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La pratique du luth en Nouvelle-France
par Paul Chomedey de Maisonneuve (1612-1676)

les dernières années à Paris (1665-1676)
la valeur du luth emporté par Marie Bouvot [Bonnot ?]

 

[Suite de la reprise de l'inventaire le 12 septembre 14h]

 

Et apres avoir vacqué a ce que dessus jusques pres de sept heures les meubles inventoriés en la presente vaccation [?] ont esté laissés en la garde et possession dud Fin qui s'en est chargé a l'exception dud luth que lad dame a déclaré luy appartenir et quelle a [ramené ?] et fait emporter [...]

 

L'inventaire après décès décrit ce luth parmi les biens de Maisonneuve sans relever aucun autre droit de propriété particulier. Pourquoi alors Marie Bouvot déclare-t-elle qu'il lui appartient ? Cette réclamation est à mettre selon nous au même rang que ses prétentions générales à l'héritage de l'ensemble des biens de Maisonneuve.

 « L'inventaire est rendu nécessaire par les prétentions de Dame Marie Bouvot, nièce de Maisonneuve, qui se déclare "seule habile à se dire et porter héritière du deffunt Paul de Chomedey". Pourquoi cette prétention ? Dans son testament, Maisonneuve ne donne rien à ses héritiers légaux dont sa nièce Marie Bouvot, fille de sa soeur Jacqueline. Celle-ci a contexté le testament mais Maisonneuve avait pris ses précautions, son ami et exécuteur testamentaire Philippe de Turmenyes a veillé à son exécution (CHM 1996, p. 84). »

En effet, il n'y aurait pas eu d'inventaire après décès sans la contestation de Marie Bouvot. On peut d'ailleurs présumer que la justice a suivi son cours en reconnaissant les pouvoirs et autorités légales de Turmenyes à titre d'exécuteur testamentaire, hypothèse confirmée par la récente découverte du document inédit de Deslivrance de legs, et compte dexecution testamentaire de la succession de Paul Chomedey de Maisonneuve. Le fait d'accaparer ce luth pourrait être interprété comme un « prix de consolation » alors que Marie Bouvot voyait l'ensemble de l'héritage lui échapper. Voyant la valeur du luth, et y ayant probablement un intérêt particulier, elle a peut-être fait valoir le fait que Maisonneuve le lui avait promis ? Ce serait étonnant que le luth lui ait appartenu. Si elle l'avait prêté à Maisonneuve, ce dernier n'aurait certes pas oublié de le mentionner à son testament comme il l'a fait pour plusieurs autres dettes et tout particulièrement pour le legs d'une somme de 200# au luthiste Robert Carron. Et si Maisonneuve ne lui a rien laissé en héritage, c'est qu'il ne devait pas être un de ses familiers... Quoiqu'il en soit, les parties présentes à l'inventaire et au procès-verbal n'ont pas contesté la réclamation de Marie Bouvot sur ce luth, révélant ainsi une entente tacite à le lui laisser, tant de la part de Turmenyes et de Fin qui étaient des intimes de Maisonneuve.

Ce faisant, la nièce de Maisonneuve Marie Bouvot [ou Bonnot selon les transcriptions du procès verbal ?], « femme séparée quant aux biens d'avec Mr Bernard Baraillon, escuyer, seigneur de Neufville [Neuville-sur-Vanne près de Troyes] et autres lieux », s'accaparaît derechef d'un bien précieux représentant 4,12% du total des biens meubles estimés ! Ce luth aurait-il été conservé en France par les descendants de cette noble dame qui résidait à l'époque « rue Masarine, paroisse St Sulpice » à Paris ?

En effet, ce luth est un bien luxueux, puisqu'à lui seul il équivaut à la même somme que tout le mobilier de la petite salle basse tel que décrit plus haut (n° 7 selon le rang dans le tableau ci-dessous). On peut comparer dans le tableau ci-dessous la valeur de ce luth en rapport avec chacun des autres biens. Notons encore que ce luth équivaut à 20% du salaire annuel du serviteur Louis Fin, à 12% du prix de location annuel de l'appartement du sieur de Maisonneuve ou à 2% de sa rente annuelle.

 

Rang selon le % de la valeur des biens inventoriés
Objets
#
sols
20 sols = 1#
deniers
12 deniers = 1 sol
total en # décimales
Valeur de ce bien par rapport au sous-total des biens inventoriés
Valeur du luth par rapport à ce bien
1
lit garni de soies et fourrures
40
-
-
40,00
16,47%
25%
2
65 livres (bibliothèque)
38
-
-
38,00
15,65%
26%
3
3 couverts en argent façon de Paris
37
2
6
37,13
15,29%
27%
4
7 draps de toile de chanvre
17
10
-
17,50
7,21%
57%
5
vaisselle: 12 assiettes, 8 plats, salière, 2 flambeaux, tasse d'étain
15
-
-
15,00
6,18%
67%
6
9 chemises 5 caleçons
15
-
-
15,00
6,18%
67%
7
table, 6+2 chaises, 3 tapisseries, 4 toiles, 12 estampes
10
-
-
10,00
4,12%
100%
8
luth dans sa boeste garny de ses cordes
10
-
-
10,00
4,12%
100%
9
Tapisserie de Bergame
8
-
-
8,00
3,29%
125%
10
lit garni
8
-
-
8,00
3,29%
125%
11
hauttes chausses en culotte et justaucorps
6
-
-
6,00
2,47%
167%
12
8 nappes 8 serviettes
6
-
-
6,00
2,47%
167%
13
1 étagère, 1 cabinet, 1 siège pliant
6
-
-
6,00
2,47%
167%
14
4 aulnes de toile
5
10
-
5,50
2,26%
182%
15
4 paires chaussons, 12 cravattes, 3 coiffes de nuit, 5 paires chaussettes, 9 mouchois, 6 torchons, menu linge
4
-
-
4,00
1,65%
250%
16
tournebroche
3
-
-
3,00
1,24%
333%
17
outils de foyer
-
40
-
2,00
0,82%
500%
18
2 miroirs
-
40
-
2,00
0,82%
500%
19
chaudrons, chandelier
-
30
-
1,50
0,62%
667%
20
2 tables
-
30
-
1,50
0,62%
667%
21
Coffre à serrure
-
30
-
1,50
0,62%
667%
22
4 chapeaux perruque, bas, épée et ceinturon
-
25
-
1,25
0,51%
800%
23
outils de foyer
-
20
-
1,00
0,41%
1000%
24
poêle, trépier, lèchefrite, soufflet
-
20
-
1,00
0,41%
1000%
25
Vierge tenant un petit jesus de terre cuite façon de marbre
-
20
-
1,00
0,41%
1000%
26
futaille
-
10
-
0,50
0,21%
2000%
27
écritoire
-
10
-
0,50
0,21%
2000%
sous-total
228
297
6
242,88
100%
4%
argent liquide
160
-
-
160,00
-
6%
TOTAL
388
297
6
402,88
-
2%
Rente annuelle de Maisonneuve
500#
2%
Location de son appartement par année
81#
12%
Rente annuelle de son serviteur
50#
20%
Legs testamentaire au luthiste Robert Carron
200#
5%

 

Kenneth Sparr, qui possède une documentation exceptionnelle sur l'histoire du luth, nous a fait connaître l'existence d'un des rares luths français conservés du XVIIe siècle : celui du luthier Jean Desmoulins, fabriqué à Paris en 1644. Selon M. Sparr, il serait cependant beaucoup plus difficile de trouver une « boîte » ou un « étui », qui « sont aujourd'hui beaucoup plus rares encore que les luths (collaboration de Kenneth Sparr, 23 juillet 2000) » !

Desmoulins, Jean (15??-1648). Date d'exécution : 1644. Lieu de fabrication : PARIS FRANCE.  Description : 9 choeurs : 1 x 1; 7 x 2; 1 x 1 * Caisse en loupe d'érable (?) à 9 côtes * Table en 2 pièces d'épicéa (?) * Rosace en bois découpé, motifs végétaux * Chevalet en bois noirci * Manche, chevillier et chevilles en bois noirci * Vernis brun récent * Chevalet, manche, chevillier et chevilles non originaux *. Etiquette imprimée : "Jean Desmoulins / a Paris 1644" * (Source : J. Bran-Ricci : Musiques anciennes, instruments et partitions). Longueur totale : 837 mm. Longueur caisse : 505 mm. Longueur vib.1 : 700 mm. Largeur caisse inf. : 320 mm. Longueur vib.1 : 693 mm. Collection : Musée de la musique. Mode acquisition : Dation. Date acquisition : 15/03/1979. Histoire : Collection Georges Le Cerf. Collection Geneviève Thibault de Chambure. Notes : Dégats anciens réparés (vers, fractures de côtes).

 

  web Robert DEROME

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