Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune, confusions et conversions...


1888-1889 Dominion Illustrated Print Montreal

Collaboration de Geneviège Piché.

Les religieuses augustines de l'Hôtel-Dieu de Québec ont reçu cette gravure en 1889.

À l’endos, il est inscrit :

« […] Avec la gracieuse bienveillance qui le caractérise, le R.P. Désy, S.J., Supr à la Résidence de Québec, nous adresse aujourd’hui une gravure représentant le véritable portrait [il s'agit, en fait, de la "reproduction" du portrait gravé en 1665 par René Lochon duquel on ne sait pas s'il s'agit d'un portrait idéalisé ou ad vivum] du vénéré Père Paul Lejeune, S.J., décédé à Paris en 1664. L’histoire de notre Hôtel-Dieu dit si bien toute la reconnaissance que nous lui devons pour ses précieux bienfaits [voir 1665 Anonyme AJPF pour davantage d'informations sur cette composante de sa carrière], qu’il serait inutile de le répéter ici. Cf. Annales, vol. 4, 1889, p. 86 »,

et

« Cette figure est une photo-reproduction d’une peinture ancienne, s.l. vers 1700, peinture qui servit d’inspiration à plusieurs copistes subséquents : Joseph Légaré, peintre de Québec, dont la toile est conservée aux Archives du Collège Sainte-Marie de Montréal, et à un inconnu dont la toile est exposée au Musée des Pères Jésuites à Caughnawaga, près de Montréal. Boycela copia également . Cf. Histoire véritable et naturellle…1664. Pierre Boucher, 1964, p. 222 ». [Cette inscription, qui contient plusieurs inexactitudes, porte à confusion : voir l'analyse détaillée ci-dessous !]

Dominion Illustrated Print, Montreal, R. P. PAUL LE JEUNE, 1888-1889, « Reproduction d'une gravure faite en 1665 [...] Dominion Illustrated Print, Montreal.», 414 x 293 mm (feuille), 324 x 266 mm (gravure), QMA, Fonds Monastère des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec.

Cette inscription stipule clairement, à gauche sous l'image,
qu'il s'agit de la « reproduction d'une gravure faite en 1665 »,
donc celle de René Lochon.

La qualité tout à fait exceptionnelle de cette reproduction provient des exigences élevées de son imprimeur qui s'identifie, à droite sous l'image, comme étant la « Dominion Illustrated Print, Montreal. » Il s'agit certainement des presses du Dominion Illustrated, « premier hebdomadaire au Canada illustré selon le procédé de la gravure en demi-ton [DBC] », publié à Montréal par George-Édouard Desbarats (1838-1893), dont le premier numéro date du 7 juillet 1888 et le dernier du 26 décembre 1891 (DI 1888-1891). Cette gravure ne peut donc pas avoir été imprimée avant la fondation de ce périodique à l'été de 1888, ni après 1889 date où elle fut reçue par les augustines. Les index pour 1888-1889 (inclus dans les numéros du 1er juillet 1888, 5 janvier et 6 juillet 1889) ne se réfèrent à aucun portrait de Paul Le Jeune. Ce n'est pas étonnant, car il s'agit certainement d'un tirage particulier spécifiquement commandité.

Ce sont très probablement les jésuites qui ont commandité cette gravure. Serait-ce le « R.P. Désy, S.J., Supr à la Résidence de Québec », cité dans l'inscription au verso avec référence aux Annales, qui l'aurait fait imprimer ? Le père Édouard Désy (1841-1918) est né à l'Ile-Dupas, entré chez les jésuites en 1861, ordonné en 1873, décédé en 1918, inhumé au Sault-au-Récollet (Paulin 2013). Serait-il l'auteur du texte de la nouvelle légende, remplaçant celle du graveur René Lochon ? Ce serait possible, car une lettre de Joseph Gras, datée du 2 février 1909, illustre bien son intérêt pour les anciens portraits des jésuites et ses liens avec l'historien Camille de Rochemonteix !

R. P. PAUL LE JEUNE | Né à Châlons-sur-Marne en 1592 [d'après Laflèche 1973, p. xiv, Rochemonteix 1895-1896 est le premier à fixer sa date de naissance en juillet 1591] ; admis dans la Compagnie de Jésus en 1614 [erreur provenant de Fressencourt 1875 d'après Laflèche 1973, p. xiv, qu'il faut corriger par 22 septembre 1613] ; ordonné prêtre en 1626 ; | Arrive à Québec en 1632 comme Supérieur des Missions de la Nouvelle-France ; | Fonde la Résidence des Trois-Rivières en 1634 avec le P. Jacques Buteux ; | Ouvre le Collège des jésuites à Québec en 1635 [ne figure pas à la chronologie de Laflèche 1973] ; | Rédige les Rélations [sic] de 1632 à 1639 ; | Quitte la Nouvelle-France en 1649 pour devenir Procureur de la Mission du Canada à Paris. | Mort en 1664 à l'âge de 72 ans.

D'après Laflèche 1973 (p. xi-xiii), il n'existe alors, en 1888-1889, que très peu d'études biographiques sur Paul Le Jeune, soit celles de Denis 1834.06, Didot 1862 et Fressencourt 1875 (voir 1875 Hotelin Fressencourt). Les informations de cette légende ne peuvent donc provenir que de l'une de ces sources ou des archives des jésuites solidement établies par les importants travaux et recherches de Félix Martin et Alfred E. Jones.

Quelle fut la source photographique ayant permis la publication de cette gravure en 1888-1889 ? L'exemplaire de 1665 Lochon OBAC était le seul connu dans les collections au Canada jusqu'à l'acquisition, vers 2010, de celui de 1665 Lochon CStM. Était-il déjà présent dans cette institution fondée en 1872 ? Ou était-il encore conservé dans une collection privée ? Pourrait-il s'agir de l'hypothétique exemplaire autrefois à Caughnawaga passé par les mains de Jacques Viger ? Plusieurs indices pointent dans cette direction car cette gravure fut imprimée à Montréal ! Mais la source photographique pourrait également provenir de 1665 Lochon BNF ou des archives des jésuites en France (voir 1893 Reproduction Hamy et Où pourrait bien être conservé un exemplaire original de cette gravure ?). Quoiqu'il en soit, ce CLONE précède toutes les autres reproductions connues. Mais il ne semble pas avoir été diffusé dans l'historiographie malgré son exceptionnelle qualité !

Collaboration de Guy Laflèche.

L'archiviste des Augustines de Québec, Geneviève Piché, met le doigt sur l'illustration et la « légende » d'un important texte de Léon Pouliot, « Pierre Boucher et les Jésuites », qui forme un chapitre de l'édition documentaire collective du livre de Pierre Boucher, Histoire véritable et naturelle des moeurs & productions du pays de la Nouvelle France vulgairement dite le Canada (Boucher 1964, p. 212-225), qui se présente comme une réplique à l'article de Sulte 1896, « Pierre Boucher et son livre », reproduit au chapitre précédent.

L'illustration (p. 222 non numérotée reproduite à droite), n'a aucun rapport avec l'article de Pouliot sinon le sujet de son sujet (Paul Lejeune ! qui aurait apporté une aide précieuse à la délégation de Boucher en France, à titre de procureur) : nulle part elle n'est évoquée dans son article. L'article de Sulte n'a, lui non plus, aucun rapport avec ce portrait, bien entendu : il s'agit d'une critique des Relations des jésuites de la Nouvelle-France à laquelle réplique Léon Pouliot.

Enfin, je confirme : en 1888-1889, je ne connais aucun événement, aucune publication, aucun anniversaire qui pourrait impliquer Lejeune. Cette année-là, c'est le monumental monument (!) Cartier-Brébeuf qui retient l'attention [voir Dominion Illustrated, 6 juillet 1889, p. 3 et 6].

Cela dit, existerait-il une vénération des jésuites pour Paul Lejeune ? Il faut se souvenir que ceux-ci n'ont jamais été capables, malgré leurs efforts, d'imposer à la dévotion populaire leurs martyrs jésuites : c'est H.-R. Casgrain (à partir de 1864), avec le clergé ultramontain, qui en fera nos « saints Martyrs canadiens », ce qui est tout autre chose. Cela dit, il serait surprenant qu'une telle vénération pour notre missionnaire soit restée à ce point confidentielle qu'on n'en trouverait trace que dans la reproduction d'une gravure en 1889... À méditer.

Reproduction et légende par Pouliot
dans Boucher 1964, p. 222.


Détai de la légende par Pouliot dans Boucher 1964, p. 222, sous le portrait de Le Jeune.

Légende sous le portrait de Le Jeune dans le texte de Léon Pouliot « Pierre Boucher et les Jésuites » (Boucher 1964, p. 222).
Commentaires.
Cette figure est une photo-reproduction d’une peinture ancienne, s.l. [sans lieu], vers 1700, Cette « figure » (ci-dessous) est un détail de l'une des nombreuses reproductions du tableau (peinture ou huile sur toile) de 1907 Boyes AJC (détail ci-dessous) : des références en sont données par Kenney 1925 (p. 129, n° 577, reproductions ci-dessous).

Reproduction par Pouliot dans Boucher 1964, p. 222.

1907 Boyes AJC (détail).

qui servit d’inspiration à plusieurs copistes subséquents : Bien sûr, il est impossible que ce tableau peint par Boyes en 1907 ait pu servir de modèle à des oeuvres qui lui sont antérieures ! Voir 1907 Boyes AJC.
Joseph Légaré, peintre de Québec, dont la toile est conservée aux Archives du Collège Sainte-Marie de Montréal, Voir 1842 Légaré AJC.
et à un inconnu, dont la toile est exposée au Musée des Pères Jésuites à Caughnawaga, près de Montréal. Voir la notice XVII-XVIIIe Anonyme/Lochon Caughnawaga pour l'étude approfondie de ce dossier complexe.
Boyce la copia également. Il ne s'agit pas de « Boyce », mais de Boyes. Il n'a pas copié le tableau reproduit par Pouliot, car c'est lui qui l'a peint en 1907 ! Par contre, il a copié ou interprété la gravure originale de Lochon ou un de ses CLONES, par exemple cette reproduction par la Dominion Illustrated en 1888-1889. Voir 1907 Boyes AJC.
Signature reproduite du photostat d'une lettre conservée à la Salle Gagnon, Bibliothèque Municipale de Montréal. Les fonds de l'ancienne Salle Gagnon sont maintenant conservés à MAVM (voir abréviations). Un portrait publié par 1895-1896 HM Rochemonteix reproduit aussi une signature de Paul Le Jeune.

Comment alors expliquer la présence de l'inscription du texte de cette légende de Pouliot, qui date de 1964, à l'endos de la reproduction par la Dominion Illustrated en 1888-1889 de la gravure de René Lochon ? Peut-être parce que le portrait peint par 1907 Boyes AJC s'est inspiré de la gravure originale de Lochon ou de ce CLONE ou d'un autre CLONE alors en circulation ? Cette inscription confond donc le portrait original de Paul Le Jeune, gravé par René Lochon en 1665, avec sa reproduction par la Dominion Illustrated en 1888-1889 et l'interprétation peinte par Boyes en 1907 ! Tout en prêtant à ce CLONE de la fin du XIXe siècle et à ce tableau du début du XXe siècle les influences exercées par la gravure originale du XVIIe siècle ! On assiste donc, encore ici et de façon flagrante, à de multiples confusions autour du portrait de Paul Le Jeune, entre l'original, ses mutations et ses clones (voir Évolutions...) ! Ce qui n'enlève cependant rien à la qualité de la reproduction effectuée par la Dominion Illustrated en 1888-1889 dans cet exemplaire heureusement conservé ! Un témoignage de plus en hommage aux recherches intensives et inventives de George-Édouard Desbarats (1838-1893) afin de constamment améliorer l'évolution de la qualité des nombreux procédés d'impression à la fin du XIXe siècle !

Détail de 1665 Lochon OBAC.

Détail de Dominion Illustrated Print, Montreal, R. P. PAUL LE JEUNE, 1888-1889, « Reproduction d'une gravure faite en 1665 [...] Dominion Illustrated Print, Montreal.», 414 x 293 mm (feuille), 324 x 266 mm (gravure), QMA, Fonds Monastère des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec.

Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune,
confusions et conversions...

web Robert DEROME