Gérard Morisset (1898-1970)

1936.02.21 : Peintre - Heer, Louis-Chrétien de

 Textes mis en ligne le 26 janvier 2002 à la demande de David LE GALLANT, chercheur le L'Acadie au Nouveau-Brunswick, et d'Emmanuel SIMARD, édutiant au baccalauréat en histoire de l'art de l'Université du Québec à Montréal, dans le cadre de leurs recherches sur Louis-Chrétien de Heer, l'abbé Dosque et l'héraldique (voir aussi le site Héraldique Québec). Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
 

Peintre - Heer, Louis-Chrétien de

Bibliographie de Jacques Robert, n° 091

Le Droit, 21 février 1936, p.3; 25 février 1936, p.3.

 

LE PORTRAITISTE DE HEER

C'est l'illustre auteur du Dictionnaire généalogique qui a fait connaître le premier, l'activité artistique de Louis-Chrétien de Heer.

Dans un précieux ouvrage d'érudition publié à Montréal, À travers les régistres, Mgr Tanguay a écrit ces phrases: "Février 1788, le 23. On constate par les régistres de Québec [Note 1. Il s'agit des registres de la cathédrale, les seuls qui existaient alors à Québec.] la présence d'un peintre de portraits et tableaux à Québec. Il se nommait Louis-Chrétien de Heer." Dans un renvoi, le même auteur pose ce point d'interrogation: "Pourrait-on retrouver quelque part des tableaux portant sa signature?"

"Des tableaux portant sa signature", on n'en trouva guère puisque Robert Harris constatait en 1896: "About 1788 an artist named Louis Chrétien (sic) Deheer was painting in Quebec, but little more than this name is recorded". [Note 2. Cf. HOPKINS Canada. An Encyclopedia of this Country. Toronto 1898, T. IV, p. 354.]

Même en 1921, on ne connaissait à peu près rien de la carrière de ce peintre étranger. Dans le Rapport de l'archiviste... pour 1920-1921, un curieux écrivait avec une pointe de septicisme: "En 1788, il y avait à Québec un peintre de portraits et tableaux du nom de Louis-Chrétien de Heer. Pourrait-on retrouver quelque part des tableaux portant sa signature? [Note 3. Évidemment le curieux du Bulletin des recherches historiques, s'était imprégné, pour ne pas dire plus de la prose de Mgr Tanguay...] Il y a tout près de vingt ans, j'ai posé cette question au Bulletin des recherches historiques. Aucun des intermédiaires du Bulletin ne me répondit. Signe que les peintures et les portraits de Deheer sont très rares au pays. Serais-je plus heureux cette fois?" On ne peut pas dire qu'il ait été plus heureux...

En lisant pour la première fois le nom: Louis-Chrétien de Heer, je crus qu'il s'agissait de Gilles-Louis Chrétien, l'inventeur du physionotrace, mécanique ingénieuse et compliquée qui servait à tirer des portraits fort ressemblants, paraît-il. C'était une fausse piste. S'il est probable que Gilles-Louis Chrétien ait tenté fortune aux Etats-Unis en exploitant son invention, on ne peut prétendre qu'il soit venu au Canada, et qu'il ait exercé son art à Québec.

Cherchons autre chose.

Ouvrons la Gazette de Québec à la date du 16 août 1787 et, parmi les nombreuses réclames qui garnissent les colonnes de ce journal, jetons un coup d'oeil sur cet entrefilet: "Louis de Heer, nouvellement arrivé, prend la liberté d'avertir le public qu'il s'offre à tirer des portraits en Huile et Pastel, des Paysages, Tapisseries de toutes espèces, etc, etc, à un prix raisonnable et se fait fort d'instruire en peu de temps toutes les personnes qui désireront apprendre le dessin, il se transportera chez les personnes qui voudront l'occuper. Il demeure dans la rue qui conduit à la porte du Palais chez le Sieur John Shoemaker."

Voici donc de Heer établi pour quelque temps à Québec. Les clients ne se font pas trop tirer l'oreille. Les gens cossus de l'époque - il y en avait quelques-uns et leurs bourgeoises s'amènent à la maison du Sieur Shoemaker et sont tout heureux de poser devant l'artiste. Après les bourgeois, les personnages officiels, les ecclésiastiques, les évêques. L'abbé Gravé, du Séminaire, donne quelque s détails à ce sujet dans une lettre à Mgr Jean-François Hubert, datée du 11 février 1788: "La coutume est venue à Québec de se faire peindre Le portrait du curé [Note 4. L'abbé Augustin David Hubert. Il sera question plus loin de ce portrait.] est très vrai. J'ai fait consentir Mgr l'Ancien [Note 5. Mgr l'Ancien était Mgr J-Olivier Briand qui avait démissionné en 1784.], il n'est pas si bien..." [Note 6. Cf. Bulletin des recherches historiques. vol XVII (1911), p.132-133. Souvenirs d'un voyage en Bretagne, par Mgr Henri TETU.]

De Heer ne s'en tient pas aux portraits. Il peint aussi des tableaux de sainteté, des toiles d'église. Témoin ce contrat de louage de services conservé dans les archives du Séminaire de Québec: "Je soussigné m'oblige de faire en peinture pour l'église de St-Charles (Saint-Charles de Bellechasse), 1o un Dais au-dessus de l'autel dont je dorerai les souspendes qui y sont en bois en or fin la bordure seulement et peindrai le reste de nouveau. 2o sept tableaux proportionnés aux trumeaux que j'ai vu (sic) un représentera le Christ et les autres six Apôtres. Je fournirai tout les peintures et la toile 3o un St Esprit au-dessus du sanctuaire aussi en peinture sur toile 4o St Jean-Baptiste pour les fonds pareil à l'estampe qui y est et ce pour le prix et somme de dix-huit portugaises huit cent soixante-quatre livres. À St-Charles ce 23 mars 1789. J'ai reçu à compte, neuf portugaises. Je livrerai l'ouvrage et le poserai moi-même dans le cours de juin prochain quatre mots rayés nuls. Louis de Heer, peintre." [Note 7. Cf. Abbé COTE, Saint-Charles-sur-Rivière-Boyer. Québec, 1933 (non paginé).]

Après avoir bien travaillé à Québec, après y avoir peint des portraits et des tableaux religieux, de Heer s'avise de se rendre à Montréal. Il y est à l'automne de 1789. A la date du 17 septembre, il fait paraître dans la Gazette de Montréal cette réclame savoureuse: Louis de Heer peintre en portraits et tableaux nouvellement arrivé à Québec demeurant présentement dans la rue St Paul près du Château, présente des humbles respects aux personnes qui voudront l'employer, leur assurant de bon ouvrage à un prix médiocre, se flatte en outre de savoir dorer à l'huile à la colle et au vernis copale (sic), et offre de plus de donner toutes instructions sensibles aux jeunes Messieurs et Demoiselles dans l'art du dessin."

A-t-il autant de succès à Montréal qu'à Québec? Il est permis d'en douter. Dans la capitale, de Heer n'avait pas eu de concurrent sérieux. Seul François Baillairgé se livrait alors au portrait. Et encore, ne le faisait-il que durant les rares loisirs que lui laissait la pratique de l'architecture et de la sculpture. À Montréal, c'est différent. Il y a là un portraitiste fécond, un peintre à la mode, un artiste gentilhomme et de figure sympathique, Louis Dulongpré. De Heer parvient-il à lui enlever quelques clients? On n'en sait rien. On ignore même en quelle année il a quitté le Canada...

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Si on parcourt les dictionnaires biographiques les plus complets, même le volumineux ouvrage de Thieme et Becker sur les artistes de toutes les écoles, on s'aperçoit que le nom de Louis Chrétien de Heer n'y apparaît pas.

Il était sûrement d'origine hollandaise. Appartenait-il à l'illustre famille de Haarlem qui a donné à l'art un peintre de natures mortes, Marguerite de Heer, et un graveur Guillaume de Heer? Encore une fois, on n'en sait rien. Pas plus, du reste, de ses études, de sa formation artistique, des ouvrages qu'il a fait antérieurement à son séjour au Bas-Canada, de sa carrière de peintre près son départ de Montréal.

Bien plus. pour apprécier sainement son talent, nous ne disposons que d'un petit nombre de portraits conservés à Québec. Ce sont des toiles qui ont souffert des injures du temps et des hommes; de l'abondante et lourde fumée qui se dégagneait [sic] des poêles à bois; de la chaleur qui a cuit la pellicule picturale au point de la faire s'écailler.

Ces peintures représentent des évêques de Québec et des prêtres. Elles ne sont pas signées. Et cela explique que Mgr Henri Têtu ait cru voir en quelques-unes d'entre elles la manière et la touche de Louis Dulongpré. [Note 8. Voir: l'Histoire du Palais épiscopal de Québec, dernier chapitre.] Assurément il se trompait. Mais il n'avait pas tout à fait tort, car Dulongpré a fait quelques copies à l'huile ou au pastel des portraits dont il est ici question. Il existe en effet dans la collection du château Ramesay, à Montréal, un portrait au pastel de Mgr Jean François Hubert, au revers duquel on lit cette précieuse inscription: "Copie du vrai portrait de Mgr Jean François Hubert. Le vrai portrait a été fait à Québec le 6 septembre 1788, à l'âge de 49 ans par M. Louis Chistophe de Heer, Maître peintre allemand; et la copie en a été Extrait (sic) le 10 mars 1798 par Mr Louis Dulongpré Maître-Peintre François de Montréal. Né à Québec...(suit une biographie de Mgr Hubert. )." [Note 9. Cette précision biographique ne se rapporte pas au peintre mais au personnage représenté. Mgr. Hubert avait bien quarante-neuf ans en 1788. Né à Québec le 23 février 1739, il mourut dans sa ville épiscopale le 24 novembre 1797.]

 

Louis-Christophe de Heer, il y a là soit un lapsus calami, soit une confusion due à l'abréviation d'une partie du prénom composé: Ch. Maître-peintre allemand..., le scribe veut dire sans doute que de Heer, né en Hollande ou issu de parents hollandais, s'est formé en Allemagne, à l'instar d'un certain nombre de peintres des Pays-Bas.

Donc, Louis Chrétien de Heer a portraituré Mgr Hubert le 6 septembre 1788. Le prélat est vu de face, il a une figure ronde, une figure de bourgeois qui voudrait sourire; les traits sont forts, sans aucune élégance; les chairs sont animées, ou plutôt peintes dans un ton qui tient à la fois du mauve et du rose (ce détail nous sera utile plus loin); le regard n'est pas d'une finesse inouie. L'évêque est vêtu d'un camail broché, d'une mosette d'un violet sale qu'on dirait avoir été lavée dans une eau bleuâtre; il porte dans sa main un haut bonnet carré de couleur noire. Le font est verdâtre. Les détails sont traités d'un pinceau lourd, chargé d'une pâte épaisse, d'une souplesse très relative. Ne cherchons point de grâce dans cette toile qui, encore une fois, est en mauvais état.

Ce portrait est conservé au Palais épiscopal de Québec.

Une réplique du portrait de Mgr Hubert se trouve à l'hôpital-Général de Québec. On y remarque les mêmes caractères, les mêmes maladresses, le même coloris que dans l'original; elle est aussi fort abimés [sic]. [Note 10. L'Hôtel-Dieu possède une copie du portrait de Mgr Hubert. Il est probable qu'elle est l'oeuvre de Jean-Baptiste Roy-Audy. Elle provient de la succession de l'abbé Louis-Joseph Desjardins.]

(à suivre)

 

LE PORTRAITISTE DE HEER

II

Procédons maintenant par analogie.

Dans le grand salon du palais cardinalice, d'autres portraits accusent sans l'ombre d'un doute la main du peintre de Heer. Voyez par exemple l'effigie de Mgr J.-Olivier Briand et celle de Mgr Mariauchau D'Esgly, qui précèdent chronologiquement le portrait de Mgr Hubert. L'oeil le moins subtil perçoit immédiatement une parenté évidente entre ces ouvrages de peinture. Le dessin et le coloris sont identiques; on y relève la même lourdeur dans la touche, des détails semblables dans le costume, le même fond verdâtre.

Mgr Briand a une figure inquiète de Breton. Encore un peu on dirait qu'il a l'air entêté. Il porte un rabat noir et une mosette de même ton que celle de Mgr Hubert. Dans sa main droite est un livre à couverture rouge. S'il faut en croire l'abbé Gravé, le portrait de Mgr Briand "n'est pas si bien" que celui du curé de Québec. [Note 11. Texte illisible sur la photocopie.] Entend-il par là que les traits sont moins ressemblants? ou que la peinture n'a pas l'harmonie ni la couleur picturale du portrait de l'abbé Hubert? Bien perspicace qui le dira. Nous possédons au moins en photographie un autre portrait de Mgr. Briand. Il a été rapporté de Bretagne en 1911 par Mgr Henri Têtu. Peint vers 1766 par un artiste breton lors du dernier voyage du prélat dans son pays natal, il est antérieur de vingt-deux ans à l'oeuvre de Heer. Un tel écart de temps explique les différences qu'il y a entre les deux portraits. Le premier nous fait voir un homme gras, resté jeune, le teint frais, le port de tête assuré, l'expression volontaire; l'autre est l'effigie d'un vieillard usé par le travail, miné par les soucis de l'épiscopat - et l'on sait qu'il en eut de copieux. Tout de même, on reconnait sans peine le même homme dans ces deux portraits. Ils possèdent la même valeur artistique.

Le portrait du successeur de Mgr Briand, Mgr Philippe Mariauchau d'Esgly, est exactement de même tenue. Le premier évêque canadien de naissance avait soixante-dix-huit ans lorsqu'il fut portraituré par de Heer en 1788. C'était un vieil homme au regard hébété, à la figure rose, aux cheveux plats retombant en mèches blanches sur les oreilles. A en juger par son portrait, on ne peut pas dire qu'il eut une physionomie délurée, ni même qu'il ait brillé par la vivacité de son esprit. On dirait au contraire que les ans et les hivers canadiens ont gelé ses traits, frigorifié son expression. Chose curieuse, ce portrait médiocrement exécuté, peu séduisant, a inspiré une poésie de style tout aussi banal que la peinture. Je la transcris telle que Nicolas-Gaspard Boisseau l'a insérée dans ses Mémoires.

Grâce au Delisle de notre âge,

Te voilà sûr de vivre autant qu'Orléans.

Et ne connut-on plus ton illustre rang,

Dans ce portrait fameux tiré sur ton visage

De d'Esgly charitable on connait l'image. [Note 12. Texte illisible sur la photocopie.]

Après le mot Delisle, Boisseau fait un renvoi et écrit ces mots avec assurance: "Delisle, peintre fameux." J'ai longtemps cherché de quel peintre il s'agissait. Et comme l'histoire de l'art canadien ne signale aucun artiste de ce nom, on imagine aisément que Boisseau a voulu désigner ainsi de Heer, - car le nom de l'artiste hollandais devait se prononcer à l'anglaise: Dehire, Delisle, Dehire..., un brin d'imagination suffit à saisir la méprise.

À la fin du deuxième vers de la pièce que j'ai cité plus haut, Boisseau fait un autre renvoi: "Orléans, île où ce prélat a passé plus de cinquante ans comme curé." On sait en effet que Mgr Mariauchau d'Esgly fut curé de Saint-Pierre dans l'île d'Orléans et que c'est là qu'il mourut le 4 juin 1788. Dans la chambre de l'évêque, il y avait son portrait; Mgr d'Esgly ne l'a même pas oublié dans son testament. Il se trouve maintenant dans la sacristie de Saint-Pierre. C'est une réplique du Palais épiscopal, réplique de mêmes dimensions mais mieux conservée; le coloris est beaucoup moins aigre.

Retournons à l'Hôpital-Général de Québec où nous avons déjà vu une réplique du portrait de Mgr Jean-François Hubert. Tout à côté il y a le portrait d'un autre évêque, un homme à la figure ronde et rose, aux traits assez fins, aux yeux bleus très grands, à la stature imposante: il porte une mosette d'un ton violet tacheté de brun; le fond du tableau est très sombre, enfumé. C'est Mgr Charles-François Bailly de Messein né à Varennes en 1740 curé de Neuville de 1777 à sa mort, nommé coadjuteur de Québec en 1788. Au sacre de Mgr Bailly de Messein, Lady Dorchester chargea de Heer de tirer le portrait de celui qui avait été le précepteur de ses enfants et en fit don au nouveau coadjuteur. Mgr de Capua. Atteint d'une maladie grave, Mgr Bailly de Messein. s'en alla mourir à l'Hôpital-Général le 20 mai 1794. Son portrait demeura à l'Hôpital-Général. C'est incontestablement l'oeuvre du portraitiste de Heer. Pour s'en convaincre, il suffit de le rapprocher des autres toiles du peintre hollandais; c'est le même coloris, la même touche, les mêmes erreurs dans les harmonies.

Il existe une copie du portrait de Mgr Bailly de Messein. Peinte en 1879 par Antoine Plamondon, elle orne aujourd'hui le salon du presbytère de Neuville. C'est loin d'être une copie littérale. Plamondon a rajeuni le personnage et altéré singulièrement l'expression de la figure; il avait, du reste, l'habitude de cette sorte de travestissements...

Il existe sûrement d'autres portraits peints par de Heer durant son séjour à Québec.

Ainsi dans les Mémoires de Nicolas-Gaspard Boisseau, on lit, à la suite de l'épigramme du portrait de Mgr d'Esgly, un quatrain "pour le portrait de M. Hamel, secrétaire de Mgr d'Esgly":

Ne cherchez point comment s'appelle

L'écrivain peint dans ce tableau

À l'air dont il regarde, prêt à poser le sceau,

Qui ne reconnaîtrait Hamelle?

Je n'ai pu retrouver ce portrait. Il est vraisemblable, sinon sûr, que le peintre qui a portraituré Mgr d'Esgly est le même qui a pris les traits de son secrétaire l'abbé Hamel.

Enfin, voici deux portraits qui offrent tous les traits de l'art de Louis-Chrétien de Heer: ceux des abbés Dosque et Hubert, tous deux curés de Québec, le premier de 1769 à 1774, le second jusqu'à sa mort survenue en 1792. Ce sont les meilleurs ouvrages du peintre hollandais, au moins au point de vue de leur exécution. Ils sont assez bien conservés.

Le portrait de l'abbé Bernard-Sylvestre Dosque est probablement une copie, puisque le personnage représenté était mort depuis treize ans à l'arrivée de Heer à Québec. [Note 13. Texte illisible sur la photocopie.] L'original était peut-être un dessin... L'abbé Dosque est vu presque de face; il porte un ample surplis et une étole à rosette. Son visage semble prouver qu'il a été exécuté de seconde main; les traits sont figés, rigides, presque cadavériques; le modelé est dur, sec; les yeux fixes sont sans vie, de dessin purement scolaire, comme si le peintre avait voulu masquer l'incertitude du détail par l'imprécision des formes. Le reste, - surplis, étole, rabat, et mains - est croqué sur le vif; sans doute l'artiste a-t-il fait poser quelqu'un pour le rendu de ces accessoires. [Note 14. Texte illisible sur la photocopie.]

L'abbé Augustin-David Hubert est vu de face. Sa figure ronde, grasse, encadrée d'une chevelure ondulée est sereine, j'allais dire olympienne. Les traits réguliers sont agréables; la pose est aisée, souple, légère en dépit d'un commencement d'embonpoint. Jetons un coup d'oeil sur le surplis, les mains, l'étole, le rabat, le fond de la toile. On y reconnaît la facture du portrait de l'abbé Dosque, l'élégance en plus. Et l'on comprend le mot de l'abbé Gravé: "Le portrait du curé est très vrai". Les détails, sans être photographiques, sont d'une vérité frappante; l'ensemble est alerte, bien en place, dégagé, plein de grâce et de facilité.

L'abbé Augustin-David Hubert ne survécut pas longtemps à l'exécution de son portrait. Quatre ans après - précisément le 21 mai 1792 - il périt avec dix-sept personnes alors qu'il se rendait à l'île d'Orléans pour y célébrer un mariage. Ce sinistre émut les contemporains. Un poète - peut-être François Baillairgé, architecte, sculpteur et peintre composa une complainte qui commence par ces vers:

Pleure, ville infortunée,

Le plus chéri des pasteurs. [Note 15. Texte illisible sur la photocopie.]

Un graveur allemand au service des Neilson, Hochstetter, voulut perpétuer sur le cuivre les traits du curé de Québec. [Note 16. Texte illisible sur la photocopie.] On exagérerait fortement si l'on voulait voir en cette gravure le moindre reflet d'élégance. C'est au contraire une gravure d'une maladresse insigne, d'une lourdeur tout à fait germanique. Le curé de Québec est vu de face, comme dans le portrait peint par de Heer. Il a une figure si pitoyable, un torse si boursoufflé que l'on se demande si le graveur n'a pas dessiné son personnage d'après nature, c'est-à dire, après qu'on eut retrouvé son cadavre le 6 juin. On reconnaît bien le curé de Québec avec ses cheveux longs et bouclés, l'ovale de son visage et son regard bienveillant. Le reste de la gravure vaut à peine qu'on s'y arrête. Là-haut, ce sont des draperies mal retenues par des cordons terminés par des glands; en arrière à droite, c'est un pupitre sur quoi repose un bonnet carré; au premier plan, le prêtre tient d'une main mal dessinée un livre aussi mal indiqué. Au bas on lit cette inscription: DAVID AUGUSTIN HUBERT CURE DE QUEBEC NOYE LE 21 MAI 1792 HOMME CHARITABLE ET TENDRE. La gravure n'est pas signée. [Note 17. Texte illisible sur la photocopie.]

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Voilà à peu près tout ce que nous connaissons du portraitiste Louis-Chrétien de Heer. C'est peu si l'on considère la carrière de l'artiste, c'est beaucoup si l'on pense aux maigres renseignements que nous possédons sur les artistes de cette époque quasi-inconnue.

Sans doute existe-t-il d'autres ouvrages de ce peintre étranger, pour le savoir il faut attendre les révélations des collectionneurs et les trouvailles des érudits...

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)