L'iconographie de saint Louis
chez de Heer
et Aide-Créquy
web Robert DEROME

L'unique tableau signé par de Heer

Saint Louis rendant grâce pour la couronne d'épines et les clous de la crucifixion
au nom du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour

Ce tableau est unique dans la carrière de Louis-Chrétien de Heer car c'est le seul qu'il ait signé ! Ce qui, dans son oeuvre, entraîne une quantité élevée d'attributions. Il a été peint pour l'église de Vaudreuil en 1792. Son très grand format l'a empêché de voyager et d'être mieux connu. Nonobstant, il a eu la chance d'être restauré, ce qui en permet une meilleure analyse. Ses célèbres commanditaires y sont clairement identifiées par leurs amoiries accolées. La composition révèle de subtiles significations qui permettent d'en proposer un tout nouveau titre : Saint Louis rendant grâce pour la couronne d'épines et les clous de la crucifixion au nom du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour. La dédication à saint Louis provient d'une vieille tradition familiale bien implantée dans la seigneure d'origine à Lotbinière. Mais l'analyse iconographique, couplée à la carrière de Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière, révèle des enjeux politiques inhérents à la langue et la la société francophone de cette période.

 


Peint Heer Armoiries MEGA Dévotion Significations

Peint pour l'église de Vaudreuil en 1792

L'église de Saint-Michel de Vaudreuil est érigée de 1784 à 1789 et plusieurs éléments de son décor intérieur sont sculptés de 1792 à 1798 par Philippe Liébert (1733-1804) (RPCQ et photo à droite), dont le cadre de ce tableau pour l'autel latéral droit, soit du côté de l'épître selon l'ancienne terminologie.

Louis-Chrétien de Heer (1760-1808), Saint Louis rendant grâce pour la couronne d'épines et les clous de la crucifixion au nom du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour, 1792, huile sur toile, 289 x 208,5 cm, Église Saint-Michel de Vaudreuil. Photo Bernard Bourbonnais, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges, 2009 (collaboration de Sébastion Daviau, correction de perspective par Robert Derome d'après la photo originale). Voir aussi RPCQ.

Avant restauration.
Diapositive Robert Derome vers 1969-1970.

Après restauration.
Photo numérique Robert Derome 21 août 2001.

Le tableau avait alors été endommagé par des dégoulinures d'eau ! « Les coulisses ont été enlevées. Elles n’étaient qu’en surface [collaboration de Sébastien Daviau]. »

Une bordure a été repeinte sur la toile qui camoufle la couche picturale d'origine. À droite il manque le dernier chiffre à la date accompagnant la signature et une partie des armoiries. À gauche il manque une partie de la couronne et du sceptre. Il est donc probable qu'il manque également des éléments dans les parties supérieures et inférieures.

Collaborations de Michael O’Malley
qui a restauré le tableau en 1995
au Centre de conservation du Québec
et du photographe Michel Élie.

« Une marie-louise de 10 cm de largeur a été peinte en trompe l’oeil sur le pourtour du tableau, en partant de 2 cm de l’arête. La peinture recouvre le dernier chiffre de la date au niveau de la signature ainsi qu’une partie du blason situé dans le coin inférieur droit. La couleur rose actuelle recouvre une autre marie-louise de couleur vert pâle. Tandis que la couleur rose est facilement soluble dans plusieurs solvants, la couleur vert en-dessous est insoluble, ce qui, malheureusement, empêche un retour à l’état original de l’oeuvre. [...] Ne pouvant pas enlever la marie-louise, peinte en rose, sans endommager la couche picturale sous-jacente, elle a été recouverte d’une couche de peinture acrylique "Liquitex". [...] Michael O’Malley | Le 11 décembre 1995 | Centre de conservation du Québec | Rapport d’examen P-95-08 [les dimensions figurant dans ce rapport sont celles qui ont été retenues pour ce tableau] ».

« Nous n'avons pas pu voir, par des examens uv, infrarouge, x ou autre, ce qui subsiste de la couche picturale originale sous la bordure repeinte, car cette bordure a été réalisée à base de peinture constituée largement de blanc de plomb, ce qui bloque les longueurs d'onde de ces techniques. Nous ne connaissons pas la date de ces repeints ; ils pourraient dater du 19e siècle aussi bien que la première moitié du 20e siècle [collaboration de Michael O'Malley 15 juin 2018]. »

Photo ​© Michel Élie CCQ 1995.

Détail du décor peint en 1883, en trompe-l'oeil au-dessus du tableau, par le peintre-décorateur François-Xavier-Louis-Édouard Meloche (1855-1914) assisté de Toussaint-Xénophon Renaud (1860-1946). Église Saint-Michel de Vaudreuil. Photo Bernard Bourbonnais, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges, 2009 (collaboration de Sébastion Daviau). Voir aussi RPCQ.

Se pourrait-il que la marie-louise ait été ajoutée autour du tableau avec l'intention de l'harmoniser au décor en trompe-l'oeil avec les mêmes couleurs que celles alors utilisées par Meloche et Renaud, juste au-dessus, lors de la redécoration de l'église en 1883 ? Ces anciennes couleurs paraissent en bordure droite des détails de la signature, ci-dessous, avant la restauration du tableau où elles ont alors été modifiées.

Photo ​© Michel Élie CCQ 1995.

La signature, avant restauration, était pratiquement illisible.
Les surpeints ont été retirés : les taches sur « Heer » et le « 2 » sur la marie-louise.
Ce « 2 » figurait, en très pâle, sur la diapositive prise vers 1969-1970.

Signature. Diapositive Robert Derome vers 1969-1970.

Photo numérique Robert Derome 21 août 2001, tonalités pâlies pour une meilleure lecture de la signature.

Cet agrandissement photographique de la signature après restauration, peinte sur la balustrade à droite, permet de bien lire « Pinx : Lx : de Heer. 179 », transcription différente des autres qui en ont été faites. Le « L » se réfère à Louis, alors que le « x » se réfère à Chrétien, lettre utilisée comme symbole du Christ d'après le grec Χριστός latinisé en Chritos pour en faire le prénom Christ (web). Les notes, « puisées dans les archives de la fabrique [Jeannotte 1963 p. 7] », permettent de compléter le millésime manquant de cette date peinte.

« 1792 — Portrait du curé Deguire par Chrétien de Heer : ce portrait est au presbytère. Travaux de Liébert jusqu'en 1798 : 3 autels, chaire, chandeliers, chandelier pascal. Tableau S. Louis devant la couronne d'épines, de Chrétien de Heer, don du seigneur, est installé dans la chapelle S. Louis, du côté de l'épître [Jeannotte 1963 p. 15]. »

 


Peint Heer Armoiries MEGA Dévotion Significations

Louis-Chrétien de Heer (1760-1808)

Louis-Chrétien de Heer (1760-1808) naît à Bouxwiller en Alsace et est baptisé dans la religion protestante luthérienne. Il arrive en 1776 comme porte-enseigne dans le régiment de Specht des troupes de Brunswick, venues comme mercenaires pour servir de renfort aux troupes britanniques engagées dans la Révolution américaine. Il épouse Marie-Angélique Badel, le 25 juillet 1784, à Montréal où il oeuvre comme peintre, doreur et enseignant ainsi qu'à Québec. Il peint des portraits et des tableaux religieux. Il devient catholique en 1792. On perd sa trace en 1800 et il est déclaré absent du pays et décédé en 1808. Quantité de portraits lui sont attribués, habituellement d'un style naïf, car sa seule oeuvre signée est ce tableau de saint Louis (Lacasse-Gales 1983 ainsi que Morisset 1936.02.21 et RPCQ).

« À Saint-Charles de Bellechasse il s'engage à peindre neuf tableaux, soit un Christ, les six Apôtres, un "St Esprit au dessus du Sanctuaire aussi en peinture sur toile" et "St Jean-Baptiste pour les fonds [fonts baptismaux], pareil à l'estampe qui y est" [Karel 1992 p. 388]. »

Louis-Chrétien de Heer (attribution), Abbé Jean-Baptiste Deguire (1744-1815), curé de la paroisse de Saint-Michel-de-Vaudreuil de 1780 à 1815, huile sur toile, 59,1 x 50,2 cm, anciennement à l'église Saint-Michel de Vaudreuil, depuis 1973 au Musée régional de Vaudreuil-Soulanges X973.1158. Photo Robert Derome 21 août 2001. Voir aussi RPCQ (web ou pdf).

Louis-Chrétien de Heer (attribution), Portrait de Mgr Jean-Olivier Briand, vers 1788, huile sur toile, 81,1 x 65,7 cm, Québec, Musée de la civilisation, dépôt de l'Archevêché de Québec, DT179.990. Photographie: Keld.

On attribue à de Heer le portrait du curé Deguire qui était alors en fonction dans cette paroisse de Vaudreuil au moment où il signa le tableau de saint Louis. Ce curé entretenait d'ailleurs de bonnes relations avec un autre artiste ayant décoré son église : il fut, en effet, le parrain d’un des enfants du sculpteur Philippe Liébert (collaboration de Sébastien Daviau : Daviau 2006.03 ou pdf). Ce portrait présente des similitudes avec d'autres qui sont bien documentés. Le 11 février 1788, l'abbé Gravé, supérieur du Séminaire de Québec, écrit à Mgr Jean-François Hubert : « La coutume est venue à Québec de se faire peindre. Le portrait du curé [David Augustin Hubert] est très vrai. J'ai fait Consentir Mgr L'Ancien [Briand] à se faire tirer, il n'est pas si bien. » Le 11 avril 1793, la Gazette de Québec annonçait la publication d'une gravure qui peut être considérée comme le premier portrait imprimé au Canada : « ON VIENT DE PUBLIER, - (Prix Douze Sols.) et l'on vent à l'imprimerie, Un portrait Elegant de Feu Mr. DAVID AUGUSTIN HUBERT, ci-devant Curé de Québec [reproduit ci-dessous à droite]. »

Louis-Chrétien de Heer (attribution), Portrait de l'Abbé David Augustin Hubert (1751-1792), 1788, huile sur toile, 81,2 x 66 cm, Québec, Musée de la civilisation, dépôt de la Fabrique Notre-Dame de Québec, DT179.990. Photographie: Jacques Lessard.

Louis-Chrétien de Heer, (attribution), David-Augustin Hubert curé de Québec, vers 1791-1793, pastel sur papier, 52,2 x 36,8 cm, QMNBAQ 1978.374.

Louis-Chrétien de Heer (attribution) et un graveur non identifié, David Augustin Hubert, curé de Québec, noyé le 21 mai 1792 ; homme charitable et tendre, 1793, gravure à la ligne et au pointillé sur papier vergé, 15,1 x 12,1 Québec, Musée de la civilisation, dépôt du Séminaire de Québec, 1993.15151. Photo Robert Derome.

Louis Chrétien de Heer (attribution), Portrait de François Ranvoyzé (1739-1819), vers 1790, huile sur toile, 66,4 x 54 cm, don de Louis Z. Rousseau, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec (98.19).

Les photos avant et après restauration
permettent de nuancer l'interprétation des caractéristiques picturales de ce peintre.

Louis Chrétien de Heer (attribution), Portrait de Marie-Vénérande Pellerin, épouse de François Ranvoyzé (1739-1819), vers 1790, huile sur toile, 66 x 54 cm, don de Louis Z. Rousseau, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec (98.20).

Certains portraits lui sont attribués avec vraisemblance tels ceux de François Ranvoyzé et son épouse Marie-Vénérande Pellerin, ou de François Boucher et son épouse Marie-Josephte Tremblay.

Celui de Mgr Bailly de Messein, resté à l'Hôpital général après son décès, aurait été commandité par Lady Dorchester lorsqu'il fut nommé évêque coadjuteur en 1788.

Louis-Chrétien de Heer (attribution), Portrait de Mgr Charles-François Bailly de Messein (1740-1794), évêque de Capse, coadjuteur de Mgr Hubert, vers 1788-1789, huile sur toile, 88,5 x 63,5 cm, Québec, Collection des Augustines du Monastère de l'Hôpital général de Québec. Photo Yves Laframboise.


Louis-Chrétien de Heer (attribution), Capitaine François Boucher, vers 1790-1795, Huile sur toile, 73,5 x 60,2 cm, Don de Pierre-Olivier Boucher et Odette Lapalme à la mémoire de Paul Boucher D. Sc. Soc, QMNBAQ 2000.227.

Louis-Chrétien de Heer (attribution), Marie-Josephte Tremblay épouse de François Boucher, vers 1790-1795, huile sur toile, Don de Pierre-Olivier Boucher et Odette Lapalme à la mémoire de Paul Boucher, D. Sc. Soc., QMNBAQ 2000.228.

Voir le dossier de Rolande Perron sur ce couple (web ou pdf).

Louis-Chrétien de Heer (attribution), Antoine Sattin p.s.s., huile sur toile, 73 x 56 cm, Les Prêtres de Saint-Sulpice de Montréal.

Louis-Chrétien de Heer (attribution), Moses Hart age 20 years, huile sur toile, Montréal Musée du Château Ramezay 1998.1891.

Louis-Chrétien de Heer (attribution), Madame Gabriel Cotte, vers 1790, huile sur toile, 63,8 × 50,2 cm, Famille LaRocque Montréal, John L. Russell Montréal, Achat 1959 Founders Society Purchase Director's Discretionary Fund, Detroit Institute of Arts 59.116 (web ou pdf).

Mais d'autres portraits ne semblent pas posséder d'assises suffisantes permettant de substantifier leurs attributions.

 


Peint Heer Armoiries MEGA Dévotion Significations

Armoiries accolées de Chartier de Lotbinière et de Godefroy de Tonnancour

Photo Bernard Bourbonnais, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges, 2009
(collaboration de Sébastion Daviau, correction des proportions par Robert Derome d'après la photo originale).

Les armoiries peintes par de Heer sur ce saint Louis sont accolées, ce qui révèle la participation des deux époux à cette commandite : à senestre celles du seigneur de Vaudreuil Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière ; à dextre celles de la seigneuresse, Josette fille de Louis-Joseph Godefroy de Tonnancour, qu'il avait épousée à Trois-Rivières, le 13 décembre 1770, et qui mourut à Vaudreuil, le 28 juillet 1799, sans laisser d’enfant.

Sur le banc seigneurial on lit la devise sous les seules armes de Chartier de Lotbinière, « DOMINUS MIHI ADJUTOR » (dont seuls les deux premiers mots figurent sur le phylactère du tableau), que l'on peut traduire par « le seigneur est mon secours ».

Chartier de Lotbinière — « Coupé : au 1 d'azur à deux perdrix sur un tronc d'arbre noueux couché d'or ; au 2 d'argent à trois massettes de sable tigées, feuillées et terrassées de sinople [Massicotte 1915 p. 131 web ou pdf]. »

Godefroy de Tonnancour — « D'azur, à une épée d'argent posée en pal, la pointe en haut, la garde et la poignée d'argent, accostée de deux croissants de même, supportant un épi de blé d'or, tigé et feuillé de sinople [Massicotte 1915 p. 136 web ou pdf]. »

Armoiries peintes sur le banc seigneurial, Église Saint-Michel de Vaudreuil.
Photos Robert Derome : ci-dessus numérique en 2001, ci-dessous diapositive vers 1970-1971.

 


Peint Heer Armoiries MEGA Dévotion Significations

Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière (1748-1822)

Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière naît à Québec en 1748. À peine âgé de 11 ans, il se bat contre les anglais à titre de cadet puis enseigne en second. Il accompagne son père, le marquis Michel Chartier de Lotbinière (portrait à droite), lors de son exil en France en 1760, ainsi qu'à son passage à Londres avant leur retour en 1764. Arpenteur, il s'associe à l'administration des seigneuries familiales (Lotbinière, Vaudreuil, Rigaud, Rigaud de Vaudreuil) qu'il rachète en 1770-1771 à son père qui n'arrivera jamais à assouvir ses désirs de reconquête de l'ancienne colonie perdue. Michel-Eustache-Gaspard-Alain, seigneur influent et fin politique, gagne la confiance de l'administration britannique, mais tout en conservant un profond attachement à l'égard des traditions françaises. Fait prisonnier lors de l'invasion américaine, il fait copier, lors de son passage en Pennsylvanie en 1776, son portrait miniature fait à Paris en 1763.

Anonyme, Marquis Michel Chartier de Lotbinière (détail), huile sur toile, 72,8 x 62 cm, sur une plaque b.c. « MICHEL MARQUIS DE LOTBINIÈRE / CHEVALIER DE ST LOUIS / 1723-1798 », Don de monsieur Peter de Lotbinière-Harwood, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges 2011.1.

Marie-Louise-Josephte de Lotbinière Harwood (1803-1869), Manoir seigneurial de Michel Chartier de Lotbinière, marquis de Lotbinière à Vaudreuil ou Manoir de Lotbinière 1765 (détail), milieu XIXe siècle, encre aquarelle et huile sur carton, dépôt à long terme du Centre d'histoire La Presqu'île, fonds Henry de Lotbinière-Harwood, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges 2001.6. Photo Yvon Latreille.

Anson Dickinson, Portrait de Marie-Louise-Josephte Harwood (1803-1869), 1824, miniature, 5,8 x 4,6 cm, Don de Marie Mount, McCord Museum M968.92.7 (web).

Anson Dickinson (1779-1852), Marie-Louise-Josephte de Lotbinière Harwood, 1824, Aquarelle sur ivoire, 7,6 × 6,1 cm, Gift of Members' Volunteer Committee, Toronto, Royal Ontario Museum 991.158.2 (web).

Le gouverneur Louis-Hector de Callière avait accordé les seigneuries de Vaudreuil et de Soulanges à Philippe de Rigaud de Vaudreuil le 23 octobre 1702. Ses fils Pierre et François-Pierre en héritent en 1725 et lui adjoignent celle de Rigaud en 1732. En 1760, elles sont acquises par Michel Chartier de Lotbinière qui, après avoir donné le fief de Choisy à sa fille Marie-Louise en 1768, les revend à Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière en 1770-1771. À son décès, en 1822, la seigneurie de Vaudreuil est léguée à sa fille aînée Marie-Louise-Josephte alors que la cadette Marie-Charlotte hérite de celle de Rigaud. Le régime seigneurial est aboli en 1854 (web ou pdf).

« Le manoir de la pointe de Quinchien, habité de 1765 à 1822-1829 par la famille Chartier de Lotbinière, est délaissé, loué, puis abandonné, après la construction, en 1829, d’un nouveau manoir en pierre de trois étages où naîtront les dix enfants du couple Harwood-Lotbinière [web ou pdf]. »

Emplacement original du manoir (Google Maps).

Louis Guy, Plan pour Mr le Chevalier de Lotbiniere fils Esq.r, 18 septembre 1790 (Registered by Samuel Holland, Surveyor General Quebec March 10th 1791) (détail avec réorientation du nord), Collection MRC de Vaudreuil-Soulanges, Centre d'histoire La Presqu'île I05/A,1 (web ou pdf).

« Boulevard Harwood Ce secteur de la Ville de Vaudreuil-Dorion a connu un développement particulier et unique en raison de la présence des rapides de Quinchien de la rivière des Outaouais entre la seigneurie de Vaudreuil et celle de l’île Perrot. D’abord dédiée à l’agriculture, la pointe de Quinchien accueille, dès 1765, le manoir seigneurial de la famille Chartier de Lotbinière, le moulin à eau en 1768 et le canal à écluse en 1816. Cependant, la construction du chemin de fer du Grand Tronc (1854-1856) reliant Montréal à Toronto et, quelque 15 années plus tard, l’arrivée des premiers villégiateurs engendrent la création d’un nouveau noyau villageois (Vaudreuil Station), qui prend officiellement le nom de Dorion (30 décembre 1890). En 1925, le paysage se modifie encore avec l’inauguration du pont Taschereau reliant l’île Perrot à la pointe de Quinchien [Daviau 2017 (web ou pdf)]. »

Charles Huot, Le débat sur les langues : séance de l'Assemblée législative du Bas-Canada le 21 janvier 1793, 1910-1913, Huile sur toile marouflée sur le mur, 3,9 x 8,7 m, Québec, Assemblée nationale, Salle de l'Assemblée législative.

Élu à la première chambre d’Assemblée du Bas-Canada constituée en 1792, Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière, du bloc canadien mais canadien partagé, est l'orateur qui défend l'usage de la langue française dans le célèbre Débat sur les langues peint par Charles Huot pour l'Hôtel du Parlement à Québec (ci-dessus et détail à droite).

« Le plus grand nombre de nos Électeurs, étant placés dans une situation particulière, nous sommes obligés de nous écarter des règles ordinaires et sommes contraints de réclamer l’usage d’une langue qui n’est pas celle de l’empire ; mais aussi équitables envers les autres que nous espérons qu’on le sera envers nous-mêmes, nous ne voudrions pas que notre langage vint à bannir celui des autres Sujets de Sa Majesté [DBC référence à Gazette de Québec 31 janvier 1793]. »

Ses arguments permettent de remporter la victoire contre le bloc ministériel (dont son beau-frère Pierre-Amable de Bonne vu de face debout à gauche) lors du vote du 21 janvier 1793 sur l'amendement de John Richardson, à l'effet que « l'anglais sera considéré comme la langue légale », où 39 députés ont voté : 26 canadiens « contre » dont Michel-Eustache-Gaspard-Alain ; 11 britanniques et 2 canadiens « pour » (Derome 1977 p. 30 tableau 1).

C'est dans ce contexte politique que se situe, en 1792, la commande à Louis-Chrétien de Heer du tableau Saint Louis rendant grâce pour la couronne d'épines et les clous de la crucifixion au nom du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour. Enraciné dans les traditions de la Nouvelle-France, renforcées par son séjour à Paris alors qu'il est un adolescent âgé de 12 à 15 ans, Michel-Eustache-Gaspard-Alain utilise habilement les ficelles du pouvoir afin de faire reconnaître le droit collectif à la protection de sa langue. Il n'est donc pas étonnant que cet atavisme puisse, tout aussi subtilement, se manifester via la représentation d'un saint français pouvant prendre sa place dans une église, saint Louis ici revêtu de son armure de chevalier (aux deux bras et à la jambe), une rareté dans ce genre d'iconographie, mais également du manteau fleurdelisé bordé d'hermine, symboles incontournables de la royauté française (voir Iconographie). Comment ne pas y percevoir l'attachement profond de l'habile parlementaire divisé entre ses racines françaises et son combat « chevaleresque » auprès du pouvoir britannique ? Surtout s'il a fait inscrire dans le visage de saint Louis une représentation du sien !

Louis-Chrétien de Heer (1760-1808), Saint Louis rendant grâce pour la couronne d'épines et les clous de la crucifixion au nom du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour (détail), 1792, huile sur toile, 289 x 208,5 cm, Église Saint-Michel de Vaudreuil. Photo Bernard Bourbonnais, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges, 2009 (collaboration de Sébastion Daviau, correction de perspective par Robert Derome d'après la photo originale).

Anonyme (Philadelphie), Portrait de Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière (détail), 1786 d'après 1763, huile sur toile, 58,3 x 47,5 cm, sur la plaque à l'avant du cadre b.c. « M.E.G.A. CHARTIER DE LOTBINIÈRE / (D'APRÈS MINIATURE FAIT À PARIS EN 1763) / 1748-1822) », à l'arrière du cadre sur un morceau de bois cloué au châssis h.c. « MARS 1786 / PARIS [mots ?] / FAIT PHILADELPHIE », Musée régional de Vaudreuil-Soulanges, 2003.73.

Louis-Chrétien de Heer (1760-1808), Saint Louis rendant grâce pour la couronne d'épines et les clous de la crucifixion au nom du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour (détail), 1792, huile sur toile, 289 x 208,5 cm, Église Saint-Michel de Vaudreuil. Photo Bernard Bourbonnais, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges, 2009 (collaboration de Sébastion Daviau, correction de perspective par Robert Derome d'après la photo originale).

Les mécènes se faisaient souvent représenter dans l'oeuvre dévote commanditée. Les traits de M.E.G.A. Chartier de Lotbinière ont ici été prêtés à saint Louis !

Livernois photographes d'après le tableau de Théophile Hamel signé et daté « par T. H. 1854 », Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière (1748-1822) (détail), fin XIXe siècle, photographie émulsion albumino-argentique, papier contrecollé sur carton, 27,3 x 22,5 cm, QMC SME14-La collection de photographies.

 


Peint Heer Armoiries MEGA Dévotion Significations

Dévotion familiale à saint Louis

René-Louis Chartier de Lotbinière (1641-1709) obtient sa seigneurie en 1672. La mission, fondée en 1693, est placée sous le patronage de saint Louis et il serait donc approprié d'y retrouver un tableau de cette iconographie. Le culte est célébré dans la maison d'Ignace Lemay qui sert également de presbytère. Une église est construite dans le domaine seigneurial, en 1717, et la paroisse est érigée canoniquement en 1724. Une nouvelle église est édifiée en 1750, au lieu-dit du Sault-à-la-Biche. L'église actuelle est construite en 1818-1822 et son retable en 1824 par Thomas Baillairgé (1791-1859) (RPCQ web ou pdf). C'est dans ce cadre que s'inscrit le tableau de saint Louis. A-t-il été acquis à cette occasion, en 1824, ou provient-il d'une des églises antérieures édifiées en 1724 et 1750 ?

Le tableau de Saint Louis est au-dessus du maître autel de l'Église Saint-Louis-de-Lotbinière. Photo RPCQ.

Si l'attribution de Gérard Morisset avait résisté à l'épreuve des recherches ultérieures, ce tableau de Saint Louis aurait pu être le plus ancien connu sur ce thème s'il avait été peint par Jean-Melchior Brekenmacher, en religion père François récollet (actif en Nouvelle-France entre 1710 et 1742), assertion reprise dans l'historiographie.

« Cependant, s'il faut en croire Gérard Morisset, il y a "un certain nombre de tableaux d'église et de portraits qui ont des caractères communs et qui ressemblent" à la Sainte Anne de Varennes. Ils pourraient donc avoir été peints par le père Brekenmacher. [...] dans l'église de Lotbinière, ce sont trois tableaux de l'époque 1730, dont l'un est le portrait, en Saint Louis, de [l'archidiacre et grand-vicaire] Louis-Eustache Chartier de Lotbinière, patron de l'église [merci à Paul-André Dubois pour la transmission de cet extrait de Jouve 1996 p. 57, qui fait référence à Morisset 1960 p. 38-39]. »

« Il y avait un tableau de saint Louis, probablement de la main du père Brekenmacher, dans l'église de Kamouraska. Malheureusement, Mgr Briand le trouva indécent et demanda aux paroissiens de s'en débarrasser... Dommage [collaboration de Paul-André Dubois avec référence à Paradis 1948 p. 324, soit le texte de Morisset 1948d (web)]. »

Dans son mémoire de maîtrise, L'iconographie de saint Antoine de Padoue dans la peinture religieuse au Québec de 1670 à 1890, Diane Leblanc, documents d'archives à l'appui, démontre rigoureusement que la carrière artistique attribuée par Morisset à Brekenmacher repose sur peu d'éléments crédibles. Suite à cette minutieuse enquête il ne reste plus aucun tableau conservé pouvant être attribué à ce récollet (Leblanc 1992 p. 194-202) !

« En attribuant ces tableaux au père récollet François Brekenmacher Morisset continue ainsi à étoffer un dossier d'artiste, qui pourtant après un dépouillement systématique devient bien mince. En effet, la consultation des recherches faites par Morisset sur ce religieux va démontrer comment il peut être facile de créer, ni plus ni moins, une carrière artistique à partir d'interprétations personnelles [Leblanc 1992 p. 194]. »

Anonyme, Saint Louis tenant la couronne d'épines, date inconnue, huile sur toile, Église Saint-Louis-de-Lotbinière. Photo Jean-Jacques Danel, via la collaboration de Paul-André Dubois, perspective corrigée par Robert Derome.

Ces conclusions sont reprises et résumées par Laurier Lacroix, en 2012, qui fait état de deux mentions d'archives dont les tableaux ne se sont pas rendus jusqu'à nous.

« À partir de ces mentions [décor de la voûte de la nouvelle chapelle de l'Hôtel-Dieu de Montréal en 1725 (incendiée en 1734), paiements de tableaux par les fabriques de Berthier et de Sainte-Anne-de-Varennes en 1735] et sur la base de comparaisons stylistiques, Gérard Morisset a constitué un vaste corpus de tableaux qui lui sont attribués [à Jean-Melchior Brekenmacher, en religion père François récollet, en Nouvelle-France entre 1710 et 1742]. Ces hypothèses ne constituent plus une base de travail solide et comme plusieurs autres artistes ou artisans documentés, Brekenmacher devra attendre d'autres découvertes avant que l'on puisse reconstituer son oeuvre [Lacroix 2012 p. 217]. »

Force donc de conclure que ce tableau à Saint-Louis-de-Lotbinière est anonyme. D'après sa facture il pourrait même dater du XIXe siècle. L'étude sur Antoine Plamondon (1804-1895), perception et valorisation de la copie et de la composition (Porter 1984) ne parle pas du thème iconographique de saint Louis, qui ne se retrouve pas dans les index des ouvrages sur Joseph Légaré (Porter 1978), Théophile Hamel (Vézina 1975 et 1976a) et la peinture au Québec 1820-1850 (Béland 1991b).

Anonyme, Saint Louis (détail), date inconnue, Église Saint-Louis-de-Lotbinière.

Anonyme, Louis-Eustache Chartier de Lotbinière (1688-1749), huile sur toile, OBAC 1948-122-1 (web ou pdf).

Existe-t-il vraiment une ressemblance entre ce visage de saint Louis et celui de Louis-Eustache Chartier de Lotbinière (1688-1749) seigneur, conseiller au Conseil supérieur, prêtre, vicaire général, archidiacre et doyen du chapitre de la cathédrale de Québec ? S'il avait été commanditaire de ce tableau, il aurait fallu que ce soit avant son décès en 1749, donc pour la toute première église de 1717 remplacée par une nouvelle en 1750. Le style de ce saint Louis permet-il une datation aussi précoce du deuxième quart du XVIIIe siècle ? Son iconographie peut-être ?

Louis-Eustache Chartier de Lotbinière (1688-1749), reproduction tirée de Paradis 1933, p. 75. Le visage a ostensiblement été entièrement repeint sur ce portrait d'un peintre anonyme, non daté, dont la matière picturale est très abîmée et la localisation inconnue.

Louis-Eustache Chartier de Lotbinière (1688-1749), reproduction tirée de Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français de Benjamin Sulte, ouvrage publié en 1882-1884. Le visage a été gravé d'après le portrait reproduit à gauche. Cette gravure a été par la suite reproduite dans plusieurs ouvrages.

Ce saint Louis aurait-il pu être acquis par l'un ou l'autre membre de cette famille ? Louis-Eustache avait deux frères aînés, Pierre-Alain et Antoine, dont l’un abandonne l’étude de la théologie et l’autre devient récollet sous le nom de Valentin. Aurait-il pu être commandité par l'un des huit enfants de Louis-Eustache ? Eustache est ordonné prêtre à Angers, le 18 mars 1741, et François-Louis, récollet, est ordonné à Québec le 23 septembre de la même année. Michel, le cadet, est le continuateur de la lignée ; il épouse en 1747 Louise-Madeleine, fille de Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, est créé marquis par Louis XVI en 1784 et voyage beaucoup entre la Nouvelle-France, la France, l'Angleterre et les États-Unis où il décède en 1798. Il est le père de Marie-Charlotte ainsi que de Michel-Eustache-Gaspard-Alain qui, lui, commanditera le saint Louis peint par Louis-Chrétien de Heer à Vaudreuil.

Ce saint Louis de l'église de Lotbinière ne pourrait-il pas dater de la période où il fut installé dans le retable sculpté par Thomas Baillairgé, en 1824, pour l'église actuelle ? Ou serait-il plus tardif ? Mais, si le tableau date du XVIIIe siècle, il aurait également pu être importé par l'un des prêtres fuyant la Révolution française ! Plusieurs tableaux alors confisqués ont d'ailleurs été importés par les abbés Desjardins au début du XIXe siècle (Kazerouni 2017).

Lacroix 1998 : fig. 153 Saint Louis tenant la couronne d'épines, 0,57; 0,67, Monastère des Ursulines de Québec. (Photo: François Lachapelle), voir détails p. 157.

Lacroix 1998 n° 192 fig. 153 Saint Louis tenant la couronne d'épines 0,57 x 0,67 Historique : offert par l'abbé Louis-Joseph Desjardins aux Ursulines de Québec en 1831. Monastères des Ursulines de Québec. Le 1er octobre 1831, l'abbé Desjardins offre aux Ursulines de Québec un Saint Louis (doc. 140 b). Le seul tableau actuellement conservé au monastère représentant ce sujet est certainement une copie canadienne. Saint Louis, vêtu des attributs royaux, est représenté en pied, tenant la couronne d'épines. L'isolement de la figure dans un paysage relativement désert confère au personnage un sentiment de détresse et d'abandon.

Des recherches plus élaborées permettront peut-être de mieux documenter cet intéressant tableau de saint Louis à l'église de Saint-Louis-de-Lotbinière. Plusieurs remaniements de la fin du XIXe siècle n'aident pas à mieux l'attribuer et le dater. En 1877, David Ouellet remplace l'ancien maître autel qui est expédié à la chapelle des soeurs du Bon-Pasteur à Québec. À cette occasion, le tableau de saint Louis est retaillé pour être ajusté dans un nouvel encadrement. Ses deux pendants, sur le même retable, sont par ailleurs rentoilés en 1898 : lors « d'un nettoyage que l'on essaya de leur faire, il fallut renouveler la toile des tableaux de la Vierge [au lapin] et de St Eustache, l'étoffe primitive s'effondrant sous le pinceau de l'artiste ». Leur armoiries « géminées », dont l'identification demeure incertaine, ne permettent pas de mieux comprendre l'historique ancien de ces toiles car, de toute évidence, elles sont un ajout ultérieur dont la date est inconnue : elles « paraissent être en papier, collé après coup sur la toile » et « semblent être celles de Mgr de Saint-Vallier » ou de « l'archidiacre, seigneur de Lotbinière » (collaboration de Claude Crégheur et Daniel Dubois avec référence à Paradis 1933 p. 72-73 et 308, ainsi que Morisset 1953b p. 12-13 et 42-45). On pourrait même se demander si ces armoiries sur papier, peut-être ajoutées lors du rentoilage de 1898, ne pourraient pas en cacher d'autres en dessous ? Ces trois tableaux partageant le même retable ont donc, de toute évidence, été altérés et repeints à la fin du XIXe siècle. Seule une restauration en bonne et due forme, dans un laboratoire scientifique professionnel, permettrait peut-être d'en apprendre davantage sur leurs conditions actuelles et sur ce qui peut encore se cacher d'ancien en-dessous de leurs couches picturales superposées...!

 


Peint Heer Armoiries MEGA Dévotion Significations

Significations subtiles jusqu'ici ignorées

Charles-Antoine Coypel (1694-1752), Saint Louis sous les traits de Louis XV recevant la couronne d'épines, 1745, huile sur toile, 150 x 82 cm, Nantes, Musée d'Arts, INV616;D804-1-24P. Source : web ou pdf.

Louis Boullogne le Jeune (1654-1733), Saint Louis déposant la couronne d'épines dans la Sainte Chapelle, XVIIe-XVIIIe siècle, pierre noire et rehauts de blanc sur papier bleu, 31 x 26 cm, Paris, musée du Louvre, D.A.G., INV24840-recto (web).

Louis-Chrétien de Heer (1760-1808), Saint Louis rendant grâce pour la couronne d'épines et les clous de la crucifixion au nom du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour, 1792, huile sur toile, 289 x 208,5 cm, Église Saint-Michel de Vaudreuil. Photo Bernard Bourbonnais, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges, 2009 (collaboration de Sébastion Daviau, correction de perspective par Robert Derome d'après la photo originale).

De Heer a pu s'inspirer de gravures pour la composition de son tableau où il y manque la source du rayonnement émanant du ciel, ainsi que la partie supérieure de l'autel, éléments peut-être cachés sous les repeints de la marie-louise cerclant le tableau ? On les retrouve dans l'oeuvre de Louis Boullogne où une fenêtre, au-dessus de l'autel, laisse passer la lumière divine dans le cadre d'une chapelle faisant partie d'un plus grand édifice.

La composition créée par Louis-Chrétien de Heer se démarque par plusieurs caractéristiques uniques et originales. La représentation de l'armure est inusitée dans le cadre cette iconographie et réfère, bien sûr, aux combats du chevalier en terre sainte pour la défense du christianisme, ici symbolisé par les clous de la crucifixion et la couronne d'épines, figurant au coeur du sacrifice primordial fondateur du christianisme. Mais les gestes des bras sont différents des autres représentations où saint Louis offre la couronne d'épines. Ils sont dans une position inverse, celle de recevoir, tout comme Louis XV dans la composition de Coypel.

Le bras droit replié sur la poitrine représente à la fois l'humilité devant l'honneur de l'offrande reçue de dieu, mais également une forme de gratitude et d'allégeance à l'égard du pouvoir divin catholique émanant des rayons provenant du ciel vers lesquels se dirige le regard du saint dont les traits sont ceux de Michel-Eustache-Gaspard-Alain Chartier de Lotbinière, ardent et « chevaleresque » défenseur de la langue et des traditions françaises au parlement, sous le Régime anglais, face au dieu protestant auquel il avait fallu porter allégeance, sous la forme du fameux « serment du test » en vigueur entre 1763 et 1774, obligeant à l'abjuration de la foi catholique afin d'obtenir un poste dans l'administration britannique de la province de Québec.

Le geste du bras gauche est plus énigmatique. En pointant vers le bas, il semble désigner des objets qui ne se trouvent pas au sol ! Par exemple, des trophées provenant des ennemis vaincus par le chevalier en armure ? Ou bien les attributs royaux, couronne et sceptre, qui se trouvent pourtant à l'autre extrémité du tableau ! Faudrait-il alors chercher la source iconographique de ce saint Louis dans une gravure d'un autre sujet ? Eh bien non !

En effet, il s'agit ici d'une composition originale décidée en accord avec les commanditaires. Ce bras gauche pointe vers ceux-ci, dont les symboles figurent dans la ligne de prolongement de ce geste : les armoiries du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour ! Et leur banc seigneurial, également armorié, est justement situé non loin de ce tableau, du même côté de la nef !

Voilà pourquoi nous proposons un tout nouvel intitulé à ce tableau original afin d'en révéler, d'emblée, ces subtiles significations jusqu'ici ignorées : Saint Louis rendant grâce pour la couronne d'épines et les clous de la crucifixion au nom du seigneur Chartier de Lotbinière et de la seigneuresse Godefroy de Tonnancour.

Saint Louis accomplit donc le relais entre le ciel, qu'il regarde et auquel il rend grâce de son bras droit replié sur sa poitrine, et les armoiries des commanditaires en direction desquelles pointe son bras gauche, son long manteau fleurdelisé étalé au sol leur assurant cette protection royale (couronne et sceptre) et divine au sein de l'église catholique et française.

On n'est pas loin, ici, des compositions et thématiques d'un ex-voto surérogatoire où un personnage important établit un lien élégant et raffiné entre le ciel et les vicissitudes terrestres, soit une version imagée de la devise des armoiries des commanditaires : « le seigneur est mon secours » (voir plusieurs références en bibliographie).

Il ne faut pas oublier qu'à l'époque où ce tableau a été peint, d'importants enjeux religieux se décidaient entre la majorité francophone catholique, habitant surtout dans les paroisses campagnardes, et les autorités anglophones protestantes dominant la politique, qui ont bien été mis en valeur dans L'établissement de la première province ecclésiastique au Canada, 1783-1844 (Lemieux 1968), ainsi que dans Le curé de campagne et la contestation locale au Québec (de 1791 aux troubles de 1837-38) (Chabot 1975).

 

Peint Heer Armoiries MEGA Dévotion Significations
L'iconographie de saint Louis
chez de Heer
et Aide-Créquy
web Robert DEROME