Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.

Le poinçon de cette cuiller et ceux d'Ignace-François Delezenne.


POINÇON

Poinçon I,F,D d'Ignace-François Delezenne (1718-1790).

En France, les orfèvres étaient tenus d’enregistrer la description de leur poinçon, souvent chez un notaire, et de l’insculper auprès de la corporation des orfèvres. Aucunes de ces législations n’existaient pour la colonie de Nouvelle-France. L’identification des poinçons repose donc sur plusieurs éléments circonstanciels qui n’assurent pas toujours une attribution certaine.

À la lumière des éléments énoncés dans la section Provenance, on peut à juste titre se demander si le poinçon I,F,D présent sur cette cuiller, attribué à l’orfèvre Ignace-François Delezenne (1718-1790), est authentique ou faux ? Surtout lorsqu’on constate la possible présence de fantômes d’anciens poinçons français du XVIIIe siècle !

L'interprétation de ce poinçon se complique du fait qu'il ait été superposé sur un autre poinçon ! La question est donc de savoir s'il s'agit du même poinçon qui a été superposé à lui-même, ou bien sur un autre poinçon de maître ? François Ranvoyzé, apprenti de Delezenne, l'a souvent fait lors de réparations d'objets anciens !

Le poinçon du dessus a sa tête orientée vers la gauche et son pied vers la droite. Alors que le poinçon du dessous avait sa tête orientée vers la droite et son pied vers la gauche.

Les contours en rouge, calqués sur la photo ci-contre, soulignent ce qui est visible du poinçon du dessous. Ils semblent correspondre aux contours soulignés en vert du poinçon du dessus.

Ce sont là les seuls indices qui permettent peut-être d'avancer qu'il s'agit du même poinçon d'Ignace-François Delezenne qui a été superposé à lui-même.

« DELEZENNE, IGNACE-FRANÇOIS, orfèvre, marchand et seigneur, baptisé le 30 avril 1718 dans la paroisse Sainte-Catherine, à Lille, France, fils de Martin Delezenne et de Marie-Christine Jacquemart, inhumé à Baie-du-Febvre (Baieville, Québec), le 1er mai 1790 [Derome 1980b]. »

« En conclusion : le poinçon I,F,D [illustré en B] fut utilisé entre 1743 et 1748 ; le poinçon IF,D [illustré en A] le fut surtout entre 1749 et 1755, mais peut-être aussi entre 1756 et 1763 ; le poinçon DZ [illustré en C et D] est bel et bien celui de Delezenne et fut utilisé entre 1764 et 1790 sur plus de la moitié de sa production et la plupart de ses chefs-d’œuvres [Derome 1974a, p. 174, p. 163-174 et 249-252 pour la discussion en profondeur de ces poinçons ; illustration à droite tirée de Derome 1974b, p. 43]. »

Ces interprétations devraient être revues à la lumière d’un nouveau catalogue raisonné actualisé des œuvres de Delezenne. Retenons toutefois qu'il a utilisé en Nouvelle-France, de 1740 à 1763, deux poinçons aux initiales IFD d'un style français ; puis deux autres aux initiales DZ sous le Régime anglais, de 1764 à 1790, de forme rectangulaire héritée des nouvelles influences britanniques.

Le photomontage ci-dessus présente, sur la ligne du haut, sept photographies de ce poinçon sous des angles et éclairages différents. L’image 5807 le montre en état d’oxydation et toutes les autres après nettoyage. Sur plusieurs photos, on distingue, dans le haut à droite, la répétition des deux lobes qui indiquent que le poinçon a été probablement été superposé sur lui-même avec un léger décalage. Selon l’angle de la prise de vue, ce poinçon parait plus ou moins allongé ou trapu, caractéristique importante lorsqu’on le compare à ceux provenant d’autres objets.

La meilleure garantie d’authenticité d’un poinçon s’applique aux objets qui sont encore conservés dans le lieu de leur commande d’origine, ou dont l’historique permet de le confirmer. Ce critère s’applique à ces trois objets :

• Lacadie, Calice, vers 1747-1748 (Derome 1974a, p. 232). Provient d’une paroisse plus ancienne à identifier, peut-être Laprairie dont il faudrait relire attentivement les livres de comptes…!? Bourdages 1991 ne contient pas de références à un calice du XVIIIe à Laprairie qui pourrait être celui-ci.
MMHHD, Couvert n° 2056, Armoiries de la famille La Corne (Derome 1974a, p. 238).
• Vaudreuil, Patène, vers 1747-1748 (Derome 1974a, p. 237).

Le contour et le dessin du cartouche des poinçons de ces trois objets sont très clairement définis, avec une forme beaucoup plus trapue (moins allongée en hauteur) que celui de cette cuiller. Détail fondamental, jamais remarqué auparavant, le point entre le I et le F est sensiblement en forme de cœur (MMHHD et Vaudreuil) ou peut-être de croissant (Lacadie). L’échancrure dans la partie supérieure est beaucoup plus difficile à percevoir sur les autres images où cet élément semble se présenter plutôt comme un point arrondi ou mal défini comme sur le poinçon de cette cuiller ; on peut toutefois le percevoir légèrement sur Birks et QMNBAQ. Notons l’absence complète de cet élément sur la cuiller à servir du MMMAQ, puisqu’il s’agit du deuxième poinçon de Delezenne.

L’examen attentif des initiales I,F,D sur ces trois poinçons révèle des détails intéressants. À Lacadie le I est plus grand que le F et sa large tête est inclinée vers la droite, détail retrouvé de façon moins évidente à MMHHD et Vaudreuil, mais aussi sur les autres poinçons. La hampe gauche du D se positionne sur le plan vertical à la droite du I, soit sous le cœur ou le point le séparant du F, sur tous les poinçons ; la couronne de ce dernier est également différente. Les couronnes de ces trois poinçons apportent d’autres éléments inédits : à Lacadie elle penche légèrement à droite ; à MMHHD, légèrement à gauche ; à Vaudreuil beaucoup plus à gauche…! S’agirait-il d’une déformation occasionnée par l’état de conservation du poinçon ou par notre outil d’interprétation, la photographie (éclairage, angle, etc.) ? Ou bien d’une déformation du poinçon qui aurait pu être appliqué avant que la décoration de l’objet soit complètement terminée ?

Dans le contexte colonial de la Nouvelle-France, aucune législation ne contraignait l’orfèvre à cette obligation. C’est toutefois ce qui s’est produit pour le ciboire C258 de Birks (Trudel 1974a, p. 143, n° 73) où des éléments de fabrication, effectués après l’application du poinçon, lui ont conféré ses lignes, ce qui constitue un signe d’authenticité indéniable.

Cette couronne aurait-elle donc été appliquée avec un autre poinçon que celui des trois initiales ? Notons également, à l’appui de cette observation, que l’espace d’interstice, entre la couronne et le bloc des trois initiales, varie considérablement dans chacune des versions de ces poinçons. Seule une étude systématique de toutes les variantes de ce poinçon, dans toutes les collections, permettrait de résoudre cette énigme. Serions-nous alors en présente de détails de ce poinçon qui n’avaient jamais été observées et énoncées auparavant ? Faut dire, qu’avec l’ordinateur, on peut facilement examiner un poinçon grossi plusieurs dizaines de fois, ce qui était plus compliqué avec la photographie ! Ce sont là de toutes nouvelles interprétations qui ouvrent la voie de nouvelles recherches à effectuer…!

 


POINÇON

Fantômes d'un poinçon ou d'un chiffre ?

Tout près, sous le poinçon I,F,D, on remarque une cuvette d'abrasion indiquée par les deux flèches rouges sur la photo ci-dessous. Vers la gauche on remarque également d'autres marques suspectes d'abrasion ou de limage.

Un habitué des poinçons français d'Ancien Régime, s'attend à les retrouver alignés tout près les uns des autres, comme sur l'autre cuiller à servir, de Bonaventure Dardet, relevée par Traquair dans la collection d'Adine Baby-Thomson. On trouvera un autre exemple, avec une meilleure photographie, sur une cuiller de Pierre Desbans. Il s'agit du poinçon de jurande ou maison commune, une lettre identifiant la ville attestant de la qualité du métal, ainsi que des poinçons de charge et de décharge, attestant du payement des taxes. Leurs dessins changent au fil des ans, ce qui permet de dater précisément la fabrication.

Bonaventure Dardet, Paris, Cuiller à servir, 1754, collection Adine Baby-Thomson, Photo Ramsay Traquair 1936.

Pierre Desbans, Bourges, Cuiller à potage, 1775-1776, argent, 20,7 cm, collection RD.

Ces manipulations éveillent la suspicion. Pourquoi aurait-on enlevé d'anciens poinçons ? Pour camoufler qu'il puisse s'agir d'une cuiller d'origine française ? Pour y ajouter un faux poinçon d'Ignace-François Delezenne ? Tout comme d'anciennes assiettes ayant appartenu à la famille Baby conservées au DIA toutes deux ayant passé par les mains de l'antiquaire Jean Octeau. L'étude minutieuse de ce poinçon s'avèrait donc indispensable, d'autant plus qu'il est difficile à interpréter du fait qu'il ait été superposé à un autre poinçon, amenant ainsi une confusion dans l'interprétation de ses composantes.

Cette cuvette, qui a la dimension approximative d'un poinçon, a partiellement oblitéré une série de marques de limage, donc antérieures, et dont l’extension s’étire plus longuement vers la gauche : est-ce encore des marques d’abrasion d’autres poinçons dont l’insculpation était peu profonde ?

Photo Brian Laufer.

Cette photographie montre côte à côte la cuiller de Brian Laufer et celle du MMMAQ, toutes deux de Delezenne. Celle du haut, aux armoiries des Baby, montre le poinçon I,F,D entouré de marques de burinage. Celle du bas, au poinçon IF,D, présente le chiffre SMB tout près. Le juge Baby aurait-il pu faire buriner les marques d'un ancien propriétaire au moment où il a fait graver ses armoiries sur l'objet !?

 


POINÇON

Authentique ou faux ?

La première analyse visuelle de cette cuiller avait éveillé la suspicion. Tout d'abord, la gravure de l'écu des armoiries qui, de toute évidence, avait été ajoutée récemment à une cuiller ancienne. L'analyse historique détaillée a permis de conforter cette analyse visuelle : ce blason a en effet été créé par le collectionneur Louis-François-Georges Baby vers 1865 qui l'a ajouté sur cette cuiller du XVIIIe siècle dont la provenance antérieure demeure inconnue.

Un deuxième élément avait également éveillé des doutes, le poinçon I,F,D, surtout dans le contexte d'une vente publique récente alors que plusieurs faux ont circulé dans la seconde moitié du XXe siècle. La décomposition des éléments appartenant à chaucune des deux insculptations de ce poinçon et la comparaison systématique avec plusieurs occurences de la même variante, ont permis d'avancer qu'il pouvait s'agir d'un poinçon authentique. Cette interprétation est confortée par le fait que ce même poinçon a été dessiné trois fois par Ramsay Traquair en 1936 alors que la cuiller se trouvait dans la collection d'Adine Baby-Thomson. Traquair connaissait bien le poinçon de Delezenne dont il a publié les dessins de ses variantes dans son ouvrage paru en 1940 ; toutefois, il ne lui avait pas attribué la variante DZ lui appartenant.

Ci-dessus, trois dessins par Ramsay Traquair du poinçon I,F,D sur cette cuiller alors qu'elle se trouvait dans la collection d'Adine Baby-Thomson.

À gauche, détail du poinçon sur la photo de Traquair prise en 1936. Malgré le flou, on peut reconnaître des éléments de l'actuel poinçon I,F,D.

Ci-dessous, dessins des variantes du poinçon d'Ignace-François Delezenne publiés dans Traquair 1940, p. 58.

Le troisième élément de méfiance est constitué par les marques de limage et d'abrasion qui semblent avoir fait disparaître d'autres poinçons, peut-être d'origine française !? Ce procédé a été utilisé par des faussaires afin de faire disparaître des anciens poiçons français pour les remplacer par de faux poinçons d'orfèvres de la Nouvelle-France, pensant ainsi leur donner plus de valeur en leur conférant le statut d'oeuvre plus rare !

Fox 1978, p. 26-28, a bien documenté ce procédé à propos de poinçons français effacés, entre autres, sur des assiettes aux armes des de Tonnancour au DIA qui auraient pu appartenir à la famille Baby. Ces objets ont été vendus par l'antiquaire Jean Octeau. On y retrouve des faux poinçons de Jean-François Landron, Paul Lambert et François Ranvoyzé (Fox 1978, p. 24, 26, 29). Cet antiqaire serait-il l'un des chaînons manquants de l'historique de la provenance de cette cuiller après la publication de Barbeau en 1941...!?

S’il y avait effectivement des poinçons français qui ont été effacés sur cet objet, quand alors cette cuiller aurait-elle été importée au Québec ? Des faussaires auraient pu effectuer ce genre d’opération au XXe siècle, remplaçant des poinçons français par de faux poinçons d’orfèvres de Nouvelle-France ! Les cuillers à servir françaises du XVIIIe siècle se vendent en effet moins cher que celles des orfèvres du Québec sur notre marché national ! Mais cette cuiller pourrait échapper à ce genre de falsification puisqu’elle était déjà présente, en 1936, dans la collection d'Adine Baby-Thomson ! Et, les relevés et photos de Traquair ne présentent pas d'évidence d'autres poinçons ou chiffres visibles à cet emplacement ! Ce qui incite à conclure que ces abrasions ont été faites avant, peut-être au moment de la gravure des armoires par le collectionneur Baby après 1865 ?

POINÇON — En haut : photo de Traquair en 1936. En bas : collection Brian Laufer en 2016.

Comme il l’a fait sur d’autres objets, Delezenne aurait-il pu réparer une cuiller déjà existante sur laquelle il aurait ajouté son poinçon ? Comme il l'a fait, par exemple, sur une écuelle des sulpiciens (Trudel 1974a, p. 147, n° 77) ; voir aussi diverses réparations documentées à des pièces d’orfèvrerie préexistantes (Derome 1974a, A.3 Œuvres documentaires, A.4 Activités professionnelles, p. 240-246). Aurait-il lui-même importé cette cuiller ? C’est tout à fait possible, puisqu’un long document, du 25 juillet 1757, atteste d’une commande d’outils en France (Derome 1974b, p. 46). Connaissant son inventivité dans les combines douteuses (Derome 1974a, sections 2, 3 et 4), n’aurait-il pas pu, alors, importer aussi des œuvres toutes faites, telles des cuillers à servir, puis, les marquer ensuite de son poinçon ? Ce serait étonnant, car dans les inventaires après décès de la Nouvelle-France, l’argent de Paris était toujours prisé à un taux plus élevé que l’argent du pays !

Étant donné que la cuiller d'Adine Baby-Thomson et celle de Brian Laufer s’avérent bien être la même, cela permet-il d’écarter définitivement une possible contrefaçon du poinçon ? Sauf si des faussaires avaient pratiqué leurs méfaits avant les relevés de Traquair en 1936 ! Ce qui serait étonnant, même si certains antiquaires aux pratiques douteuses oeuvraient alors, surtout à Montréal, alimentant le nouvel appétit gourmand d’Henry Gifford Birks qui achetait, en mai 1936, le premier des quelques 2 560 objets de son énorme collection aujourd’hui conservée au OMBAC ! Le rôle que jouèrent à cet égard des antiquaires tels que Baron et Breitman mériterait une attention particulière...!

 

POINÇON

web Robert DEROME

Cuiller à servir d'Ignace-François Delezenne aux armes de la famille Baby.