Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune, confusions et conversions...


XVII-XVIIIe Anonyme QJ (Le Jeune converti en Charlevoix)

Cette oeuvre est disparue. Elle est connue uniquement parce qu'elle a été copiée par 1842 Légaré AJC et l'inscription qui y figure : « Ce portrait du Revd pre | Charlevoix est copié | sur L'original de l'Hôtel-Dieu | de Québec venant des Jésuites 1842 | Mr Jh Légaré Artiste ». Il s'agit donc d'un ancien tableau des jésuites. Étant donné que le père Joseph Casot (1728-1800), dernier jésuite au Québec après l'abolition de l'ordre, a légué leurs biens à diverses communautés, cet ancien tableau devait dont être antérieur à 1800. Datait-il du XVIIIe siècle, voire du XVIIe ?

Cette oeuvre disparue semble correspondre à un tableau qui a été restauré en 1831. Les recherches tendent à démontrer que Légaré pensait peindre un portrait de Charlevoix, alors que la source aurait pu être un tableau représentant Le Jeune (Boisclair 1977, p. 40-41 n° 57 ; Porter 1978, p. 132-133, fig. 181). Son orientation vers la droite, si Légaré l'a peint dans le même sens que l'oeuvre source disparue, aurait alors été inversée par rapport à la gravure de 1665 Lochon. Ce tableau disparu aurait-il pu être antérieur à cette gravure ? Et en avoir été la source ?

Anonyme, Portrait de Paul Le Jeune aussi identifié sous le nom de Pierre-François-Xavier de Charlevoix, XVII-XVIIIe,
QJ puis QMA, oeuvre disparue.

Ce modèle deviendra le prototype dominant réutilisé par les peintres de Québec et d'autres artistes.

 


1842 Joseph Légaré AJC (Charlevoix)

Joseph Légaré,
Le père Pierre-François-Xavier de Charlevoix, 1842,
Huile sur toile, 36,5 x 33,3 cm, AJC.

Cette petite huile de Charlevoix par Légaré est bien documentée par l'inscription au verso, sur un papier collé : « Ce portrait du Revd pre | Charlevoix est copié | sur L'original de l'Hôtel-Dieu | de Québec venant des Jésuites 1842 | Mr Jh Légaré Artiste », répétée sur deux copies plus récentes : voir XVII-XVIIIe Anonyme QJ (disparue). Il s'agit probablement de celle figurant à une exposition vente, tenue en août 1842, dans les salons de madame Saint-Julien à Montréal (Porter 1978, p. 132-133, fig. 181).

Mais pouquoi Légaré peint-il ce portrait de Charlevoix en 1842 ? Très probablement en préparation du grand tableau qui suit offert aux jésuites à l'occasion de leur retour. Ces deux oeuvres marquent un point tournant crucial dans l'historiographie des portraits de Le Jeune, ainsi que la naissance de celui de Charlevoix, fiction découlant d'une méprise.

 


1842 Joseph Légaré QMC (Charlevoix)

Joseph Légaré, Souvenirs des jésuites de la Nouvelle-France, huile sur toile, 132 x 165 cm, Québec, Musée de la civilisation, 1994.8676.

Le portrait de Charlevoix 1842 Légaré AJC est la source de celui-ci, qui sert de frontispice à l'Histoire et description générale de la Nouvelle-France du célèbre historien (Charlevoix 1744). Or, cet ouvrage de présente pas de portrait de Charlevoix en frontispice ! Cette licence d'artiste vise à reconstituer visuellement la contribution historique des jésuites dans ce tableau au titre évocateur Souvenirs des jésuites de la Nouvelle-France, justement offert à l'occasion de leur retour au Québec en 1842.

Cette licence va même jusqu'au calembour ! Car, sous ce portrait fabriqué de Charlevoix, Légaré inscrit un jeu de mots sur son propre nom, qui résume admirablement bien le sujet du tableau : "J. LÉGARÉ" (je l'ai égaré) et "B. RETROUVE" (bien retrouvé), en lieu et place des noms habituels du dessinateur (à gauche) et du graveur (à droite). Naturellement, il n'existe aucun artiste qui porte le nom de B. RETROUVE, ce qui démontre l'intérêt de Légaré pour les antithèses, tout en rappelant la perte et le retour des jésuites au Canada (Derome 1978c, p. 12, n° 52).

Le buste de Brébeuf y occupe la place centrale interprété d'après l'original qui est toujours conservé aux monastère des Augustines de l'Hôtel-Dieu (Derome 1997b).

Légaré en modifia la morphologie, sous forme archaïsante d'un buste à l'antique, afin de l'intégrer à la composition en triangle du tableau.

« A. humblot del p. Aveline Sculp. », Martyre des jésuites, gravure dans Charlevoix 1744, vol. 1, p. 1.

Un trophée de chasse, placé à droite du reliquaire, constitue une offrande symbolique des Indiens à la mémoire de Brébeuf et Lalemant dont on voit le martyre à l'arrière-plan dans un paysage et dont la gravure source est issue du même ouvrage de Charlevoix au début du tome premier.

Le martyre de Brébeuf et Lalemant y est évoqué dans la partie droite par une copie de la gravure publiée dans Histoire et description générale de ia Nouvelle-France du jésuite Pierre-François-Xavier de Charlevoix (1689-1761), ouvrage d'ailleurs représenté sur le côté gauche du tableau. Le livre de Charlevoix (Charlevoix 1744) n'est pas orné d'une gravure en frontispice. Légaré croyait reproduire son portrait (Porter 1978, p. 72), alors que c'est, en fait, celui du père Paul le Jeune, s. j. (Martin 1988, p. 5).

Ce tableau rappelle donc le Souvenir des jésuites de la Nouvelle-France, sous la forme d'une vanité inspirée de celles du XVIIe siècle rappelant la mort au fil temps qui passe, la gloire éphémère du martyre, des écrits, des fleurs...

Après le Traité de Paris, de 1763, les Anglais interdirent aux jésuites québécois de recruter de nouveaux membres, mais on leur permit de poursuivre leurs activités après la suppression de leur ordre, en 1773, par Clément XIV. Leurs biens furent dispersés après le décès du dernier d'entre eux, le père Jean-Joseph Casot, le 16 mars 1800. Ils possédaient alors d'importantes collections. La Compagnie de Jésus est restaurée en 1814 (Cadieux 1973, p. 10) et revient s'établir à Montréal, le 31 mai 1842, à la demande de l'évêque Ignace Bourget (Laflèche 1988, vol. 1, p. 265-267).

L'arrivée du père Félix Martin (Giguère 1982), marque une charnière importante dans la renaissance de l'interprétation et de la diffusion des connaissances relatives à l'histoire des jésuites de la Nouvelle-France. Il entreprend de retracer l'histoire des anciens jésuites par des recherches en archives. Dès 1844, il met sur pied les archives du collège Sainte-Marie où il dépose les manuscrits et la correspondance inédite de la Compagnie de Jésus. Bientôt Martin commence à publier les résultats de ses recherches. Il est généreux de ses informations et interprétations qu'il distribue à de très nombreux collaborateurs qui les publient.

Portrait du jésuite Félix Martin (1804-1886), portant une barrette, AJC.

Dans une lettre du 1er juin 1843, il relate les circonstances particulières entourant la retraite ecclésiastique tenue à Québec en 1842. On a déjà écrit que cette retraite ecclésiastique de Québec avait été donnée en 1843. Une note latine du Diarium de Laprairie, du 23 novembre 1842, incline à la placer plutôt en 1842. Giguère 1949.06 (p. 37, note 9) donne l'édition complète de ce texte : « Une idée dominait ici surtout tous les esprits, c'était le souvenir de la Compagnie de Jésus qui revenait pour la première fois au Canada après plus de 40 ans ». L'évêque de Québec et son coadjuteur après avoir remercié le prédicateur jésuite, le père Jean-Pierre Chazelle (Giguère 1988),

« lui offrirent en même temps un tableau plein d'intérêt pour nous ; il est dû à un artiste du pays et les prêtres venaient d'en faire les frais. On voit sur le premier plan la copie d'un buste en argent du P. de Brébœuf, de grandeur naturelle, conservé avec une relique considérable dans une des communautés de Québec [Cadieux 1973, p. 107-108] ».

Ce grand tableau de Joseph Légaré, Souvenirs des jésuites de la Nouvelle-France, doit donc être daté de 1842 et non de 1843, comme le fait Porter. Légaré a également peint à la même époque Le martyre des pères Brébeuf et Lalemant qui s'inspire de la gravure de Huret (Porter 1978, p. 71-73, n° 52-53, ill. p. 74-75).

Avec Félix Martin, l'historiographie jésuite renaît alors de ses cendres tel que confirmé par ces éloquents tableaux compulsés par Laflèche 1988 sur les publications jésuites aux XIXe et XXe siècles...

 


Avant 1850 Antoine Plamondon (Charlevoix)

« Le portrait de Charlevoix a été aussi reproduit par le pinceau de M. Antoine Plamondon, pour la cabine du vapeur qui portait le nom de l'historien de la Nouvelle-France. Cette toile a dû périr avec le vaisseau, brûlé il y a quelques années [Verreau 1858.09, p. 153-154 et note 1]. » Voir aussi le texte antérieur de Verreau qui contient davantage d'informations.

« Entre temps, le supposé portrait du père Charlevoix fut copié et reproduit à plusieurs reprises. On en connaît une copie par Joseph Légaré, datée de 1842 (21. Porter 1978, p. 132-133, N. 181), et une autre exécutée par Antoine Plamondon pour orner la cabine du bateau à vapeur le Charlevoix, détruit par un incendie au début des années 1850 [Martin 1988, p. 4-5, et note 22. Verreau 1858.09, p. 154, n° 1]. »

Henry Byam Martin, Le bateau à vapeur Iroquois sur le fleuve Saint-Laurent, 1832, OBANC 1981-42-23.

« Arrivée du vapeur Bertnier à Sorel », Canadian Illustrated News, vol. IV, n° 3, 15 juillet 1871, p. 40.

Dès 1808, un vapeur effectue le trajet de New York à Albany. Sur le Richelieu, le Vermont relie Saint-Jean à Whitehall. À Montréal, John Molson mouille l'Accomodation en octobre 1809, le Malsham en septembre 1814, le Lady Sherbrooke en mai 1817. Thomas Torrance lance le Car of Commerce en 1815, puis le Hercules. Ils font la navette entre Montréal et Québec. Dans la capitale, John Goudie lance le Quebec en 1816, plus le Lauzon. Le Charlevoix, 1837, propriété du capitaine Victor Chénier et associés, puis de John Ryan en 1843, navigue sur le Richelieu jusqu'à Chambly (Hudon 2006).

Élève de Légaré, Plamondon a copié plusieurs de ses oeuvres. Il est donc probable que son tableau devait suivre le modèle jésuite copié par son maître à l'Hôtel-Dieu.
Par contre, d'après le témoignage de Verreau en 1858, ce portrait de Plamondon aurait-il pu regarder dans l'autre direction ? En suivant le modèle copié par Duncan pour Viger à Caughnawaga ?

 

Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune,
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web Robert DEROME