Gérard Morisset (1898-1970)

1934.12.12 : Biographie - David, Athanase

 Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Biographie - David, Athanase 1934.12.12

Bibliographie de Jacques Robert, n° 102

L'Événement, 12 décembre 1934, p.4.

Un Mécène: M. David Réflexions sur l'œuvre d'un homme

Au temps du Roi-bourgeois, une formule revenait souvent sous la plume des chroniqueurs politiques. "Le jeune et brillant ministre…" disaient-ils de M. Thiers, longtemps jeune par la fraîcheur de ses impressions, toujours brillant.

Assurément, la différence est grande entre M. Thiers, petit de corps, myope, de souffle court, et M. Athanas David, qui n'a pas précisément à se plaindre des bonnes fées. Et si les journalistes de la Monarchie de Juillet daignaient revenir, et chez nous, ils reprendraient leur formule pour l'appliquer avec raison à celui qui dirige, depuis quinze ans, le secrétariat provincial.

Depuis quinze ans! Cet anniversaire a été brillamment célébré le 1er décembre, à Montréal, par les élèves et anciens élèves de nos grandes écoles d'État. Certains de nos chefs de file ont prononcé à cette occasion de magnifiques paroles de reconnaissance à l'adresse du jubilaire. Dans ce concert de louanges plusieurs fois méritées, une note m'intéresse particulièrement - car je tiens a rester dans le domaine des Arts - celle de M. Charles Maillard. L'éminent directeur-général de l'enseignement des Beaux-Arts dans la province a dit en substance: Les artistes, s'ils ne sont pas des gens pratiques pour eux-mêmes, le sont pour le peuple dont ils traduisent l'âme et c'est en leur donnant les moyens de se former et de se lancer dans la carrière munis des éléments de formation essentiels à l'exercice de leur art que vous l'honorable David avez mérité leur reconnaissance.

C'est l'expression de l'exacte vérité.

Certes, nous avons eu au cours de notre histoire artistique - trop peu connue, il faut l'avouer - quelques mécènes. Et s'il était nécessaire de préciser ici, j'écrirais les noms de Mgr de Laval fondateur de l'École de Saint-Joachim et pourvoyeur de maintes églises et chapelles: de Jean Talon, de Gilles Hocquart et des La Corne de Saint-Luc, de l'abbé Louis-Joseph Desjardins, protecteur ? des artistes autant qu'habile vendeur de tableaux: du notaire Joseph Papineau et du seigneur Dessaulles, l'un et l'autre protecteurs de Louis Dulongpré: de l'archéologue Jacques Viger, du fin amateur Pierre-J. -O. Chauveau, du juge Baby, de sir Van Horne et de maints autres, à qui nos artistes du pinceau, de la gouge et de l'équerre doivent tant. Mais que sont les actes isolés de ces hommes de goût quand on les compare aux gestes magnifiques et répétés qui ont marqué l'administration de l'honorable David, depuis qu'il assume la charge de ministre des Beaux-Arts?

A lui seul, il a tout créé: Écoles des Arts, bourses d'études, achat d'œuvres d'art et Musée.

x x x

Une école d'art existait bien à Québec avant 1920, mais elle ne voletait plus que d'une aile. Feu le peintre Edmond Lemoine, qui en avait la direction, initiait ses rares élèves aux éléments du dessin et de la peinture. Avec le tonitruant Bailleul, tout changes. S'il n'avait pas le goût d'une finesse inouïe, il était entreprenant et, ce qui ne gâtait rein, comprenait exactement l'intention du jeune Ministre. La population était apathique; il fallait la réveiller en faisant du bruit. Et qui, mieux que Bailleul, pouvait faire du bruit? Il en fit tant et si bien que l'École de la rue Saint-Joachim conserve encore ses cadres primitifs et sa vogue des années 1921 et 1922. Je me souviens d'une conversation que j'eus, en avril dernier, avec Bailleul, au plein milieu du Pont des Arts, face au Louvre et à l'Institut: "Vous comprendrez mieux, me disait-il avec cette véhémence qu'il mettait en toutes choses, le rôle de pionnier qu'à joué M. David quand l'École des Beaux-Arts aura produit ses fruits." Avec le recul des années - déjà quinze ans -, cette observation est juste. Notre École a formé des architectes studieux comme M. Tremblay, des Travaux Publics, M. Desmeules, fils du Sous-Secrétaire de la Province, M. Dufresne, de Beauport, et M. Talbot, de Giffard, pour n'en citer que quelques-uns: elle a formé des peintres comme Pelland, de qui il sera question plus loin, des décorateurs surtout car, en notre siècle de réclame, les affiches sont à l'honneur; elle a formé des sculpteurs, moins toutefois que d'habiles modeleurs, tel M. Alonzo Cinq-Mars dont le médaillon de Pamphile LeMay est une fort jolie chose…

L'École des Beaus-arts de la Métropole, dont les débuts furent tardifs, rattrapa vite le temps perdu, grâce à la culture de ses professeurs. Elle a produit des peintres qui, d'année en année, s'incorporent à la vaillante École de Montréal, dont la "peinture rude et neuve" étonnait naguère M. Thiébault-Sisson; des architectes qui n'attendent que la fin de la crise pour élever logiquement des constructions originales; des sculpteurs qui exposent annuellement des belles pièces et des ensembliers dont les œuvres ne dépareraient point les plus beaux Salons de Paris…

Parmi les élèves de nos Écoles des Beaux-Arts et parmi nos artistes quelques-uns avaient le goût de cultiver davantage leur esprit par les voyages et un séjour prolongé en Europe. Ils l'ont fait, grâce à une autre initiative de M. David, les bourses d'études. On n'en dira jamais assez de bien.

Si les ouvrages ouvrent l'esprit, à plus forte raison les voyages prolongés, rendus plus fructueux par une scolarité continue. Un esprit sérieux et réfléchi ne peut que profiter d'un séjour en Europe. Les peintres, par exemple, peuvent étudier les plus belles pièces des collections publiques et privées; tous les mois, ils peuvent visiter une trentaine d'expositions particulières; ils rencontrent des camarades, causent de leur art, lisent les revues… Ainsi ont-ils l'avantage de meubler leur esprit, d'affiner leur goût et, surtout, de voir. Pour les sculpteurs et les architectes, même accumulation de précieuses et fortes impressions, même richesse de documentation. Pour certains arts, la reliure et l'ébénisterie, par exemple, on sait qu'il n'est guère possible de les approfondir dans notre province, aussi bien le séjour en Europe s'impose-t-il aux relieurs d'art et aux ensembliers, aux ferronniers et aux ébénistes.

Ecrirai-je des noms? Je ne voudrais pas blesser des susceptibilités légitimes en dressant une liste incomplète; du reste, je reviendrai en détail sur la carrière de chacun des boursiers. Je ne puis me défendre toutefois, de signaler M. Pelland, peintre et graveur plein de talent et de promesses. M. Jean-Marie Gauvreau pionner de l'ébénisterie canadienne de notre temps. M. Radolphe Duguay dont le Musée provincial possède deux bonnes compositions. M. Adrien Dufresne, à qui une bourse de voyage a permis de se rendre compte des méthodes architectoniques françaises … Il faudrait aussi nommer quelques architectes de Montréal, et aussi des peintres. L'histoire de l'art a eu également ses boursiers: à part l'auteur de ces lignes, elle compte une précieuse recrue dans la personne de M. Jules Bazin, licencié de l'Institut d'Art et d'Archéologie, fin connaisseur doublé d'un lettré.

Quand M. David devint Secrétaire de la Province, il y avait, dispersées dans les pièces de l'Hôtel du Gouvernement, quelques centaines d'œuvres d'art: portraits peints par Eugène Hamel et Alexander, Charles Huot, Plamondon et Théophile Hamel; tableaux de chevalet de nos artistes contemporains des dessins quelques ébauches de Philippe Hébert et des statuettes de Laliberté.

Ce petit patrimoine d'art, M. David l'a considérablement augmenté par des achats fort judicieux. Ainsi les œuvres d'art se sont-elles accumulées dans les bureaux ministériels ou dans les couloirs du Parlement, même en si grand nombre qu'il fallut songer à la création d'un musée.

Le Musée de la Province est le dernier-né des musées provinciaux du Canada. De beaucoup moins riche et moins varié que celui de Toronto, son aîné de plus de cinquante ans, ils est consacré à l'Ecole Canadienne, spécialement à noa artistes contemporains, sorte de Luxembourg minuscule qui devra, tôt ou tard, ne conserver que les meilleures pièces et alimenter, avec le reste, les musées - encore à créer - de nos petites villes.

Il n'y faut pas chercher des œuvres des Écoles européennes, pas plus que les peintures anciennes. Tout au plus possède-t-il des toiles de la première moitié du XIXe siècle, comme le portrait de Vallière de Saint-Réal, une peinture sentimentale de Plamondon datée de 1865 et quelques "images" de Krieghoff.

Le Musée est aménagé sans prétention; les toiles sont disposées selon leurs dimensions plutôt qu'en raison de leurs affinités, sans distinction de valeur ni de facture. Cela marque l'évidente impartialité des conservateurs, bien que le visiteur peu averti en soit dérouté tant soit peu; cela marque aussi la physionomie cahotante de notre École de peinture qui possède, comme tout groupement artistique, d'illustres médiocres et des maîtres méconnus.

Je reviendrai bientôt sur les peintures du Musée. En attendant, je signale sommairement les admirables paysages de Robinson, les somptueuses petites toiles de Clarence Gagnon, d'une vision toute personnelle, les compositions de Suzor-Côté, inégales mais rarement dépourvues d'intérêt, les pièces académiques de Charles Huot, qui datent déjà, celles de Franchère, de Barré et de Beau, qui représentent un état d'âme d'un romantisme suranné, les innombrables peintures de l'habile M. Walker, une jolie pièce de M. Pilot, l'admirable série de bronzes de M. Laliberté, les vivantes statuettes de M. Suzor-côté, la Chapelle de Tadoussac de M. Ch. Maillard, Cartier à Gaspé de Fouqueray… Il faudrait signaler encore les bas-reliefs d'Émile Brunet, la plus belle acquisition peut-être de M. David, et les dessins de Suzor-Côté pour l'illustration de Maria Chapdelaine…

x x x

Par toutes ses initiatives, M. David a suscité des vocations artistiques, provoqué l'épanouissement de talents honorables, facilité la tâche de nos historiens d'art, créé en un mot une atmosphère favorable à l'éclosion des grandes œuvres.

Le public doit donc beaucoup de reconnaissance à l'honorable Secrétaire de la Province, et, sans doute c'est l'expression de sa gratitude qui s'est manifestée au banquet du 1er décembre par la bouche des éminents directeurs de nos grandes écoles spéciales.

Mais il y a un autre devoir: celui de suivre la voie que lui a tracée M. David depuis quinze ans. Il faut que la population québécoise profite de ses artistes, de leur talent et de leur travail, de leur esprit et de leur culture. Profiter de ses artistes, c'est en premier lieu, leur confier des commandes: c'est aussi aller voir leurs œuvres, s'intéresser à leurs travaux, s'éprendre de leurs trouvailles, applaudir à leurs succès.

Quand tout cela sera arrivé, nous n'aurons plus rien à envier aux autres…

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)