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La pratique du luth en Nouvelle-France
par Paul Chomedey de Maisonneuve (1612-1676)

un portrait de Maisonneuve luthiste

 

Maisonneuve qui venait d'une famille noble et riche aura donc consacré sa vie aux valeurs religieuses. Il ne s'est pas marié et n'a pas fondé de famille. Il a cependant laissé une œuvre immense par la fondation et l'administration de Montréal. Son inventaire après décès et son testament démontrent que l'argent et le confort matériel étaient secondaires aux intérêts intellectuels (livres) et artistiques (meubles, tapisseries, argenterie, musique de luth, tableaux, estampes, sculpture). Il préfère vivre comme un religieux dans le civil, dans les locaux d'une communauté religieuse, afin de consacrer la plus grande partie de son argent et son énergie au service de Dieu (voir ses legs testamentaires). Il était donc un mystique civil qui a créé Montréal pour servir son Dieu et sa Foi. La pratique du luth et de sa musique, par son côté intimiste et méditatif, devait l'aider dans l'atteinte de ces objectifs, car il était un homme simple, généreux, bon et conciliant.

En 1931, le photographe Armour Landry rencontre à Paris Léo Leymarie qui lui donne accès à sa riche documentation, mais il n'identifie pas correctement les lieux de la dernière résidence de Maisonneuve : ses magnifiques photos sont donc celles d'un tout autre immeuble (Landry 1979). Il visite également la chapelle où est inhumé Maisonneuve, un an avant sa démolition, mais il ne photographie ni les dalles ni l'autel qu'il y voit. « C'était mic-mac vous savez. Il y avait toutes sortes de choses qui traînaient (CHM 1996, p. 46). » Denis Samson a toutefois transcrit un compte-rendu du témoignage verbal de cette visite lors d'une entrevue réalisée en 1993 (CHM 1996, p. 43-46). Armour Landry trace du premier gouverneur de Montréal un portrait littéraire fort sentimental et complètement romanesque :

« Nous pouvons imaginer Paul Chomedey de Maisonneuve dans cette grande salle de son logis, avec cheminée, assis devant la fenêtre ouverte donnant sur le jardin et le verger des Pères, pinçant le luth, instrument qu'il maîtrisa dès les premières années de sa jeunesse. Il remplit ainsi ses moments de nostalgie, revivant les jours calmes et ensoleillés, sur la pointe (Pointe-à-Callière) où s'élevait le fort de Ville-Marie et sa chapelle. Là aussi, assis sur un tronc d'arbre, il pinçait les cordes de son instrument au rythme du clapotis des eaux du fleuve venant se briser au pied de la palissade (Landry 1979, p. 73-74). »

Le logis de Maisonneuve à Paris n'était pas grand selon les descriptions et calculs établis plus haut plus haut d'après les tapisseries de Bergame trouvées à son inventaire après décès dans sa chambre-cuisine, soit approximativement 18 mètres carrés. Sa vue ne donnait pas sur le jardin et le verger, mais sur la cour et le fossé, selon la description de son logis loué chez les R.P. de la Doctrine chrétienne. Son luth était près de son lit à hauts piliers garni de plumes, de soieries et de fourrures, de son coffre de bahut couvert de cuir qui contenait ses vêtements, de son cabinet fait d'ais de sapin et de son étagère à tablettes où se trouvaient ses livres de musique avec sa bibliothèque, ses papiers et son écritoire. S'il jouait de son luth conservé dans sa boîte et garni de ses cordes à cet endroit, il s'asseoyait sur un siègle pliant à proximité du foyer où cuisinait son vallet Louis Fin, sous la protection d'une vierge tenant un petit jesus de terre cuitte façon de marbre.

Maisonneuve aurait pu aussi jouer du luth dans la petite salle basse où il recevait ses invités dont Marguerite Bourgeoys en 1671. Il aimait bien rire de longues heures avec ses bons amis et boire du vin en leur compagnie tel qu'en témoigne Marie Morin. Cette pièce était meublée d'une table de bois de sapin, de six petites chaises à dossiers couverts de tapisserie de gros point et de deux autres chaises paillées, de quatre tableaux peints, de deux douzaines de gravures et de quelques morceaux de tapisserie. Il aurait pu leur servir à manger dans ses douze assiettes et huit plats avec ses trois couverts en argent façon de Paris. La soirée aurait pu s'y terminer avec des musiques de son luth qu'il serait allé quérir à l'étage supérieur où il était rangé dans sa chambre à coucher. L'éclairage était assuré par un chandelier de gros cuivre et deux petits flambeaux d'étain.

Contrairement à ce qu'affirme Armour Landry, la vie à Montréal au moment de l'implantation de la ville était loin d'être calme et facile : menace d'inondation, violentes attaques iroquoises, difficultés de recruter de nouveaux colons et de financer la colonisation, trois voyages en France, vexations avec les autres pouvoirs de la colonie. Nonobstant, Maisonneuve a dû profiter de moments de calme esthétique en compagnie de son luth au fort de Ville-Marie dans sa résidence qui était suffisamment solide pour survivre plus longtemps que les fortifications, puis servir de fondations à la résidence de son successeur au titre de gouverneur de Montréal, Louis-Hector de Callière. Il aurait aussi pu jouer de son instrument en accompagnement des services religieux dans la chapelle du fort ou bien pour se divertir dans la nature à l'extérieur. Ou peut-être aussi en présence de Bénigne Basset, fils du luthiste parisien Jehan Basset. L'inconfort de ses longues et multiples traversées trans-atlantiques lui auraient-elles permis de se réfugier dans ses musiques préférées ?

 

Une très grande partie de l'iconographie du luth représente surtout des femmes ou des anges jouant de cet instrument. Par exemple ce portrait méconnu d'une luthiste hollandaise peint vers 1680 qui est conservé à Montréal par le Musée des beaux-arts.

 

Michiel van Musscher (Hollande), Portrait de femme jouant du luth, 1680, huile sur toile, 44,8 x 38,9 cm, signé et daté en bas à gauche « M.V. Musscher.Pinxit.Ae.1680 », Musée des beaux-arts de Montréal, Don de Lord Strathcona et de la famille, 1927.350.

 

La section suivante étudiera la représentation des hommes jouant du luth au XVIIe siècle, afin que l'on puisse se faire un meilleur portrait de Chomedey dans ses loisirs de luthiste. Curieusement, aucun artiste n'a pensé le représenter dans cette activité qui lui était semble-t-il familière. On n'oubliera pas les portraits vestimentaires de Paul Chomedey de Maisonneuve dressés par Marie Morin et Robert Le Blant qui permettent de mieux le visualiser dans la pratique de son instrument avec l'aide d'une galerie de portraits d'hommes jouant du luth au XVIIe siècle.

Deux de ces portraits fournissent des exemples probants de ce que Maisonneuve aurait pu avoir l'air comme luthiste à deux différentes périodes de sa vie. Le portrait présumé du grand luthiste Jacques Gaultier, par Jean de Reyn, se situe dans les années 1630 à l'époque où Chomedey accepte de venir gouverner Montréal. Le portrait présumé d'un greffier du parlement d'Aix, attribué à Laurent Fauchier, se rapproche peut-être le plus du statut social de Chomedey alors qu'il est au sommet de sa carrière de gouverneur de Montréal ou comme retraité à Paris. Les tableaux par François Puget et François de Troy montrent l'évolution des goûts après le décès de Chomedey tout en rappellant les grandes musiques du luthiste Charles Mouton qui auraient bien pu être connues et interprétées par le gouverneur de Montréal. Toutefois, on doit surtout imaginer Chomedey à la fin de sa vie se laissant bercer par les musiques jouées par le mystérieux maître luthiste parisien Robert Carron. Et probablement aussi des Airs de dévotion à deux parties du Père François de Berthod religieux de l'Observance, sur la musique de Michel Lambert (1610-1696).

  

web Robert DEROME

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