L'iconographie de saint Louis
chez de Heer
et Aide-Créquy
web Robert DEROME

Les périgrinations du roi enfant d'Aide-Créquy

Aide-Créquy a peint, dans la deuxième décennie du Régime anglais et peu de temps après l'Invasion Américaine, sa très intéressante version consacrée à saint Louis. Contrairement à celle de de Heer, elle a connu une histoire plus mouvementée liée à des aléas de conservation, mais une fortune critique plus étoffée.

 


Curé et peintre à Baie-Saint-Paul

Joseph Légaré, Baie-Saint-Paul et l'Isle-aux-Coudres (détail), vers 1830, huile sur papier contrecollé sur vélin,
36,8 x 55,9 cm, Québec, Musée de la civilisation, collection du Séminaire de Québec 1994.24989.

Le texte du premier biographe de Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), publié moins d'un siècle après son décès, a été repris par nombre d'auteurs par la suite malgré l'absence de sources pour justifier ses assertions.

« M. Jean-Antoine-Aide Créquy, ordonné prêtre le 24 octobre 1773, fut aussitôt après son ordination nommé curé de la Baie Saint-Paul où il arriva au commencement de novembre. C'était un homme d'une faible santé et l'application qu'il donnait à la peinture contribua encore à l'affaiblir. Ce n'était pas un Raphaël, mais cependant on voit qu'il avait du goût et de l'aptitude pour cet art. Le tableau de Saint-Louis de l'Ile-aux-Coudres et aussi, je crois, les tableaux des trois autels de l'église de Saint-Joachim sont de lui. La santé de M. Créquy diminuant de jour en jour, il fut obligé de quitter la cure au mois de juin 1780 et le soin de la paroisse resta encore au curé de l'Ile-aux-Coudres, qui était alors M. Compain, (a) jusqu'à l'arrivée de M. Gagnon en octobre suivant. M. Créquy mourut à Québec le 17 décembre 1780, à l'âge de 31 ans et 8 mois seulement, et fut enterré dans la chapelle Sainte-Famille de la cathédrale [Trudelle 1878, p. 115-116, (a) il s'agit d'une note sur M. Compain avec référence au "Dictionnaire de Bibeau" ; il n'y a aucune référence à Aide-Créquy dans ce Dictionnaire... de Bibaud 1857]. »

Les sources de Trudelle devraient cependant figurer dans un recueil manuscrit constitué une vingtaine d'années auparavant ; elles ont été corroborées et augmentées dans une récente biographie (Porter 1980c, référence à Charles Trudelle et al., Recueil de lettres et de notes concernant la paroisse de la Baie St Paul, Baie-Saint-Paul, Saints Pierre et Paul, Archives paroissiales, 1859, ainsi qu'à plusieurs autres sources d'archives).

Un article récent, Jean-Antoine Aide-Créquy (1749–1780) : matériaux et technique picturale, publié en 2015 par trois spécialistes en conservation, Élisabeth Forest, Marie-Claude Corbeil et Elizabeth Moffatt, permet de mieux connaître les méthodes de travail et les matériaux utilisés par ce prêtre artiste, le premier peintre né au Québec, à l'occasion de la restauration de deux de ses grands tableaux religieux, L’Annonciation et la Vision de saint Roch. En tout, huit tableaux sont étudiés, dont le Saint Louis, en espérant qu'il pourra bientôt être restauré afin d'en apprendre davantage et d'assurer sa conservation à long terme.

« Bien que le tableau n’ait pu être décroché pour l’examen du revers, on a pu néanmoins constater que la toile n’était pas rentoilée, que les bords de tension étaient encore souples, mais que le châssis d’origine avait été remplacé [Forest 2015, p. 22]. »

La brève carrière artistique du prêtre curé s'est jouée durant les sept années qu'il a passées comme curé à Baie-Saint-Paul. C'est durant cette très courte période qu'il a peint son oeuvre résumé dans ce tableau dont les informations proviennent de Forest 2015 auquel se référent les numéros de figures.

Date
Titre
H cm
L cm
Signature Localisation Conservation
Fig.
1
1774
Vierge à l’enfant
84
66
Pinxit Créquy / 1774 Augustines Hôtel-Dieu Québec Surpeint et rentoilé. « Restauré par les Soeurs du Bon Pasteur 1926 ».
1
2
1775
Sainte Famille
  Notre-Dame de Québec pour remplacer un frère Luc détruit en 1759 Incendié en 1866.
3
1775
Vision de la bienheureuse Angèle Mérici
210
173
Pinxit Créquy 1775 Ursulines de Québec Toile et châssis d'origine.
2
4
1776
L’Annonciation
352
242
A. Créquy pter pinxit 1776. Notre-
Dame-de-Bonsecours, L’Islet
Restauré.
4
5
1777
Saint Louis tenant la couronne d’épines
160
191
J. A.
Créquy P˜ter / pinxit. 7â Die Aug. 1777
Église
Saint-Louis, L’Isle-aux-Coudres

Toile en mauvais état, très gondolée. Matière picturale très abîmée : nombreuses craquelures, boursouflures, éraflures, abrasions, pertes de matière, réparations, repeints. Vernis très jaunis. Visage du roi entièrement repeint, par les soeurs du Bon Pasteur, comme un masque devant des parcelles d'origine : sourcils, yeux, narines, lèvres et oreille. Châssis d'origine remplacé, bords de tension souples, toile non rentoilée.

9
6
1777
Vision de saint Roch
290
205
J.A. Créquy p˜ter
p˜xit 1777.
Église Saint-Roch, Saint-
Roch-des-Aulnaies
Restauré.
6
7
1779
Saint Joachim présentant la Vierge au temple
230
170
A. Créquy p˜xit 1779. Église Saint-Joachim, Saint-Joachim Revers caché par un dos protecteur de planches.
10
8
1775-1780
Saint Pierre et saint Paul
52,1
69,9
Pinxit Créquy Baie-Saint-Paul Incendié en 1962.
9-10
Deux tableaux ?
  Saint-Joachim Remplacés par des tableaux d'Antoine Plamondon en 1869 ?
11-12
Saint Pierre et Saint Paul
  Augustines Hôtel-Dieu Québec Dorénavant attribués à Joseph Légaré.

 


La 2e église Saint-Louis à l'Isle-aux-Coudres (1770-1885)

Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines, signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm, Église Saint-Louis Isle-aux-Coudres. Photo collaboration de Jean Lacasse 15 juin 2018.

D'après le témoignage de Trudelle, on peut déduire que le Saint Louis d'Aide-Créquy a décoré la deuxième église de l'Isle-aux-Coudres construite en 1770-1772.

« En l'année 1771, comme nous le verrons plus tard, M. Jean-Jacques Berthiaume, second curé de l'Ile-aux-Coudres, fit bâtir la seconde chapelle de la paroisse, un peu à l'Est de la première, que M. Charles Garrault avait fait bâtir en 1748, comme nous l'avons vu plus haut. M. Berthiaume se mit en frais de construire une autre bâtisse considérable dont les dimensions devaient être de 45 pieds sur 26. [...]

M. Berthiaume fit comprendre aux habitants qu'une chapelle de soixante et quelques pieds de long, sur trente-six de large, pouvait suffire pendant longtemps aux besoins de la population, et que c'était dans leur intérêt, bien entendu, de ne pas bâtir moins grands.

J'ai parlé ailleurs de la construction de cette chapelle, peut-être unique dans son genre. Elle fut bâtie en bois, ce qui est fort peu extraordinaire ; mais ce qui l'est davantage, c'est qu'elle fut construite avec des pièces de bois écarries, placées debout et unies par le haut à d'autres pièces de bois placées horizontalement qui servaient à les fixer. Les espaces laissés entre ces pièces placées debout furent remplis par de la pierre liée en maçonnerie ordinaire. Les pièces de bois où allaient se réunir les poteaux furent liées par des poutres qui traversaient la largeur de la chapelle, comme dans les maisons ordinaires. Un comble d'une grande hauteur, comme on les faisait à cette époque, et peut-être plus rationnel que ceux d'aujourd'hui, parce qu'ils empêchaient la pluie de pénétrer par la couverture, fut élevé sur ce carré, que les plus grands vents ne purent renverser.

L'hiver de 1770 et de 1771 fut consacré à préparer le bois pour la chapelle, dont la construction ne commença que dans l'été de 1771. Elle fut levée par un nommé Verreau ; les gradins du petit tabernacle, qui aujourd'hui est placé dans la petite chapelle du Saint-Sacrement dite de Sainte- Anne, furent faits par un nommé Levasseur. Suivant les comptes de la fabrique, les gradins de ce petit tabernacle et des petits chandeliers en bois argenté avaient coûté 136 francs.

Cette chapelle, ou église, comme on voulait la nommer, fut terminée dans l'automne de 1772, et bénite par M. Hubert à la fin du mois d'octobre [Mailloux 1879, p. 48 et 58-59]. »

« François-Noël Levasseur (?), Le Christ au jardin des Oliviers, 1772, bas-relief en bois doré, chapelle processionnelle dédiée à saint Isidore. Inspiré d'une gravure exécutée d'après une composition du peintre français Charles Le Brun, ce remarquable relief cintré à oreilles aurait fait partie du décor de l'ancienne église de la paroisse. Au revers de la porte, on trouve une inscription tardive qui se lit comme suit : "Cette sculpture a été faite en 1772 par un nommé Levasseur. M. l'abbé Berthiaume étant curé de cette paroisse" [Porter 1986, p. 432]. » Photo BANQ E6,S8,SS1,SSS282,D1247, Tabernacle Île-aux-Coudres, Saint-Louis, Charlevoix-Ouest - Chapelle Saint-Isidore, Jules Bazin, Jean-Paul Morisset, 1940-1960.

« La chapelle de procession Saint-Isidore, originellement dédiée à la Vierge, est érigée par corvées en 1836 [web ou pdf]. »

J. A. Créquy p~ter | pinxit. 7 à Die Aug. 1777

Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines, signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm, Église Saint-Louis Isle-aux-Coudres. Photo collaboration de Jean Lacasse 15 juin 2018. Voir aussi Forest 2015, p. 39, fig. 17c.

D'après Morisset, le tableau de Saint Louis peint par Aide-Créquy ornait le retable central de cette deuxième église.

« Il est impossible d'en dire autant d'une Vierge tenant l'Enfant Jésus, peinte en 1774 suivant la tradition et laissée à l'Hôtel-Dieu par le jeune prêtre mourant, en 1780. L'œuvre devait être jolie, sinon gracieuse, avant sa restauration. Elle a été repeinte avec tant d'indiscrétion qu'il n'y faut plus voir aujourd'hui l'ouvrage de l'abbé Aide-Créquy. Comme tant de peintures du Régime français, elle n'a résisté aux outrages du temps que pour périr sous les coups de pinceau d'un mauvais restaurateur. Cette petite peinture - elle a environ deux pieds et neuf pouces de hauteur - est conservée dans la salle de communauté de l'Hôtel-Dieu.

Un Saint-Louis de France tenant la couronne d'épines a eu le même sort. Cette toile datée avec précision - J.A.Créquy Pter Pinxit 7 a die AVG. 1777 - ornait autrefois le rétable central de l'église de l'Ile-aux-Coudres, l'une des deux missions du curé-peintre. Elle n'y était guère appréciée, ou bien, elle était vraiment trop défraîchie, puisque M. Emile Vaillancourt [1889-1968] la trouva, il y a quelques années, dans le grenier de la sacristie. Restaurée et copieusement repeinte, elle est aujourd'hui conservée au Palais épiscopal de Chicoutimi. (Note 4. Je tiens ces détails de M. Hormisdas Magnan [1861-1935] et de M. Emile Vaillancourt.) Elle est, semble-t-il, une transcription d'une gravure du XVIIIe siècle [Morisset 1934.12.20 texte partiellement repris dans Morisset 1936c, vol. I, p. 73-74]. »

Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines, signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm, Église Saint-Louis Isle-aux-Coudres. Photo collaboration de Jean Lacasse 15 juin 2018.

Dans le visage du roi, les seules parties anciennes non couvertes de repeints sont les sourcils, les yeux, les narines, les lèvres et l'oreille, visibles sur une photographie de 2007 par Marie-Claude Corbeil de l'Institut canadien de conservation (Forest 2015, p. 21 fig. 9b). Les détails de la découverte de cette oeuvre diffèrent dans un ouvrage publié onze ans plus tard.

« Grande peinture placée à l’entrée de l’Évêché — Cette peinture représente S. Louis, roi de France, avec la couronne d’épines dans sa main droite. Elle a été faite par l’abbé J.A. Créquy ancien curé de la Baie-St-Paul en l’année 1777. Il avait composé ce tableau pour l’église St-Louis de l’Ile-aux-Coudres. Lors de la restauration de cette église par l’abbé J.-B. Pelletier, il avait été enlevé de l’église paroissiale, arraché de son cadre en bois naturel, roulé et relégué dans le grenier de la sacristie. C’est là que Mgr Labrecque trouva par hasard cette peinture au cours d’une visite pastorale vers 1915. Elle trainait dans la poussière et était un peu déchirée ça et là. Son Excellence fit rafraîchir cette toile par les religieuses du Bon Pasteur de Québec ainsi que son cadre et l’installa dans l’Évêché [collaboration de Nathalie Levesque, provenant d'un "feuillet" tiré de Frenette 1945 ; le supplément, Frenette 1947, n'a pas été consulté]. »

Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines, signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm, Église Saint-Louis Isle-aux-Coudres. Photo collaboration de Jean Lacasse 15 juin 2018.

Ce tableau a donc quitté le décor de cette église lors d'une « restauration » (qui reste à documenter) effectuée par l'abbé Jean-Baptiste Pelletier, 14e curé de la paroisse Saint-Louis à l'Isle-aux-Coudres de 1843 à 1878. Né en 1814, ordonné en 1838 après ses études à Sainte-Anne-de-la-Pocatière (Allaire 1910a, p. 421), le jeune curé construit en 1845 un nouveau presbytère de « 40 pieds de longueur sur 34 de largeur, mesure française [...] bâti en bois, pièce sur pièce » (Mailloux 1879, p. 72-73 et 49). Casgrain livre une brève description de l'église et de son curé en 1876.

« L'église de l'Ile-aux-Coudres, dédiée à Saint-Louis, roi de France, n'a rien de remarquable ; son architecture toute simple est cependant convenable. La voûte et les bancs peints avec goût lui donnent un air de propreté qui atteste une foi attentive, et un zèle particulier pour la maison de Dieu. Toute petite qu'elle est, cette église n'a pas moins de trois cloches, dont les notes justes et argentines réjouissent les alentours et rehaussent l'éclat des solennités. L'église de l'Ile-aux-Coudres garde un souvenir légendaire [celui du père Jean-Baptiste de la Brosse] dont M. le curé nous fera part, quand nous aurons franchi le seuil de son presbytère. Il vient nous ouvrir lui-même sa porte, et nous reçoit le sourire sur les lèvres, sans aucune cérémonie, et avec une joviale hospitalité qui invitent à séjourner. M. l'abbé Pelletier est natif de Saint-Roch des Aulnaies, et curé de l'Ile-aux-Coudres depuis plus de trente ans ; il connaît par coeur l'histoire de son île, et peut nous entretenir pendant des heures sans lasser notre attention [Casgrain 1876, p. 184-185]. »

Après son départ de l'Isle-aux-Coudres, Pelletier devient grand-vicaire de l'évêque de Chicoutimi et décède en 1892 (Allaire 1910a, p. 421). C'est donc bien avant la construction de la nouvelle église, en 1885 (web ou pdf), que le Saint Louis d'Aide-Créquy a été mis au rancart.

Révérend Jean-Baptiste Pelletier, photographie, Société historique du Saguenay P90-08840-1.

« Saint-Louis de l'Isle-aux-Coudres en 1923. L'église fut construite en 1885 et la chapelle Saint-Pierre en 1837.
Une partie du village fut détruite par le feu en 1958 (source). »

 


Sauvetage à l'Évêché de Chicoutimi

Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines, signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm. Photo BANQ E6,S8,SS1,SSS328,D1439, Inventaire des Oeuvres d'Art, Laval Bouchard et Luc Chartier, 1963-1966, alors que le tableau se trouvait à l'Évêché de Chicoutimi.

Une lettre du 7 décembre 1989, de Mgr Jean-Guy Couture (né en 1929) évêque de Chicoutimi de 1979 à 2004, réitère les circonstances de l'arrivée de ce tableau à l'Évêché sous la juridiction de Mgr Michel-Thomas Labrecque (1849-1932), évêque de ce diocèse de 1892 à 1927 [RPCQ].

« Soyez assuré que le diocèse de Chicoutimi est fier pour sa part de l'avoir conservé pendant 75 ans après que Monseigneur Labrecque, votre évêque à cette époque, ait eu le souci de le sauver et de le faire restaurer. Vous constaterez d'ailleurs que ce tableau porte malheureusement des marques de ses aventures et pérégrinations [collaboration de Nathalie Levesque]. »

Troisième évêché de Chicoutimi, construit en 1889-1890, démoli en 1956 (source).
Photo : Société historique du Saguenay.

En mauvais état, le tableau a donc été sauvé par Mgr Labrecque vers 1915 selon le texte de Frenette cité ci-dessus. Reste à déterminer la date de sa restauration par les religieuses du Bon-Pasteur : soit sous son épiscopat jusqu'en 1927, ou après sa retraite jusqu'à son décès en 1932 ? Ce qui se rapproche de la date « vers 1930 » proposée dans le catalogue de l'exposition tenue en 1977 au Musée du Québec (Thibault 1977, p. 15).

Notons, par ailleurs, qu'une des religieuses du Bon-Pasteur, soeur Saint-Jean-Berchmans, a justement peint un portrait de Mgr Labrecque en 1927. Ces religieuses tenaient alors un important atelier de peinture de tableaux religieux et de portraits d'ecclésiastiques où se pratiquait également la « restauration » de tableaux anciens, pratique alors bien différente de celle des ateliers de conservation professionnels d'aujourd'hui (Centre de conservation du Québec et Institut canadien de conservation). Un autre tableau d'Aide-Créquy, la Vierge à l'enfant, a également été « restauré » à cet atelier où il a été rentoilé et surpeint en 1926.

« Restauration » à l'atelier de peinture des soeurs du Bon-Pasteur
[Extraits tirés de Drolet 1990.03, p. 46. Voir aussi Drolet 1987.02.]

Photo : archives de la communauté.

« La restauration de tableaux anciens constitue un autre champ d'action dans lequel les religieuses ont exercé leur talent. Ces activités sont maintenant difficiles à retracer, mais elles semblent avoir été nombreuses et appréciées aux XIXe et XXe siècles. Les collections du musée du Séminaire et de l'Hôtel-Dieu de Québec comptent plusieurs toiles restaurées (souvent avec beaucoup d'audace) dans les années 30 par soeur Marie-de-Saint-Amédée du Bon-Pasteur de Québec. Dans l'ouvrage À travers l'histoire de Beaumont (Lévis, 1943), Pierre-Georges Roy affirme à propos du Martyre de saint Etienne (tableau d'Antoine Plamondon surmontant le maître-autel de Beaumont) que "la dernière restauration fut l'oeuvre de la mère Marie de l'Eucharistie, des Soeurs de la Charité de Québec, dans l'été de 1928".

Les oeuvres peintes par les religieuses du Bon-Pasteur forment un ensemble de près de 800 composantes et résultent d'une pratique étalée sur un siècle, de 1860 à 1960. Regroupées en atelier où elles se partagent les tâches, les artistes de l'Institut jouissent d'une solide réputation auprès du clergé et de la bourgeoisie québécoise. Leurs oeuvres, surtout des copies de tableaux religieux et des portraits, connaissent une diffusion populaire dans tout le Québec et dans plusieurs paroisses catholiques de l'est américain.

L'atelier compte une quinzaine d'artistes. Certaines, comme Marie-de-Jésus, Marie-de-Sainte-Virginie (Marie-Elmina Rhéaume, 1864-1956), Marie-de-Saint-Jean-Berchmans (Célina Frechette, 1853-1942) et Marie-de-Saint-Aubin (Aima Aubin, 1885-1967) sont très prolifiques. D'autres, comme Marie-de-Saint-Amédée, participent à l'exécution des oeuvres en appuyant les chefs d'atelier de leurs connaissances techniques. Certaines développent des talents particuliers, comme les soeurs Saint-Aubin ou Saint-Jean-Berchmans pour le portrait.

Une grande partie des toiles réalisées résulte de la collaboration de plusieurs artistes. L'unité de style obtenue par une formation identique et l'esprit communautaire rend l'apport de chacune difficile à distinguer. Parfois signées du seul nom de la directrice d'atelier ou de celui de la communauté, ces oeuvres sont anonymes la plupart du temps. À quelques exceptions près, il est difficile d'attribuer les autres oeuvres.

Comme la plupart de leurs consoeurs des autres communautés, les peintres et dessinatrices du Bon-Pasteur bénéficient, parfois grâce à des mécènes fortunés, des leçons d'artistes en vogue comme Théophile et Eugène Hamel, peintres de Québec, David Ouellet, architecte et Robert Wickenden, un peintre anglais "disciple de l'École de Barbizon". Encouragées par leurs supérieures conscientes de la valeur de l'atelier et de la nécessité d'une formation adéquate, certaines des artistes effectuent des voyages éducatifs. Ainsi, dûment chaperonnée, soeur Marie-de-Jésus visite les plus grands musées de New York tandis que soeur Saint-Jean-Berchmans se rend au conservatoire de Boston. »

Soeur Saint-Jean-Berchmans, Mgr Michel-Thomas Labrecque (1849-1932), évêque de Chicoutimi de 1892 à 1927, huile sur toile, 1927, 124 x 88 cm, Chicoutimi, Résidence Bon-Pasteur. Photo : Drolet 1987.02, p. 205, fig. 4.

 

Joseph-Euclie Perron entrepreneur général, Quatrième Évêché de Chicoutimi, construit en 1956-1957 (source). Photo : source.

Les photographies prises en 1963-1966 par l'Inventaire des Oeuvres d'Art (IOA) à l'Évêché de Chicoutimi montrent que la toile était alors généralement gondolée tout en présentant plusieurs écaillures et éraflures.

Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines (détail), signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm. Photo BANQ E6,S8,SS1,SSS328,D1439, Inventaire des Oeuvres d'Art, Laval Bouchard et Luc Chartier, 1963-1966, alors que le tableau se trouvait à l'Évêché de Chicoutimi.

 


Diffusion par les historiens de l'art

En 1965, John Russell Harper et Robert Hamilton Hubbard, avec une introduction par Gérard Morisset, font figurer ce tableau dans l'exposition Treasures from Quebec / Trésors de Québec, organisée par la Galerie nationale du Canada et le Musée du Québec : « Ce tableau semblerait avoir puisé son inspiration, en partie tout au moins, dans une gravure du Louis XIV par Rigaud, au Louvre, mais il reproduit les traits du jeune Louis XVI, qui montait sur le trône en 1774 (Harper 1965 n° 56). » Puis, en 1969, Harper, dans sa prestigieuse monographie La peinture au Canada des origines à nos jours, en livre une interprétation très nationaliste.

« La plus surprenante de toutes les toiles d'Aide-Créquy, Saint Louis tenant la couronne d'épines, fut peinte en 1777 pour commémorer l'accession de Louis XVI au trône de France, trois ans pus tôt. Saint Louis y est représenté dans la pose d'un acteur qui imiterait le maintien d'un roi, dans une galerie de marbre. Cette toile, qui se trouvait à l'origine dans l'église de l'Île-aux-Coudres, dont Aide-Créquy était curé, a été découverte à notre époque dans une mansarde et se trouve maintenant exposée au palais épiscopal de Chicoutimi. Le sujet est une allégorie subtile où le roi de France récemment couronné se trouve identifié à saint Louis par le fait qu'il tient à la main les clous et la couronne d'épines normalement dévolus à ce saint, mais sans vraiment dissimuler, sous des décors peu équivoques, la véritable identité du monarque. Celui-ci est drapé dans de majestueux habits de cérémonie qui ressemblent à ceux que porte Louis XIV dans une gravure du beau portrait, conservé au Louvre, qu'a fait de lui Rigaud. Aide-Créquy a peint ce tableau pour manifester sa fidélité sans faille envers la France et son roi. Il était exposé dans son église comme un rappel pour ses paroissiens de leur origine ethnique, tout en évitant, pour lui comme pour eux, que les Anglais puissent mettre en doute leur attachement ; si quelqu'un se fût avisé d'un pareil soupçon, on aurait pu prétendre que le portrait en question était un hommage au saint patron de l'Île-aux-Coudres [Harper 1969 p. 38]. »

Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines, signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm, Église Saint-Louis Isle-aux-Coudres. Photo collaboration de Jean Lacasse 15 juin 2018.

Les manifestations royalistes se sont poursuivies après la Révolution française à l'époque d'un ultramontanisme nostalgique de la monarchie et ne sont pas complètement mortes, même encore aujourd'hui.

En 1977, le tableau fait partie d'une autre exposition importante, L'art du Québec au lendemain de la Conquête (1760-1790) tenue Musée du Québec. En 1980, John Porter publie une biographie documentée de ce peintre dans le Dictionnaire biographique du Canada (Porter 1980c) puis, en 1983, il s'interroge sur les sources iconographiques utilisées par Aide-Créquy pour cette oeuvre. Alors qu'Harper interprétait la figure de saint Louis comme provenant de Louis XIV et Louis XVI, Porter penche plutôt vers une source iconographique reliée à Louis XIV et Louis XV.

« Toujours en 1777, notre curé-peintre exécuta un Saint Louis tenant la couronne d'épines pour l'église Saint-Louis à l'Île-aux-Coudres. Bien que différentes hypothèses plus ou moins vraisemblables aient été avancées jusqu'à maintenant, on ignore toujours la source précise utilisée par Aide-Créquy pour cette oeuvre aujourd'hui conservée à l'évêché de Chicoutimi ; il reste que le Saint Louis n'est pas sans rappeler certains portraits de Louis XIV et de Louis XV peints par Hyacinthe Rigaud (1659- 1743) et Carle Van Loo (1705-1765), portraits qu'Aide-Créquy aurait pu connaître par le biais de gravures [Porter 1983b p. 59]. »

À GAUCHE ET DÉTAIL AU CENTRE — Hyacinthe Rigaud, Louis XV, roi de France et de Navarre (1710-1774), 1715, huile sur toile, 189 x 135, « fait par Hyacinthe Rigaud en septembre 1715 », Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon MV 3695, INV 7500, AC 2410.

À DROITE — Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines, signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm, Église Saint-Louis Isle-aux-Coudres. Photo collaboration de Jean Lacasse 15 juin 2018.

Une étude plus récente opine que ce tableau représente Louis XV (1710–1774) en citant ces oeuvres de Rigaud le représentant, à l'âge de 5 ans en 1715 et 11 ans en 1721, dont des gravures ont pu être utilisées pour la composition et le visage du Saint Louis enfant d'Aide-Créquy, la position des jambes et la croix du Saint-Esprit (Forest 2015, p. 21-22, notes 45-46).

Jean-Antoine Aide-Créquy (1749-1780), Saint Louis tenant la couronne d'épines, signé et daté 1777, huile sur toile, 158 x 188 cm, Église Saint-Louis Isle-aux-Coudres. Photo collaboration de Jean Lacasse 15 juin 2018.

CI-DESSUS À DROITE — Hyacinthe Rigaud, Louis XV en costume royal (détail), 1721, Madrid, Palacio Real. Photo : Patrimonio Nacional. Source.

1610-1643 Louis XIII — par Philippe de Champaigne, 1622-1639, Royal Collection Trust, RCIN 404108.

1643-1715 Louis XIV — par Hyacinthe Rigaud, 1701. Wikipedia.

1715-1774 Louis XV — par Louis-Michel Van Loo, 1763. Wikipedia.

1774-1792 Louis XVI — par Antoine-François Callet, 1789, Château de Versailles. Source.

<= À GAUCHE : 1589-1610 Henri IV — Attribué à François Quesnel l'Ancien (1543-1619), Henri IV et le cardinal Alexandre de Médicis, 1589-1619, Musée national du château de Pau, BP53-2-49, MV4119.

On pourrait ajouter que la pose du roi dans le tableau d'Aide-Créquy, ainsi que son manteau fleudelisé laissant voir les longues jambes en collant, font également penser aux portraits de rois de France aux XVIIe et XVIIIe siècles, incluant celui d'Henri IV, la fraise et le visage en moins.

Un siècle et demi d'historiographie a réussi à mieux cerner certaines sources utilisées par Aide-Créquy pour son Saint Louis. Mais il sied de conclure qu'il n'a pas copié servilement une seule oeuvre. Il l'a donc créé de son imaginaire en puisant à plusieurs sources iconographiques qu'il a combinées dans une composition originale, en lui ajoutant la couronne d'épines tenue dans sa main droite et un intérieur architectural toujours non identifié.

1589-1610 Henri IV — par Frans Pourbus le Jeune, Florence, Galleria Palatina. Photo Leemage/Corbis via Getty Images.

Anonyme, Saint Louis, date inconnue, Église Saint-Louis-de-Lotbinière. Photo Jean-Jacques Danel, via la collaboration de Paul-André Dubois, perspective corrigée par Robert Derome.

 


Retour au bercail

D'après Porter 1983b (p. 59), le tableau était encore à l'Évêché de Chicoutimi en 1983. Cette lettre de Mgr Jean-Guy Couture apporte davantage de détails sur les circonstances de son retour dans sa paroisse d'origine qui était alors revenue sous l'autorité du diocèse de Québec depuis le 23 juin 1951 (collaboration de Nathalie Levesque).

« Evêché de Chicoutimi, le 7 décembre 1989.

Monsieur l'abbé Jacques Pelchat, curé, Presbytère de Saint-Louis de l'Ile-aux-Coudres, ILE-AUX-COUDRES (Québec), GOA 1XO.

OBJET: Tableau de l'abbé Aide-Créquy: SAINT LOUIS.

Cher Monsieur le Curé,

Le 24 août 1981, j'offrais, dans une lettre à Monsieur le curé Lavoie, de retrourner à la paroisse et aux paroissiens de Saint-Louis de l'Ile-aux-Coudres le tableau idendifié comme SAINT LOUIS TENANT LA COURONNE D'EPINES et peint en 1777 par l'abbé Jean-Antoine Aide-Créquy pour leur église.

Je n'avais pas pu le faire à cette époque parce que telle n'était pas la volonté de la fabrique de Saint-Louis, exprimée dans une lettre du curé le 19 octobre 1981. Maintenant que vous m'exprimez le désir de vos paroissiens et de votre fabrique de pouvoir placer ce tableau dans l'église de Saint-Louis de l'Ile-aux-Coudres, il me fait plaisir de vous le remettre en espérant qu'il fera la joie et la fierté de toutes et tous les vôtres.

Soyez assuré que le diocèse de Chicoutimi est fier pour sa part de l'avoir conservé pendant 75 ans après que Monseigneur Labrecque, votre évêque à cette époque, ait eu le souci de le sauver et de le faire restaurer. Vous constaterez d'ailleurs que ce tableau porte malheureusement des marques de ses aventures et pérégrinations.

Je vous félicite et je vous prie de transmettre mes félicitations à vos marguilliers, paroissiens et paroissiennes, pour ce souci de vouloir conserver le patrimoine de votre paroisse et je souhaite que ce tableau du XVIIIe siècle soit, pour les gens d'aujourd'hui et des générations futures, un constant rappel de la longue et belle histoire de votre paroisse.

Veuillez agréer, cher Monsieur le Curé, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

+ Jean-Guy Couture, Evêque de Chicoutimi [collaboration de Nathalie Levesque]. »

Mgr Jean-Guy Couture. Source.

La nef de l'église Saint-Louis de l'Isle-aux-Coudres avec, à droite, le tableau Saint Louis tenant la couronne d'épines d'Aide-Créquy.
Photo Pierre Rochette 13 juin 2017 (web ou pdf).

Aide-Créquy peint son Saint Louis en 1777, pour lîle sise juste en face, alors qu'il est curé à Baie-Saint-Paul. Son tableau décore le retable de la 2e église de Saint-Louis à l'Isle-aux-Coudres jusqu'à ce que le curé Pelletier le mette au rancart, dans le grenier de la sacristie, lors d'une « restauration » effectuée entre 1843 et 1878. Découvert, par Mgr Labrecque ou par Émile Vaillancourt selon les auteurs, il est sauvegardé à l'Évêché de Chicoutimi qui, au début du XXe siècle, le fait « restaurer » (ou plutôt réparer) par les soeurs du Bon-Pasteur.

Étudié par les historiens de l'art, exposé dans les musées, cette diffusion accentue sa notoriété dans les décennies 1960-1980. Le procès de l'Ange-Gardien (Derome 1984.09 et Landry 2005, p. 144-145) alerte l'opinion publique quant aux pratiques liées à la vente des oeuvres d'art mobilier par leurs fabriques d'origine. Le verdict enclenche la restitution de certaines d'entre elles. On peut penser que, dans ce sillage, c'est ainsi que ce Saint Louis prend le chemin du retour au bercail.

Son état de conservation nécessite une restauration. Dans l'état actuel des pratiques religieuses fortement à la baisse où plusieurs paroisses doivent se partager le même curé, de ventes et transformations d'églises, la fabrique n'a pas les moyens de concrétiser ce projet. Bien que ce soit un objectif louable que toutes les oeuvres d'art puissent être conservées dans le lieu pour lequel elles ont été créées, on peut se demander si ce tableau, si important pour notre patrimoine de la fin du XVIIIe siècle, n'appelle pas au secours afin qu'on lui octroie un second sauvetage ?

 

L'iconographie de saint Louis
chez de Heer
et Aide-Créquy
web Robert DEROME