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 Marguerite Bourgeoys et Jeanne Le Ber, commanditaires de pièces d'orfèvrerie religieuse parisienne au XVIIe siècle.

© Robert Derome, professeur, Université du Québec à Montréal

Cet article a été réalisé à l'occasion de l'exposition
Jeanne Leber, artiste et mystique (1662-1714)
tenue au Musée Maison Saint-Gabriel de la Congrégation de Notre-Dame durant l'été 1995.
Édition html publiée le 22 novembre 1997.
Nous remercions
Michèle Bimbenet-Privat de son aide et des informations communiquées
sur les orfèvres français et sur leurs oeuvres conservées en France,
ainsi que les religieuses de la Congrégation Notre-Dame
qui ont eu l'amabilité de nous recevoir et de nous donner accès à leurs trésors.
Toutes les citations suivent le protocole d'édition diplomatique
qui consiste à reproduire strictement les textes originaux dans leurs moindres détails,
avec leurs fautes et coquilles, ce qui évite de recourir fréquemment à la fastidieuse mention [sic].


La donation.

Le cas de la donation de Jeanne Le Ber (1662-1714) (Jaenen 1969) à la Congrégation de Notre-Dame illustre bien les embûches d'ordre chronologique dans l'interprétation des circonstances de commande, de fabrication et de conservation des pièces d'orfèvrerie ancienne. Heureusement les archives nous informent très bien sur les circonstances de la donation de plusieurs objets entre décembre 1693 et septembre 1695 :

« Mademoiselle Le Ber nous a fournies La sôme de quatre mille Livres pour nous aider à La Batisse de nôtre Eglise dont La dépence Est marquée Cy a Costé. Plus Elle a donné Le tabernacle, Le Ciboire, Le soleil, La Lampe, Et L'encensoir qui Reviennent a douze Cent Livres, plus un Calice deux burette Et un plat d'argent dont je ne scait pas Le prix. »

Montréal Congrégation Notre-Dame, Archives, Dépence faite pour nôtre Eglise depuis Le mois de décembre 1693 jusqu'au mois de Septembre 1695, 3A/05, p. 2.

Cette donation est confirmée par un acte notarié du 4 août 1695, qui nous apprend que Jeanne Le Ber

« a fourny la somme de quatre mil livres pour la plus grande partye de la despence qui à esté faite pour la Construction d'une Chapelle dans L'Enclos de la Communauté des dittes Soeurs », et « ensemble ce qu'elle pourra y mettre pour sa décoration, ornement et habit ».

(Archives nationales du Québec à Montréal, Greffe Bénigne Basset, 4 août 1695.)

Ces pièces d'orfèvrerie ont donc été données à la communauté en août ou septembre 1695. On conserve aujourd'hui huit objets du XVIIe siècle qui peuvent avoir fait partie de ce don : deux calices et deux patènes, deux ciboires, un ostensoir et un plateau. Tous ces objets ont été fabriqués à Paris. Leur datation, attribution et historique, ont pu enfin être éclaircies grâce aux recherches effectuées à l'automne 1994. Nous examinerons tour à tour chacun des objets conservés afin de les comparer à la liste de ceux énumérés selon l'ordre du document qui relate la donation de Jeanne Le Ber.


Les ciboires.

Sous le pied du ciboire le plus ancien (fig.1) conservé par la communauté on trouve les traces des poinçons d'orfèvre, de charge et de jurande, mais ils ont été effacés par polissage afin de faire place à une inscription récente exécutée au burin mécanique (fig.2). Seul le poinçon de décharge sur la bate a survécu (fig.a). Il date de 1677-1680, ce qui corrobore le texte de l'inscription à l'effet que le ciboire « A ÉTÉ DONNÉ DU VIVANT DE LA VÉN. M. BOURGEOYS / À LA CONG. DE N. D. DE LA VICTOIRE, / FONDÉE LE 2 JUILLET 1658 ». Cette datation très précise permet de relier ce ciboire à l'établissement, vers 1678, d'une mission au village sauvage de la Montagne, et du troisième voyage en France de Marguerite Bourgeoys, en 1680, où elle rencontre à Paris une riche bienfaitrice, Mme de Miramion (Bernier 1966, p. 120). La datation du premier calice permet également de le rattacher aux mêmes circonstances. La coupe de ce ciboire a probablement été repolie et reconsolidée ; la collerette supérieure a été remontée et le pas de vis refait ; le pas de vis inférieur a peut-être été refait.

Le second ciboire conservé par la communauté (fig.3) est identifié par une inscription récente comme ayant été « Donné par Mlle Le Ber », ce qui est corroboré par ses poinçons de 1694-1695. L'objet n'a pas de poinçon d'orfèvre, mais il porte ceux du fermier Pierre Pointeau, à la fois ceux ce vieille vaisselle de 1691-1697, sur le bord de la coupe (fig.b), et d'objets nouveaux (fig.c) : il aurait donc été fabriqué et remanié durant cette même période.


Le soleil.

Au XVIIe siècle l'ostensoir (fig.4) était appelé « soleil » par allusion métaphorique à sa morphologie. La datation précise de l'objet, 1694-1695, coïncide parfaitement avec les circonstances de la donation de Jeanne Le Ber. Les initiales du poinçon d'orfèvre se trouvant sur la croix sont illisibles. L'objet porte une inscription à l'effet qu'il a été réparé, très probablement à Montréal : « Don de Melle Jeanne Le / Ber aux Soeurs de la C. N.-D. 6 août 1695 Réparé après / l'incendie du 8 juin, 1893. » Plusieurs des inscriptions se trouvant sur les autres objets peuvent avoir été gravées à la même époque. La communauté conserve le verre de la lunule fondu lors de l'incendie du 8 juin 1893. Abîmé lors de cet incendie, le pied a été réparé et de petites boules ont été ajoutées sous le socle ; l'objet a alors été redoré par galvanoplastie. Son pied rectangulaire est typique des renouveaux stylistiques apportés à ce type d'objet à la fin du XVIIe siècle. Les collections québécoises sont riches d'une dizaine d'ostensoirs parisiens du XVIIe siècle, malgré la fragilité de ce type d'objet dont la fabrication en métal précieux est accessoire par rapport à ses fonctions liturgiques. Celui-ci porte un très intéressant médaillon illustrant une dernière cène (fig.5).


La lampe de sanctuaire et l'encensoir.

La lampe de sanctuaire et l'encensoir qui ont été donnés par Jeanne Le Ber ont probablement péri lors d'un des nombreux incendies qui ont affligé la communauté. Ce n'est pas étonnant puisqu'on conserve très peu d'exemples anciens de ces types d'objets. Soit, pour tout le Québec, deux encensoirs et trois lampes du XVIIe siècle en argent. L'encensoir des Ursulines est anonyme et il a été fortement remanié aux XVIIIe et XIXe siècles (fig.6) : le pied a été entièrement refait, la cheminée peut-être aussi. Les objets des Augustines de l'Hôtel-Dieu sont les plus intéressants. L'encensoir, qui a été donné par « Jean Dennemarche » en même temps qu'un ciboire et un plateau qui porte le poinçon de Rouen, a donc été fabriqué à Rouen en 1641 et non pas à Paris (Trudel 1974a, p. 57, n° 1). La lampe de sanctuaire commanditée par le gouverneur général Daniel Rémy de Courcelle a été réalisée par l'orfèvre parisien Claude Boursier en 1668-1669 et non pas par Claude Ballin (Trudel 1974a, p. 82-83, n° 22). Les archives ont effet permis d'identifier le poinçon à celui de Claude Boursier déclaré le 13 août 1647 : « CB et au milieu une grappe de raisin ». Il vivait dans l'Ile de la Cité, près de Notre-Dame, ce qui peut expliquer pourquoi son répertoire est essentiellement religieux. Il n'apparaît pas comme un orfèvre important, mais plutôt comme un artisan modeste. On sait peu de chose sur sa carrière, seulement qu'il vivait encore en juin 1698 date à laquelle il est condamné par la Cour des Monnaies de Paris parce qu'il ne tient pas ses registres d'achats et de ventes, ce qui est illégal.

Quant aux lampes de l'Église Notre-Dame de Québec (1672, 1698) (Traquair 1940, p. 103, n° 5) et de Wendake (1673-1687) (Barbeau 1957b, p. 70) elles sont anonymes et portent les traces de plusieurs réparations. Celle de Wendake (fig.7) porte un décor de même style que celui du bénitier (Trudel 1974a, p. 129, n° 61) de Jean Thibaron (France, Paris Me 1717 Ý1760) dans la même collection.


Les calices.

La communauté possède deux calices de cette période. Le plus ancien date de 1679-1680 (fig.8). Il ne porte pas de poinçon d'orfèvre. Il est l'exact contemporain du premier ciboire et peut donc être relié aux mêmes événements historiques évoqués plus haut par rapport à Marguerite Bourgeoys. La coupe est moderne, peut-être du XXe siècle : elle ne porte pas de poinçon ; elle est fabriquée d'un métal bien plus épais que le pied et d'une teinte différente ; elle s'orne des traces d'un très beau travail de martelage. Le poinçon de maison commune mérite mention puisqu'il s'agit d'un des deux seuls exemples connus au monde : lettre K avec son différent de 1679-1680 (fig.d). Il s'agit là d'une découverte inédite. Ce calice partage cet honneur avec un ciboire de Claude de Rosnel conservé à l'ancienne mission Jésuite de Kahnawake (fig.9). La patène qui accompagne ce calice lui est postérieure car elle date du XVIIIe siècle (Anonyme, France, Paris. Patène. 1700-1799. Argent, dorure sur la face interne. D 16 cm. C de Paris. Poinçon illisible. Sur la face externe, « IHS », avec croix et coeur. Montréal Congrégation Notre-Dame Centre Marguerite Bourgeoys).

Le second calice (fig.10) est identifié au don de Jeanne Le Ber par une gravure récente. Ses poinçons indiquent que la base date de 1687-1691 (fig.e) et la coupe de 1691-1697 (fig.f). Il s'agit donc d'un objet fabriqué assez longtemps avant le don et qui a été réparé à Paris par la suite, forcément avant sa venue au Québec puisque l'orfèvre Adrien Davault, dont le poinçon est apposé sur la coupe (fig.j), est décédé en 1693-1694. C'est le seul objet dont le nom de l'orfèvre est connu. La dorure a été refaite au XIXe siècle et une plaque a été ajoutée sous le socle. La patène qui accompagne le calice date de 1689 (Anonyme, France, Paris. Patène. 1689. Argent doré. D 13,5 cm, de même diamètre que le pied du calice. MO effacé. MC de Paris : V de 1689. C de Paris : Léger 1687-1691. Sur la face externe, « IHS ». Montréal Congrégation Notre-Dame).

Bien qu'identifié depuis longtemps par son second poinçon, celui postérieur à la réforme de 1680, Davault était mal connu jusqu'ici (Nocq 1926-1931, tome 2, p. 16). Les archives notariales ont récemment livré son premier poinçon, déclaré en décembre 1655 : « un A et un D fermés de deux branches de laurier ». Hormis ces traces strictement corporatives, les sources sont muettes sur sa vie personnelle et l'importance de son commerce. Pourtant, c'est l'un des orfèvres parisiens les plus présents au Canada puisqu'on relève 12 pièces marquées de son poinçon, dont une nouvelle coupe ajoutée entre 1656 et 1680 au « vieux » calice de Jacques Arnoul à l'Église Notre-Dame de Québec, un petit orfèvre parisien spécialisé dans le religieux. Quatre objets portent encore le premier poinçon de Davault, et huit autres le second poinçon insculpé en juillet 1680 : « fleur de lys, 2 grains et deux palmes entre un A et un D ». Le calice de l'Église Notre-Dame de Montréal (1686-1687) est une pièce splendide, sobre et très précise dans sa ciselure (Trudel 1974a, p. 87, n° 26). Ces qualités suffiraient pour nous permettre de classer Davault parmi les grands orfèvres, mais nous savons aussi qu'il a travaillé pour le roi de France puisque le Musée du Louvre possède de lui une chapelle en vermeil aux armes de Louis XIV (crucifix, chandeliers, calice, ciboire, ostensoir, burettes et plateau), datée de 1675 et donc antérieure de dix ans, dans laquelle nous retrouvons la même élégance et la même précision.


Les burettes.

Une paire de burettes (fig.11) est identifiée par des inscriptions récentes parmi les objets de la donation faite par Jeanne Le Ber (Trudel 1974a, p. 212, n° 145, ill.) : « Pour la Premiere Messe dite dans l'Eglise de la C.N.D. le 6 aout 1695 » sur la burette « V » pour vino ; « Don de Mlle Jeanne Le Ber aux Soeurs de la C.N.D. » sur la burette « A » pour aqua. Elles portent le poinçon de l'orfèvre québécois Roland Paradis (Derome 1974b, p. 151-157). Né à Paris vers 1696 il est le fils de l'orfèvre Claude Paradis demeurant sur le Pont au Change. Roland pratique son métier à Québec à compter de 1728, puis à Montréal de 1733 jusqu'à son décès en 1754, soit bien longtemps après le décès de Jeanne Le Ber en 1714. Aurait-il pu fondre et refaire les anciennes burettes données par Jeanne Le Ber ? De nombreuses inscriptions aux livres de comptes des paroisses nous révèlent que c'était là pratique courante, surtout pour ce genre d'objets très utilisés, donc exposés au bris, dont on conserve d'ailleurs peu d'exemples du Régime français (Morisset 1980). Il est dommage que ces burettes aient été traitées de façon irréversible au rhodium, ce qui interdit tout accès à la patine ancienne de l'argent sous-jacent. Les lettres « V » et « A », pour vino et aqua, ont été ajoutées récemment et défigurent également l'aspect original de ces charmants petits objets.


Le plateau.

La nouvelle datation proposée pour le plateau (fig.12) soulève plusieurs nouveaux problèmes d'ordre historique. En effet, il a été fabriqué à Paris en 1648-1649 (fig.g), ce qui le classe parmi une quinzaine des plus anciennes pièces d'orfèvrerie parisiennes conservées au Québec, soit celles antérieures à 1650. L'orfèvre reste anonyme même si nous connaissons ses initiales « CD » (fig.h). Ce plateau est donc antérieur de près d'un demi-siècle au don de Jeanne Le Ber...! Sa facture est celle d'un objet civil recyclé en pièce d'orfèvrerie religieuse sur lequel l'inscription « IHS » a été ajoutée. Son caractère d'origine a été défiguré par l'ajout récent (XIXe ou XXe siècles) d'affreux supports à burettes soudés grossièrement, ainsi que d'un cartouche tout aussi récent soudé sur le marli dont l'inscription le lie à Marguerite Bourgeoys : « Soeur / Marguerite Bourgeoys / fondatrice et 1ère supérieure / de la Congrégation de Notre-Dame de / Montréal / 1695 ». Le plateau porte également un chiffre ancien énigmatique datant des XVIIe ou XVIIIe siècles, composé d'un C, d'une croix, et d'un S. Si le « C » peut être identifié à la Congrégation, le « S » pourrait-il l'être aux Sulpiciens ? En effet, les religieuses habitèrent à la fin du XVIIe siècle les tours du fort des Messieurs de Saint-Sulpice, construit par Vachon de Belmont, où elles entretenaient une mission. Dans ces circonstances il n'est donc pas aisé de trouver le commanditaire original de ce magnifique plateau dont l'histoire, tout autant que l'état de conservation, est lourde de stratifications multiples. N'oublions pas que le père de Jeanne était Jacques Le Ber (vers 1633-1706) qui avait épousé une fille de la célèbre et riche famille des Le Moyne (Vadeboncoeur 1994, Le Moyne 1994) propriétaire de riches orfèvreries. Jacques Le Ber (Zoltvany 1969) était avant tout un homme d'affaires et un riche marchand tenant magasin à Montréal, et il possédait un service d'assiettes en argent évaluées à 2 140#. Ce plateau est orné d'une frise de feuilles en faisceau de forme demi-jonc. Le très joli décor du marli (fig.13), d'un relief accentué, est à mi-chemin entre le style auriculaire de Von Viennen, orfèvre à Utrecht, et les feuilles de style cosse de pois de Légaré. Très abîmés, ces motifs ont été doublés par endroits d'une plaque d'argent afin de les consolider.

Voir en septembre et octobre 1999 le site de la progression des fouilles archéologiques de la maison Leber-Lemoyne à Lachine.


créé le 22 novembre 1997

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