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La pratique du luth en Nouvelle-France
par Paul Chomedey de Maisonneuve (1612-1676)

les dernières années à Paris (1665-1676)
cabinet, linge, luth, tablettes, siège pliant

 

[Samedi 12 septembre 15h.
Suite du procès verbal de Poiret.]

Avons aussy reconnu sains et entiers, levé et osté, les scellez aussy apposez sur lentrée de serrure dun petit cabinet fait avec des ais de sapin, estant en ladite chambre, a costé du lit et sur les quatre bouts de deux bandes de papier mises sur la porte dudit cabinet, de laquelle ouverture faitte avec la clef qui estoit en nostre possession et lors de l'apposition de nosdits scellez représentez par ledit Fin, domestique dudit deffunt, a esté continué linventaire des livres et autres meubles estans dans ledit cabinet, ce fait, en avons tiré une petite cassette, couverte de cuir noir, [« Richelet (1680) indique que la cassette est un "petit cofre couvert de cuir, ou d'étofe" et Furetière (1690) que c'est un "petit coffre portatif où l'on enferme ce qu'on a de plus précieux" (Arminjon 1984, p. 482). »] ensemble un sac de papiers, à linventaire desquels a esté procédé dans la chambre ou entresolle, estant a costé dudit cabinet dans lequel sest aussy trouvé quatorze pistolles d'Espagnes et deux escus dargent lesquels ensemble les papiers inventoriez et non inventoriez ont esté remis dans une petite cassette couverte de cuir noir trouvée dans led. cabinet, la porte duquel ayant refermé avec la flef demeurée en nos mains, avons sur lentrée de serrure dicelle et sur les deux bouts d'une bande de papier, mise sur ladite porte, réaposez nos scellez et cachets, lesquels scellez réaposez ensemble les meubles, vaisselle dargent et autres choses inventoriez en la présente vacation et en celle du jour d'huier, sont demeurez du consentement de ladite dame et dudit sieur de turmenyes audit nom à la garde et en la possession dudit fin qui s'en est volontairement chargé et promis les représenter toutes fois et quantes, comme dépositaire, sans préjudicier aux droits et quallités des parties ny aux protestations par elles respectivement faittes et après quil a esté vacqué j'usques à sept heures de relevée, lassignation du mesme consentement des parties, a esté continué à mardy prochain, trois heures de relevée, à laquelle elles ont aussi consenty estre procédé, tant en absence que présence et ont signé

M. Bonnot - De Turmenyes - Louis Fin - Perrier - Poiret - Villeneufve.

 

Le mot cabinet réfère à plusieurs meubles luxueux plus ou moins grands pour le rangement de divers objets précieux et composés de nombreux tiroirs et/ou de portes (Reyniès 1987, tome 1, p. 650-655).

Le procès verbal décrit ci-dessus le cabinet de Maisonneuve comme étant petit, fait de planches de sapin, avec une serrure et une seule porte. Il pourrait donc s'agir d'un cabinet à poser dont les tiroirs sont cachés par un abattant servant souvent d'écritoire. Un meuble tout à fait approprié pour un militaire de carrière qui voyage beaucoup.

Cabinet à poser, à abattant, Alsace début du XVIIe siècle, Collection particulière.
F. Ertinger (1640-1710), Cabinet monté, à battants, 2e moitié du XVIIe siècle, estampe, Paris, bibliothèque des arts décoratifs, Album Maciet.

Toutefois le cabinet décrit au procès verbal devait être assez grand pour y ranger des livres et « autres meubles » dont une cassette contenant les papiers. L'inventaire ci-dessous ne décrit pas de cabinet, mais une construction sommaire qui pourrait l'être : « unze planches avec une porte composée de deux aix [planches] fermantes a clef servantes de cloison ».

 

L'inventaire se poursuit le 12 septembre. Cette fois on ne précise pas dans laquelle des pièces l'on se trouve, mais le procès verbal de Poiret situe sans aucun doute ces objets dans la salle du haut, soit la chambre-cuisine. L'argenterie est très frugalement constituée de seulement trois couverts « façon de Paris », mais qui compte tout de même parmi les trois biens les plus précieux de l'inventaire avec le lit garni et les livres. On retrouve le luth parmi l'inventaire du « Linge » : « ltem un luth dans sa boeste garny de ses cordes prisé dix livres ».

 

[Reprise de l'inventaire le 12 septembre 14h]

 

Du douzieme dud mois de septembre deux heures de Rellevée

 

Item trois cuilluiers et trois fourchettes a trois fourchons le tout d'argent façon de Paris pesant ensemble un marc et trois onces prisés a raison de vingt sept livres le marc revenant aud prix a la somme de trente-sept livres deux sols six d cy... xxxvii # ii s bi d

 

Linge

[Voir le portrait vestimentaire tracé par Robert Le Blant à partir de cet inventaire.]

Item sept draps de toille de chanvre de deux lits [?] chacun dont aucuns sont élimés prisés ensemble dix sept livres dix sols cy... 17:10 s

Item huict nappes huict serviettes de différentes toilles et grandeurs tells quelles prisés ensemble six livres cy... bi #

Item quatre paires de chosons une douzaine de Cravattes trois coeffes de nuict cinq paires de Chosettes neuf mouchoirs six torchons et un petit pacquet de menu linge prisés ensemble quatre livres cy... iiii #

Item neuf chemises dont il y en a cinq de neuves cinq callesons dont trois neufs et deux vieils prisés ensemble quinze livres cy... xb #

Item un morceau de toille neuve contenant environ quatre aulnes et demy prisé la somme de cinq livres dix sols cy... b # x s

ltem un luth dans sa boeste garny de ses cordes prisé dix livres cy... x #

 

Maisonneuve a bien pris soin de son luth en le préservant dans un étui approprié. Ce luth était donc en état de jouer puisqu'il était garni de ses cordes et que sa valeur est élevée. Étant donné que le luth est décrit en même temps que le linge, on peut en déduire qu'il se trouvait tout près du coffre de bahut où on rangeait les vêtements. Donc dans la chambre à coucher de Maisonneuve. Serait-ce là qu'il en jouait ?

Kenneth Sparr, qui possède une documentation exceptionnelle sur l'histoire du luth, nous a fait connaître l'existence d'un des rares luths français conservés du XVIIe siècle : celui du luthier Jean Desmoulins, fabriqué à Paris en 1644.

Desmoulins, Jean (15??-1648). Date d'exécution : 1644. Lieu de fabrication : PARIS FRANCE.  Description : 9 choeurs : 1 x 1; 7 x 2; 1 x 1 * Caisse en loupe d'érable (?) à 9 côtes * Table en 2 pièces d'épicéa (?) * Rosace en bois découpé, motifs végétaux * Chevalet en bois noirci * Manche, chevillier et chevilles en bois noirci * Vernis brun récent * Chevalet, manche, chevillier et chevilles non originaux *. Etiquette imprimée : "Jean Desmoulins / a Paris 1644" * (Source : J. Bran-Ricci : Musiques anciennes, instruments et partitions). Longueur totale : 837 mm. Longueur caisse : 505 mm. Longueur vib.1 : 700 mm. Largeur caisse inf. : 320 mm. Longueur vib.1 : 693 mm. Collection : Musée de la musique. Mode acquisition : Dation. Date acquisition : 15/03/1979. Histoire : Collection Georges Le Cerf. Collection Geneviève Thibault de Chambure. Notes : Dégats anciens réparés (vers, fractures de côtes).

Selon Kenneth Sparr, il serait cependant beaucoup plus difficile de trouver une « boîte » ou un « étui », qui « sont aujourd'hui beaucoup plus rares encore que les luths, mais qu'on peut se représenter grâce à ce magnifique tableau de Crespi (collaboration de Kenneth Sparr, 23 juillet et 18 août 2000) ».

Giuseppe Maria Crespi dit « Lo Spagnolo » (1665-1747), Bologne Italie, Femme jouant du luth, vers 1700-1705, huile sur toile, 121.3 x 153.0 cm (47 3/4 x 60 1/4 in.), Boston, Museum of Fine Arts, Charles Potter Kling Fund, 69.958.

Quant au siège pliant figurant à l'item suivant, il aurait très bien pu servir tant pour les repas que pour la pratique du luth. Le mot siège pliant peut aussi bien désigner un tabouret qu'une chaise. « Selon Havard le terme de siège "ployant" semble apparaître au début du XVIIe siècle (Havard I, 654). [...] C'est, semble-t-il, à cette époque, une chaise pour les repas (Reyniès 1987, tome 1, p. 46-47, 58-59 et 74). »

Cette scène de bal (musiciens sans luth au fond à gauche) met bien en évidence à l'avant plan un tabouret pliant en X recouvert de tapisserie.
Le Blond d'après A. Bosse, Le Bal, 1ère moitié du XVIIe siècle, estampe, Paris, Bibliothèque nationale.
Cette chaise pliante très simple est recouverte de tapisserie comme stipulé à l'inventaire des biens de Maisonneuve.
Chaise pliante en X latéral, XVIIe siècle, Lyon, Musée de Gadagne.

 

Item trois planches servantes de tablettes et unze planches avec une porte composée de deux aix [planches] fermantes a clef servantes de cloison Un siege playant garny de tapisserie de Bergame le tout prisé ensemble six livres cy... bi #

 

Les trois tablettes devaient former une étagère.

« Furetière (1690) définit deux types de "tablettes", la tablette à plusieurs planches servant à mettre "des livres, des curiositez, ou autres choses qu'on veut garder ou arranger", par opposition à la tablette à deux planches réunies par des colonnes servant à mettre des "petits vases et bijoux". Hache fils, entre autres, annonce des "tablettes pour mettre les livres" (Salverte, 5e éd., p. 151). On trouve de nombreuses étagères murales dans l'iconographie du Moyen Âge et au XVIIe siècle. Les rayons sont préservés par un rideau (Reyniès 1987, tome 1, p. 600). »

Trouvain, Étagère bibliothèque d'applique, haute, un corps, 1694, estampe, Paris, Bibliothèque nationale.
 

 

Jollain d'après Le Pautre, Étagère bibliothèque murale, fin du XVIIe siècle, Paris, Bibliothèque nationale.
ANONYME, Hollande, HOMME ASSIS A SON BUREAU, 1ère moitié 17e siècle, huile sur bois, 67,5 x 51, 5 cm. Inscription : H. DE VA..., FECIT 162... (SIGNATURE EN PARTIE GRATTEE). Paris, musée du Louvre, donation, 1930, RF 2857. Appartenances : L'Espine comte de ; Croÿ princesse Louis de. Bibliographie : C.S.I. 1, P. 161. Attribution : VRIES ABRAHAM DE, ? (INVENTAIRE).

Les onze planches et la porte faite de deux planches fermant à clef devaient former une armoire rudimentaire servant de cloison pour diviser la pièce.

Nous proposons d'y voir le « cabinet » décrit au procès-verbal localisé à côté du lit, soit très certainement celui de Maisonneuve puisqu'on y trouve ses livres et papiers. Ce cabinet rudimentaire, fait seulement de planches de sapin, est estimé beaucoup moins cher que le luth ! D'autant plus qu'il est mis en lot avec une étagère et un siège pliant !

S'il servait de cloison, c'est qu'il était assez volumineux, ce qui est difficile à réconcilier avec le procès verbal qui le décrit « petit ». Peut-être voulait-on signifier « bas » ce qui aurait pu ressembler à la partie basse d'un buffet ou d'un cabinet à deux corps, ou bien « étroit » sous forme d'une demie-armoire à un seul vantail ou battant du type des bonnetières.

Si cette structure comprenait onze planches, c'est qu'elle était suffisamment grande et haute, donc plutôt une armoire ! Cette armoire-cabinet aurait pu servir à séparer les deux lits, de Maisonneuve et de Fin, en deux espaces discincts dans cette même pièce. Et elle aurait été suffisamment grande pour loger les livres et autres meubles décrits au procès verbal.

Nous proposons de visualiser le « cabinet » de Maisonneuve sous une forme ressemblant à celle du meuble ci-contre, abusivement appelé « bonnetière », qui est en fait d'une demie-armoire multifonctionnelle utilisée au XVIIIe siècle à Montréal par la fondatrice des sœurs grises Marguerite d'Youville. Elle servait à la fois de garde-robe et de lavabo avec un bassin.

La porte est unique et ferme à serrure. La largeur du meuble de Maisonneuve serait donnée par la connaissance des dimensions habituelles des ais ou planches de sapin à cette époque. Il pourrait bien avoir été plus large que celui-ci. Le cabinet de Maisonneuve, composé de simples planches de sapin, semblerait avoir été encore plus rustique que celui-ci. Ce type d'armoire-cabinet pourrait très bien contenir onze planches pour y ranger les livres et autres meubles décrits au procès verbal tout en servant de « cloison » tel que décrit à l'inventaire.

Bonnetière ayant appartenue à Marguerite d'Youville, XVIIIe siècle, H. 6'6", L. 2'3", P. 1'2"3/4, [198,1 x 68,6 x 37,5 cm] Montréal, Hôpital général des sœurs grises (Palardy 1963, n° 92).

 

 

  web Robert DEROME

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