Gérard Morisset (1898-1970)

1934.12.20 : Peintre - Aide-Créquy, Jean-Antoine

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Aide-Créquy, Jean-Antoine 1934.12.20

Bibliographie de Jacques Robert, n° 103

L'Événement, 20 décembre 1934, p.4.

UN CURE-PEINTRE L'ABBÉ AIDE-CREQUI

Notre histoire artistique offre plusieurs exemples de prêtres-peintres. Le premier est l'abbé Hugues Pommier, arrivé à Québec en 1664, professeur au séminaire jusqu'en 1669, victime, pourrais-je dire, de la verve hargneuse et quelque peu injuste de son confrère Bertrand de Latour. En 1690, on rencontre, au même séminaire, un jeune Bordelais de talents variés, Jacques Leblond de Latour, à la fois architecte, sculpteur et peintre, mort curé de la Baie-Saint-Paul en 1715.

Chez les Jésuites, les pères Pierron et Chauchetière cultivent la peinture, tandis que leurs confrères, Laure et Rasier non contents de construinent [sic] de peintures durant les loisirs que leur laisse l'évangélisation des indigènes.[sic]

Les religieux artistes sont encore plus nombreux chez les Récollets. Laissant de côté le Frère Luc, qui ne fut que diacre, il faut signaler les activités artistiques de Juconde Drué en 1729, architecte et dessinateur, d'Augustin Quintal (1683-1776) maître-d'œuvre et aquarelliste, d'Antoine Martin de Iano et ou Père François qui, en 1732 portraiture une femme esquimau de Beauport.

Au XIXe siècle, nos curés campagnards ne dédaignent pas l'art de la peinture. Il faut citer ici, quitte à y revenir plus tard dans des études particulières, les abbés Epiphane Lapointe et Joseph-Hercule Dorion le premier brillant élève de Théophile Hamel le second architecte de l'église d'Yamachiche et à la fin de sa carrière, artisan du pinceau.

Bien d'autres prêtres s'adonnent avec plus ou moins de bonheur aux arts plastiques et rares sont nos institutions d'enseignement secondaire qui n'en comptent pas quelqu'un [sic]. À Nicolet, ce sont les abbés Dorion, déjà nommé et Thomas-Marc-Olivier Maurault neveu de l'historien des Abénaquis. Au Séminaire de Québec, c'est l'abbé Laverdière le courageux éditeur des Œuvres de Champlain. Le Collège de Lévis peut s'ennorgueillir de deux artistes qui eussent pu devenir habiles: l'abbé Laboutrière (1863-1893) qui eut la mauvaise fortune d'être avalé par un requin, et l'abbé Thomas-Xavier Cimon, paysagiste, récemment décédé à la Baie-Saint-Paul.

Continuerai-je cette sèche énumération - qui d'ailleurs est loin d'être complète? À quoi bon. Pour bien apprécier nos artistes amateurs - et le nombre en est considérable - il faudrait étudier avec soin leurs œuvres, leurs compositions originales de préférence à leurs copies; il faudrait insister sur leurs qualités tout en évitant de trop s'appesantir sur l'indigence de leur métier. En attendant que j'aie le loisir de le faire, esquissons à grands traits la carrière du moins inconnu de nos cures-peintres [sic], l'abbé Aide-Créquy.

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Descendant d'une dynastie de maîtres-maçons et de constructeurs, Jean-Antoine Aide-Créqui est né quelques années avant la guerre de Sept-Ans. [Note 1. Mgr TANGUAY, dans son Dictionnaire généalogique (t. II, p.7), le fait naître à Québec le 6 avril 1746. C'est peut-être une coquille typographique, car d'autres auteurs écrivent la date de 1749.] Son père est maçon à la Basse-Ville de Québec, et c'est dans cette ville qu'il fait ses humanités, d'abord au Séminaire, puis au Collège des Jésuites. Il étudie la théologie et, le 24 octobre 1773, reçoit l'onction sacerdotale des mains de Mgr. J.-O. Briand. À peine son évêque vient-il de lui remettre ses lettres de prêtrise, qu'il le nomme curé de la Baie-Saint-Paul; en même temps, le jeune curé est chargé de la desserte de lîle-aux-Coudres et des Éboulements. L'abbé Aide-Créqui prend possession de sa cure au "commencement de novembre". écrit l'abbé Charles Trudelle dans Trois souvenirs; le même annaliste ajoute avec un brin de scepticisme: C'était un homme d'une faible santé et l'application qu'il donnait à la peinture contribua encore à l'affaiblir. Ce n'était pas un Raphaël, mais cependant on voit qu'il avait du goût et de l'aptitude pour cet art."

Mais l'atmosphère humide de la vallée du Gouffre ne va guère à la constitution délicate du jeune curé. En juin 1780, il abandonne sa paroisse et se retire à l'Hôtel-Dieu de Québec. C'est là qu'il meurt le 6 décembre de la même année. Ses restes mortels reposent à la cathédrale dans le sous-sol de la chapelle de la Sainte-Famille qu'il avait orné d'un de ses tableaux. [Note 2. Cf. Abbé TRUDELLE, Trois souvenirs, Québec, 1878, p. 115; Robert HARRIS, Articles dans Canada. An Encyclopedia of the Country, Toronto, 1898, t. IV, p. 354; Bulletin des recherches historiques, Lévis, 1934 (Vol. XX), p. 297. ] C'est une figure digne d'intérêt que celle de ce prêtre.

Chargé à vingt-quatre ans d'un ministère absorbant - sa paroisse était presque aussi vaste qu'un comté -, éloigné sept mois durant de toute manifestation intellectuelle, pauvre comme l'étaient en ces temps incertains presque tous ses compatriotes, atteint d'une maladie de poitrine qui doit tôt l'emporter, il pourrait comme tant de ses confrères, se reposer un peu après le labeur écrasant de sa cure et les voyages pénibles de ses missions. Mais non, il adore la peinture, il ne peut se défendre de couvrir de couleurs les toiles qu'il assujettit mal à leurs châssis. Et durant les heures libres que veulent bien lui laisser ses paroissiens, il peint - comme tant d'autres somnolent au coin de l'âtre - avec délices.

Où prend-il ses couleurs en un temps où les Anglais soupçonneux, tiennent le monopole de tout commerce? De quel artiste tient-il la connaissance de son art? On ne sait...Il apprend à peindre, semble-t-il, en peignant, en analysant certaines compositions du Frère Luc - car en se rendant à la Baie-Saint-Paul, sa paroisse, il rencontrait trois églises, celles de l'Ange-Gardien, du Château-Richer et de Sainte-Anne,qui possédaient autrefois des peintures du Récollet-artiste. - en analysant aussi les peintures qu'il peut voir au Séminaire et dans les communautés religieuses de Québec; il apprend à composer en démarquant des gravures.

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Ses oeuvres témoignent de la qualité de ses modèles. Ce ne sont pas toujours des copies serviles, mais des interprétations dans lesquelles, à travers les imitations et les réminiscences inévitables, le caractère de l'artiste s'affirme.

Ainsi, l'Annonciation de l'église de l'Islet [Note 3. Cette peinture, d'environ neuf pieds de hauteur sur six de largeur, orne le retable central. Elle est signée et datée en bas à droite, sur un phylactère: Crequy Pter Pinxit, 1776.] n'est pas seulement un [illisible] fort attardé de l'art bolonais; dans cette toile, il y a une élégance qui étonne, quand on songe que le peintre avait peu étudié l'anatomie et n'avait pu dessiner d'après le modèle vivant.

Sans doute les mains des personnages sont lourdes, les expressions manquent de variété; mais la tunique de l'ange est un vrai beau morceau de peinture d'une finesse charmante; le coloris est chaud les bleux sont châtoyants, rehaussés de jaune de Naples, enfin, la touche est grasse, souple, relevée d'em pâtements et de frottis, elle est bien XVIIIe siècle. L'ensemble est somptueux, magnifique, plus plaisant qu'original.

Il est impossible d'en dire autant d'une Vierge tenant l'Enfant Jésus, peinte en 1774 suivant la tradition et laissée à l'Hôtel-Dieu par le jeune prêtre mourant, en 1780.

L'œuvre devait être jolie, sinon gracieuse, avant sa restauration. Elle a été repeinte avec tant d'indiscrétion qu'il n'y faut plus voir aujourd'hui l'ouvrage de l'abbé Aide-Crequy Comme tant de peintures du Régime français, elle n'a résisté aux outrages du temps que pour périr sous les coups de pinceau d'un mauvais restaurateur.

Cette petite peinture - elle a environ deux pieds et neuf pouces de hauteur - est conservée dans la salle de communauté de l'Hôtel-Dieu.

Un Saint-Louis de France tenant la couronne d'épines a eu le même sort.

Cette toile datée avec précision - J.A.Créquy Pter Pinxit 7 a die AVG. 1777 - ornait autrefois le rétable central de l'église de l'Ile-aux-Coudres, l'une des deux missions du curé-peintre. Elle n'y était guère appréciée, ou bien, elle était vraiment trop défraîchie, puisque M. Emile Vaillancourt la trouva, il y a quelques années, dans le grenier de la sacristie.

Restaurée et copieusement repeinte, elle est aujourd'hui conservée au Palais épiscopal de Chicoutimi.[Note 4. Je tiens ces détails de M. Hormidias Magnan et de M. Emile Vaillancourt.] Elle est, semble-t-il, une transcription d'une gravure du XVIIIe siècle.

Au dire de l'abbé Charles Trudelle, les trois peintures de l'église de Saint-Joachim (Montmorency) seraient de la main de l'abbé Aide-Créquy. Cette affirmation était peut-être vraie en 1857, alors que l'abbé Trudelle écrivait l'esquisse intitulée: La Baie-Saint-Paul [Note 5. Cf. Abbé TRUDELLE, Trois souvenirs, Québec, 1878, note de la page 81.]

Dans l'actuelle église de Saint-Joachim, toute sculptée de 1815 à 1823 par les Baillargé [sic], père et fils, il n'y a plus qu'une toile de l'abbé Aide-Créquy. Les deux autres, une copie de la Madone de saint Sixte, de Raphaël et un Saint Jean-Baptiste, portent la signature d'Antoine Plamondon (Neuville, 4 septembre 1866) et la date: 1869.

La toile du rétable centrale représente Saint Joachim offrant la Vierge au Très-Haut. Elle est signée et datée: A. Créquy PXIT 1779.

Saint Joachim, agenouillé au centre, sous les arcades d'un portique, est la copie aussi parfaite que possible de celui que le Frère Luc peignit en 1676 à la demande de Mgr. de Laval pour le sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré. [Note 6. Ce tableau est exposé dans la chapelle commémorative. Cf. Le Canada-français, novembre 1933, p. 212.] La petite Vierge-enfant qu'il tient dans ses bras robustes n'est autre que celle qui apparaît à la jeune Marie-Anne Robineau, de Bécancourt, dans l'Ex-voto qui porte son nom. [Note 7. Ibid., p. 315.]

L'œuvre de l'abbé Aide-Crequy est donc loin d'être originale. Elle est du reste, médiocre. On y reconnaît à peine la main qui a brossé avec élégance et facilité l'Annonciation de l'église de l'Islet. Sans doute, le jeune curé, miné par la maladie, ne disposait-il pas de tous ses moyens…

Il faut signaler, sans y insister, une toile représentant Saint Pierre et saint Paul, fatiguée par les années aussi bien que par le manque de soins. L'abbé Aide-Crequy l'a peinte entre 1775 et 1780 pour la sacristie de sa paroisse et c'est là qu'on peut la voir encore aujourd'hui.

Terminons cette rapide revue des ouvrages de l'abbé Aide-Créquy par une Sainte-Famille peinte vers 1775 pour remplacer une composition de même sujet que le Frère Luc avait exécuté en 1671 pour l'église de Québec [Note 8. Père Chrestien LECLERCQ, Premier establissement de la Foy en Nouvelle-France, Paris, 1961, t. II, p. 96.] et qui avait péri lors de l'incendie de la cathédrale en 1759.

En 1837, la Sainte-Famille du curé de la Baie-Saint-Paul devait être fort abimée, puisque le peintre Joseph Légaré refusait de la rafraîchir. Dans un mémoire au curé de la cathédrale, il écrivait:" Les couleurs (du tableau) de la chapelle Sainte-Famille sont presque entièrement passées..." [Note 9. Cf. Paul-V. CHARLAND, o.p., Les ruines de Notre-Dame, dans Le Terroir, novembre 1924.

] et, naturellement, il proposait de remplacer la toile par une autre de sa composition.

Moins de trente ans après, en 1866, la Sainte-Famille de l'abbé Aide-Créquy était détruite dans un incendie partiel de la cathédrale. L'année suivante, Théophile Hamel la remplaçait par une de ses meilleures copies le Repos de la Sainte Famille pendant la fuite en Égypte, d'apès une peinture de l'un des Van Loo, conservée au Musée de l'Université Laval.[Note 10. Ibid.]

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Telles sont les œuvres actuellement connues du curé-peintre.

Peut-être a-t-il exécuté, durant sa trop courte carrière des portraits au fusain, comme on l'affirme parfois en s'appuyant sans doute sur des documents inédits.[Note 11. Je signale, pour mémoire seulement, un portrait au crayon de l'abbé Aide-Créquy, conservé au Musée du Château Ramesay, à Montréal. Cf. Catalogue of the Château the Ramesay, Montréal, 1917, (dixième édition), p. 16, No 37.]

Peut-être a-t-il laissé d'autres peintures exposées sous des noms d'emprunt ou releguées dans le grenier de quelque sacristie, au milieu de chandeliers sculptés qui ne sont plus de mode, de lampes de sanctuaire délicatement ciselées, d'encensoirs et de navettes d'argent, de toutes les vieilles choses qui s'adaptaient si bien à la vie simple et laborieuse de nos ancêtres et que nous laissons s'abîmer, en attendant que nos avides et intelligents voisins - il y en a - les transportent au-delà de la frontière américaine. C'est le sort inévitable des débris médiocres ou sublimes des âges révolus.

Mais ne dramatisons rien.

Les ouvrages du curé de la Baie-Saint-Paul ne brillent pas en général par la virtuosité de la touche ni par la correction du dessin, encore moins par l'originalité de la composition. Ils révèlent un talent facile, aimable; ils font voir chez ce jeune curé de campagne la volonté inébranlable de cultiver un don que les leçons d'un maître compétent eussent rendu plus fructueux. Bref, ils sont les premières manifestations d'un talent honorable que l'expérience et l'observation eussent normalement développé.

Mais l'abbé Aide-Créquy est mort trop jeune - trente-et-un ans - pour donner son exacte mesure. Et puis, il était chargé d'un labeur écrasant, il était malade...Il était donc excusable de n' "être pas un Raphaël".

Telles qu'elles sont, avec leurs qualités, avec leurs défauts aussi ces peintures représentent assez bien l'époque mal connue qui s'étend du Traité de Paris (1763) a la vente de la collection Desjardins en 1817.

Durant ces cinquante quatre ans, la tradition française se maintient chez nous plus par impulsion que par le talent de nos artistes; elle reçoit un regain de vitalité par l'apport de deux hommes dont les œuvres sont encore mal connues: François Baillargé [sic] et François Malépart de Beaucours. [Note 12. François Baillargé [sic], né à Québec le 31 janvier 1758, mort dans la même ville le 16 septembre 1830; François Malépart de Beaucours (fils de Paul), né à La Prairie le 26 février 1749, mort à Montréal en 1809.] L'un et l'autre rapportent, le premier de Paris où il fréquente les cours de l'Académie royale, le second de Bordeaux, où il épouse la fille du peintre Camagne et se lie avec des artistes bordelais, les grâces légèrement altérées du XVIIIe siècle, avant qu'elles disparaissent sous les sarcasmes de Louis-Jacques David et de son École. Mais l'abbé Aide-Créquy meurt en 1780 avant le retour de François Baillargé et il n'est pas sûr qu'il ait pu voir les œuvres de Malepart [sic] de Beaucours.

Il est donc permis de se demander où il s'était ravitaillé en recettes du XVIIIe siècle. Sans doute, avait-il pu étudier à Québec des ouvrages de Van Loo au Séminaire et des Coypel à l'Hôtel-Dieu. Il aurait donc assimilé avec une facilité étonnante les aimables qualités et la manière de ces petits-maîtres.

Et cela expliquerait que l'Annonciation de l'église de l'Islet, bien supérieure à celle que l'Allemand Wolff peignit en 1765 pour l'église Notre-Dame-des-Victoires, soit une des plus jolies choses de notre art pictural du début du Régime anglais.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)