Louis Dulongpré : l'écriture, les arts, les imprimés et la vie politique

Louis Dulongpré a profondément marqué les arts à cette époque par son travail de portraitiste et par ses interventions variées dans la vie musicale et théâtrale. Il fut aussi un pionnier de l'art de la caricature politique, comme le révèle sa correspondance avec l'imprimeur John Neilson.

De Montréal, le 5 décembre 1811, Dulongpré écrit à John Neilson éditeur de la Gazette de Québec. Il lui fait parvenir 28 caricatures de « l'Election de notre Contez » dont les candidats sont Joseph Roy et James Stuart : « Le tems Etant trop cour pour en imprimer davantage je vous en Envoiréz 150 par la prochaine poste […] Le prix est de deux cheling ». Suit la liste des noms des personnages illustrés : « N° 1 abitant N° 2 Capitaine monarque N° 3 abitant 4 portelance 5 Denis Viger 6 valois 7 Roi 8 papineau 9 Ls Viger dit le beau ». Les autres lettres font état de 76 exemplaires supplémentaires de gravures tirées de ces caricatures. Seuls les deux exemplaires exposés ici ont été conservés avec ces lettres. Il ne s'agit pas de gravures, mais d'originaux à l'encre sur papier.

Louis Dulongpré (1759-1843), Lettres à John Neilson, accompagnées de caricatures politiques, 1811, encre sur papier, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, fonds Louis Dulongpré, Mss.147. Photo Robert Derome.
 

 

Figure par excellence des « chouayens », c'est-à-dire des Canadiens qualifiés de « gens à place », Pierre-Amable de Bonne (1758-1816) est un avocat et un politicien haut en couleur. On a deux raisons de représenter avec des cornes ce seigneur et ce juge qui avait aussi été cofondateur du Théâtre de Société de Joseph Quesnel en 1789. Il y a d'abord sa vie libertine et ses moeurs dissolues qui alimentent la rumeur publique ; puis son opposition farouche au Parti canadien en voie de consolidation après 1805 et contre lequel il s'exprime bruyamment dans le Courrier de Québec, le Vrai Canadien et diverses brochures. Le peintre Dulongpré, qui le caricature ainsi, était un ami de la famille Papineau.

Louis Dulongpré (1759-1843), EN VOILÀ ENCORE DE BONNEs ! Finis coronat opus [la fin est le couronnement de l'oeuvre], 1811, dessin à l'encre sur papier, 25,7 x 20,8 cm, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, fonds Louis Dulongpré, Mss.147. Photo Robert Derome.
 

Dans une autre caricature de la vie politique, les initiales D. B. désignent Pierre-Amable de Bonne (1758-1816) qui est près du pouvoir anglophone. Dulongpré se joue de leur interprétation selon laquelle une partie de la députation francophone serait peu scolarisée (figure de gauche). À cette lecture s'oppose l'image du député lettré : on le voit assis, une plume à la main, près de sa bibliothèque (figure de droite). Dans le texte des bulles et des légendes, l'anglicisme « membre » désigne le député, auquel réfère aussi le mot « représentant » ; « Chambre » renvoie à l'Assemblée législative ; « bill » signifie projet de loi :

 

[Le peuple sur le parvis de l'église,
gigantesque au milieu d'un village de maisonnettes]

Et mon Dieu un Sourd n'en fera pas plus

D.B. l'homme du Peuple

écoute mon cousin un ignorant ne fera Jamais rien pour nous dans la Chambre

il protégera nos droits

allons donc vôter pour D… un homme d'expérience

Honni D.B. pour toujours

Louis Dulongpré (1759-1843), Un membre de l'école / Un vrai membre dans son étude, 1811, dessin à l'encre sur papier, 21,5 x 29,3 cm, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, fonds Louis Dulongpré, Mss.147. Photo Robert Derome.

[Le professeur assis sur son fauteuil]

Un membre de l'école

[Le groupe de trois écoliers écrivant sur une table]

A B C avant D Barre de tete Il l'a aussi dure qu'une Barre de Fer

A B D

mon dieu il est moin avancé que nous

qui auroit pensé cela d'un représentant

mon Pere m'en dit autant de la derniere Election

Un vrai membre dans son étude

2 Heures après minuit cinq bills préparés

 

Cette représentation du « vrai membre dans son étude » ressemble aux portraits que Dulongpré peindra des vrais députés tels Thomas McCord et Joseph Papineau.

Louis Dulongpré (1759-1843), Portrait de Thomas McCord (1750-1824), 1816, huile sur toile marouflée sur carton, 77,6 x 65,8 cm, Montréal, Musée McCord, M8354.
 

La peinture de portrait donne le plus souvent à voir le bourgeois de profession libérale dans cette pose, assis à un bureau, vêtu avec soin et entouré des attributs propres à son état et à ses activités. C'est le cas de Joseph Papineau. Père de Louis-Joseph, qui fut à la fois arpenteur, notaire, agent seigneurial, député et seigneur. Des plumes, un encrier, des documents et une bibliothèque, riche de quelque 200 volumes à son décès, illustrent la carrière et l'ascension sociale du patriarche d'une grande famille du XIXe siècle. Dulongpré a peint en 1825 quatre versions de ce portrait commandité par la famille et dont seulement deux exemplaires nous sont parvenus. Joseph Papineau ne voulait pas se faire portraiturer, ce qui obligea l'artiste à le peindre à la dérobée après leurs parties d'échecs ou de trictrac.

Louis Dulongpré (1759-1843), Joseph Papineau (1752-1841), 1825, huile sur toile, 76,2 x 61 cm, Ottawa, Archives nationales du Canada, 1978-39-8.