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Les sources iconographiques
des portraits fictifs du père jésuite Jacques Marquette


1869 Wilhelm Lamprecht

Wilhelm Lamprecht (1838-1901), Pere Marquette and the Indians, 1869, huile sur toile, 110,5 x 134,6 cm (43 1/2 x 53 in), Milwaukee, Marquette University, Haggerty Museum of Art, Gift of Rev. Stanislaus L. Lalumiere s.j. en 1882-1883, MUA_ITS_00016. Sources : 1. museum.marquette.edu - 2. digitalmarquette.cdmhost.com. Voir la notice de ce tableau tirée de Crossings 2014.

Cette oeuvre est fondamentale, non seulement par sa magnifique esthétique romantique, mais surtout parce que c'est l'une des premières à représenter le visage de Marquette, bien avant l'explosion de sa commémoration stimulée par la découverte de sa tombe en 1877. Totalement fictif, le portrait représente un homme dynamique, barbu et chevelu, dans la force volontaire de son âge adulte. Ne s'agirait-il pas là d'une image projective de ce jeune artiste de 31 ans ? Lamprecht présente un modèle stylistique fort et romantique d'un dynamique adulte dans la force de l'âge, barbe courte, chevelure courte et complète, bras en mouvement entre le canot et l'objectif de la découverte. La posture générale et les mouvements des bras seront largement imités. La barbe courte ne sera pas gardée par tous.

« In 1869, Wilhelm Lamprecht painted this fanciful scene, “Father Marquette and the Indians”, more than a decade before the [Marquette] University’s founding in 1881. It depicts Jacques Marquette (1637-1675), S.J., during his epic exploration of the Mississippi River in 1673. Here he is on the lower Wisconsin River near its mouth where it empties into the Mississippi. In so doing, he is seeking guidance from a Native man with his family while two Native voyageurs steady the canoe. Modern scholars have identified the Native voyageurs as Metis, or men of mixed French and Indian ancestry, and Marquette’s journals identify meeting villages of Mascoutin or Illinois and Miami Indians in present-day Wisconsin. » Thiel 2011 (pdf).

Wilhelm Lamprecht est né à Allenschonsbach, Würzburg, en Bavière du nord. Après une éducation classique, il étudie à l'Académie royale des arts à Munich. À Cincinnati, de 1853 à 1859, il travaille avec le peintre George Lang, également né en Bavière en 1816, actif à Cincinnati dès 1853 (Haverstock 1998). Lamprecht revient à Munich de 1859 à 1867. De retour aux États-Unis, il est le cofondateur, avec Anthony Schroeninger, de l'Institute of Catholic Art (ou Christian Art Society ou Covington Altar Building Stock Company) qui décore plusieurs églises.

Mais, comment se fait-il que ce jeune peintre de 31 ans, Wilhelm Lamprecht, ait pu s'intéresser si tôt, dès 1869, à un tel sujet ? Laroche 1991 (pdf p. 9), situe très bien le contexte de la production picturale religieuse de cette époque...

« En 1878, lorsque les jésuites lui confieront la construction de l'église Saint-François-Xavier, annexée a leur collège de New York, Keely [Patrick C. Keely (1816-1896)] aura encore recours aux services d'un peintre. Cette fois, son concept sera realisé par William Lamprecht, artiste allemand connu ici [au Québec] pour son décor de l'église paroissiale de Saint-Romuald (1868). Les liens entre l'architecte et les artistes propagateurs de l'idéal allemand ne sont donc pas tout à fait fortuits. S'ils accentuent le rôle de New York comme centre de diffusion de l'art germanique - surtout à compter de 1849, date de l'ouverture de la Dusseldorf Gallery de New York, succursale d'une célèbre académie liée aux peintres allemands de Rome - ils mettent également en lumière l'existence de sympathies naturelles entre les deux jésuites d'origine alsacienne, les pères Durthaller et Schneider, responsables des chantiers du Gesù [à Montréal] et de Saint Michael et le peintre Müller, artiste familier avec la production de l'Académie de Dusseldorf. Daniel Müller également décrit comme un fervent croyant, répondait parfaitement à l'un des critères imposés au peintre religieux; dans sa réalisation des fresques du Gesù [à Montréal], il se révéla également apte a réaliser le concept de ses commanditaires. »

Spalding 1927.07 (pdf), basé sur des sources fiables, donne un très intéressant aperçu de la carrière de Lamprecht donc voici quelques extraits...

« William Lamprecht, Artist - For twelve years the writer of this short article was a professor at Marquette University. [...] I had numerous occasions to point out to friends and visitors Lamprecht's picture of the priest discoverer. [...] But do not imagine that Lamprecht was only a talented decorator; he was an artist — a real artist. [...] I was able to communicate with the family of Lamprecht in Germany and to secure from his wife many unpublished details about his life. [...] William Lamprecht was born in Bavaria on the thirty-first of October, eighteen hundred thirty-eight. After finishing a classical education he was admitted into the Royal Academy of Arts, Munich. During his early years at the academy he won first prize for a painting in competition with a class of sixty students. Up until his twenty-fifth year he was engaged exclusively as a portrait painter. His work became knowm to the Benedictine Fathers, who recognized the talent of the painter and later recommended him to the Benedictines in Newark, New Jersey. The latter induced him to come to America and paint a series of pictures of the Blessed Virgin in the St. Mary's Church. This was in 1867 and the beginning of Lamprecht's fame. [...] In 1867 Lamprecht went to Cincinnati where several orders were awaiting him. While in that city he and Reverend Anthony Schroeninger founded the Christian Art Society. It was for this society that Lamprecht painted the classical picture of Marquette. The occasion was a fair, held in eighteen hundred sixty-nine, to raise money for the assistance of some poor artists who were friends of the founders of the Christian Art Society. When the raffle for the Marquette picture was held, the winner was a shoemaker who disposed of his prize at a very small price. The picture passed through several hands, and about the year 1877 was secured for Marquette by Father Aloysius Lalumiere, who was president of the college. It will be recalled that in the World's Fair in St. Louis, 1904, one of the government stamps was struck for Lamprecht's picture of Marquette. In eighteen hundred seventy-three Lamprecht returned to New York where his work kept him so closely engaged that his health gradually declined, until he was forced to rest. He returned to his native Bavaria and remained two years, coming back to the United States in eighteen hundred seventy-five. For the next twenty-five years, his brush was never idle. [...] After finishing the work at Mt. St. Joseph's, Ohio [in 1902], Lamprecht felt his strength giving away and returned to Germany where he lived with his family in quiet after his long years of professional work in this country. Even in his advanced age he was not idle but spent his time in painting small pictures, portraits and canvas designs for churches. He was a poet, too, and his poetical productions are preserved as an heirloom in his family. His family life was an extremely happy one, for he had a loving wife and two children to whom he was devotedly attached. In nineteen hundred twenty he celebrated his golden wedding. »


Collaboration de Christian Carette.

Ce qui a fait Marquette c'est l'american dream qui, subvertissant la très classique hagiographie de Dablon (voir le texte joint), a construit un héros de l'aventure américaine tout à fait étranger aux ambitions initiales du supérieur des jésuites. Ce Père Marquette and the Indians de Lamprecht, son œuvre la plus célèbre, évoque ainsi une sorte de Christophe Colomb, de découvreur évangélisateur, dans le plus pur style American manifest destiny, parfaitement inscrit dans ce qui fera de Marquette un être légendaire avant de le porter au Capitol.

Saint François Xavier, « l’apôtre des Indes », pourtant on le sait, précurseur historique de Marquette selon Dablon, représenté avec d'authentiques Indiens, n'a manifestement pas inspiré le Bavarois qui nous donne ici l'image convenue et confite en dévotion d'un prêtre sans relief, alors qu'il avait a contrario si bien pressenti et, étant sur place, ressenti, ce que l'aventure du Mississippi représentait pour la jeune nation américaine, avec un Marquette qui y apparaît comme bien plus qu'un ecclésiastique, un guide, un leader offrant incidemment l'occasion à ce peintre modeste de bénéficier d'une sorte de génie inattendu.

On peine, en effet, à imaginer que ce soit le même peintre qui soit l'auteur du médiocre Saint François-Xavier de la basilique de Vincennes (Indiana) 1870. L'ensemble, un sujet pourtant strictement identique à celui du tableau de 1869, est ici traité avec une absence totale d'originalité dans une fresque complètement dépourvue de cet élan épique qui, avec Marquette, emporte les « Indians » du Mississippi.

En somme c'est comme si Lamprecht nous avait peint les deux faces opposées de Marquette en Amérique, celle du saint dont rêvent les jésuites (et le tableau de Vincennes illustrerait alors parfaitement ce Marquette là en Saint François-Xavier, issu du laborieux procès en béatification, de Dablon) et aux antipodes de la précédente celle de « Black-Robe chief » cristallisant sur sa personne toutes les aspirations et les espoirs du Nouveau Monde, Père Marquette and the Indians illustrant alors à merveille le lyrisme de Longfellow.

Le tableau d'histoire figurant le père Marquette est une oeuvre personnelle et spontanée de Lamprecht, un sujet qu'il a traité seul, à sa guise, en toute liberté. Le contexte de production des commandes religieuses institutionnelles est tout autre. Le commanditaire impose souvent le thème, le style, voire l'image source, quand ce n'est pas tout un programme iconographique précis. En l'occurence, cette oeuvre présente un thème assez usité dans les représentations de saint François-Xavier. Il ne faut pas oublier que pour ces commandes religieuses, Lamprecht travaillait alors avec des dessins préparatoires, des associés et des assistants, donc une oeuvre d'atelier. Tout ceci explique ces immenses différences.

Donnelly 1985 propose une source qui aurait pur servir à Lamprecht pour représenter le visage de Marquette...

« William Lamprecht's gigantic picture of Father Marquette addressing a group of Indians at Lake Peoria shows us a handsome, attractive young Bavarian with a great mop of black hair, his flowing ecclesiastical cloak draped gracefully over his left arm. The model Lamprecht used for the picture was Father Francis Xavier Weninger, a rather noted nineteenth-century Jesuit missionary who was a Bavarian as was the artist. This picture became widely known because it was once used on a commemorative stamp issued by the United States. None of these portraits approaches a representation of the actual Marquette. » Donnelly 1985, p. 13, avec la collaboration de Christian Carette.

Comment prêter foi à cette information sur la source iconographique de Lamprecht lorsque les traits de Weninger semblent si différents ? N'y aurait-il pas eu confusion ? Puisque Weninger fut l'un des propriétaires de cette oeuvre de Lamprecht (notice de ce tableau tirée de Crossings 2014 ; Nelson 2012, p. 201).

Wikipedia propose cette image qui représenterait Franz Xaver Weninger, ou Francis Xavier Weninger (1805-1888).
Voir également : Francis Weninger Series, Midwest Jesuit Archives.

L'émission d'un timbre, en 1898, dans la série « Trans-Mississippi », à l'occasion de la Trans-Mississippi and International Exposition, illustrant cette oeuvre de Lamprech, en assura une grande diffusion.

Source : Wikipedia.

 

Et, ci-dessous, une reproduction de la gravure reliée à ce timbre, conservée dans les Archives des jésuites. Dewey nd.


AJC, CACSM-1,288c.

 

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