Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune, confusions et conversions...


1665 Anonyme d'après René Lochon AJPF

Guy Laflèche et les archives des jésuites.

AJPF, cote FCa142. Numérisation : collaboration de Marina Kounkou-Kekolo.

Le 8 avril 1972, Guy Laflèche prend en notes, aux Archives des jésuites des Fontaines à Gouvieux près de Chantilly, la légende figurant sous un portrait gravé de Paul Le Jeune. C'est le point de départ qui permet de retracer les documents ci-dessus aux Archives jésuites de la Province de France, à Vanves, suite à leurs déménagements (web ou pdf). On y trouve une photographie ancienne de la gravure, une transcription de la légende et la page 66 tirée du livre Martyrs de la Nouvelle-France. Cet assemblage est celui effectué pour la numérisation. Rien n'indique que ces documents forment un fond cohérent. Ils peuvent très bien provenir de diverses sources à diverses époques. Tel que discuté ci-dessous, la page 66 date de 1925, mais la photographie et le tapuscrit, plus anciens, datent du XIXe siècle.

 

Photographie de la gravure.

La photographie est montée sur une feuille que l'on voit par transparence à travers celle du tapuscrit.

Photographie d'une gravure de Paul Le Jeune, AJPF, Province de Paris, mission du Canada, cote FCa142. Numérisations : collaboration Marina Kounkou-Kekolo.

Verso de la photographie. À l'encre bleue : « RP. Paul Le Jeune ». À la mine : « ? ? ». Sceau : « IHS ARCHIV. S. J. PROV. PARIS ». À l'encre bleue : « Dieppe ».

Cette photographie est ancienne. D'après sa couleur sépia elle date de la fin du XIXe siècle. Elle est montée sur une feuille jaunie à l'aide de petits coins supports transparents. La couleur de cette feuille support, plus pâle que celle du tapuscrit, indique qu'elle est plus récente. L'inscription « Paul le Jeune | 1592-1664 », à l'encre noire, présente une écriture d'une graphie plus récente que celle du tapuscrit. Ce montage est, de toute évidence, plus récent que la photographie et que le tapuscrit. Les inscriptions, à l'endos de la photographie, proviennent de trois mains d'écriture différentes. Celle du « RP. Paul Le Jeune » se rapproche de celle sur la feuille support. Celle de « Dieppe » ressemble à celle ajoutée sur le tapuscrit et partage la même encre bleue. Les « ? ? » à la mine laissent perplexes !

Cette photographie montre un deuxième état, inédit, du portrait de Paul Le Jeune. Le portrait et l'inscription l'entourant sont identiques aux autres états de 1665 par René Lochon.

Mais le texte de la légende est complètement différent. La calligraphie ampoulée diffère de l'habituelle simplicité raffinée sur les autres oeuvres de ce graveur. Cette légende paraît avoir été ajoutée et plaquée rapidement sous le portrait sans intégration harmonieuse à l'ensemble.

La signature de René Lochon et la date de 1665, qui sont disparues, n'ont pas été remplacées par de nouvelles. Il serait donc surprenant qu'il s'agisse d'un état sorti de ses ateliers ! Qui alors en est l'auteur et à quelle date ?

Le graveur Anonyme qui a réalisé ce nouvel état a donc réutilisé le portrait de Le Jeune par Lochon, puisque les plus infimes détails sont identiques. Mais il a enlevé l'ancienne légende et en a ajouté une nouvelle.

La gravure est montée sur une autre feuille de papier et est abîmée : coin plié en bas à gauche, éraflure sur l'écoinçon en bas à gauche entre l'ovale et la légende, plusieurs marques noires au-dessus de la tête et sur le visage, ainsi que diverses poussières provenant du négatif et de son impression.

Détail de la gravure extrait de la photo ci-dessus.

« Je me suis demandé si la photographie ne pourrait pas représenter une simple réutilisation d'une gravure de René Lochon et non l'oeuvre d'un nouveau graveur. Dans ce cas, il suffisait de remplacer l'encadré de la légende par un autre. Sur votre reproduction, je remarque que les deux grandes droites du rectangle ne sont pas exactement parallèles : l'effet d'optique qui courbe la droite du haut à cause de l'ovale qui s'y appuie est vraiment légèrement courbée. Mais vous avez probablement déjà écarté cette possibilité [Collaboration de Guy Laflèche]. »

« Je ne connais pas ce "second état" du portrait de Lejeune par Lochon. Votre photographie n'est pas très bonne et je voudrais être bien certain qu'il s'agit d'un état gravé et non pas de découpages et de collages. Puis-je vous faire confiance là-dessus [Collaboration de Maxime Préaud] ? »

Oui, on faisait des photomontages au XIXe siècle. Mais cette photographie semble bien être une prise directe sans artifice d'une gravure, à titre d'aide-mémoire accompagnant la transcription tapuscrite de la légende. La légende y figure bien sur la gravure et n'est pas une opération de montage photographique.

Cliquer sur les photos des marges, à gauche et à droite, pour les ouvrir dans un nouvel onglet, puis cliquer une autre fois pour obtenir un très fort agrandissement.

Des agrandissements de cette photographie semblent indiquer qu'il ne s'agirait pas d'un montage ou collage ancien non plus, la légende suivant en continu sur la même feuille.

La comparaison les détails du portrait gravé sur cette photo des AJPF avec les autres exemplaires de 1665 démontre plusieurs similarités dans des détails significatifs, incluant ces courbures en rapport avec les marges et les bordures de la feuille de forme irrégulière, souvent accentuées par des effets d'ombrages des boursouflures de la feuille.

Le graveur n'aurait donc pas « regravé » le portrait de Le Jeune par Lochon ; il l'aurait réutilisé en lui ajoutant une nouvelle légende gravée.

Bien sûr, il est difficile de juger d'une gravure d'après une photographie ancienne d'archives. Seule l'étude de l'objet ayant été photographié permettrait de déterminer s'il s'agit bien d'un second état gravé de ce portrait de Le Jeune ou d'un montage.

 

Où pourrait bien être conservé un exemplaire original de cette gravure ?

« Nous n'avons pas trouvé cette gravure dans nos fonds d'archives. Il est possible qu'elle ait été perdue lors des nombreux déménagements [collaboration Marina Kounkou-Kekolo AJPF]. »

Ni la photo, ni les documents annexes, ne permettent de connaître le lieu où cette gravure était conservée. Peut-être dans les archives relatives à l'ancien l'Hôtel-Dieu de Dieppe, maison mère de celui de Québec, fondé en 1639, alors que Le Jeune termine son mandat de supérieur des jésuites à Québec ?

« Suite à votre demande faite près de notre Supérieure Générale concernant le Père Le Jeune ; au monastère de Malestroit je n'ai rien trouvé qui puisse vous apporter une lumière sur ce cher Père jésuite. Je suis désolée et espère que peut-être un jour vous ayez une réponse sur votre recherche [collaboration de Sœur Monique]. »

« Malheureusement, j’ai cherché sans succès d’autres informations sur la gravure. Mes ressources sont épuisées… et je ne sais pas vers qui vous pourriez vous tourner pour en obtenir [collaboration de Geneviève Piché, Historienne-archiviste responsable du Centre d'archives, Archives du Monastère des Augustines, Québec] ! »

Pourrait-elle avoir fait partie de la fabuleuse collection des 4 200 gravures des portraits des jésuites ? L'introduction de Hamy 1893 démontre l'ampleur et le sérieux de ses recherches méthodiques et documentées pour la constitution de sa galerie de 400 portraits de jésuites. On y apprend que l'idée de former une Galerie illustrée de la Compagnie de Jésus date du XVIe siècle, dès la formation de l'ordre. Mais ces richesses sont dispersées après son abolition en 1773. Au début du XIXe on travaille à réunir des estampes. La collection de Boulogne-sur-Mer, commencée en 1862, « se compose non seulement des 2,200 gravures, lithographies ou dessins donnés au collège Notre-Dame, en 1875, mais encore d'environ 2,000 autres pièces acquises depuis lors. »

« En l’état actuel du traitement de la collection jésuite des Fontaines à la Bibliothèque municipale de Lyon, les seuls documents iconographiques que nous connaissons et mettons à disposition sont ceux qui relèvent d’un ensemble documentaire constitué par le Père Cahier à des fins d’étude dans le courant du XIXe siècle. Ce corpus ne compte que des représentations de saints, de la Vierge ou d’épisodes religieux, et ne peut donc être d'aucun secours pour la recherche qui est la vôtre. J’ai étendu mes investigations aux images imprimées du Fonds général de la Bibliothèque mais sans plus de résultats. Je pense et j’espère que vos questions auront trouvé de plus fructueuses réponses auprès de Jacqueline Diot [collaboration Amandine Souvré]. »

« Le fonds iconographique des Fontaines n’est pas conservé dans la bibliothèque du Centre Sèvres mais aux archives jésuites de Vanves. Je vous conseille donc de vous adresser de nouveau aux archives en précisant bien ce point car normalement ce fonds est rangé à part et ne se trouve pas avec les dossiers individuels. De mon côté, j’ai cherché dans les sources imprimées la possibilité de trouver ce portrait dans des éditions des constitutions des Hospitalières, ou les œuvres de Paul Le Jeune que nous conservons, mais je n’ai rien trouvé… En espérant que votre recherche pourra aboutir [collaboration Jacqueline Diot]. »

« Les trois fonds de documents jésuites les plus importants se trouvent en 3 lieux : Lyon (BmL), Paris (Centre Sèvres), Vanves (Archives de la Province de France) [pdf]. En matière d’iconographie, notre page web fait référence aux travaux d’iconographie chrétienne du P. Cahier (1807-1882). Ses papiers personnels ont été transférés de l’école Sainte-Geneviève au domicile parisien du P. d’Armailhac (1868-1940) après la loi sur les congrégations, puis envoyés successivement aux bibliothèques de Jersey et de Chantilly. Cette collection se compose de 126 boîtes contenant en moyenne 80-100 planches sur lesquelles sont collées (recto-verso pour les deux-tiers) estampes, photographies, dessins et textes. Des pièces volantes sont souvent intercalées. Selon nos estimations l’ensemble pourrait totaliser autour de 70 000 documents collés. Vous trouverez sur ce schéma une description simplifiée des mouvements de collections jésuites aux XIXe et XXe. Une élève-conservateur ayant travaillé au Fonds ancien par le passé indique qu’un fonds Hamy se trouvait à Chantilly, dans une tourelle du château, avant d’être transféré aux archives de la Compagnie de Jésus en 1999, au moment du transfert. Il se trouverait dans ce cas à Vanves. Ceci serait logique, les jésuites ayant conservé les jesuitica. Ceci correspond à la réponse que vous a faite Jacqueline Diot. Ce fonds était composé d’un ensemble de portraits de jésuites - des gravures et des photographies, et de documents concernant leurs activités et leurs maisons (cf. Jacqueline Diot, « La bibliothèque du centre Sèvres », in Bulletin de l’ABCF, n°116, s.d., p.7 ; art. cit. in Jacqueline DIOT, "Chantilly : Bibliothèque des Fontaines", Patrimoine des bibliothèques de France : un guide des régions. 2. Nord, Pas-de-Calais, Picardie, Paris : Payot, 1995, pp. 78-83.). Nous ne pouvons pour l’heure affirmer que la gravure que vous recherchez en particulier est définitivement absente de la collection jésuite des Fontaines conservée à la Bibliothèque municipale de Lyon. Le traitement de cette dernière est un travail au long cours dont certains pans demeurent pour l’instant inachevés. Vos questionnements appellent une réflexion à ce sujet que nous allons prendre le temps de mener avant de revenir vers vous [collaboration Yann Kergunteuil et Amandine Souvré]. »

Cette gravure ne se trouve pas, non plus, dans les collections de la BNF. Voir cette notice...

 

Légende : trois transcriptions.

Trois transcriptions de cette légende permettent de suivre le cheminement de nos interprétations au fil de l'obtention des informations et des documents. Examinons-les tour à tour.

Notes prises par Guy Laflèche le 8 avril 1972.

Ci-dessus, en 1998, la bibliothèque des Fontaines (aujourd’hui détruite source ou pdf), à gauche du château qui a été construit par l'architecte Félix Langlais, de 1878 à 1882, à la demande du Baron Nathan James Edouard de Rothschild (source). Les jésuites furent propriétaire du domaine, de 1946 à 1998, qui est aujourd'hui géré par Les Fontaines Capgemini Campus (à droite).

Voici ma transcription d'une page de notes prises aux Archives des jésuites de Chantilly [déménagées par la suite en différents lieux, voir web ou pdf], sous le titre "Portrait de Lejeune", sous l'aimable direction du père Joseph Dehergne, le samedi 8 avril 1972. Il s'agit d'une de mes pages de notes à ce moment. Après les présentations du Paul Lejeune de Fressencourt et des portraits de Lejeune/Charlevoix de la Galerie illustrée d'Alfred Hamy, j'ai noté ce qui suit.

PORTRAIT DU P. LEJEUNE À DIEPPE ; au-dessous du portrait :

Monsieur Haumé curé d'Aucourt, Supérieur de notre Maison-Mère des Religieuses hospitaliaires (« e » rayé, « ai » en surcharge) de la Miséricorde de Dieppe, fit assembler la Communauté pour lui déclarer qu'il trouvait excellente[s] les constitutions que l'on avait dressées pour notre Maison, qu'il avait trouvé à propos de les communiquer au R. P. Paul Le Jeune de la Compagnie de Jesus, homme fort religieux et de grande experience, et qu'il lui recommanderait efficacement de les rendre les plus approchantes de celles de St Ignace, qu'il lui serait possible. La Communauté en témoigna une grande satisfaction. Le R. P. Le Jeune s'y employa avec une affection nonpareille.

Tiré d'un ancien manuscrit.

Les dites constitutions ont été approuvées par une Bulle du Pape Alexandre.

Dans l'ovale du portrait : Reverend Paul Le Jeune de la Compagnie de Jesus.

Ensuite, au bas de la page, j'ai écrit au crayon (mais probablement bien plus tard), sans que je sache pourquoi : "voir Hist. de Benjamin Sulte". [Il n'y a pas de gravure du portrait de Le Jeune répertoriée sur le site Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français. D'ailleurs, il n'y figure aucun portrait de jésuite...!]

L'hypothèse que cet "état" de la gravure corresponde à la publication des Constitutions des hospitalières, en 1666, n'a pas d'autre raison que le texte de la gravure.

Notre première hypothèse de travail était donc à l'effet que la légende de cette gravure démontre qu'il s'agit d'un deuxième état inédit, avec un texte différent, relié aux Constitutions de la congrégation des religieuses hospitalières de la miséricorde de Jésus, de l'ordre de sainct Augustin (Constitutions 1666) des hospitalières de Dieppe, auxquelles le portraituré avait collaboré anonymement (Casgrain 1878, p. 27), et donc de le dater de 1666 !

Tapuscrit de la transcription de la légende. AJPF, cote FCa142. Numérisation : collaboration de Marina Kounkou-Kekolo.

« En tout cas, la transcription dactylographiée de la légende paraît bien être le texte que j'ai copié. Je me souviens très bien des livres d'Alfred Hamy, que le père Dehergne ouvre devant moi, mais pas du tout d'une gravure de Lochon, ni de ce texte dactylographié. Dorénavant, il faut prendre pour acquis que la "légende" que j'ai copiée jadis est tout simplement le texte dactylographié que nous a transmis l'archiviste [Collaboration de Guy Laflèche]. »

Ce tapuscrit, sur un vieux papier jauni, date du XIXe siècle qui a vu éclore l'invention et l'utilisation de la machine à écrire. En plus du texte dactylographié, des détails supplémentaires, concernant la transcription de la légende, ont été ajoutés à l'encre noire. Cette écriture présente plusieurs caractéristiques de celles du XIXe siècle, certainement celle d'un jésuite qui a laissé ce document aux archives de sa communauté. En haut à droite, une autre main d'écriture, beaucoup plus récente, a ajouté les mots « Dieppe 1960 » à l'encre bleue dans le même style que celle ajouté au verso de la photographie. La gravure originale serait-elle conservée à Dieppe ? Ou est-ce la provenance de ce document et sa date d'arrivée dans ce fonds d'archives en 1960 ?

Plusieurs éléments incitent à proposer que l'auteur de cette transcription, et de la photographie l'accompagnant, soit le père jésuite Félix Fressencourt. Ces indices proviennent de sa Notice sur la vie du R. P. Paul Le Jeune de la compagnie de Jésus figurant en tête de sa réédition des Epistres spirituelles de 1665 qu'il attribue dornénavant à Le Jeune (Le Jeune 1665), sous le titre modifié Lettres spirituelles, publiées avec un nouveau portrait gravé par Hotelin (Fressencourt 1875).

CI-DESSUS — Détail de la légende tiré de la photographie en haut de cette page.

CLIQUER UNE FOIS SUR L'IMAGE POUR L'OUVRIR, PUIS UNE DEUXIÈME FOIS, POUR OBTENIR UN AGRANDISSEMENT DE TRÈS GRAND FORMAT.

CI-DESSOUS — Même détail de la légende, ajusté plus pâle, afin d'éclaircir les parties foncées.

Ayant été établi que les notes de Guy Laflèche, prises en 1972, provenaient de ce tapuscrit, concentrons-nous sur la comparaison de celui-ci avec la photographie. Le tapuscrit ne tenait pas compte des changements de ligne dans la légende : ils sont indiqués par la barre verticale dans notre transcription, où les différences d'interprétation sont également marquées en rouge. La personne qui a effectué cette transcription tapuscrite a certainement eu accès à la gravure originale car la photographie, même fortement agrandie avec les outils informatiques, ne permet pas d'interpréter tous les mots de façon aussi précise : ils sont donc marqués entre crochets.

Transcription du tapuscrit.

Monsieur Haumé curé d'Ancourt, Supérieur de notre Maison-Mère des Religieuses hospitalières [les quatre dernières lettres surchargées à la plume à l'encre noire : aires] de la Miséricorde de Dieppe, fit assembler la Communauté pour lui déclarer qu'il trouvait excellentes les Constitutions que l'on avait dressées pour notre maison ; qu'il avait trouvé à propos de les communiquer au R.P. Paul Le Jeune de la Compagnie de Jésus, homme fort religieux et de grande expérience, et qu'il lui recommanderait efficacement de les rendre les plus approchantes de celles de St Ignace, qu'il lui serait possible. La Communauté en témoigna une grande satisfaction. Le R.P. Le Jeune s'y employa avec une affection non pareille. [large espace vide sur la même ligne] Tiré d'un ancien manuscrit

Les dites Constitutions ont été approuvées par une Bulle du Pape Alexandre VII. 1666

Transcription depuis la photographie.

     [Alinéa] Monsieu : haumé. Curé [d'Ancourt], Supérieur de notre Maison Mère des Religieuses hospitaliaires de la Miséri | corde de Jésus de dieppe, [fit] assembler la Communauté pour lui déclarer qu'il [trouvait] excellentes les Constitutions que l'on | avait dressées pour notre Maison ; qu'il avait jugé à propos de les communiquer au R. P. Paul Le Jeune de la [Compagnie] | de Jésus, homme fort religieux et de grande expérience, et qu'il lui recommanderait efficacement de les rendre les plus [ap_] | [_tes] de celles de St. Ignace, qu'il lui serait possible. La Communauté en [témoigna] une grande [satisfaction]. Le R. [P.] Le | Jeune s'y employa avec une affection [non] pareille. [Large espace vide sur la même ligne] Tiré d'un [ancien manuscrit] |

     [Alinéa] Les dites Constitutions ont été approuvées par une Bulle du pape Alexandre VII. 1665.

La plupart des variantes de transcription n'ont que peu d'incidence sur l'interprétation de la signification de ce texte. Hormis notre lecture de la date de 1665, au lieu de 1666, à la fin de cette légende, qui est corroborée par les Constitutions...

« Bvlle de nostre sainct pere le pape povr l'approbation des presentes Constitutions. Alexandre pape VII [...] Donné à Saincte Marie Majeur sous l'Anneau du Prescheur le 27e d'Aoust 1665. Signé Vgolin et scellé [Constitutions 1666, non paginé, à la fin après les constitutions et avant les tables]. »

À noter que, même si ces Constitutions... sont datés en page titre de 1666 « M. D. C. LXVI. [Constitutions 1666, page titre] », des approbations de 1670 figurent à la fin de l'ouvrage !

« [...] cinquiéme de Iuin de [l]'an mil six cents soixante et [d]ix. Signé Fr. Archevesque de Roüen. [...] douziéme jour d'Avril mil six cens soixante et dix. Signé, CHARLES FRANÇOIS E. de Rennes [Constitutions 1666, non paginé, à la fin après les constitutions et avant les tables]. »

Doit-on alors dater cette gravure de 1665, d'après les autres états connus du portrait de Le Jeune par Lochon et la Bulle papale qui y est évoquée ?

Cette légende est très différente de celle du premier état de cette gravure ; pour en connaître le contexte historique, voir ces sections de la notice de 1665 Lochon OBAC : Légende et 1925 reproduction par KenneyDiffusion en plusieurs exemplaires. Et controverse avec les récollets !

 

« Tiré d'un ancien manuscrit ».

Dans le contexte de cette légende, l'expression « Tiré d'un ancien manuscrit » soulève plusieurs questions. Pour bien la comprendre, la mise en page de la légende, avec ses alinéas et ses vides, procure des indices pertinents.

La légende se présente sur deux paragraphes, débutant chacun par un alinéa rentrant. La sixième et dernière ligne du premier paragraphe se termine en deçà du milieu de la page. Elle est suivie d'un long espace vide, puis de ces mots, dans une calligraphie un peu différente, qui sont justifiés à la marge de droite : « Tiré d'un ancien manuscrit ». Nous interprétons ce dernier membre de phrase comme une note ou une référence au texte qui le précède relatant l'historique des constitutions et le rôle qu'y ont joué le supérieur de la communauté, Monsieur Heaumé, ainsi que Paul Le Jeune. L'unique ligne du deuxième paragraphe se réfère à la bulle papale approuvant les constitutions.

Le portrait gravé de Paul Le Jeune par René Lochon est clairement signé et daté de 1665 sur les exemplaires connus, ce qui n'est pas le cas ici. Il a donc pu être gravé par quelqu'un d'autre. Il est impossible que le présent état lui soit antérieur car sa légende se réfère à la bulle papale qui a été émise le 27 août 1665. Cet état est donc forcément postérieur à cette date.

Donc, si on prend la peine d'indiquer qu'il est « Tiré d'un ancien manuscrit », c'est parce qu'il s'est passé un certain nombre d'années entre les événements rapportés et l'impression de cette gravure ! On doit donc considérer cette gravure comme un « portrait historique » référant à un événement « ancien ». Mais, combien d'années, de lustres ou de décennies faut-il compter pour qu'un manuscrit soit qualifié d'ancien ?

ANCIEN, enne. adj. Ce qui eft depuis long temps, ou qui a été autrefois. [Furetiere 1727, ancien.]

AUTREFOIS, adv. Anciennement ; au temps paffé. [Furetiere 1727, autrefois.]

ANCIENNEMENT, adv. Au temps jadis ; dans les fiecles éloignez. [Furetiere 1727, ancien.]

JADIS, adv. de temps. Il fignifie, anciennement, autrefois, il y a long-tems. [Furetiere 1727, jadis.]

Le manuscrit auquel le premier paragraphe de cette légende fait référence date donc d'autrefois, anciennement, jadis, depuis un long temps, dans les siècles éloignés. Soit depuis un temps assez conséquent pour assumer le qualificatif « ancien ». Et, en effet, l'historique évoqué par la légende précède de plus de trois décennies les années 1665.

« C'est à un jésuite, le père Robert Lignier, que l'on confia le soin de rédiger les nouvelles constitutions et les nouveaux règlements, dont le texte fut approuvé en janvier 1629. Le texte final, celui qui sera publié en 1631, est cependant l'oeuvre du père Le Jeune, alors supérieur du collège de Dieppe [Rousseau 1989, p. 38 et note 13]. »

Le second paragraphe situe clairement le contexte de la publication de cette gravure, soit l'adoption de ces constitutions par la bulle papale du 27 août 1665. Cette gravure est donc une célébration commémorative de la contribution de Le Jeune à la rédaction de ces constitutions. On comprend donc mieux pourquoi Le Jeune était aussi intéressé par le projet d'implantation d'un Hôtel-Dieu à Québec auquel il a travaillé étroitement avec le supérieur de l'Hôtel-Dieu de Dieppe Jean Heaumé.

Plusieurs questions restent cependant à résoudre. Quel est le graveur qui a ajouté cette nouvelle légende, si différente, au portrait gravé par Lochon ? Si Lochon l'avait fait, pourquoi ne l'aurait-il pas signée ? Pourquoi sa calligraphie est-elle si différente de l'autre état ? Quoiqu'il en soit, il s'agit clairement d'un portrait à connotation historique où Paul Le Jeune est, en quelque sorte, identifié en tant que père fondateur des constitutions de cette communauté, qu'il a rédigées entre 1629 et 1631. Et qui ont été approuvées par bulle papale en 1665, au moment même où son portrait était publié l'année suivant son décès.

 

Dieppe, son Hôtel-Dieu et son supérieur ou directeur Jean Heaumé.

« HÔTEL-DIEU, fous l'invocation de Saint Jean-Baptiſte. On ne peut fixer avec certitude, l'époque de cet établiſſement dans Dieppe : ce qu'on peut dire de poſitif à cet égard, c'eſt que cette maiſon, ſi utile à l'humanité, a été anciennement deſſervie par des Frères de la Charité. Une Lettre de Charles-le-Bel, du 23 Juillet 1322, en fait la preuve [...]

Par la ſuite des temps, la charité des Frères ſe relâcha ; ils ne remplirent plus leurs devoirs à la ſatisfaction des habitants ; & il fut delibéré qu'on n'en recevroit plus, & qu'on donneroit en entier, le ſervice de l'Hôtel-Dieu aux Sœurs Hermites de St Auguſtin, plus douces & plus ſerviables envers les pauvres. [...]

Ce fut dans le commencement du quinzième ſiècle, que ces Sœurs ſe trouvèrent ſeules à deſſervir l'Hôtel-Dieu. Alors elles ſe formèrent des conſtitutions pour leur régime : elles les tirèrent de l'Ordre de St Auguſtin, dont elles ſe diſoient Sœurs, & dont elles portoient l'habit. [...]

En 1614 , les Adminiſtrateurs de l'Hôtel-Dieu crurent devoir faire un réglement plus avantageux pour la conduite de ces Sœurs, & le ſervice des malades. Ce régime nouveau ne put avoir d'exécution ; parce que les Adminiſtrateurs avoient confondu avec le temporel, le ſpirituel, ſur lequel ils n'avoient pas d'inſpection [...]

Les Adminiſtrateurs [...] ſe plaignirent encore à M. de Harlay, de la déſobéiſſance de ces Sœurs. Cet Archevêque vint à Dieppe en 1624, & fit, de concert avec les Adminifstrateurs, une autre constitution [...] Les Sœurs n'approuvèrent ni ne voulurent point ſe ſoumettre à ce nouveau règlement, donné par M. de Harlay [...]

Fâchées de ce projet de réforme, toutes les Sœurs quittèrent l'Hôtel Dieu de Dieppe, & ſe retirèrent dans leurs familles, à l'exception des trois filles les plus méritantes, qui ſe chargèrent de repréſenter elles ſeules, toute Communauté, & qui, par leur fermeté & la juſteſſe de toutes leurs démarches, ſoutinrent les droits de toutes les autres. Ces trois filles, fondatrices de l'Ordre des Dames Hoſpitalières de la Miſéricorde de Jeſus, étoient les Sœurs Marie Blondel, Anne Etancelin, & Catherine Aveline. [...]

Pendant toutes ces diſcuſſions, les Adminiſtrateurs avoient trouvé l'occaſion d'acheter un plus grand terrain que celui où cet Hôtel-Dieu exiſtoit alors rues du Haut-Pas & Sailly : c'eſt l'endroit où il eſt aujourd'hui, rue d'Ecoſſe. Cet emplacement s'étend de puis le terrain des Minimes, juſqu'à la petite ruette du Cours. Les Sœurs & malades y furent transférés le premier Juillet 1626. [...]

Enfin, convaincu de fa ſageſſe, par le bon ordre qu'elle mit dans cette maiſon, ce Prélat lui donna ſon approbation, par un décret du 3 Janvier 1630 [...]

Convaincus de l'excellence de leurs règles, M. l'Archevêque & les Adminiſtrateurs poſtulèrent de Sa Majeſté, des Lettres-patentes approbatives, qu'ils obtinrent dans le mois de Septembre 1638. Enfin, pour donner la plus grande ſolidité à cet inſtitut , Alexandre VII ( Fabio Chigi) l'approuva par fa Bulle du 7 Juillet 1664 [sic] ; & Clément IX (Jules Roſpiglioſi) l'a confirmé par celle du 22 Août 1667. [...]

Ce nouvel ordre fut trouvé plein des ſageſſe pour conduire les filles qui ſe vouent au ſervice des pauvres malades, dans les Hôpitaux. Il fut demandé & adopté par celles de Rennes, de Nantes & de Vitré de la province de Bretagne; par celles de Bayeux & d'Harcourt en Normandie ; du Fauxbourg. St-Marcel & St-Mandé, dans l'Iſle de France; de Québec en Canada, &c.

Quoique ces Dames Hoſpitalières de la Miſéricorde de Jeſus aient envoyé trois à quatre de leurs Sœurs en chacune des maiſons qui leur demandè rent à ſuivre leur nouvel inſtitut ; cependant le zèle des filles de Dieppe, pour le ſervice des pauvres, étoit fi général, que dans ces temps, l'Hôtel-Dieu de cette Ville ne comptoit pas moins que trente-cinq à quarante filles de chœur, tandis qu'il ne s'en trouve pas plus de vingt de nos jours. [Desmarquets 1785, t. 2, p. 90-106]. »

Anonyme, Vantail de porte, XVIIe siècle, Chêne, 205,6 x 70,3 x 5 cm, en haut à gauche date gravée dans le panneau « 1788 », Ancien Hôtel-Dieu de Dieppe, Dieppe, Château-Musée, 902.48.2.

Panneau d'une porte à deux vantaux décorée de cartouches et enroulements imitant le cuir en bas-relief, sans doute trouvé dans les vieux quartiers de Dieppe démolis entre 1880 et 1884, au moment du percement du chenal actuel vers le port du commerce.

MILET Ambroise, Catalogue du Musée de Dieppe : archéologie, histoire locale, beaux-arts, musée Camille Saint-Saëns, histoire naturelle, Dieppe, 1904, 284 p, 82 reproductions gravées en N&B par A. Hotin. (n° 890, p. 96).

« Les origines de la Congrégation des Religieuses Hospitalières de la Miséricorde de Jésus demeurent encore aujourd’hui très floues. Si les historiens s’entendent pour les fixer au 12e siècle, alors qu’elles soignent les malades à l’Hôtel-Dieu de Dieppe en 1155, il faut attendre la bulle du pape Honoré IV en 1285 pour avoir la confirmation de leur existence (3 Abbé Henri-Raymond Casgrain, Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec, Québec, Léger Brousseau, 1878, p. 23-24. Voir également Les Hospitalières de la Miséricorde de Jésus de l’Ordre de Saint-Augustin au Canada, Québec, Monastère de l’Hôtel-Dieu, 1929, p. 2. Pour une étude plus exhaustive sur les origines et le développement des communautés religieuses hospitalières en France, voir Pierrette Binet-Letac, Les soeurs de l’Hôtel-Dieu dans le Paris des XIVe et XVe siècles, Philippe du Bois, Marguerite Pinelle… Paris, L’Harmattan, 2010, et Marie-Claude Dinet-Lecomte, Les soeurs hospitalières en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. La charité en action, Paris, Honoré Champion, 2005.). À ce moment, les religieuses de Dieppe prononcent officiellement leurs voeux de religion et expriment leur désir de servir les pauvres sous la Règle de Saint-Augustin. C’est seulement au 17e siècle que les religieuses de Dieppe entament un processus d’expansion en fondant de nouveaux monastères, en Bretagne et en Normandie surtout (4 Au 17e siècle, les Augustines fonderont des monastères-hôpitaux à Malestroit (1635), Bayeux (1644), Poitiers (1644), Rennes (1644), Morlaix (1644), Gentilly (1646), Tréguier (1654), Eu (1655), Vitré (1655), Pont-L’Abbé (1663), Guingamp (1666), Lannion (1667), Auray (1674), Château-Gonthier (1674), Fougères (1678) et Harcourt (1695).), mais aussi en s’expatriant en Nouvelle-France. En effet, dès 1636, le père jésuite Paul Le Jeune, missionnaire en Nouvelle-France, élabore son projet d’y fonder un hôpital pour les soins et l’évangélisation des Amérindiens (5 Catherine Fino, L’hospitalité, figure sociale de la charité. Deux fondations hospitalières à Québec, Paris, Desclée de Brouwer, 2010, p. 91.). La nièce du Cardinal de Richelieu, la Duchesse d’Aiguillon, entreprend de l’appuyer financièrement et demande aux Augustines de l’Hôtel-Dieu de Dieppe d’y envoyer des religieuses pour gérer le nouvel hôpital. En avril 1639, le roi de France, Louis XIII, entérine le projet en ratifiant les lettres patentes [Piché 2016.06.14, p. 3]. »

Anonyme, Soeurs Augustines soignant des malades, XVIIe-XVIIIe siècle, Tableau, 63,5 x 53 cm, Au revers sur le châssis à l'encre « musée de Dieppe, dépôt de la communauté des soeurs Augustines ancien Hôtel-Dieu en 1973 », Rouen, Musée Flaubert & d'Histoire de la Médecine, D. 997.2.403 OA.

Israël Silvestre (1621-1691), Profil de la ville de Dieppe, 1650, Gravure, 27,5 x 56 cm, BNF, GE BB 565 (7, 65).
Détail des fortifications.

Israël Silvestre (1621-1691), Profil de la ville de Dieppe, 1650, Gravure, 27,5 x 56 cm, BNF, GE BB 565 (7, 65).
Détail montrant les immeubles des communautés religieuses entre les fortifications et l'église Saint-Jacques.

Nicolas de Fer (1647?-1720) directeur de publication, Dieppe, 1695, Carte, 28,5 x 42 cm, en bas à gauche « H. van Loon fecit »,
BNF, Division 3, portefeuille 36, Service hydrographique de la marine consacrée à Dieppe, 12 D.
Détail des fortifications, avec ajustement de l'orientation afin de correspondre à celle de la vue de Silvestre ci-dessus, montrant l'emplacement de l'Hôtel-Dieu situé le long des fortifications entre les carmélites et les minimes (à gauche), et les ursulines (à droite), par rapport à l'église Saint-Jacques. Cette carte a été dessinée en 1695, après le bombardement de 1694 par les anglais tel qu'indiqué sur la légende.

Une vue de Dieppe en 1650, par Israël Silvestre, permet de jeter un coup d'oeil sur les immeubles des communautés religieuses entre les fortifications et l'église Saint-Jacques. Un plan de ville, dressé en 1695 après le bombardement par les anglais de l'année précédente, révèle l'importance des communautés religieuses qui occupent une très grande partie du territoire, un élément pourtant non relevé dans les présentations historiques générales de Dieppe : soit tout le long des fortifications du côté ouest avec les carmes et tout le côté sud, tel qu'illustré sur le détail ci-dessus, avec les carmélites, les minimes, l'Hôtel-Dieu et les ursulines. Le plan complet (voir site BNF pour agrandissements) illustre en outre les oratoriens dans la partie nord-est à l'intérieur des fortifications ; puis, au « Faubourg du Paulet », les Filles Ste. Marie et les capucins.

Dans la transcription ci-dessus de la légende de cette gravure, « Monsieu : haumé. Curé [d'Ancourt], Supérieur de notre Maison Mère des Religieuses hospitaliaires de la Miséri | corde de Jésus de dieppe » est Jean Heaumé, prêtre, qui a joué un rôle dans l'établissement de l'Hôtel-Dieu de Québec en tant que directeur de l'Hôtel-Dieu de Dieppe. La ville d'Ancourt (ancienne orthographe Aucourt) est sise à une dizaine de kilomètres à l'est de Dieppe.

« Toutefois, en 1639, le doute n'est plus possible, Mgr de Harlay est bel et bien dans la place. Les Hospitalières de Dieppe qui viennent fonder l'Hôtel-Dieu de Québec lui servent de cheval de Troie. L'autorisation qu'il leur donne stipule qu'elles resteront sous ses ordres jusqu'à ce que soit établie la hiérarchie épiscopale au Canada. Pendant sept ans, Mgr de Harlay déléguera sa juridiction sur les Hospitalières au supérieur des Jésuites de Québec que l'annaliste de l'Hôtel-Dieu en 1646 finit par désigner sous le titre de "grand Vicaire de Monseigneur l'archevesque de Rouen, notre prélat et supérieur". Note 4. Voir : Obédience de Monseigneur l'Archevêque de Rouen, 20 mars 1639. Obédience donnée par M. Heaume, directeur de l'Hôtel-Dieu de Dieppe, 1639. Obédience du 24 mars 1640. Archives de l'Hôtel-Dieu de Québec, [AHD-Q], T. 21. Voir aussi dans AHD-Q, Annales, 53 et Chroniques de l'Hôtel-Dieu de Québec, Reg 2: 1-2. [Blain 1967b, p. 201 et note 4.] »

On en apprend davantage dans la note 53 de la thèse de doctorat qui a servi de base au précédent article.

« En 1639, les Hospitalières de Dieppe débarquent à Québec munies d'une autorisation de François de Harlay datée du 20 mars de la même année. On y lit : ...que les dites religieuses seront assistées et conduites par un Confesseur et directeur approuvé par Nous ou par notre directeur de notre dit hostel-Dieu et maison de Dieppe. Qu'elles seront tenues de nous envoyer tous les voiages, une relation bien certiffiée du dit Confesseur de leur bonne conduitte, progrès et establissement, qu'elles y recevront tel Visiteur qui y sera par Nous dessigné ou envoyé devant lequel elles rendront compte de toute leur administration et revenu (...) qu'il ne pourra être faict aucune altération ou changement des deniers de la fondation par application en cas de rachapt ailleurs ou autrement que de notre autorité (...) qu'en tout et partout elles y recevront nos ordres comme font nos diocésaines, jusqu'à ce que l'Ordre Episcopal soit par Sa Sainteté estably fixe et successif en ce Nouveau Monde... (51. Obédience de Monseigneur l'Archevesque de Rouen, 20 mars 1639, AHD-Q, T. 21.). Deux ans auparavant, le 16 août 1637, le contrat de fondation passé à Paris entre la duchesse d'Aiguillon et les religieuses de Dieppe s'était fait "sous le bon plaisir de Monseigneur l'Archevesque de Rouen" de même que l'élection des trois religieuses appelées à fonder l'Hôtel-Dieu de Québec (52. Contrat du 16 août 1637, AHD-Q, T. 21. Dom Albert Jamet, éd., Les Annales de l'Hôtel-Dieu de Québec, 11.). En 1639, le confesseur et directeur de ces trois hospitalières, qui a reçu l'approbation de Mgr de Harlay et qui doit les conduire et les assister durant le voyage ainsi qu'après le débarquement, n'est nul autre que le père Barthélémy Vimont, nouveau supérieur des Jésuites de Québec. Il est chargé de veiller sur les hospitalières "jusques a ce que l'on puisse y pourveoir par autre voye de quelque ptre séculier ou régulier par mondit seigneur l'Archevesque" (53. Obédience donnée par M. Heaume, directeur de l'Hotel-Dieu de Dieppe, AHD-Q, T. 21. Tout en étant le délégué de M. de Rouen auprès des Hospitalières, le supérieur des Jésuites préférait leur donner comme confesseurs des prêtres séculiers quand il s'en trouvait dans la colonie. Les Jésuites alléguaient "leurs grandes occupations et leurs règles qui ne les obligent point a conduire les Communautés de filles et qui au contraire les en éloignent, non nobsant les solicitations qu'avoit faîtes nôtre fondatrice , Madame la Duchesse Daiguillon, qui, dès l'année de nôtre départ de France, avoit obtenu du Révérend Père Général une ample permission pour que les Pères de la Compagnie de Jésus conduissent cette maison...", Annales, 51.). En 1640 et en 1643, d'autres hospitalières dont l'obédience s'est faite "sous le bon plaisir" de Mgr de Harlay arrivent à Québec accompagnées de Jésuites (54. Obédience du 24 mars 1640, AHD-Q, T. 21. Obédience du 6 avril 1643, AHD-Q, Chroniques de l'Hôtel-Dieu de Québec, Reg. I : 31.). Le père Vimont conservera ses fonctions de délégué de l'archevesque de Rouen auprès des Hospitalières aussi longtemps qu'il restera supérieur de la mission jésuite. C'est lui qui, le 29 avril 1645, reçoit les premiers voeux prononcés à l'Hôtel-Dieu [Blain 1967a, p. 28-29]. »

Transcriptions de documents des archives de l'Hôtel-Dieu de Dieppe à l'occasion des fêtes du tricentenaire de la fondation de Québec.

4 mars 1740 — « II. - Nous soubs signé, Jean Heaumé prêtre, cy devant Curé d'Ancourt et directeur de l'hostel-Dieu de Dieppe. Suivant la lettre de Monseigneur l'lllustris. et Révérendis. Archevesque de Rouen, Primat de Normandie, escrite de sa propre main à Madame la Duchesse d'Esguillon dont la teneur ensuit. "Madame, en l'instant que iay receu vos lettres du 25me de ce mois, en sortant de la chaire, iay pris la plume pour vous faire la responce que vous desiriés qui est l'octroys de deux hospitalieres que vous voudrés choisir a notre hostel Dieu de Dieppe pour aller aider leurs soeurs a fonder la charité xrienne dans cette France que vous vous préparés pour le Ciel. Dieu bénit ce zelle heroique que vous avés pour son St temple et la sanctification de son nom dont nous preschons auiourd'huy : je vous supplie seullement que côme vous voies que ie respons en toutes choses et sy promptement à vos intentions, il vous plaise donner ordre que l'on n'imprime plus les relations qui ce fairont a ce païs ou Dieu nos associe a son oeuvre de l'Evangille qu'elles ne soient vues et approuvées de nous ou de nos confrères dont il sera fait mention affin que Dieu ne soit pas seullement servys, mais seryys en esprit et vérité selon l'ordre qu'il luy a plû establir et prescrire en son Esglise à laquelle servant ie suis Madame vostre tres humble serviteur, François Archevesque de Rouen, ce 28e febvrier 1640." Suivant icelle lettre et conformément à la charge et pouvoir que iay dans ce dict hostel-Dieu de Dieppe de la part de mon dit Seigneur l'Archevesque iays permis aux sceurs JEANNE DE Ste MARIE Religieuse de choeur (1 Jeanne Supli, 27 ans, morte l'année suivante, le 5 mars 1641, fille unique d'une riche famille de Normandie, d'une grande beauté, avait été victime d'un rapt à la suite duquel sa santé était restée chancelante.) et CATHERINE de St NICOLAS Converse (2 Catherine Vironceau, morte en 1687 à 78 ans, est âgée de 31 ans.) de sortir du dit monastère de l'Hostel-Dieu de Dieppe pour s'embarquer à la flotte qui est preste a partir de ce port pour Canadas dans le vaisseau admiral de la ditte flotte ou commande le capitaine Corpon, à la charge que durant leur dit voiage sur mer elles seront conduitte et assistée par le R. P. René Menard, de la Compagnie de Jesus destiné des Revds Pres Jesuistes pour la mission en la Nouvelle France, ou estant icelles religses arrivées au Monastère de Québec présenteront cette obédience a la R. mere de St Ignace, supérieure du dict Couvent se soubmettant a elle en toutes choses conformement a leur institut et constitutions qu'elles ont garde de tout temps à l'hostel Dieu de Dieppe : et mesme seront ausy assistees les dittes Religieuses en leurs necessités spirituelles de quelques uns des Rds Pres Jesuiste iusque a ce que Monseigneur l'Archevesque y puisse pourvoir autrement, auquel elles donneront advis de leurs comportements bonne conduitte progres et establissement au voiage annuel de la ditte flotte, signé de l'un des dits peres Jesuistes pour y pourvoir selon les necessités occurentes par mon dit Seigneur l'Archevesque. Fait a Dieppe le vingt quatriesme jour de mars l'an de grace mil six cent quarante. HEAUMÉ [Cahingt 1913, p. 88-90]. »

1er septembre 1640, extrait de la lettre de B. Vimont à Élisabeth de St. François, Supérieure des Religieuses hospitalières, à Dieppe. — « Le prêtre qu'elles avaient ici (1 L'abbé Lesueur, de Thury-Harcourt (Calvados) ?) a continué chez elles et continuera encore comme je crois, et même pourra entendre leur confession ordinaire, ou moins souvent, notre R. P, Général et notre R. P. Provincial le désirent. Il serait bon qu'il eut quelque pouvoir par écrit pour ses confessions ordinaires de Mgr l'Archevêque de Rouen, ou plutôt de M. Heaumé de sa part. Voyez le R. P. Lallemand là-dessus [Cahingt 1913, p. 97]. »

Dieppe 1777 (détail). Sources : 1 et 2.
A St. Jacques paroisse - B St. Remi - C Les carmes - D Les carmelites - E Les minimes - F Les ursulines - G L'hotel Dieu

En 1824, un constat médical assez sévère sera porté sur cette institution. Il permet cependant de mieux connaître ses locaux à cette époque.

« L'hôtel-Dieu est situé dans la rue d'Ecosse. Il fut construit au commencement du dix-septième siècle, et les malades y furent reçus en 1626. Il est composé d'une masse informe de bâtimens. Je ne parlerai point de ceux qu'habitent les religieuses et les personnes attachées à la maison, pour ne m'occuper que de ce qui est à l'usage des malades. La première, je dirais presque la seule salle, de plain-pied avec la chapelle, a environ soixante pieds de longueur sur vingt de largeur, et douze de hauteur. Coupée par une cloison en planches, elle forme d'une part un asile pour les hommes, et d'autre part un lieu convenable pour les femmes. [...] Le bâtiment s'étend de l'est à l'ouest ; sa façade est exposée au midi, et les maisons de la ville, toutes plus élevées que lui, le mettent à l'abri du vent du nord. L'air et la lumière pénètrent dans son intérieur par des croisées percées au midi ; elles sont petites, très-élevées, et masquées par un avant-corps des bâtimens du couvent ; ce qui, joint au peu d'élévation de la salle, située au rez-de-chaussée, la rend humide et froide ; aussi le seul poêle que l'on met en hiver dans chacune de ses parties suffit à peine pour y entretenir une température convenable. [...] L'hôpital, déjà très petit, est commun aux militaires de la garnison et aux habitans de la ville ; de là l'impossibilité d'y admettre même le quart des malheureux qui auraient droit aux secours que l'on y donne. D'ailleurs que sont à peine cinquante lits pour une population de dix-huit mille âmes, dont près du tiers est à la mendicité ? [...] Douze religieuses, un chapelain, un médecin et un chirurgien, deux infirmiers forment tout le personnel de l'Hôtel-Dieu de Dieppe [Morel 1824, p. 16-18]. »

Rue de l'Ancien Hôtel Dieu, Dieppe, France : marqueur rouge sur GoogleMaps,
par rapport à l'église Saint-Jacques, en haut à droite, et l'église Saint-Rémy, en haut à gauche.

 

Page 66 du livre « Martyrs de la Nouvelle-France ».

Reste à identifier la source de cette page 66 d'un ouvrage au titre courant Martyrs de la Nouvelle-France et sa raison d'être dans ce dossier.

Elle provient de Rigault 1925 (voir pdf, collaboration de Sylvain Bouchard).

« Pour l'instant, l'hypothèse serait que la page a été retenue pour sa référence : la Relation de 1637 de Lejeune, qui publie en seconde partie la Relation de la Huronie de Brébeuf, dont ses fameuses "Instruction[s] pour les Pères de notre Compagnie qui seront envoyés aux Hurons" (Thwaites 1896-1901, 12: 116-12.) Je n'en vois, évidemment, aucune autre raison [Collaboration de Guy Laflèche]. »

Une recheche avec les deux premières lignes de la première phrase...

« Enfin, persuadez-vous que les sauvages retiendront la même pensée que vous dans le pays, et quiconque aurait passé pour une personne fâcheuse et difficile aurait par après bien de la peine d'ôter cette opinion. »

...nous amène à cette paraphrase quasi identique de Laure Conan dans son ouvrage évoquant les martyrs jésuites.

« Enfin, persuadez-vous que les sauvages retiendront de vous dans le pays, la même pensée qu'ils auront eue par le chemin, et celui qui aurait passé pour fâcheux et difficile aurait par après bien de la peine d'ôter cette opinion [Conan 1893, p. 167]. »

Mais c'est là une toute autre histoire littéraire...

 

Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune,
confusions et conversions...

web Robert DEROME