Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune, confusions et conversions...


1909 Lettre du père Joseph Gras.

Lettre du père Joseph Gras, jésuite,
2 février 1909.

Collaboration de Theresa Rowat. Source du document :
AJC, 0900-0023.1 avec 0900-0026.3.7 et 0900-0026.4.10.

Commentaires

[Folio 1]

Ancienne Abbaye Tronchiennes Belgique

2 fév. 1909

L'Abbaye de Tronchiennes existe toujours sous le nom de Oude Abdij Drongen près de Gand en Belgique (illustration ci-dessous).

Source : GoogleMaps.

Mon bien cher Père,

P.C.

Vous ne vous attendiez guère à une visite de
ma part ! C'est une toute petite question de
curiosiosité historique qui me donne l'occasion et
le plaisir de venir causer un peu avec vous.
Comme par le passé vous vous intéressez toujours
beaucoup aux questions d'histoire, en voici une
petite que je vous donne à éclaircir.

Il serait intéressant d'identifier le récipiendaire de cette lettre. Les initiales « P.C. » semblent être celles de Pax Christus, qui signifie Paix dans le Christ. Ce destinataire, très certainement intéressé par l'histoire, était-il historien ? Qualifié de « Père », il était donc jésuite puisque cette lettre a été conservée dans leurs archives !

Dernièrement, j'ai aperçu dans un corridor retiré
de cette maison une collection de vieux portraits. Je
me suis mis à les parcourir. Dans le nombre, j'ai
eu l'agréable surprise de trouver plusieurs de nos
anciens pères canadiens : Lejeune, F.X. Duplessis, etc. et
enfin une vieille photographie d'un portrait du
P. Charlevoix. Ce dernier m'a vivement intéressé.

Vous vous rappelez la version d'après laquelle

[Folio 2]

tous les portraits qu'on a du P. Charlevoix, même
celui de Québec, proviendraient du pseudo-Charlevoix de Caughnawaga. Je me suis demandé par quel hasard celui-ci pourrait en venir. S'il n'en vient pas, cela n'indiquerait-il pas qu'il existe quelque part un vrai portrait de Charlevoix ! Une chose certaine, pourtant, c'est qu'il ressemble beaucoup à celui que donne le P. de Rochemonteix, lequel, dit ce Père, provient de l'Hôtel-Dieu de Québec.

Cette « collection de vieux portraits » pourrait-elle avoir été conservée par la Oude Abdij Drongen ? Étaient-ce des gravures ou des photographies ?

Ce passage démontre bien la large diffusion, par les maisons des jésuites à travers le monde, des portraits des jésuites de la Nouvelle-France : voir ce portrait peu connu de François Xavier Du Plessis.

Le signataire de cette lettre, le jésuite Joseph Gras, s'intéressait déjà, en 1909, au portrait de Le Jeune (alias Charlevoix) à Caughnawaga. Il ne pouvait alors savoir qu'il y résiderait de 1913 à 1922 et s'y occuperait des oeuvres d'art (voir Les historiens de l'art au XXe siècle) ! Ce passage de sa lettre véhicule plusieurs confusions entre plusieurs portraits de Le Jeune et de Charlevoix.

Le portrait de Caughnawaga était issu du modèle Lochon de Le Jeune. Rochemonteix a publié une version gravée héritée de ce modèle et identifiée à Le Jeune.
Un portrait disparu de Le Jeune, ayant appartenu aux jésuites, était à l'Hôtel-Dieu de Québec lorsqu'il fut copié par Joseph Légaré en 1842 : il a servi de modèle à plusieurs portraits de Charlevoix orientés à droite. Gras pourrait également référer à l'une de ces copies par Hamel à l'Hôtel-Dieu (QMA) !
Rochemonteix a publié un portrait gravé de Charlevoix, orienté à gauche, dont la source est celui de Jean-François Régis, conservé chez les ursulines, et qui avait été mépris pour un portrait de Le Jeune !
La photographie dont je parle reproduit un portrait
à l'huile ou une aquarelle non une gravure.
L'inscription n'est pas encadrée entre deux lignes
ovales comme pour le P. Lejeune, elle court sur
une seule ligne et se lit seulement autour de
la moitié supérieure de l'ovale. J'en ai pris
à la hâte un calque grossier et informe. Il vous
suffira néanmoins pour vous donner la position
du personnage et la place de l'inscription. Avec ces
quelques détails, vous pouvez, d'un coup d'oeil, voir si
je n'ai sous les yeux qu'une photographie sans
intérêt du portrait de Québec. Je suis fort porté
à admettre cette hypothèse, j'arriverais pourtant [à]
en avoir la conscience nette.
Il serait intéressant de retrouver le dessin calque de Joseph Gras afin d'en publier une reproduction ! Sa description permet toutefois d'identifier le présumé portrait de Charlevoix diffusé par Hamy en 1893. Il est issu de l'aquarelle de James Duncan, dans l'album de Jacques Viger, qui est une interprétation du portrait de Le Jeune (alias Charlevoix) qui était à Caughnawaga.

En passant à Paris, l'été dernier, je n'ai pas manqué

[Folio 3]

d'aller faire un petit pèlerinage à Versailles, chez [le]
P. de Rochemonteix. Le bon vieux père nous a reç[us -]
j'étais avec le P. Boncompain - comme un papa reçoit [ses]
enfants. Nous avons longuement parlé du Canad[a.]
A un moment donné, le Père s'est levé, est allé [dans]
un enfoncement de sa chambre, a tiré un rideau [et]
nous a dit : venez voir. Nous avons aperçu un [sic] gr[ande]
caisse en bois avec l'adresse du P. Désy. « Ce sont
des documents pour l'histoire de votre province, no[us]
a dit le P. de Rochemonteix ; comme j'y tiens bea[ucoup]
et qu'ils m'ont coûté fort cher, je ne veux pas le[s]
envoyer seuls, je veux que quelqu'un les accompa[gne]
voulez-vous les emporter ? » Nous nous sommes
excusés disant que nous ne savions même pas
où nous devions être envoyés pour notre 3e an, [ce]
qui était vrai car on venait juste de nous dire q[ue]
nous n'irions pas à Cantorbéry, sans nous dire [où]
nous devrions aller. Nous lui avons promis toutef[ois]
de tout faire pour ne pas retourner au Canada
sans repasser par Paris et prendre la précieuse car[gaison.]

Le Père nous a dit aussi qu'il faisait faire pa[r]
un grand artiste les portraits des PP. de Brébeuf,
Lalemant, etc, afin d'en faire cadeau au pè[re]
Désy. Vous les avez peut-être déjà reçus ?

[Folio 4 non transcrit relatif à d'autres affaires.]

[Signé] J. Gras s.j.

Ce passage de cette lettre de Joseph Gras décrit clairement les intérêts d'Édouard Désy (1841-1918) pour les portraits des anciens jésuites ainsi que ses liens avec l'historien Camille de Rochemonteix.

C'est Désy qui avait fait parvenir aux augustines de l'Hôtel-Dieu de Québec, alors qu'il était supérieur de jésuites de Québec, la reproduction, en 1888-1889 par la Dominion Illustrated Print Montreal, du portrait de Le Jeune gravé en 1665 par Lochon.

Il serait intéressant de retrouver ces portraits « des PP. de Brébeuf, Lalemant, etc », commandités par Rochemonteix, et d'identifier le « grand artiste » qui en était l'auteur ! Offerts au père Désy, ils ont du se retrouver dans l'une ou l'autre des maisons des jésuites...

Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune,
confusions et conversions...

web Robert DEROME