Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune, confusions et conversions...


Avant 1819 Anonyme Caughnawaga Kahnawake (Le Jeune converti en Charlevoix)

Félix Martin en 1843.

La notice de 1842 Légaré QMC fait état du retour des jésuites au pays en 1842. Félix Martin ne perd donc pas de temps à documenter les territoires et oeuvres d'art des anciens jésuites.

« 1ère Lettre LE PÈRE FÉLIX MARTIN, MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS AU CANADA, A UN PÈRE DE LA MÊME COMPAGNIE EN FRANCE. Montréal, 1er juin 1843. [...] 28. [...] Le plus grand nombre [de la population sauvage qui appartient à ce diocèse] se trouve réunis dans trois grands villages (bourgs) au milieu de la populatton canadienne. 29. Le premier est celui du Saut Saint-Louis [Caughnawaga] auquel nos Pères donnèrent une forme de véritable bourgade en 1671 et dont ils ne cessèrent qu'en 1783 d'avoir un soin digne de leur zèle. Ce n'est qu'après différentes transplantations qu'il a été fixé au lieu qu'il occupe maintenant. Il n'est situé qu'à quatre lieues de Montréal et confine à notre paroisse de la Prairie. Tout y rappelle le souvenir de nos Pères. C'est l'église qu'ils ont bâtie. Leur maison sert encore de logement au missionnaire ; les PP. Lafiteau et Charlevoix l'ont habitée ; on y conserve leur portrait et quelques restes de leur bibliothèque [Cadieux 1973, p. 81 et 97]. »

Anonyme, Portrait de Paul Le Jeune aussi identifié sous le nom de Pierre-François-Xavier de Charlevoix, date, medium et dimensions inconnus, Caughnawaga (aujourd'hui Kahnawake), oeuvre disparue.

 

Joseph Marcoux et la nouvelle église en 1845.

C'est donc Félix Martin, féru de l'histoire et des oeuvres d'art des anciens jésuites du Québec, qu'il redécouvre, à avoir laissé le plus ancien témoignage écrit, le 1er juin 1843, identifiant les portraits de Lafitau et Charlevoix. À cette époque, le curé est un personnage haut en couleurs, très intéressé par les arts et l'architecture. Il ne tarde d'ailleurs pas à se lier à Félix Martin, l'informant sur les oeuvres d'art de Caughnawaga et lui octroyant le contrat de construction la nouvelle église, celle qui est toujours en service depuis 1845.

Joseph Marcoux (1791-1855), surnommé Tharoniakanere (celui qui regarde le ciel), avait été nommé curé à Caughnawaga en 1819. Dès son arrivé, il se préoccupe du problème de la vieille église projetant d'en construire une nouvelle. Il quête auprès des plus grands et réussit à amasser des fonds et des oeuvres d'art : Charles X, roi de France, offre trois grands tableaux en 1826 ; roi Louis-Philippe, 1 000 francs, en 1842, puis de nouveau en 1844 ; Napoléon III, empereur des Français, et l’impératrice Eugénie donnent, en 1852, des vêtements liturgiques en drap d’or ainsi qu’un calice.

En outre, Marcoux rédigea en agnier plusieurs ouvrages : catéchisme, livre de prières, extraits des évangiles, chant grégorien, biographie de Kateri Tekakouitha, grammaire, dictionnaires iroquois-français et français-iroquois. (Allaire 1908-1934, p. 364-365 ; Béchard DBC.)

Anonyme, Rév. Joseph Marcoux, Caughnawaga, reproduction dans Devine 1922, p. 352.

Attribué à Louis Dulongpré, Portrait de l'abbé Marcoux, vers 1830, 26"1/2 x 22"1/2, Caughnawaga. BANQ, Pistard, cote E6,S8,SS1,SSS865, IOA, fiche 05281 et photo C-2, 28 juillet 1944.

« A la mission Saint-François-Xavier, dans le parloir du presbytère, une vieille peinture, assombrie par les années, est appendue au mur. Un abbé, ancien style - rien n'y manque, pas même le rabat! - vous regarde en face de ses yeux bien ouverts. Cheveux courts, longs favoris, oreille fine, bouche vive, prête à la riposte... ou à l'attaque. A la façon de Napoléon, qui passe la main gauche dans son gilet, la sienne est passée dans sa soutane. Voilà Messire Joseph Marcoux, curé vraiment extraordinaire de Caughnawaga [Béchard 1946, p. 13]. »

Henri Béchard, dans sa biographie de Joseph Marcoux du DBC, donne des références imprécises à un supposé « Fonds Marcoux » aux AJC où il a été imposssible de retracer ces documents, même avec l'aide de ses notes manuscrites (AJC, GLC,BO-0593, C-77). Quand à sa correspondance publiée (Marcoux 1869), il s'agit de lettres en Mohawk concernant probablement des affaires amérindiennes.

 

La mission Saint-François-Xavier du Sault-Saint-Louis.

Map illustrating Historic Caughnawaga 1667-1890 (détail), dans Devine 1922, p. viii. 1667 Laprairie Kentake. 1676 Kateri's Tomb Kahnawake (aujourd'hui Sainte-Catherine). 1690 Kahnawakon Jesuit's Mill. 1696 Kanatakwenke. 1716 Caughnawaga.

La mission Saint-François-Xavier du Sault-Saint-Louis avait été dotée de somptueux présents en oeuvres d'art depuis sa fondation, en 1667 à Laprairie sous la gouverne des jésuites, avant de migrer quelques fois. Joseph-François Lafitau (1681-1746) y résida de 1712 à 1717, soit juste avant son dernier déménagement. Charlevoix n'y effectua qu'une courte visite, vers mars-avril 1721. Mais quand leurs portraits ont-il été commandités ? Par qui ? Et pourquoi ?

Plusieurs missionnaires sur place (liste chronologique non exhaustive complusée à partir de Devine 1922, du DBC et de Forbes 1899, p. 135-136) auraient pu commanditer les portraits de Le Jeune (plus tard converti en Charlevoix) et Lafitau : Pierre Raffeix (1635-1724) fondateur de la mission à Laprairie, Jacques Frémin (1628-1691), Jacques Bruyas (1635-1712), Claude Chauchetière (1645-1709), Jacques de Lamberville (1641-vers 1710), Vincent Bigot (1649-1720), Pierre Cholonec (1641-1723), Julien Garnier (1643-1730), Pierre de Lagrené (1659-1736), Pierre de Lauzon (1687-1742), Joseph-François Lafitau (1681-1746), Jacques Quintin de la Bretonnière (1689-1754), Luc-François Nau (1703-1753), Jean-Baptiste Tournois (1710-1761), Pierre-René Floquet (1716-1782), Nicolas de Gonnor, Antoine Gordan (1717-1779), Yves le Saux (1718-1753), Pierre Robert Billiard (1723-1757). Au décès du père Jean-Baptiste de Neuville, en 1761, Joseph Huguet (1725-1783) lui succéde comme supérieur de cette mission et y demeure en fonction jusqu’à sa mort en 1783, brièvement remplacé, jusqu'à la fin de l'année, par le jésuite d'origine belge Bernard Well (1724-1791). Ainsi se terminait 126 années de direction spirituelle des jésuites dans cette paroisse (Devine 1922, p. 310-311).

« En 1783, les prêtres séculiers ont remplacé les Jésuites : 1783, M. J.-B. Dumouchel (il était curé de Châteauguay) ; 1783-1784, M. P. Gallet (il était en même temps curé de Lachine) ; 1784-1793, M. Laurent Lucharme (inhumé au Sault Saint-Louis, le 31 décembre 1793) ; 1794-1802, M. Ant. Rinfret (transféré à Ste Anne de Mascouche) ; 1802-1808 M. Ant. Van Felson (transféré à Beauport) ; 1808-1814 M. Ant. Rinfret (revenu au Sault Saint-Louis, inhumé à Lachine dont il était aussi curé) ; 1814, M. P.-N. Leduc ; 1814- 1819, M. Nic. Dufresne (transféré à Saint-Régis) ; 1819-1855 M. Joseph Marcoux (inhumé au Sault Saint-Louis, le 30 mai 1855). En mai 1855. la mission fut confiée aux RR. PP. Oblats de Marie Immaculée : 1855-1864, R. P. Eugène Antoine (aujourd'hui 1er assistant-général de son ordre ; il réside à Paris) ; 1864, R. P. Léonard ; 1864-1892, R. P. N.-V. Burtin (réside à Saint-Sauveur de Québec). En 1892, les prêtres séculiers reprirent la direction de la mission : J.-Guillaume Forbes. L'abbé J.-G. Forbes [Forbes 1899, p. 135-136]. »

Signature illisible (en bas à droite de l'image), Église de St-François-Xavier de Caughnawaga, gravure dans Forbes 1899, p. 130.

Les portaits de Lafitau et de Charlevoix sont forcément antérieurs à leur mention par Félix Martin en 1843. Ont-il été commandités avant ou après le départ des jésuites en 1783 ? Peut-être après la publication des livres des portraiturés, soit Lafitau 1718 et Lafitau 1724, Charlevoix 1724 et Charlevoix 1744 ? Ou bien, après 1819, lors de la renaissance de la paroisse sous la gouverne de Joseph Marcoux ?

 

Nicolas Frémiot en 1847.

La présence des portraits de Lafitau et de Charlevoix à Caughnawaga est de nouveau attestée, le 17 décembre 1847, par Nicolas Frémiot (1818-1854). Originaire de France où il est ordonné 1847, il passe l'hiver suivant dans la région de Montréal. Le 20 mai 1848, il se rend dans ses missions de l'Ontario où il décédera le 4 juillet 1854.

« 41e Lettre LE PÈRE FRÉMIOT, MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS DANS LE HAUT-CANADA A UN PÈRE DE LA MÊME COMPAGNIE. Laprairie, 27 décembre 1847. 1. Vous connaissez déjà le Sault-Saint-Louis [Caughnawaga] : la première lettre du Père Tellier vous a décrit l'origine et les transmigrations de ce village d'Iroquois catholiques. Les deux visites, que j'ai eu occasion d'y faire, me donnent lieu d'ajouter à ces premiers renseignements : je m'empresse donc de vous communiquer le résultat de mes observations, bien assuré que tout ce qui concerne les sauvages intéressera votre zèle. D'ailleurs le peu qui reste de cette nation, jadis si belliqueuse et si fière, semble réclamer une attention toute spéciale. On aime à étudier les ruines d'un antique et majestueux édifice, les ruines d'une nation sont bien autrement imposantes : offriraient-elles moins d'attraits à une louable curiosité ? Si vous ajoutez au Sault-Saint-Louis, Saint-François Régis (Saint-Régis) et le lac des deux-montagnes (Oka), vous aurez les trois seuls villages d'lroquois catholiques qui existent dans le monde. [...]

16. Quelque longue que soit déjà cette lettre, il faudra pourtant, mon Rév. Père, qu'avant de quitter le terrain, je vous dise un mot de l'église et du presbytère [de Chaughnawaga]. Ce dernier est encore l'ancienne maison de la Compagnie, et ce n'a pas été chose indifférente pour moi de manger dans un réfectoire et de coucher dans une chambre, où tant de missionnaires étaient venus se remettre de leurs fatigues ou se préparer au martyre. J'avais sous les yeux les portraits des Pères Charlevoix et Lafiteau, tous deux avaient trouvé, sous ce toit hospitalier, une trève bien douce à leurs lointaines et pénibles excursions. C'est de là que le Père Charlevoix, le 1er mai 1721, racontait à la Comtesse de Lesdiguières, quelles édifiantes, quelles délicieuses fêtes de Pâques, il venait d'y passer. C'est là, sans doute, que le Père Lafiteau vint puiser ses inspirations, avant de laisser tomber de sa plume quelqu'une de ces belles pages sur Les moeurs des Sauvages de l'Amérique comparées aux moeurs des Chrétiens des premiers siècles. 17. L'ancienne église, bâtie par nos Pères, était en son genre, une des plus belles du pays, au temps où écrivait le Père Charlevoix. Mais depuis plusieurs années, elle se trouvait insuffisante pour une population de 1200 âmes. Elle a fait place à une nouvelle dont la dédicace eut lieu, il y a un peu plus d'un an. Elle avait été bâtie en sept mois, et cependant elle est vaste et solide. Elle paraît devoir suffire aux besoins futurs de la localité. Le maître autel est magnifique; c'est celui de l'ancienne église, modifié et redoré. Les ornements y sont répandus avec profusion; on voit que nos Pères s'étaient conformés au goût des sauvages. Un tableau de saint François Xavier le domine. Aux petits autels se trouve, d'un côté, le tableau de la Ste Vierge sur le modèle de la médaille miraculeuse, de l'autre, un tableau de St-Louis donné par Charles X, quatre ans avant sa chute [Cadieux 1973, p. 444 et 454]. »

 

Hospice Verreau en 1858.

« C'est avec beaucoup de peine et grâce à l'obligeance du R. P. Martin et de M. le Commandeur Viger, que nous avons pu réunir quelques détails que nos lecteurs jugeront, sans-doute, bien insuffisants. Joseph François Lafitau, naquit à Bordeaux, vers la fin du 17e siècle. Le Père Martin lui-même n'a pu nous donner l'année de sa naissance. De quelques notes qu'il vient de recueillir en Europe et qu'il a bien voulu nous communiquer, nous pouvons conclure que Lafitau étudiait la théologie à Paris, en 1710, et qu'il avait demandé au Père-Général la faveur d'être destiné aux missions du Canada. [...]

On écrit Caughnawaga et Cahnawaga ; mais la meilleure orthographe pour la prononciation française est Kahnawaké. D'après feu M. Marcoux et le M. de Lorimier, descendant des Iroquois par sa mère, ce nom signifie rapides. [...]

M. le commandeur Viger, qui possède plusieurs autographes de Lafitau, entr'autres celui dont nous publions un facsimile [...]

Lafitau a fait parler cette ressemblance aux yeux de son lecteur dans ses belles gravures, dont les dessins paraissent avoir été tracés par lui-même, ce qui en soi serait déjà un mérite qu'il ne faudrait pas dédaigner. L'ouvrage dédié au Duc d'Orléans est digne, sous ce rapport, du goût artistique de ce prince. Il contient 41 planches, contenant chacune d'elles un grand nombre de gravures. Le frontispice représente le Temps dictant à l'histoire les admirables récits de l'Ancien et du Nouveau Testament (1 Les exemplaires de cet ouvrage sont devenus assez rares et dispendieux. Il en existe plusieurs dans le pays. Celui du commandeur Viger est enrichi des notes précieuses de M. Joseph Marcoux) [...]

Grâce, cependant, à un portrait qu'un homme, qu'il faut toujours nommer quand il s'agit d'antiquités canadiennes, M. Viger, a tiré de l'oubli, nous pouvons donner à nos lecteurs une idée assez précise de la personne du célèbre missionnaire qui fait l'objet de cette notice. (1 Le portrait que nous offrons à nos lecteurs était, ainsi que celui de Charlevoix, à la mission du Sault St. Louis, où personne, sauf M. Marcoux, n'aurait pu les identifier, ce qu'il lui était facile de faire par la tradition transmise de missionnaire en missionnaire. Le commandeur Viger les fit restaurer et copier, par M. Duncan, pour son riche album. Le portrait de Charlevoix a été aussi reproduit par le pinceau de M. Antoine Plamondon, pour la cabine du vapeur qui portait le nom de l'historien de la Nouvelle-France. Cette toile a dû périr avec le vaisseau, brûlé il y a quelques années.) Le Père Lafitau était de taille ordinaire, il avait les traits de la figure fins et délicats, le teint blanc et coloré. Son front, ses yeux et toute l'expression de sa physionomie, indiquaient une vive et pénétrante intelligence. Sa contenance devait être pleine de noblesse et d'une douce fermeté. En un mot, il nous apparaît comme un de ces hommes d'élite qui peuvent renoncer à la gloire humaine; mais que cette gloire va couronner partout, dans la cabane du sauvage, dans le désert, tout aussi bien que sur un théâtre plus élevé [Lafitau 1858, p. 4, 5, 12-14 ; une partie de ces informations, ainsi que la gravure, sera reprise dans Verreau 1858.09, p. 153-154]. »

En 1858, Hospice Verreau (1825-1901) se réfère donc à ces deux portraits mais, curieusement, il en parle au passé ! N'étaient-il déjà donc plus à Caughnawaga ? Leur disparition serait donc postérieure au témoignage de Frémiot qui les y avait vus en 1847. Pourrait-on alors dater leur restauration et leur copie par Viger après cette date ? Verreau donne une reproduction du portrait de Lafitau, mais pas de celui de Charlevoix. Il situe toutefois les liens l'unissant, dans sa quête de connaissance, à Viger, Martin et Marcoux. Il semblerait que ces portraits aient déjà été présents à Caughnawaga avant l'arrivée de Marcoux en 1819, car Verreau signale qu'il était le seul à pouvoir les identifier « par la tradition transmise de missionnaire en missionnaire » ! Marcoux ne serait donc pas leur commanditaire ! Et on doit donc les dater d'avant 1819.

Anonyme, Portrait de Joseph-François Lafitau, date, dimensions et médium inconnus, Kahnawake (oeuvre disparue).

Viger ASC : (228) James Duncan (attr.), R. P. Jos. Fr. Lafitau, aquarelle, 13,2 X 10,3 (Boivin 1990).

John Henry Walker, JF Lafitau J Missionnaire au Sault St Louis, signé en bas à gauche de l'image « JHWalker sc », gravure dans Lafitau 1858, frontispice.

Le graveur Walker s'est évidemment inspiré très étroitement du Duncan de l'album de Viger. Il lui a toutefois aminci les traits du visage. Verreau a republié cette gravure, qui a également été rééditée avec l'ajout d'un titre anglais et photographiée par Livernois. Les reproductions de Hamy, Rochmonteix et Devine, présentent toutefois un visage replet, plus près de l'original de Duncan.

septembre 1858

Verreau 1858.09, p. 153-154, reproduction de la gravure de John Henry Walker dans Lafitau 1858.

1858

John Henry Walker, JF Lafitau J Missionnaire au Sault St Louis, Rev. Father Lafitau, gravure, signé en bas à gauche de l'image « JHWalker sc », OBAC.

après 1858

J. E. Livernois, Photographie retouchée de la gravure de J. H. Walker dans Lafitau 1858 (détail), BANQ P560,S2,D1,P583. Source.

1893

Anonyme, Le R.P. Joseph-François Lafiteau de la compagnie de Jésus, gravure dans Hamy 1893, vol. 5, non paginé. Source : archive.org f° 111/128.

1895-1896

HM, RP Lafitau S.J., gravure, signée en bas à gauche « HM », dans Rochemonteix 1895-1896, vol. 3, p. 384.

1922

Anonyme, Rev. Joseph-François Lafitau, s.j., gravure, dans Devine 1922, p. 176.

Le graveur John Henry Walker, utilisé ici par Verreau, a également beaucoup travaillé pour illustrer les ouvrages de Félix Martin.

« XII. Explication des Gravures. [...] Page 51. Jacques Quartier. D’après une excellente aquarelle de Duncan, dans le magnifique Album Canadien de S. H. le Lieut.-Col. J. Viger. C’est la copie du Portrait peint pour la Chambre d’Assemblée, sur l’original conservé à St. Malo en France, lieu de la naissance de ce marin célèbre. [Martin 1852b, p. 330]. »

CI-DESSUS — John Henry Walker, J. Quartier, gravure, signé dans l'image en bas à droite « JHWalker sc », Martin 1852b, p. 51.

À GAUCHE — Viger ASC : (275) Théophile Hamel (attr.), Portrait de Jacques Cartier, aquarelle, traces de vemis et crayon, rehauts de gouache, 19,3 x 14,2 cm (Boivin 1990).

Si Félix Martin s'est inspiré de l'album de Jacques Viger, il y a aussi laissé une contribution anonyme. Soit, un dessin du buste reliquaire de Brébeuf (Derome 1997b et Bimbenet-Privat 1997), qu'il a connu par le tableau de 1842 Légaré QMC, et dont il fait graver des illustrations pour ses livres...

Viger ASC : (266) Attribué à Félix Martin, Joannes de Brebeuf. Soc. Jes. tué par les Iroquois le 16 mars 1649, crayon et aquarelle, 16,6 x 14,2.

Martin 1852b, p. 250.

Chaumonot 1885, p. 226.

Félix Martin fait ici reposer le buste sur un tissu imaginaire dont le motif est tiré de la chasuble de saint Ignace sur la magnifique sculpture en argent d'Alexis Porcher à l'égise Notre-Dame de Québec.

On doit donc imaginer Viger, Duncan, Martin et Marcoux, ensemble à Caughnawaga, tel qu'illustré ci-dessous, devisant sur ces anciens jésuites, Lafitau et Charlevoix. Cette vue, représentant la nouvelle église construite par Félix Martin en 1845, est donc postérieure à sa construction.

Viger ASC : (254) James Duncan, "Ruines de l'ancien Fort de Sault St-louis (Caughnawaga)", aquarelle, 14,8 x 25,6 (Boivin 1990).

 

Fin XIXe siècle.

Quelques nouvelles informations sont révélées, par divers auteurs, sur la vie de Charlevoix à Caughnawaga, le bureau sur lequel il écrivait, ou son portrait, mais aucune reproduction photographique n'en est donnée.

1855 — « [...] here Charlevoix, wrote his History of New France; here Lafitau drew up his "Manners of the American Indians, compared to the manners of the earliest times," in which every classic author gives his part ; and here, in our own day, Marcoux gave the last form to his incomparable grammar and dictionary of the Caughnawaga dialect of the Iroquois language, and compiled those catechisms, books of prayer, devotion and instruction, which furnish such a library to his flock [Shea 1855, p. 590]. »

1891 — « The desk at which Charlevoix and Lafitau wrote is still used by the missionary who occupies the presbytère [Walworth 1891, p. 279, note 70]. »

Philéas Gagnon écrit, en 1895, à propos de ce portrait de Charlevoix.

1895 — « 4626. Charlevoix (Le Père F. X. de) ; voir 3877. In-8, gravé par J. A. O'Neil. L'on a découvert dernièrement que ce portrait que l'on conservait à Caughnawaga comme celui de Charlevoix, n'était autre qu'un portrait du Père Lejeune, retouché et colorié [Gagnon 1895]. »

Curieusement, tout comme Verreau, il parle au passé de sa présence à Caughnawaga ! On peut donc se demander si ce portrait s'y trouvait toujours ? Il note la substitution d'identification entre Le Jeune et Charlevoix. Sa description ne permet cependant pas d'évaluer s'il s'agit d'un exemplaire du portrait gravé original de 1665 Lochon OBAC « retouché et colorié », ou d'un tableau qui s'en inspirait ? Fait-il référence à un ouvrage, livre ou article, ou à une interprétation de vive voix quand il dit « on a découvert dernièrement » ? Ou, comme souvent, ce « on » représente-t-il une rumeur ? Ou une façon discrète de faire passer sa propre interprétation ? Ses archives, ou sa correspondance, permettrait peut-être de le découvrir (ouvrage à consulter... Olivier 1978) ?

 

Edward James Devine en 1922.

Les commentaires d'Edward James Devine (1860-1927) fournissent, semblent-ils, de nouveaux détails intéressants, mais tout en soulevant de nombreuses questions. Devine connaissait bien les archives des jésuites pour y avoir travaillé, de 1885 à 1889, avec l’archiviste Arthur Edward Jones.

Texte de
Devine 1922,
p. 194, note 2.

Commentaires...

For nearly a century, the residence at Caughnawaga possessed

Devine a-t-il vu ce portrait ? Il semblerait que non, puisqu'il en parle au passé, disant que la résidence de Caughnawaga avait possédé, pendant près d'un siècle, ce tableau. Où se serait terminé le siècle en question ? Au moment où Devine publie cet ouvrage en 1922 ? Ou à la date de la dernière mention de leur présence, soit par Frémiot en 1847 ? Donc, si on lit entre les lignes, ce portrait n'était peut-être plus à Caughnawaga !

Cette réflexion va dans le même sens que ce que Verreau rapporte en 1858 : « Le portrait que nous offrons à nos lecteurs était, ainsi que celui de Charlevoix, à la mission du Sault St. Louis ». L'imparfait utilisé ici signifierait-il que ces portraits n'y étaient plus ?

En outre, Verreau rapporte, à propos de ces deux portraits de Lafitau et Charlevoix, que le « commandeur Viger les fit restaurer et copier ». Sont-ils revenus à leur lieu d'origine après avoir été restaurés et copiés ?

a small Cette indication du format est précieuse. Si c'était un petit tableau, il pourrait donc se rapprocher du format de 1665 Lochon OBAC. Il pourrait même s'agir de la gravure elle-même !
painting

S'agissait-il d'une peinture à l'huile ? Ou un portrait, gravure ou huile sur toile, de Le Jeune « retouché et colorié » tel que rapporté par Philéas Gagnon, en 1895 ?

which, tradition asserted, was the portrait of Charlevoix. Cette information n'est pas nouvelle et découle des écrits de Martin, Frémiot et Verreau rapportés ci-dessus.
No one doubting the genuineness of the work, it was reproduced by John Gilmary Shea, Justin Winsor, and others. It was even accepted in France as a true portrait of the famous historian.

Le portrait disparu de Caughnawaga ne peut pas avoir été reproduit par Shea, à moins d'avoir été à nouveau inversé par le graveur ! Si on en juge par le dessin que Duncan en a fait pour l'album de Jacques Viger, et sa reproduction en France par Hamy, le portraituré regarde à notre gauche comme celui de Lochon, alors que celui la gravure d'O'Neill pour Shea regarde à notre droite.

On closer inspection, in recent years, it was shown to be a copper-plate engraving of Father Paul Lejeune, S.J., made in 1665, the year after his death.

Le portait disparu qui était à Caughnawaga était-il celui de Lochon ? Ou Devine fait-il état ici du progrès des connaissances à l'effet que l'on savait, peut-être depuis le commentaire de Philéas Gagnon, en 1895, que la source des portraits de Charlevoix était la gravure de Lochon ? Ce qui, en fait, n'est pas vrai, puisque Légaré a utilisé un autre modèle provenant des jésuites, lui aussi disparu, qui regarde à notre droite, tout comme la gravure d'O'Neill pour Shea.

The Caughnawaga portrait was a forgery, skilfully hidden under a coat of paint. Devine semble ici affirmer que la gravure de Lochon se cachait derrière une couche de peinture ! A-t-il vu l'oeuvre ? Ou répête-t-il les informations reprises de Philéas Gagnon, en 1895, ou ailleurs ?
No authentic portrait of Charlevoix is known to exist. Nous sommes tout à fait d'accord avec Devine sur ce point...!

 

Les historiens de l'art au XXe siècle.

Plusieurs fonds et ouvrages ne donnent aucune référence, ni description, ni photographie permettant d'attester de la présence du portrait disparu de Le Jeune alias Charlevoix à Caughnawaga au XXe siècle. Ramsay Traquair effectue des relevés dans les églises, dès les années 1920-1930, dont celle de Caughnawaga : CAC Traquair, avec son moteur de recherche, donne trois photos architecturales extérieures à Caughnawaga ; Murray 1987 donne plusieurs références à des photographies de Caughnawaga dans le Fonds Ramsay Traquair, mais aucune relative à ces portraits ; Traquair photographie l'orfèvrerie de Caughnawaga en 1933 (Derome 1987f, p. 64). Il est vrai que Traquair s'intéressait à l'architecture, à la sculpture et à l'orfèvrerie, mais pas à la peinture.

Gérard Morisset a compilé, pour son IOA, plusieurs oeuvres et archives à Caughnawaga en 1944 (BANQ, Pistard, cotes E6,S8,SS1,SSS865 et E6,S8,SS1,SSS866). On y trouve bien une photo du portrait de Marcoux ainsi que sa fiche technique. Par contre, on n'y trouve aucun relevé, ni photographie, des portraits de Lafitau et de Charlevoix. On peut donc se demander s'il les a vus à cet endroit ?

Morisset se réfère pourtant à leur présence à Caughnawaga dans son inventaire de l'Album de Jacques Viger (Viger ASC) également effectué en 1944 : pour Lafitau il y note « D'après un portrait conservé à Caughnawaga [BANQ, Pistard, cote E6,S8,SS1,SSS548,D2170] » ; pour Charlevoix « Dessin réalisé d'après une peinture conservée à Caughnawaga [BANQ, Pistard, cote E6,S8,SS1,SSS548,D2143] ».

La référence, à l'effet que ces portraits se trouvaient à Caughnawaga, ne provient donc pas de l'inventaire dressé dans cette paroisse, mais de l'article de Verreau 1858.09 (voir ci-dessus Verreau) auquel Morisset donne référence dans son inventaire de Viger ASC !

« 125- Portrait du Père de Charlevoix, d'après une peinture conservée à Caughnawaga. La technique de figure est médiocre. Cf. Le Journal de l'Instruction publique, septembre 1858, p. 154 [Verreau 1858.09]. H. 0' 6"1/2 L. 0' 5"7/16 Ovale En bas à droite : J. Duncan.

228- Portrait du Père Joseph-François Lafitau, d'après le portrait conservé à Caughnawaga. Figure de tonalité chaude. Costume d'un beau bleu ardoise. H. 0' 5 1/8" L. 0' 4" Aq. Non signée. Oeuvre certaine de James Duncan. Cf. Le Journal de l'Instruction publique, septembre 1858, p. 154 [Verreau 1858.09]. »

(BANQ, Pistard, cote E6,S8,SS1,SSS548, fiches relevées sur Viger ASC, n° 125 et 228 ; voir aussi E6,S8,SS1,SSS547.)

Cet état de la documentation a porté à confusion et induit les historiens de l'art à penser, par la suite, que ce portrait se trouvait bel et bien à Caughnawaga. Pourtant, plusieurs historiens en parlaient déjà au passé depuis des lustres : Verreau dès 1858, Gagnon en 1895 et Devine en 1922 !

La correspondance de Morisset fait en outre état de ses échanges avec le jésuite Henri Béchard à qui il fournit des photographies (voir image à droite). Celui-ci signe une carte du Centre Kateri, à Caughnawaga, et publie une histoire de cette paroisse, J'ai cent ans, l'église Saint-François-Xavier de Caughnawaga (Béchard 1946), où il n'est fait nulle mention des portraits de Lafitau et de Charlevoix ; mais il décrit celui de Marcoux. On y apprend également qu'à la demande du jésuite Joseph Gras, en fonction dans la paroisse de 1913 à 1922, « Ottawa envoie un connaisseur examiner les peintures et tableaux et rentoiler ceux qui en ont besoin [Béchard 1946, p. 44]. » Joseph Gras s'était déjà intéressé au portrait de Le Jeune (alias Charlevoix) dans une lettre datée du 2 février 1909.

Marius Barbeau s'est intéressé au Trésor des anciens Jésuites (Barbeau 1957b) où il documente plusieurs oeuvres, dont les portraits de « Katherine Tegakouita » et de l'abbé Marcoux, mais il ne mentionne ni ceux de Lafitau, ni de Le Jeune alias Charlevoix. Béland 1985 et 1988, qui a répertorié les publications de Marius Barbeau, ne donne aucune référence à Caughnawaga. La Collection numérique de la BANQ donne plusieurs photographies à Caughnawaga, mais aucune pour ces portraits. Il en va de même pour les Archives photographiques Notman.

Doit-on prêter foi à l'historien Léon Pouliot lorsqu'il affirme, en 1964, que « la toile est exposée au Musée des Pères Jésuites à Caughnawaga, près de Montréal » ? Non ! Car le texte de la légende contenant cette assertion est truffé d'inexactitudes flagrantes !

Par la suite, les historiens de l'art se penchent sur la substitution d'identité entre Le Jeune et Charlevoix, entre autres sur ce portrait de Caughnawaga. À l'occasion de l'étude du portrait de 1863 Hamel QMA, Nicole Boisclair révèle qu'une...

« lettre du R.P. Frémiot, datée du 27 décembre 1847, prouve toutefois que le nom de ce dernier [Charlevoix] fut attaché aux copies de ce portrait dès la première moitié du XIXe siècle au moins à Caughnawaga [Boisclair 1977, p. 40-41 n° 57, se réfère à Cadieux 1873, p. 454, alors qu'il s'agit de Cadieux 1973]. Selon le R.P. Léon Pouliot, il n'existe cependant aucun portrait authentique du P. Charlevoix [Boisclair 1977, p. 40-41 n° 57]. »

Des extraits de cette lettre de Frémiot sont reproduits ci-dessus ainsi que de celle, encore plus importante car antérieure, de Félix Martin. Boisclair ne fait toutefois pas mention de l'existence de ce portrait à Caughnawaga à l'époque où elle écrit ces lignes, n'en donnant aucune reproduction ni référence.

Denis Martin apporte des informations plus détaillées :
Martin 1988, p. 4-5.

Commentaires...
Jacques Viger avait retrouvé à la mission du Sault-Saint-Louis un tableau censé représenter, selon la tradition missionnaire, le père François-Xavier de Charlevoix (1682-1761), qui passait au 19e siècle pour le "père" des historiens de la Nouvelle-France. Viger fit restaurer le tableau et chargea James Duncan d'en exécuter une copie à l'aquarelle pour son Album [Souvenirs Canadiens], mais sans vérifier le bien-fondé de cette identification (19. Verreau 1858.09, p. 154, n. 1). Cette interprétation provient d'un article de Verreau, auquel Martin se réfère dans sa note 19, qui est un bref résumé d'un texte antérieur de Verreau reproduit ci-dessus qui contient davantage d'informations. La référence à cet article provient probablement des fiches de l'IOA de Morisset.
En fait, le tableau original (conservé aujourd'hui à Caughnawaga) Ce tableau était-il vraiment à Caughnawaga en 1988 ? Ou Martin l'a-t-il présumé d'après les fiches de l'IOA de Morisset ?
copié par Duncan pour Viger Information tiré de Verreau reproduit ci-dessus.
ne représentait pas le père Charlevoix, mais plutôt le père Paul Le Jeune (1591-1664), supérieur des Jésuites de la Nouvelle-France de 1632 à 1639. Cette information provient probablement de Philéas Gagnon, en 1895.
Le tableau conservé au Sault-Saint-Louis s'inspirait du portrait gravé en 1665 par René Lochon pour servir de frontispice aux Epistres spirituelles du père Le Jeune.
Cette erreur d'interprétation provient de Boisclair qui a présumé que le portrait de Le Jeune ornait les Epistres spirituelles publiées anonymement en 1665 (voir frontispice), alors qu'elle l'avait relevé dans la réédition par Fressencourt en 1875 (voir frontispice).
L'erreur d'identification de Viger, due à une méconnaissance des sources iconographiques du Régime français, fut perpétuée par tous les historiens et collectionneurs du siècle dernier s'intéressant aux portraits anciens. Elle ne fut rectifiée qu'à la toute fin du 19e siècle. (20. Gagnon 1895, p. 684, n° 4626. L'identification au Père de Charlevoix se retrouve encore, plus récemment, dans la thèse de Todd 1978, p. 84.) Martin se réfère à la notice de Philéas Gagnon, en 1895.
Entre temps, le supposé portrait du père Charlevoix fut copié et reproduit à plusieurs reprises. On en connaît une copie par Joseph Légaré, datée de 1842 (21. Porter 1978, p. 132-133, N. 181),
et une autre exécutée par Antoine Plamondon pour orner la cabine du bateau à vapeur le Charlevoix, détruit par un incendie au début des années 1850 (22. Verreau 1858.09, p. 154, n° 1).
Entre 1853 et 1858, Théophile Hamel en exécuta également une copie pour la galerie de portraits historiques de la Chambre d' Assemblée (23. Vézina 1977, p. 396).
Par la suite, le soi-disant portrait du père Charlevoix se retrouvera partout: dans les albums souvenirs, les manuels d'histoire du Canada, etc. Le cas du père Charlevoix n'est pas un exemple isolé de la confusion qui règne, entre 1840 et 1860, au sujet des connaissances en iconographie canadienne. Cette époque, qui marque les débuts de l'historiographie canadienne-française, reste aussi la plus féconde en portraits fictifs.
Les imprimés présentent des portraits de Le Jeune (à droite) qui côtoyent ceux de Charlevoix (ci-dessous) issus de deux modèles (voir mosaïque).

 

Absence et hypothèses.

Devons-nous conclure que les portraits de Lafitau et Charlevoix, naguère « vus » à Caughnawaga, n'étaient que des « projections » des désirs de leurs spectateurs enthousiastes, prêts à recréer l'histoire perdue du mythe des fondateurs de la Nouvelle-France ? Les Marcoux, Martin, Viger et Verreau, voulaient à tout prix « voir » leurs héros et en ont fait excécuter des versions par les Duncan et Walker. Le portrait de « Jacques Quartier » n'existait pas, il fallait donc le créer ! Il en va de même pour moults héros de la Nouvelle-France, tel que brillamment démontré par Martin 1988.

N'est-il pas étonnant que, pour Lafitau, aucun portait antérieur à celui de l'album Viger ne soit connu ? Ayant résidé à Caughnawaga de 1712 à 1717, il serait vraisemblable que l'on ait pu conserver un portrait de lui, surtout s'il l'avait lui-même laissé à la paroisse en quittant son poste ! Par contre, Charlevoix n'a fait qu'y passer brièvement, vers mars-avril 1721, durant son court voyage de deux ans en Amérique, de Québec à Saint-Domingue en passant par le Mississippi. Nonobstant, il aurait laissé sa marque indélébile, tant par son portrait, que par le bureau sur le quel il aurait écrit son Histoire de Description générale de Nouvelle-France..., pourtant publiée 24 ans plus tard (Charlevoix 1744) ! N'est-ce pas là pure fantaisie spéculative d'antiquaires voulant honorer la mémoire du grand historien du paradis perdu de l'ancienne colonie française ? D'autant plus que ces érudits du XIXe siècle ont fini par conclure qu'il s'agissait d'un portrait de Le Jeune ! On peut alors, à juste titre, se demander quels auraient pu être les liens et circonstances historiques qui auraient pu rendre probable la présence d'un portrait du jésuite Paul Le Jeune dans cette mission ?

« En ce qui concerne le rapport entre Lejeune et Caughnawaga, la réponse est négative. Ce qui ne signifie pas qu'elle ne pourrait s'avérer très intéressante.

Lorsqu'il quitte définitivement la Nouvelle-France, en 1649, la colonie et les missions n'ont aucun rapport avec les Iroquois, depuis l'assassinat de Jogues à Ossossané, en 1646. À partir de ce moment, Lejeune est procureur de la mission, à Paris. Il lit, édite la relation annuelle. C'est dans la seconde moitié de la décennie, après 1650, que les jésuites vont tenter de s'établir en Iroquoisie. L'établissement de Caughnawaga viendra beaucoup plus tard.

L'important est que je ne connais aucun rapport entre Lejeune et la mission iroquoise. Or, l'intéressant, pour vous, certainement, c'est que vous puissiez en établir des relations iconographiques. Contrairement aux martyrs jésuites (Jogues, Brébeuf, Garnier, Daniel, etc.), notre missionnaire n'est pas une figure marquante de la colonie, alors qu'en fait il aura été probablement le missionnaire le plus important dans la relance de la mission à partir de 1632, comme supérieur et comme inspirateur des impératifs de la mission. Il n'a pas joué de rôle politique, comme Jérôme Lalemant ou Paul Ragueneau, mais il a influencé comme eux tout le développement à venir de la mission, particulièrement dans sa vocation "missionnaire", apostolique.

Tout l'intérêt est que je ne peux que répondre négativement à votre question : rien ne lie Lejeune à la réserve iroquoise. Pourquoi et comment la réserve serait-elle donc liée à lui [Collaboration de Guy Laflèche] ? »

Et si, toutefois, le portrait de Le Jeune, disparu de Caughnawaga, avait été une gravure telle que celle de 1665 Lochon OBAC, sa venue dans cette mission aurait pu dater d'aussi tôt que sa fondation en 1667 ! Gravure alors d'actualité, peut-être fraîchement reçue et semble-t-il largement diffusée, et mise là en souvenir de cet ancien supérieur des jésuites de Nouvelle-France nouvellement décédé ! Bien que tous les premiers missionnaires de la mission aient pu l'y apporter, certains s'intéressaient davantage aux images, tel Chauchetière et Cholenec en rapport avec le portrait de Kateri Tekakwitha ! Ce qui permettrait de corroborer l'assertion de Verreau en 1858, à l'effet que son identification s'était faite « par la tradition transmise de missionnaire en missionnaire » jusqu'à l'arrivée du curé Joseph Marcoux en 1819 ! Un maillon disruptif aurait cependant court-circuité cette chaîne dans son bon fonctionnement, puisqu'en un siècle et demi de cette transmission physique et orale, Le Jeune se serait alors vu « retouché et colorié », tel que rapporté par Philéas Gagnon en 1895, donc converti en Charlevoix !

Repeints du XIXe siècle.

Visage en restauration
(voir Gagnon 1976).

Mains en restauration
(voir Gagnon 1976).

Après restauration.

Pierre Le Ber, Portrait de Marguerite Bourgeoys, 1700, huile sur toile, MMMB.

Le portrait original de Le Jeune, peut-être une gravure telle que celle de 1665 Lochon OBAC, y aurait donc subi un sort similaire à celui de Marguerite Bourgeoys peint par Pierre Le Ber en 1700 et totalement repeint au XIXe siècle, tout comme L'Ex-voto de la salle des femmes à l'Hôtel-Dieu de Montréal (Meunier 2016.12.07). Ces « ruptures de mémoire » sont fréquentes dans l'historiographie des oeuvres d'art de la Nouvelle-France, tel que démontré lors de l'étude de La « médaille » du baron de Fouencamps et l'iconographie de la Vierge à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Repeints du XIXe siècle.

Après restauration.

Anonyme, L’Ex-voto de la salle des femmes, vers 1710, huile sur toile, 93 x 130 cm, MMHHD.
Encore une fois, avec ce portrait disparu de Le Jeune converti en Charlevoix, ne sommes-nous pas à reconstituer archéologiquement les stratifications multiples des vestiges d'un objet du XVIIe siècle dont il ne reste que des fragments historiques épars...

 


Épilogue à l'oeuvre disparue, ou...
À la recherche des temps passés où tout s'avère différent...
Comme dans Le Messager de Joseph Losey.

Aujourd'hui, aucun portrait de Le Jeune alias Charlevoix ne se trouve à Kahnawake. Ma mémoire me joue-t-elle des tours, ou ne croit-elle pas se souvenir en avoir vu un, à Caughnawaga, vers 1969-1970 ? Alors que j'étais jeune étudiant en histoire de l'art ! Dans ce monde « imaginel », il orne le bureau du curé, entouré d'un magnifique cadre doré, au-dessus du bureau où écrivaient Lafitau et Charlevoix. Qu'attend-on pour inventer une imprinante 3D de nos pensées dont je me servirais volontiers ici et maintenant ? Car, je n'en avais pas pris de photo à cette époque de ma jeunesse, pensant que la localisation des oeuvres d'art était pérenne. Faux prérequis que je me suis par la suite empressé de rectifier en constatant la très grande mobilité de ces objets, très justement appelés mobiliers, au fil de la fermeture et de l'ouverture des maisons et archives jésuites. Je suspecte donc qu'il puisse s'agir de 1842 Légaré AJC photographié lors de l'exposition sur Joseph Légaré tenue en 1978 (Porter 1978) alors que j'étais conservateur de l'art canadien à la Galerie nationale du Canada, aujourd'hui le Musée des beaux-arts du Canada. À moins que ces souvenirs ne se bouscoulent et se téléscopent, se transforment dans la confusion de la conversion au sein de ce monde « imaginel » de la mémoire confondue de l'enfance de l'histoire de l'art...!? Mais, hérésie, si c'était le Légaré qui était à Caughnawaga, il serait dans le sens inverse de celui de Duncan pour Viger...! Vaut donc peut-être mieux en rester avec les bonnes vieilles données historiques qui s'avèrent moins évanescentes, même dans leurs incertitudes... Telle que la confirmation que les portraits de Le Jeune, Charlevoix, Marcoux et Lafitau ne seraient plus conservés à la paroisse Saint-François-Xavier de Kahnawake (collaboration de Gabriel Berberian, courriel du 10 juillet 2017).

 

Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune,
confusions et conversions...

web Robert DEROME