambert aurait donc pu y effectuer son apprentissage vers 1701-1711 ou bien vers 1713-1723.

Paul Lambert : calcul de son âge d'après ses dates présumées de naissance.

« Après l'apprentissage, on devenait compagnon à l'âge de 18 ou 20 ans. [...] En général les compagnons attendaient plusieurs années avant de se faire recevoir [à la maîtrise] ; certains alors ont plus de 30 ans [Cartier 1983, p. 145] ».

Lambert aurait donc pu effectuer son compagnonnage à compter de 1711 ou 1723, à Arras ou ailleurs en France. En Nouvelle-France, il n'y avait pas de réception à la maîtrise. La carrière des orfèvres y est souvent documentée à compter de leur mariage au moment où leur condition financière leur permettent de s'établir. En se basant sur sa domination du marché de l'orfèvrerie en Nouvelle-France, la puissance et la singularité stylistique de son oeuvre, on peut en déduire une forte personnalité ; il serait alors étonnant que Lambert soit resté compagnon pendant 17 ans et ait attendu jusqu'à 38 ans pour se marier ! Et c'était probablement là une des raisons l'ayant amené à quitter sa ville natale ! L'âge de 26 ans semble donc plus plausible pour son mariage en 1729 et son établissement comme orfèvre en Nouvelle-France.

François de Ladevèze (vers 1682-1729), Plan relief d'Arras vu depuis l'est (Google), 1716,
Arras, Musée des beaux-arts (voir aussi Hatt 2006.04.04 et Bardet 2000, p. 175).

Les archives d'Arras, dont de grandes parties ont été détruites (Cartier 1983, p. 13), ne permettent pas d'y corroborer et documenter la biographie du jeune Paul Lambert au début du XVIIIe siècle. Peu de pièces d'orfèvrerie ont été conservées pour la période où Lambert y a fait son apprentissage et son compagnonnage. Toutefois, plusieurs oeuvres du XVIIIe siècle y présentent des similitudes morphologiques, stylistiques ou décoratives avec les siennes, à forte saveur provinciale, signalant que ce terroir d'origine pourrait être le sien, tant pour certaines pièces religieuses que pour les cuillers à servir (Cartier 1983, p. 56, 82, 84, 96, 116, 124, 148, 158, 192, 220, 226, 242). Certains de ces objets proviennent d'autres villes de la juridiction d'Arras où Lambert aurait également pu effectuer son apprentissage : Arras (cité et ville), Bapaume, Béthune, Hesdin, Lens, Saint-Pol.

Département du Pas-de-Calais ci-devant Artois, Boulonnois, et partie de la Picardie
(détail avec surlignages en rouge), carte, 1792 (source).

Villes de l'Artois dépendant de la Juridiction d'Arras pour l'orfèvrerie (Cartier 1983, passim),
où Paul Lambert aurait pu effectuer son apprentissage au début du XVIIIe siècle,
de l'ouest vers l'est : Hesdin, Saint-Pol, Béthune, Arras (cité et ville), Lens, Bapaume.

Distance à pied depuis Sainte-Catherine, lieu de naissance de Paul Lambert,
par ordre croissant de distance pour chacune de ces villes :
Arras 2,3 km ; Lens 16,5 km ; Bapaume 24,8 km ; Béthune 27,8 km ; Saint-Pol 33,7 km ; Hesdin 57,2 km.

Paul Lambert, Bénitier (détail des feuilles au pied), Argent, Monastère des Augustines de l'Hôtel-Dieu de Québec.

Alphonse Bocquet (1739-1813, orfèvre à Hesdin, jurande d'Arras), Ostensoir (détail des feuilles au pied), 1779-1780, Argent et vermeil, H. 69 cm, D. du pied 22 cm, Classé à l'inventaire des Monuments historiques, Cartier 1983, p. 96.

Relevons, dans la liste des oeuvres identifiées ci-dessus, le détail très significatif des feuilles largement utilisées par Lambert sur nombre de ses oeuvres. Elles ressemblent à celles d'un ostensoir fabriqué à Hesdin après le décès de Lambert. Mais la spécialiste de cette juridiction note judicieusement, qu'à « la fin du XVIIIe siècle, l'orfèvrerie religieuse est restée fidèle au style du XVIIe siècle [Cartier 1983, p. 96]. » Lambert aurait donc pu être exposé à cette interprétation stylistique régionale particulière d'un motif décoratif habituellement traité différemment. S'il a travaillé à Hesdin, il n'était alors pas très loin de la mer, des marins et des voyages...!

Le beffroi et l'hôtel de ville d'Arras, reconstruits après leur destruction,
sur l'ancienne Petite Place, devenue la Place des héros (photo Eric Le Brun : source).

Paul Lambert dit Saint-Paul, Cuillère à servir, (Nouvelle-France) 1729-1749, Argent, 32,4 cm, Fleur de lys PL étoile , Armoiries famille de Boucherville, chiffres E.P. et H.D., QMA, Photo RD QHD:6:12-15 et 18-21 recto verso armoiries.

On conserve plusieurs cuillers à servir de Paul Lambert. Celle-ci est la plus somptueuse et sa goutte à plusieurs lignes pourrait tirer ses origines de la vieille France. Les armoiries des Boucher de Boucherville peuvent appartenir à l'un ou l'autre des membres de cette vaste famille, qui portait probablement les initiales du chiffre « E. P. », avant de trouver son chemin vers le monastère des augustines où on lui ajouta le chiffre « H.D. ».

« D'azur, au chevron d'argent accompagné en chef d'un lis de jardin accosté de deux glands d'or et en pointe, d'un rocher surmonté d'une croix latine, le tout d'argent [Massicotte 1915, p. 73]. »

Armoiries famille Boucher de Boucherville. À gauche sur la cuiller où le pointillé de l'or n'est pas marqué sur les glands (collaboration de Daniel Cogné). À droite d'après Massicotte 1915, p. 73.

« [Pierre] Boucher [1622-1717] épousa ensuite en 1652 une compatriote, Jeanne Crevier, fille du pionnier d’origine rouennaise Christophe Crevier, venue de France avec ses parents ; 15 enfants naquirent de cette union. Les fils adopteront divers noms, la plupart choisis par Pierre Boucher lui-même et inspirés du terroir percheron. Ils formeront les familles Montarville, Montbrun, Grosbois, Grandpré, Montizambert, La Bruère, La Perrière, Boucherville. Les filles s’allieront aux Gaultier de Varennes, Legardeur, Daneau de Muy, Sabrevois de Bleury [DBC]. »

Michel Cotton, Cuillère à ragoût, (Nouvelle-France) 1730-1735, Argent, 41,8 x 7,5 x 3,9 cm, Armes Boucher de Boucherville, Chiffre Boucher de La Perrière, Achat 2002, OMBAC 41073, Photo recto.

C'est de cette même famille que provient celle de Michel Cotton né à Québec en 1700, d'abord cordonnier (1721-1722), puis apprenti orfèvre chez François Chambellan (1724). Il travaille ensuite à Montréal (1730-1738) où il engage les apprentis Jean-Baptiste Serré et Charles Larchevesque, tout en hébergeant les horlogers Jean Ferman (également orfèvre) et Cornélius Passe. Il revient à Québec (1743-1746) puis termine ses jours à la paroisse Sainte-Famille de l'Île d'Orléans (Derome 1974b ; voir aussi Trudel 1974a, Cauchon 1974b, Karel 1992 et Morisset 1950.12.26, ainsi que l'émigration des orfèvres français au Québec et ses conséquences sur l'orfèvrerie québécoise).

Paul Lambert dit Saint-Paul, Cuillère à ragoût, (Nouvelle-France) 1729-1749, Argent, 33 x 5,9 x 3,1 cm, PL une étoile au-dessous, Don Serge Joyal, MMBAM 1996.Ds.31, Photo recto.

Paul Lambert dit Saint-Paul, Cuillère à ragoût, (Nouvelle-France) 1729-1749, Argent, 32 x 5,6 x 3,7 cm, QMNBAQ 1960.378, Photo recto.

Paul Lambert dit Saint-Paul, Cuillère à servir, (Nouvelle-France) 1729-1749, Argent, 41,5 x 7,2 cm, QMNBAQ 1960.374, Photo recto.

Paul Lambert dit Saint-Paul, Cuillère de service, (Nouvelle-France) 1729-1749, Argent, 41 x 7,1 x 3,8 cm, Hôpital Général, Birks, OMBAC 27851, Photo recto.

Il est dommage que les musées fournissent des photographies si peu utiles à l'étude des cuillers avec des angles de prises de vue fantaisistes qui ne permettent pas une analyse comparative adéquate, d'autant plus qu'on se contente souvent d'une seule photo du recto, uni et plat, alors que le verso possède les caractéristiques détaillées et fondamentales qui en permettent l'identification et l'analyse par les poinçons, les armoires, monogrammes, chiffres, ainsi que les détails de la jonction entre le cuilleron et le manche. On conserve, par ailleurs, une autre cuiller à servir de Paul Lambert non illustrée ici.

Paul Lambert dit Saint-Paul, Cuillère à ragoût, (Nouvelle-France) 1729-1749, Argent, 32,1 x 5,8 x 3,2 cm, Birks, OMBAC 27125, Photo non disponible.

 


Deux orfèvres originaires de Paris travaillant à Montréal : Roland Paradis et Charles-François Delique.

Roland Paradis est né à Paris vers 1696, fils de l'orfèvre Claude Paradis demeurant sur le Pont au Change, paroisse Saint-Jacques de la Boucherie. Il a donc, très certainement, effectué son apprentissage dans le giron familial. Roland, se déclarant orfèvre, se marie à Québec en 1728 où il réside en 1731. Il pratique ensuite à Montréal jusqu'à son décès en 1754. Outre le fourchon illustré ci-dessus, on conserve une cuiller à servir à son poinçon.

Paradis, Roland, Cuillère de service, (Nouvelle-France) 1728-1754, Argent, 30,3 x 5,1 x 2,9 cm,
Birks, OMBAC 25248, Photo non disponible.

En 1756, la veuve de Roland Paradis donne à Charles-François Delique (fils de l'orfèvre Charles-François Delique et de Geneviève Marguerite Paradis, né vers 1723 paroisse Saint-Barthélémy à Paris) le fonds d'atelier d'orfèvrerie dont il s'est toujours servi depuis son arrivée à Montréal et où, le 11 avril 1788, lui et son épouse rédigent leur testament (BANQ, greffe J. G. Delisle). On conserve deux cuillers à servir portant son poinçon donc utilisé sous les régimes français et anglais.

Delique, Charles-François, Cuillère à ragoût, (Nouvelle-France et Régime anglais) 1756-1788, Argent, ??? X 7,2 x 5 cm,
Trois-Rivières Musée Pierre-Boucher 1979 813 O, Photo nég 13-14, env 23, nég 4, env négatif.

Delique, Charles-François, Cuillère de service, (Nouvelle-France et Régime anglais) 1756-1788, Argent, 32,6 x 5,7 x 4,1 cm,
Birks, OMBAC 26465, Photo non disponible.

Sources : Derome 1974b. Voir aussi : Gérard Morisset (1898-1970), Recueil de ses écrits, L'émigration des orfèvres français au Québec et ses conséquences sur l'orfèvrerie québécoise ; ainsi que Cauchon 1974i, Karel 1992, Morisset 1950.11.26, Morisset 1954.09, Trudel 1974a.

 


Les cuillers à servir d'Ignace-François Delezenne sous le Régime français.

Ignace-François Delezenne a utilisé deux poinçons différents sous le Régime français (voir : Poinçon I,F,D d'Ignace-François Delezenne). Deux cuillers à servir portent le poinçon I,F,D, celle de Brian Laufer aux armes de la famille Baby et celle de Morisset. Celle de Brian Laufer est plus longue de 10,9 cm, donc probablement plus lourde, a une spatule nettement plus allongée, un cuilleron plus ovale et des doubles gouttes plus grandes et marquées.

Delezenne, Ignace-François, Cuiller à servir, (Nouvelle-France) 1740-1763, Argent, 286 g, 41,9 cm,
I,F,D (1), Armes Baby, Famille Baby, Collection Brian Laufer, Photo RD recto verso poinçon goutte armes.

Delezenne, Ignace-François, Cuiller à servir, (Nouvelle-France) 1743-1748, Argent, 31 cm,
I,F,D (1), G IV, Jean Rousseau, Gérard Morisset 1949, Photo IOA recto verso.

Delezenne, Ignace-François, Cuiller à servir, (Nouvelle-France) 1749-1763, Argent, 235 g, 40,4 cm,
IF,D (1), S M B, Jean Lacasse, MMMAQ, Photo Isolda Gavidia recto verso.

Celle du MMMAQ fait 97% de la longueur de celle de Brian Laufer ; toutefois, son cuilleron usé et bosselé peut fausser la mesure de sa longueur réelle. Son matériau est cependant beaucoup moins généreux, son poids représentant seulement 66% de celle de Brian Laufer, ce qui pourrait expliquer les dommages à son cuilleron moins solide car ayant moins de matériau. Elle porte le poinçon IF,D et daterait donc de la période 1749-1763. Son style se rapproche de celle de Gérard Morisset avec sa courte spatule et l’attache du manche au cuilleron. Le décor de la goutte y est cependant traité de façons très rudimentaire, voire naïve. Notons qu'elle a été acquise en 1979 de l'antiquaire Jean Lacasse, une période où plusieurs faux étaient répandus sur le marché : on doit donc faire preuve de prudence dans l'étude de ses composantes et de son poinçon, car sa provenance antérieure est inconnue.

Delezenne, Ignace-François, Cuiller à servir, (Nouvelle-France) 1749-1763, Argent, 177,93 g, 33,3 cm,
IF,D (1), Birks C.224, OMBAC 26470, Photo non disponible.

Derome 1974a, p. 238 n° 50-51, référait à deux cuillers à servir de Delezenne dans la collection Birks sur lesquelles il ne fournissait que des références à ces numéros d'acquisition : Q.31 (Q.21) et Q.224 (C.224).

« Le MBAC possède une seule cuillère à ragoût de cet orfèvre. Elle porte le numéro d’accession 26470, qui correspond à l’ancien numéro C224. Les autres numéros mentionnés dans votre message réfèrent tous à des œuvres d’autres orfèvres. L’œuvre mesure 4,2 x 5,5 x 33,3 cm et son poids est de 177,93 g. Elle a été acquise par le Musée le 1 décembre 1979, faisant partie de la Collection Henry-Birks d’orfèvrerie canadienne. Monsieur Birks avait acheté la pièce de l’antiquaire Samuel Breitman le 8 janvier 1964. La cuillère à ragoût (26470) porte, frappé distinctement, le poinçon A : Une couronne fermée, IF, D. – une seule fois au revers du manche. » Collaboration de René Villeneuve.

Celle de Birks est beaucoup moins longue (79%) et moins lourde (62%) que celle de Brian Laufer...

 


NOUVELLE-FRANCE Plat à ragoût

Le plat à ragoût, compagnon naturel de la cuiller à ragoût ou à servir.

Tel que son nom l'indique, la cuiller à servir. ou à ragoût, était utilisée pour le service à table des convives. Dans les IAD, on trouve mention de divers plats dont aucun, en argent, ne porte l'appellation « à ragoût », étant donné son coût prohibitif à cause de son poids élevé.

Pays
Paris
Argent
plat
5
plat à bouilly
1
2
plat à roty
3
plat à roux
3
plat à soupe
2
5
5
plat d'entrée
1
12
9
plat en long
2
2

Ce type de cuiller a donc pu être utilisé pour servir les aliments présentés dans les plats en argent (5), à bouilly (3), à roty (3), d'entrée (22) ou en long (4), mais probablement pas pour la soupe (12), ni pour le roux (3) demandant une petite cuiller.

Le plat à ragoût, « grand plat creux circulaire en argent ou en étain, muni de deux anses latérales horizontales légèrement relevées [...] apparaît à la fin du XVIIe siècle et semble disparaître dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle [Arminjon 1984, p. 124] ».

Un plat à ragoût en argent, plus simple que celui des MPSS ci-contre, de l'orfèvre parisien Charles Girard et daté de 1730-1731, est conservé à MMHHD (Trudel 1974a, p. 96).

Claude Lisonnet (maître 1736 - décès 1761), Plat à ragoût, Paris 1740-1741, Argent, 48 x 42 x 9,8 cm, 2 275 g, Armoiries non identifiées, Chiffre G C J, MPSS (web ou pdf).

 

NOUVELLE-FRANCE Plat à ragoût

web Robert DEROME

Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.