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La pratique du luth en Nouvelle-France
par Paul Chomedey de Maisonneuve (1612-1676)
premier gouverneur de Montréal

le luth au fort de Ville-Marie

Maisonneuve arrive en Nouvelle-France en 1641 sous l'égide de la Société de Notre-Dame. Il passe l'hiver à Sainte-Foy avec sa troupe d'une quarantaine de colons. Il s'établit à Ville-Marie le 17 mai 1642. Après une première messe, on dresse un campement et un enceinte de pieux où l'on réside d'abord dans de « méchantes cabanes ». La charpente du bâtiment principal, la résidence de Maisonneuve, est terminée en mars 1643 (Robert 1994, p. 30-31). Puis on construit de petites maisons rudimentaires pour les colons, d'environ 70 pieds carrés, sans fondations, composées d'une seule pièce, d'un grenier et de cheminées grossières (Landry 1992, p. 136-139). L'ingénieur militaire Louis d'Ailleboust de Coulonge et d'Argentenay (vers 1612-1660) remplace bientôt l'enceinte de pieux par un fort de maçonnerie avec quatre bastions terminés vers 1646 (Lambert 1992, p. 19).

Les ruines de ces fortifications sont enfouies sous les constructions actuelles de la Pointe-à-Callière. Le Musée d'archéologie et d'histoire de Montréal Pointe-à-Callière en expose certains vestiges dont ceux de l'ancienne petite rivière Saint-Pierre qui délimitait la pointe sur laquelle furent érigés les premiers fort et cimetière. Adhémar, base de données sur Montréal, 1644-1704, donne plusieurs informations intéressantes sur ce lotissement, ses constructions, ses délimitations, ainsi que des plans reconstituant Montréal en 1655 et 1665.

 

Détail de la reconstitution du plan de Montréal en 1655. Source : Adhémar.
 

On ne connaît ni l'emplacement exact ni l'aspect du fort de Ville-Marie. Ce plan du XVIIe est reconnu par certains pour en être une esquisse rapide. D'autres le récusent comme n'étant pas un plan de Montréal. On y distingue, de droite à gauche : une grande maison marquée « casse de monr Le Gouverneur » flanquée de deux batîments, les « [cuisines ?] » en haut et les « [forges ?] » en bas ; en face de la résidence du gouverneur se trouve la « place d'armes », bornée en bas par « la chapelle » flanquée de « casse pour les prestres » et en face du « magasin » ; entre la place d'armes et la porte fortifiée on trouve quatre « casse pour le monde » ; à l'entrée du fort se trouve le « corps de gardes » tout près du « four » ; finalement un bâtiment marqué « privé », puis un emplacement marqué « plan pour une grue », donnent sur la rivière sur laquelle figure plus loin un « plan pour chaloupe ».

 

Attribué à Jean Bourdon, Plan présumé du fort de Ville-Marie, vers 1647, Université McGill, Département des livres rares et des collections spéciales.

 

« Je me pose toujours la question : Maisonneuve a-t-il vraiment apporté un luth en Nouvelle-France???? (collaboration d'Élisabeth Gallat-Morin le 27 août 2000) ».

Dollier de Casson témoigne que Maisonneuve jouait du luth dans son Histoire du Montréal écrite vers 1672-1673 (Dollier de Casson 1992, p. 32-33 et 53-54 : voir le témoignage de François Dollier de Casson). Dollier est arrivé à Montréal en 1666, il n'y a donc pas rencontré Maisonneuve parti l'année précédente pour aller vivre à Paris jusqu'à son décès en 1676. Les témoignages oraux utilisés par l'historien étaient toutefois tout récents et provenaient des montréalistes qui avaient connu le gouverneur intimement. On peut donc les présumer authentiques et fondés, donc conclure que Maisonneuve joua effectivement du luth lors de ses moments de solitudes afin de fuir les libertinages. Le témoignage général et imprécis de Dollier de Casson porte uniquement sur les aspects religieux et moraux de la pratique du luth. Mais n'était-ce pas là tout l'objectif de la fondation de Montréal ? Il est donc normal que les témoignages reçus des montréalistes par Dollier de Casson soient empreints de cette ferveur mystique qui animait la Société de Notre-Dame (Daveluy 1965). L'ensemble de ces cirsconstances nous amène à penser que Chomedey de Maisonneuve joua effectivement du luth à Montréal, mais nous ne possédons aucune autre preuve documentaire pour corroborer ce témoignage circonstanciel de Dollier de Casson. On doit donc supposer avec fortes présomptions, suite à l'analyse de ces sources, que les chances sont très fortes que Maisonneuve ait ainsi voyagé avec son luth et qu'il apporta ce fidèle compagnon à Ville-Marie avec ses autres biens personnels qui se résumaient à peu de choses, facilement transportables, dans ses déplacements de militaire et de gouverneur (voir « les dernières années à Paris » dans le menu ci-contre). Maisonneuve aurait-il utilisé son luth dans le cadre des cérémonies religieuses ? Ce ne serait pas impossible, car à Québec à la messe de minuit de 1645, « Monf. de la Ferté faisoit la basse St. Martin iouoit du violon ; il y ayoit encore vne fluste d'alemagne, qui se troua pas d'accord (Séguin 1968, p. 15, référence au Journal des jésuites, Montréal, 1893, [p.] 13.) ».

Le luth était l'instrument de prédilection au XVIIe siècle. Il n'est donc pas surprenant de retrouver des références à cet instrument en rapport avec d'autres des premiers montréalais. Bénigne Basset des Lauriers, notaire, greffier et arpenteur à Montréal, était le fils de Jehan Basset, joueur de luth des pages de la Chambre du roi, et de Catherine Coudreau (certains auteurs ont écrit Gaudreau), de la rue Neuve-Saint-Honoré, ville et archevêché de Paris. Bénigne Basset semble être arrivé à Ville-Marie en 1657 en compagnie des premiers sulpiciens (Lefebvre 1966). Maisonneuve revient également de Paris à la même date. Peut-on imaginer Basset en compagnie de Maisonneuve l'écoutant jouer du luth ? Ou jouant en duo avec lui ? Ou bien lui faisant venir des partitions de luth depuis sa famille parisienne ? Maisonneuve aurait-il eu à son répertoire des musiques jouées par le luthiste Jehan Basset à titre de page de la Chambre du roi ? Ce Jehan Basset aurait-il laissé des compositions pour le luth ?

« 'Jean Basset' must (might?) be the same as the 'Jehan Basset' who supplied the lists of ornament-signs etc and the technical information about the lute to Mersenne [1588-1648] for his Harmonie Universelle (1636). » (Collaboration de Tim Crawford, 7 avril 2000.)

Jehan Basset « maître joueur de luth »
marié à Catherine Coudreau

Collaboration de François-Pierre Goy.
Voir aussi
Goy 1991.

 

Mersenne donne une allemande de Jehan Basset en accords nouveaux (Livre second des instruments, p. 89). C'est la seule pièce qui lui soit attribuée à ma connaissance.

 

Chronologie (tirée de Brossard 1965, p. 22) augmentée des textes complets des actes concernant Jehan Basset (BNF, Ms. N. A. Fr. 12044, un des volumes du fichier Laborde).

16 octobre 1624 : Baptême de son fils Jehan (St-Germain-l'Auxerrois)

f. 2784 : "Le 16 8bre 1624, fut baptisé Jehan, fils de Jehan Basset, m.e joueur de luth, et de Catherine Coudereau. Le parrain : Jehan Bourdelet , précepteur des enfants de Mr Derbault ; la marraine : dam.lle Marie de La Forretz" (St Germain-l'Auxerrois)

21 mai 1625 (demeure rue St-Honoré) : parrain de Jehan Fresneau

f. 2785 : "Le mercredy 21 may 1625, a esté baptisé Jehan, filz de Pierre Fresneau, m.e couvreur, et de Claude Basset sa f.e dem. rue St Denis. Le parrain : Jehan Basset, m.e joueur d'instrumentz, dem. rue St Honoré ; la marraine : Anne Fresneau, f.e de Jehan Panet, dem. rue St Denis" (St Nicolas-des-Champs)

30 novembre 1626 (demeure rue St-Honoré) : baptême de son fils Étienne (St-Germain-l'Auxerrois)

f. 2786 : "Du 30 9bre 1626, fut baptisé Estienne, fils de Jehan Basset, m.e joueur de luth, et de Catherine Couldreau. Le parrain : Frédéric Masson, commis de Mr de La Marche Gobelin ; la marraine : Micolle Martin , f.e de Artus Quenet, bg. de Paris" (St Germain-l'Auxerrois)

20 décembre 1626 (demeure rue St-Denis): témoin aux fiançailles de sa soeur

f. 2787 : "Le dimanche 20 Xbre 1626, a esté fiancé Bertrand Bourdon, m.e passementier boutonnier, paroisse de Sainct Laurens, et Jehanne Basset, assistée de Jehan Basset, m.e joueur de lut, son frère aisné, dem.t rue Sainct Denis de ceste paroisse... Espousez le lundy 11e jour de janvier 1627" (St Nicolas-des-Champs)

30 août 1627 (demeure rue St-Honoré) : convoi de son fils Jean (St-Germain-l'Auxerrois)

f. 2788 : "Le lundy 30 août 1627, le convoi de Jean, fils de Jean Basset , joueur de luth, pris rue St Honoré, enseigne de la Hotte" (St Germain- l'Auxerrois)

13 novembre 1628 (demeure rue St-Honoré) : baptême de sa fille [sic] Bénigne (St-Germain-l'Auxerrois)

f. 2789 : "Du 13 9bre 1628, fut baptisé Bénigne, fils [sic] de honor. ho.e Jehan Basset, m.e joueur de luth, et de Catherine Coudreau. Le parrain : M.e M.re Bénigne Le Roy, con.er du Roi en la cour de Parlem.t de Bretagne ; la marraine : dam.lle Anne de La Martillière, fille de Mr de La Martillière, av.at au parlem.t de Paris" (St Germain-l'Auxerrois)

[Brossard 1965 réfère au baptême d'une fille Bénigne en 1628. On serait tenté de croire que cette Bénigne est en fait le futur notaire, tel que confirmé par la transcription de l'acte copié par Laborde qui le désigne comme un fils. Y. de Brossard ne retranscrit pas l'intégralité des actes copiés dans le fichier Laborde, qui n'est lui-même qu'une transcription faite au XIXe siècle d'extraits des registres paroissiaux parisiens... Le fils a donc eu de fortes chances de devenir une fille ! Yolande de Brossard semble donc avoir commis une erreur de transcription et transformé un fils en fille.]

3 novembre 1629 : demeure rue de Grenelle

21 décembre 1629 (demeure paroisse St-Eustache) : parrain de Jeanne Bourdon

f. 2790 : "Le 21 décembre 1629, a esté baptisée Jeanne, fille de Bertrand Bourdon et de Jeanne Basset. Le parrain : Jean Basset, m.e joueur de luth, de la parroisse de St Eustache ; la marraine : Jeanne Bourdon, f.e de Claude Charles, marchand boucher, de St Nicolas des Champs" (St Sauveur)

À partir de 1632, il est désigné comme "maître de luth des pages de la Chambre du Roi" et demeure rue St-Honoré.

28 novembre 1632 : baptême de son fils Philippe (St-Eustache)

1er septembre 1633 : parrain de Chrétienne Masson

f. 2791 : "Du 1er 7bre 1633. Chrestienne, fille de Frédéric Masson, commis au contrôle des rentes, tenue sur les fonts par Jean Basset, joueur d'instruments, et Chrestienne Coudreau, fille de feu Estienne Coudreau, viv. m.e linger" (St Étienne-du-Mont)

19 septembre 1636 : son convoi (St-Roch).

f. 2792 : "Du 19 septembre 1636. Jean Basset, joueur d'instruments, enterré dans le cimetière" (St Roch)  

Une réconciliation doit être opérée entre les différentes sources afin d'obtenir une cohérence entre la date de décès du père et la naissance du fils. Si le luthiste Jehan est décédé le 19 septembre 1636, le futur notaire Bénigne est forcément né au plus tard neuf mois plus tard. Lefebvre 1966 le fait naître en 1639, probablement d'après son âge déclaré de 27 ans au recensement de Montréal en 1666, ce qui est impossible biologiquement, à moins qu'il soit un fils illégitime ou adopté ! Landry 1992 (p. 260) le fait naître vers 1635 sans citer de sources, mais on peut présumer qu'il s'agit de son âge déclaré à l'un ou l'autre des actes de l'état civil compulsés dans Jetté 1983 cité en note : son contrat de mariage à Jeanne Vauvilliers rédigé le 14 novembre 1659 et son acte de mariage du 24 novembre à Montréal ; les actes de naissance ou de décès de ses huit enfants nés entre 1660 et 1676 ; son acte de décès à Montréal le 5 août 1699 ou celui de son épouse le 30 juillet 1699.

Date de naissance supputée de Bénigne Basset (Jetté 1983, p. 54)
Type de document
Date du document
Âge déclaré
Date de naissance supputée
recensement
1666
27
1639
recensement
1667
38
1629
recensement
1681
52
1629
décès
1699/08/05
60
1639

Date de naissance supputée de Jeanne Vauvilliers (Jetté 1983, p. 54)
Type de document
Date du document
Âge déclaré
Date de naissance supputée
recensement
1666
29
1637
recensement
1667
30
1637
recensement
1681
43
1638
décès
1699/10/21
60
1639

L'ensemble de ces documents nous oriente donc vers une date de naissance se situant entre 1628 et 1637. L'hypothèse d'une naissance le 13 novembre 1628 (voir ci-dessus) paraît la plus probable au regard du prénom Bénigne qui est épicène (Québec, France, origine de prénoms) et des dates de naissance supputées à 1629 par les âges déclarés aux recensements de 1667 et 1681. Le recensement de 1666 et l'acte de décès donnent une différence de 10 ans probablement due à une erreur de communication ou de transcription.

Le notaire Bénigne Basset pratiquait-il le luth ? Son contexte familial était certes propice à cet apprentissage durant son enfance. La découverte d'un inventaire après décès des biens de Bénigne Basset nous révélerait peut-être la présence d'un luth ou de manuscrits de musique ?

« Il ne semble pas y avoir d'inventaire après décès de Bénigne Basset. J'ai vérifié. Sa femme est morte avant lui et il n'y a pas d'enfants mineurs. Je n'ai trouvé aucune trace d'inventaire dans la banque Parchemin (collaboration d'Élisabeth Gallat-Morin, le 19 août 2000). »

Signatures de « Paul de Chomedey », « Dailleboust » et du notaire greffier Bénigne « Basset » sur un document signé à « Villemarie » et daté du 28 novembre 1659 (Musée des hospitalières de saint Joseph).

 

Durant son mandat de gouverneur de Montréal, Chomedey doit s'absenter souvent pour des voyages en France afin d'y recruter des colons, recueillir du financement pour Ville-Marie ou vaquer à des affaires personnelles. Durant ces périodes il est remplacé à son poste de gouverneur par des dirigeants intérimaires. Lors de ces voyages, transportait-il son luth avec lui comme fidèle compagnon des longues traversées ? 

Gouverneurs de Montréal de 1642 à 1670
Source : Adhémar.

dates

noms et titres

détails

1642-1669
Paul de Chomedey de Maisonneuve (1612-1676), gouverneur particulier de l'île de Montréal.

Nommé par la Société Notre-Dame-de-Montréal en date du 01-05-1641. Prise de possession le 15-10-1641. Confirmation de nomination le 26-03-1644. Commission de gouverneur particulier par le roi en date du 23-10-1663. Le lieutenant-général Tracy lui donne congé en septembre 1665. Départ du Canada en octobre 1665.

1645-1647
Louis d'Ailleboust de Coulonges (c.1612-1660), commandant ou gouverneur particulier intérimaire en l'absence de Maisonneuve.

1er VOYAGE - Départ de Maisonneuve pour la France en septembre 1645, retour en octobre 1647.

1651-1653
Charles-Joseph d'Ailleboust des Musseaux (c.1624-1700), commandant ou gouverneur particulier intérimaire en l'absence de Maisonneuve.

2e VOYAGE - Départ de Maisonneuve en octobre 1651, retour en novembre 1653.

1655-1657
Raphaël-Lambert Closse (c.1618-1662), commandant ou gouverneur particulier intérimaire en l'absence de Maisonneuve.

3e VOYAGE - Départ de Maisonneuve à la fin août ou à l'automne 1655, retour en juillet 1657.

1662
Zacharie Dupuis de Verdun (?-1676), commandant ou gouverneur particulier intérimaire en l'absence de Maisonneuve.

Nomination par Maisonneuve le 10-09-1662.

PROJET DE VOYAGE NON RÉALISÉ - Retour de Maisonneuve en novembre 1662 car le gouverneur-général lui a interdit de s'absenter du Canada.

1664
Étienne Pézard de LaTouche (?-c.1695), commandant ou gouverneur particulier intérimaire.

Nommé le 20-06-1664 par le gouverneur de Mézy ses fonctions se termineraient en juillet 1664.

1665-1666
Zacharie Dupuis de Verdun (?-1676), commandant ou gouverneur particulier intérimaire.

RETOUR DÉFINITIF EN FRANCE - Départ de Maisonneuve en octobre 1665, il reste gouverneur en titre jusqu'à la nomination de François-Marie Perrot de Sainte-Geneviève en 1669-1670.

1666-1667
Annibal-Alexis ou Balthazar de Flotte de La Frédière (?), commandant ou gouverneur particulier intérimaire.

Entre en fonction en 1666. Reçoit l'ordre de retourner en France le 27-08-1667.

1667-1668
Zacharie Dupuy de Verdun (?-1676), commandant ou gouverneur particulier intérimaire.

Aurait remplacé de la Fredière en août 1667. Mentionné pour la dernière fois à titre de commandant le 22-10-1668.

1669-1670
Pierre de Lamotte de Saint-Paul (?), commandant de l'île de Montréal.

Cité en tant que commandant de l'île de Montréal le 11-08-1669. Remplacé par Dugué avant le printemps 1670

1670
Michel-Sidrac Dugué de Boisbriand (c.1638-1688) commandant de l'île de Montréal,

Devient commandant de l'île de Montréal au printemps 1670. Le nouveau gouverneur arrive à Montréal avant le 05-10-1670.

1670-1683
François-Marie Perrot de Sainte-Geneviève (1644-1691) gouverneur de Montréal,

Commission par les seigneurs de Montréal en date du 13-06-1669. Commission du roi en date du 20-04-1670. Arrivé à Québec le 18-08-1670. Commission enregistrée le 17-11-1671. Commission révoquée par le roi à la requête des seigneurs le 03-08-1683.

Détail de la reconstitution du plan de Montréal en 1665. Source : Adhémar.
 

Certains auteurs ont prétendu que Maisonneuve comptait revenir à Montréal et qu'il y aurait laissé son luth à son départ en 1665...!...? Cette interprétation romanesque n'est pas documentée et semble reposer uniquement sur le fait que Vachon de Belmont trouvera un luth à Montréal une vingtaine d'années plus tard...! Plusieurs autres personnes auraient pu apporter ou envoyer un luth à Montréal durant ces deux décennies...! Voyons ce que pense la rigoureuse et méticuleuse historienne Marie-Claire Daveluy à propos du départ de Maisonneuve :

« Mais à Ville-Marie, en septembre 1665, une pénible nouvelle abattait les courages et atteignait en plein cœur les Montréalistes. M. de Maisonneuve, leur bon gouverneur, ce juge intègre de tous leurs différends, venait de recevoir de Tracy l'ordre de retourner en France pour un congé indéfini. Fut-il étonné de recevoir un pareil ordre, lui qui comptait pourtant 24 années de services héroïque ? Il ne le fut certes pas autant que nous le croyons. Depuis quelques années, il n'avait point joui de la faveur des gouverneurs généraux. M. de Saffray de Mézy, surtout, s'était montré d'une intolérance et d'une morgue vraiment regrettables. Il faut lire les récits de sœur Morin, dont l'indignation est à peine voilée, pour s'en convaincre. Âme supérieure, M. de Maisonneuve supporta tout avec une dignité admirable. Il partit à l'automne 1665, emportant les regrets de son fidèle petit peuple. Il s'en alla vivre à Paris, retiré, humble, discret toujours (Daveluy 1966, p. 226). »

« J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec Denis Samson récemment ; c'est lui qui a beaucoup travaillé sur la sépulture de Maisonneuve (CHM 1996). Il m'a fait remarquer que Maisonneuve est parti presque en catimini. Il a été convoqué à Québec, puis il a dû partir immédiatement, sans s'y être préparé et sans retourner à Montréal, semble-t-il. Il n'a peut-être pas voulu ébruiter la chose, faire des adieux déchirants. Dans ce contexte, il aurait très bien pu laisser un luth derrière (collaboration d'Élisabeth Gallat-Morin le 27 août 2000). »

Même s'il était parti précipitemment, il serait tout à fait normal, donc plausible, que Maisonneuve ait donné des consignes pour que ses biens personnels soient emballés et expédiés. Nous ne sommes pas convaincu de l'interprétation non documenté qui veut que Maisonneuve ait laissé son luth à Montréal, tant à cause du coût de l'instrument que de la place de cette musique dans sa vie. Hormis qu'on lui ait expressément demandé de laisser son luth à Montréal pour l'accompagnement musical des services religieux ? Mais encore aurait-il fallu disposer d'un luthiste capable d'en jouer et l'existence d'une telle personne reste à documenter...! Par ailleurs, le luthiste Michel Cardin atteste que cet instrument fragile se détériore très rapidement, en l'espace de cinq années, s'il n'est pas entretenu. Après 20 ans d'inactivité le luth hypothétiquement laissé à Montréal par Chomedey de Maisonneuve aurait pu alors devenir complètement inutilisable si personne n'en jouait !

Il serait étonnant que Chomedey ait laissé son instrument à Montréal pour s'en procurer un autre à Paris, car on retrouve un luthiste à son testament et un luth à son inventaire après décès. Tout musicien s'attache à son instrument personnel, il apprend à le connaître et à le maîtriser, ce qui rend peu probable qu'à la fin de sa vie Maisonneuve ait voulu en changer. Quoiqu'il en soit, il demeurera gouverneur en titre de Montréal jusqu'en 1669 même s'il n'y est jamais revenu.

Le luthiste Michel Cardin atteste également que l'instrument était fort répandu à la fin du XVIIe siècle, si bien que dans la ville de Prague un témoin prétend qu'on aurait pu construire un toit au-dessus de la ville avec tous les luths qui s'y trouvaient...!!! Dans ce contexte, il n'est pas étonnant de trouver plusieurs luths à Montréal au XVIIe siècle, soit ceux de Maisonneuve, de Bizard et de Vachon de Belmont, et peut-être d'autres dont les traces restent à être repérées.

Jacques Bizard (1642-1692), major de Montréal, aide de camp de Frontenac et seigneur de l'Ile Bizard, arrive dans la colonie en 1669 et à Montréal en 1677. Il épouse en 1678 Jeanne-Cécile Closse (1660-1700), fille unique du héros Raphaël-Lambert. Bizard décède en 1692. Sa veuve convole avec Raymond Blaise Des Bergères de Rigauville en 1694 et elle décède le 4 février 1700. L'inventaire des biens dressé par le notaire Antoine Adhémar fait état d'un « Luth ou Guitarre de Nulle valleur » (Inventaire des biens de feu Mr Bizard fait a la reqte de Mr Bergeres & damlle Moyen, 13-14 août 1700, n° 5628, cité par Séguin 1968, p. 45, information transmise par la collaboration d'Élisabeth Gallat-Morin).

Le tabellion n'est certes pas mélomane puisqu'il ne sait distinguer le luth de la guitare qui, à la fin du XVIIe siècle, devient plus populaire en France. Le luth est un instrument éminemment fragile et il se détériore rapidement si l'on n'en prend pas soin. C'est le cas de celui-ci dont les membres de la famille Bizard avaient dû profiter dans ses meilleurs jours, alors que la veuve semble s'en être désintéressé. Jacques Bizard aurait également pu jouer du luth dans des cadres festifs selon ce témoignage du gouverneur Le Febvre de La Barre : « Ce Bizard est un Suisse plongé dans le vin et l'ivrognerie, inutile à tous services par la pesanteur de son corps (DBC) ». On a certainement dû utiliser le luth pour accompagner les bals et les danses suffisamment populaires pour provoquer leur interdiction par le clergé (Roy 1930, p. 261 ; Séguin 1968, p. 46-47). Ici donc, tout comme en France, on semble abandonner la pratique du luth à l'orée du XVIIIe siècle, les instruments devenant derechef caducs pour cause d'abandon de ce répertoire, ce qui n'est pas le cas des autres pays européens.

 

L'enceinte du fort de Ville-Marie est démolie en 1675. La résidence de Maisonneuve subsiste jusqu'en 1682-1683 (Desrochers 1998.12). Elle est remplacée par celle du gouverneur Louis-Hector de Callière construite entre 1688 et 1697, qui officie à titre de gouverneur de Montréal de 1684 à 1699. L'historien jésuite Félix Martin (1804-1886), graveur, dessinateur et architecte actif à Montréal à compter de 1842, propose une reconstitution du fort de Ville-Marie qui a été mise en doute car elle utilise le plan de la résidence de Louis-Hector de Callière tellle qu'on peut la voir sur plusieurs cartes de Montréal dessinées par Gaspard Chaussegros de Léry entre 1717 et 1731 (Robert 1994, p. 30-31).

Derrière les jardins, la lettre M identifie l'hôpital Charron devenu plus tard l'Hôpital d'Youville sur la place du même nom.
Gaspard Chaussegros de Léry, détail du Plan de la ville de Montréal dans la Nouvelle France, 1731.
Félix Martin (1804-1886), Pointe à Callière, plan hypothétique du fort de Ville-Marie, milieu du XIXe siècle, Archives du Séminaire de Québec.

Le dessinateur topographe, portraitiste, professeur de dessin, architecte et chantre Pierre-Louis Morin (1811-1886) œuvre à Montréal à compter de 1838. Il est chargé de mission en France, en 1842 et 1853, par les autorités gouvernementales pour effectuer des recherches historiques et iconographiques (Karel 1992). Plus tard, il publie un atlas intitulé Le vieux Montréal, 1611-1803 (Morin 1884) qui contient des dessins et plans reconstituant le fort de Ville-Marie qui seront réutilisés par de nombreux historiens, sévèrement critiqués par les uns, justement apprécié par d'autres (Robert 1994, p. 30-31, et p. 159, note 103 ; voir aussi Lahaise 1980, p. 30-31). Plusieurs ouvrages récents les utilisent sans en citer l'auteur...!

Dessin de Pierre-Louis Morin (1811-1886) gravé par George Bishop & Co. photo-litho-graveur (vers 1838 - après 1894), Plan de Montréal entre 1650 et 1672 (Morin 1884).
Dessin de Pierre-Louis Morin (1811-1886) gravé par George Bishop & Co. photo-litho-graveur (vers 1838 - après 1894), Le Fort..., reconstitution hypothétique, vue en trois dimensions à vol d'oiseau, du fort de Ville-Marie au XVIIe siècle (Morin 1884).
 

Des fouilles archéologiques effectuées dans les années 1980-1990 ont révélé certains indices de l'emplacement du fort, de l'ancienne résidence du gouverneur et du premier cimetière utilisé de 1643 à 1654. Le périmètre classé continue de révéler des indices du passé, dont ceux du fort Ville-Marie repérés à plusieurs endroits : rue du Port, rue de la Commune, place d'Youville et surtout rue de Callière.

À proximité du fort est aménagé le premier cimetière catholique de Ville-Marie où seront enterrés des Français et des Amérindiens entre 1643 et 1654. Les vestiges du cimetière confirment le lieu exact de la fondation de Montréal. Ils sont mis en valeur au Musée Pointe-à-Callière (Pothier 1998.03).
On voit ici les fouilles réalisées en 1993 sur le site du Château de Callière dans un petit espace vacant de la rue De Callière entre la rue de la Commune et la place d'Youville. On a pu situer le coin nord-est d'un bâtiment associé au fort Ville-Marie, la résidence de Maisonneuve (Desrochers 1998.12).

Sur le fort Ville-Marie voir aussi les sites suivants :

Le lieu de fondation de Montréal - MCC

Vieux-Montréal / Des siècles d'histoire - Ville-Marie

ADHÉMAR, Bases de données du Groupe de recherche sur Montréal, Propriété, bâti et population à Montréal, 1642-1805.

 

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