Gérard Morisset (1898-1970)

1948d : Église - Kamouraska

  Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - Kamouraska 1948d

Bibliographie de Jacques Robert, n° 021

Paradis, Alexandre, Kamouraska (1674-1948), Québec, 1948, p. 318-341. ill. 19 cm.

Les églises de Kamouraska

CHAPITRE UNIQUE

La première église. - L'église de 1727. - L'église de 1791. - L'église actuelle. - Décor sculptural. - Tableaux de sainteté. - Vases sacrés.

La première église

Elle date, selon toute vraisemblance, de l'année 1709 et elle suit de peu de temps l'arrivée dans la paroisse du premier curé, l'abbé Philippe Rageot-Morin, dont le frère jette, la même année, les bases de la paroisse du Cap-Santé.

C'est un édifice en bois, dont les formes nous sont inconnues. A lire certaines entrées plaisantes des comptes de la fabrique pour l'année 1709, on serait tenté de lui attribuer une silhouette fantaisiste, tout au moins pittoresque. Au chapitre de la recette, on lit des mentions comme celles-ci: A l'automne 1709, l'église est déjà habitable, puisqu'on paie 25# à Guillaume Paradis pour . Mais les travaux de l'extérieur vont lentement. En 1713, l'ouvrier besogne encore au lambris et au clocher; et cette même année, les marguilliers s'installent pour la première fois dans un banc d'œuvre, qui coûte la somme modique de cinq livres. Jusqu'en 1719, l'autel est un meuble de fortune; cette année-là, la fabrique fait l'acquisition d'un tabernacle en bois sculpté et doré, que lui cède le curé de Beaumont moyennant la somme de 250# [Note 1. L'entrée du premier livre de comptes de Kamouraska se retrouve à la même date à la recette des comptes de Beaumont. Ce tabernacle avait été acquis en France en 1696, par la fabrique de Lauzon.]; comme il a été remplacé en 1779, il est probable qu'on l'ait donné à une paroisse fille de Kamouraska. Souhaitons qu'on le retrouve bientôt.

Après le tabernacle, les fabriciens songent à faire fondre une cloche. Il en est question dès l'année 1724, dans le finito des comptes: Cette cloche, le sieur de Frontigny la fait fondre à Beauport en 1726. Le fondeur est Pierre Latour, domicilié à Québec, rue du Sault-au-Matelot [Note 2. Cf. BEAUDET. Recensement de la ville de Québec pour 1716. Québec, 1887, p. 32, n° 234. Pierre Latour, né à Saintes (Charente-Inférieure) vers 1666, est mort à Montréal en 1736. Il a fondu des cloches pour les églises de Notre-Dame de Québec, des Grondines, de Saint-Michel de Bellechasse, de Varennes…]. Dans les comptes de Kamouraska, on trouve près d'une douzaine de mentions à ce sujet. Les unes concernent les matériaux que le fondeur met en œuvre; par exemple: Les autres mentions se rapportent à la surveillance de l'ouvrage et au transport de la cloche; et je lis ces deux entrées qui ne manquent pas de piquant: Le prix total de la cloche est de trois cents soixante-six livres; son poids est d'environ cent quatre vingts livres. On ignore ce qu'elle est devenue…

L'église de 1727

Le 15 juillet 1727, l'abbé Pierre Auclair-Desnoyers [Note 3. Il était le frère du curé de Kamouraska.], curé de Saint-Augustin, pose la première pierre d'une nouvelle église. Les travaux s'exécutent, semble-t-il, avec une extrême lenteur. Une ordonnance de l'archidiacre Chartier de Lotbinière, datée du 13 février 1732, laisse entendre que seul le carré de l'église est construit. A la fin de l'année 1733, un bordereau de l'abbé Auclair détaille les sommes qu'a coûtées l'édifice depuis le début des travaux:

Premièrement a payé pour la Maconne (illisible) payé pour soixante quinze milliers de cloup a bardeau (illisible) payé pour huit millier de cloups a plancher (illisible) payé pour la charpente (illisible) payé pour les deux croix (illisible) payé pour façon des portes et des chassis (illisible) payé pour la ferrure du tout (illisible) payé pour les vitres (illisible) payé pour le mastique des vitres (illisible) payé pour le vitrier pour vitrer les cintres (illisible) payé pour la peinture rouge et brune (illisible) 10 payé pour la couverture en planche et bardeau qui est faite (illisible) payé pour les deux vers (sic) de lampe (illisible) payé pour les dix pots a mettre des fleurs (illisible)

______

1867# 17

Mais il s'en faut de beaucoup que les travaux soient achevés. En 1735, Joseph Gagnon maçonne le pignon de la façade; l'année suivante, on construit la voûte en planche; et beaucoup plus tard, on travaille encore au beffroi du clocher. Avec les années, la population augmente et le nombre de bancs devient insuffisant; et de 1771 à 1775, le menuisier Joseph lebel élève une tribune et la garnit de bancs. Enfin en 1776, on construit une sacristie en pierre.

Puis viennent les réparations. En 1759, on refait les perrons de la façade principale. En 1763, quelques item des comptes concernent la ; cette dépense se chiffre à quarante-sept livres cinq sols. Les réparations les plus substantielles se font en 1776: La même année, on lit cette entrée: Ce sont les dernières réparations faites à l'église. Celle-ci paraît encore dans les archives paroissiales, à l'occasion de sa démolition partielle en 1801. L'église de 1727, sise désormais à plus d'un mille à l'est du nouveau village, n'a plus alors aucune utilité; et l'on procède à ce qu'il faut bien appeler son dépeçage; il en existe un procès-verbal dont voici la teneur:

Memoire des Batisses Comme vieille Eglise et Presbitaire ou parties D'y ceux adjugé au Plu haut encharisseurs Scavoir 2 chassis garni De vitres adjué ambroise Rousseau (illisible) ambroise Rousseau (illisible) ambroise Rousseau (illisible) adjugé ambroise Rousseau (illisible) adjugé ambroise Rousseau (illisible) adjugé ambroise Rousseau (illisible) adjugé ambroise Rousseau (illisible) demi Lunes Ambroises Rousseau.. (illisible) vollets de chassis Ambroise Rousseau (illisible) ______

montant des vitres (illisible) La St Christie (sacristie) antoine Lebel (illisible) Tout le Bois qui est sur le terrain Dons LEglise Le Capitaine Roy (illisible) Paturage ses dépendances jusqu'en haut embroise Rousseau (illisible) Tout le Bois du Comble et Couverture de L'Eglise Joseph Michaud fils j..88# 0 Le Mur De L'Eglise avec Ses Poutres et Pierre détailles y Compris La pierre de taille qui a ete prise que L'acquereur se fera remettre et S'oblige de Massonner les portes jusqu'à hauteur des fenêtres antoine Lebel (illisible) Le Presbitaire telle quil Est auec Les vitres et chassis Pour Payer a qui dit est Honoré Roy (illisible) Payé au crieur et a L'Ecrivain (illisible) Letout adjugé a Six mois decredi (de crédit). Kamouraska Le 15 octobre 1801

Pour nous faire une idée aussi juste que possible des formes de cette église, il ne nous reste que les précisions peu abondantes des livres de comptes et les ruines en amas de cailloux qui existent encore à plus d'un mille à l'est du village actuel. Les ruines nous donnent les lignes générales du plan par terre et les dimensions; les livres de comptes nous donnent, par recoupements successifs, les autres détails importants de la construction. Aussi bien la reconstitution de la planche I (p. 86) n'est-elle qu'un essai, auquel on aurait tort d'attribuer trop de rigueur.

C'était, on le voit, une petite église à transept dans le genre de celle du Cap-de-la-Madeleine [Note 4. Sur la rive du Saint-Laurent, de Saint-Michel à la Rivière-Ouelle, les premières églises en pierre, toutes démolies à la fin du XVIIIe siècle, avaient été construites à peu près sur le même plan.]. Ses deux croisillons étaient peu saillants; son pignon, très aigu, était couronné par un petit clocher à une seule lanterne; le chevet portait un minuscule clocher de dessin identique; et à droite de la façade, se trouvait un élégant édifice en pierre, de forme oblongue, couvert en pavillon, dont la destination n'est pas certaine [Note 5. Selon l'habitude du XVIIIe siècle, c'était probablement un charnier.]. L'intérieur comportait assez peu d'ornements: une voûte tout unie; un tabernacle en bois doré, qui était probablement l'œuvre de François Baillairgé; trois tableaux peints, dont il convient d'écrire quelques mots.

La plus ancienne de ces peintures représentait Saint Louis, patron de l'église; elle avait été acquise en 1738, et son auteur était probablement le Père François Brékenmacher, récollet au couvent de Québec, qui a exercé son talent à Varennes, à Berthier-en-Bas, à Sainte-Marie-de-la-Beauce et ailleurs; les deux autres peintures ne paraissent pas au premier livre de comptes. Monseigneur Briand, en visite pastorale à Kamouraska le 5 juillet 1767, prise peu ces trois tableaux; et il écrit au livre de comptes: Les fabriciens n'attendent pas le délai fixé par l'évêque. Dès l'année suivante, ils font l'acquisition de trois tableaux moyennant la somme de six cents livres. Quel en était l'auteur? Le curé ne le dit pas, et c'est vraiment dommage…

En signalant l'achat d'une seconde cloche en 1768, c'est à peu près tout ce que l'on sait de l'église de 1727.

L'église de 1791

, écrit l'avocat Jean-Antoine Panet au curé de Kamouraska, le 21 décembre 1791[Note 6. Archives de la fabrique de Kamouraska. Papiers divers conservés dans un cartable.].

Le tremblement de terre de 1789 est sans doute un excellent prétexte pour reconstruire l'église de Kamouraska. L'accroissement de la population et la décision de changer le site des édifices paroissiaux en sont la raison véritable. Le 20 juin 1791, l'abbé Bernard-Claude Panet, curé de la Rivière-Ouelle, bénit la première pierre de la nouvelle église. Le plan en est tracé depuis quelque temps déjà; le 16 mai, l'abbé Plessis y a apposé sa signature; le 29 juin, c'est le grand-vicaire Gravé qui approuve le projet; le 30 août suivant, l'autorité civile - représentée par Adam Mabane, Thomas Dunn et Pierre-Louis Descheneaux - permet la construction de l'édifice qui, en fait, est commencé depuis plus de deux mois. Le plan, tracé à l'encre sur papier parchemin, existe encore à Kamouraska. Il ne diffère pas sensiblement de celui des églises de la même époque, comme Varennes, Vaudreuil, Berthier-en-Haut, Saint-Jean-Port-Joli…; mais il contient un détail bizarre relativement à la distribution des fenêtres de la nef: du côté du nord, il y a quatre fenêtres; de l'autre, il y en a cinq; de plus, ces ouvertures ont des dimensions différentes (pl. 2, p. 182).

Le nouvel édifice est donc une église à transept, comme la précédente, mais beaucoup plus grande. La nef a quarante-quatre pieds de largeur à l'intérieur; le sanctuaire, trente-quatre; à l'intérieur du transept, on compte soixante-quatorze pieds; la longueur totale à l'intérieur est de cent quatre pieds - sans compter la sacristie. A cheval sur le pignon, il y a un clocher à deux lanternes; au chevet, un clocheton à une lanterne se profile sur le ciel. En somme, la troisième église de Kamouraska a l'aspect des églises actuelles de Lauzon et de Saint-Roch-de-l'Achigan.

L'abbé Trutault dirige l'entreprise avec entrain. En 1792, la maçonnerie est terminée; l'année suivante, la charpente est levée et les matériaux de la couverture sont rendus sur place et mis en œuvre; la même année, monseigneur Jean-François Hubert permet au curé . Bref, tout va si bien que le 5 novembre 1793, l'évêque de Québec autorise l'abbé Continuons de signaler les faits principaux relatifs à la construction de l'église. En 1794, Alexis Nadeau construit quarante-sept bancs. Deux ans après la fabrique dépense dix-sept louis . Le 2 juillet 1797, Jean Raymond, un ouvrier de Kamouraska, s'engage à En 1814, monseigneur Plessis ordonne que Pendant plusieurs années, on ne trouve dans les comptes que des entrées relatives au décor de l'intérieur et à l'argenterie.

Subitement, à la date de 1827, paraît dans les livres un long devis de réparations à effectuer à l'église; et dans une lettre datée du 15 septembre 1828, monseigneur Panet écrit à l'abbé Varin . Construite avec trop de précipitation, l'église de 1791 tomberait donc déjà en ruine… Il y a là quelque exagération. On le constate immédiatement à la lecture d'un procès-verbal de délibération des francs-tenanciers, en date du 8 décembre 1834: Dans ce devis sommaire, rien ne se rapporte à la maçonnerie: l'église est donc solide et il n'y a pas lieu de refaire des ouvrages de bois qui ont été mal faits ou qui ont été exécutés avec des matériaux médiocres; il s'agit notamment, comme on le voit au livre de comptes, de remplacer quelques lambourdes pourries et le bois des planchers et des fenêtres. Deux ouvriers de la paroisse, Lambert Pelletier et Régis Phaucas dit Raymond, assument l'exécution de ces travaux. Quant à la voûte, c'est François Lemieux [Notes 7 et 8 absentes. Note 9. Il est l'auteur du tombeau du maître-autel de l'Islet. On ne sait rien d'autre sur sa carrière de sculpteur.] qui la construit, moyennant la somme de deux cent vingt louis. La dépense totale des réparations se chiffre à près de treize cent cinquante louis.

En 1843, François Richard commence la construction d'une sacristie nouvelle. De 1850 à 1860, Jean-Baptiste Hébert, père du curé de Kamouraska, construit la tribune de l'orgue et les petites tribunes du transept. En 1862, nouvelles réparations considérables à l'intérieur de l'église. Enfin en 1883, à l'occasion du jubilé sacerdotal de l'abbé Hébert, Cyrias Ouellet élève une nouvelle façade et un clocher nouveau, d'après les plans qu'a tracés son fils l'architecte David Ouellet. Ce sont les dernières transformations que subit l'église de 1791 (Planche 4., p. 86).

Dans la nuit du 11 au 12 février 1914, un violent incendie éclate, se propage rapidement en quelques minutes et ne laisse de cette église que des murs calcinés et des vases d'argent à demi fondus.

L'église actuelle

Si abîmées que soient les murailles de l'église détruite, on prend le parti de les utiliser dans la reconstruction de l'édifice. L'architecte Joseph-P. Ouellet, de Québec, les surhausse de quelques pieds et les revet de deux rangs de brique jaune; il se sert du mur de façade pour fermer le vestibule d'entrée - le narthex - et construit une nouvelle façade à environ quinze pieds de l'ancienne. Ainsi l'église actuelle reproduit sensiblement l'aspect de l'église de 1791 - tout au moins dans son plan par terre.

A l'intérieur, le programme de l'architecte lui est tracé par les désirs mêmes des paroissiens: reproduire, si c'est possible, le dessin et les ornements de la nef détruite. C'est là une gageure difficile à tenir, à cause des proportions différentes des murailles et de la voûte. Par un jeu de pilastres de style ionique, l'architecte réussit, jusqu'à un certain point, à donner une pâle image de l'ancien intérieur. Au reste, toute l'ornementation de la nouvelle église est, à la mode détestable de l'époque, moulée dans le plâtre, les pilastres, les châpiteaux, même les trophées du sanctuaire et les motifs décoratifs des arcs doubleaux.

Décor sculptural

On a vu que l'église de 1727 n'était guère riche en meubles sculptés: juste le tabernacle du maître-autel, acquis en 1718 de la fabrique de Beaumont, et renouvelé en 1778 par un meuble beaucoup plus somptueux. En revanche, l'église de 1791 a reçu, sous le règne des abbés Pinet et Varin, un décor abondant et soigné.

Il n'est pas facile de s'en faire une idée précise. Car à peine les doreurs ont-ils terminé leurs travaux, l'abbé Varin entreprend une restauration - celle de 1835 - dont il faut bien dire qu'elle est indiscrète, sinon mauvaise. C'est à cette époque que le sanctuaire et la nef perdent une grande partie de leurs ornements sculptés. Cinquante ans plus tard, une nouvelle restauration, encore plus indiscrète que la première, fait disparaître d'autres motifs décoratifs, même des meubles. Par conséquent, la photographie de l'intérieur (pl. 3, p. 181) ne nous donne qu'une idée bien imparfaite de ce qu'était la troisième église de Kamouraska, aux environs de 1815.

Le sculpteur de l'église de Kamouraska est Pierre-Florent Baillairgé [Note 10. Fils du menuisier-sculpteur Jean Baillairgé, Pierre-Florent est né à Québec en 1761; il y est mort en 1812.]. Il est loin d'être un inconnu chez les habitants de la rive sud. Avec son père, il a participé au décor des églises de l'Islet et de Saint-Jean-Port-Joli, il a travaillé à Saint-Roch-des-Aulnaies et à la Rivière-Ouelle; au reste, toute la famille jouit d'une excellente réputation auprès des curés de la côte.

Dans les livres de comptes de Kamouraska, son nom apparaît pour la pemière fois en 1804: Les années suivantes et jusqu'en 1810, son nom paraît à plusieurs reprises et pour des sommes considérables: mille, douze cents livres. Il travaille à Québec, à son atelier de la rue Saint-François (rue Ferland actuelle); et à mesure que les ouvrages atteignent à leur perfection, le capitaine de barque Morency les transporte au quai de Kamouraska. En 1807, il devient nécessaire au sculpteur de se rendre à Kamouraska, pour procéder à l'ajustement de certaines pièces de sculpture; et je lis dans le livre de comptes : Il y retourne de nouveau en 1809, puisque la fabrique paie sa pension et celle de son ; elle y ajoute même ce qu'on appelait autrefois la goutte : Pierre-Florent touche en tout la somme de dix mille livres.

Mais à quels ouvrages travaille-t-il? Les livres de comptes ne signalent nommément que le chandelier pascal; terminé en 1806, il est doré par les Ursulines et expédié à Kamouraska dans la barque du sieur Morency. Quant aux travaux de Pierre-Florent, ils ne sont pas autrement désignés que sous le mot ouvrage; les archives de la fabrique comprennent à ce sujet sept ou huit pièces manuscrites - quittances, lettres de sculpteur, mandats -, mais aucune d'elles ne fait allusion au genre d'ouvrage que Pierre-Florent exécute à l'église de Kamouraska. Seule la photographie de la planche 3 (p. 181) peut nous renseigner quelque peu: après examen , je constate que notre sculpteur a façonné le tombeau de l'autel, le baldaquin, la corniche et les trophées du sanctuaire. Ces ouvrages n'y sont pas tous, je le répète; et si l'on désire avoir une idée approximative de l'œuvre de Pierre-Florent Baillairgé à Kamouraska, qu'on entre dans l'église de Saint-Jean-Port-Joli ou dans celle de l'Islet: les retables de ces églises sont de Jean Baillairgé et de son fils cadet.

Ces ouvrages mis en place, il convient de les peindre en blanc, suivant la mode, et d'y apliquer des filets de dorure. Dans ce but, l'abbé Pinet signe un marché avec le sculpteur Louis Quévillon [Note 11. Louis Quévillon est né au Sault-au-Récollet en 1749; il est mort à Saint-Vincent-de-Paul en 1823. A l'époque où son nom paraît dans les archives de Kamouraska, il travaille à la Rivière-Ouelle et à Saint-Michel de Bellechasse…], papier qui ne porte pas de date et qui, du reste, n'a pas eu de suite.

En 1813, il passe un nouveau marché, cette fois avec les sculpteurs Louis-Basile David et David-Fleury David qui, cette année-là, travaillent à l'ornementation de l'église de l'Ile-aux-Coudres; ils s'engagent à construire une corniche de style ionique dans la nef, une chaire et un banc d'œuvre, une tribune et des bancs. Chose bizarre, les entrées des livres de comptes ne correspondent que de loin aux termes de ce marché: les David ne sont connus à Kamouraska que comme doreurs. Quoi qu'il en soit, c'est à eux qu'il faut attribuer l'abat-voix de la chaire qui, par son ordonnance, rappelle la chaire de Saint-Jean (île d'Orléans) que Louis-Basile David a sculptée vers 1810.

En 1822, Frédéric Aubert, un artisan de la paroisse, façonne les fonts baptismaux. En 1835, François Lemieux construit la voûte. En 1877, David Ouellet sculpte les autels latéraux, dont l'un paraît sur la gravure de l'intérieur de l'église.

Actuellement, Kamouraska ne possède que deux pièces de sculpture dignes de mention. Au presbytère, on voit un Saint Laurent diacre (pl. 4, p. 320) en bois sculpté et doré, dont la figure et les mains sont peintes au naturel; il est tout probablement l'œuvre de François-Noël Levasseur. L'autre pièce de sculpture est plus considérable, voire monumentale; c'est le buffet de l'orgue; il date de 1850, et c'est Louis-Thomas Berlinguet [Note 12. Louis-Thomas Berlinguet est né à Saint-Laurent, près Montréal, en 1790; il est mort à Québec en 1863.] qui l'a façonné pour l'église de Saint-Roch de Québec [Note 13. Cf. Le journal de Québec, 19 novembre 1850. Les jeux de cet orgue, importés par l'organier Auguste Fay, étaient de facture anglaise. Ils ont été restaurés et considérablement augmentés vers 1880 par Louis Mitchell. La dernière restauration est l'œuvre de la Compagnie d'orgues canadiennes. Il y a deux ou trois ans, l'abbé Lamonde a fait remplacer la trompette du Grand Orgue, constamment détraquée, par un jeu de grosse gambe.]; j'ajoute que c'est l'un des rares buffets dont on connaisse l'auteur (pl. 5, p. 240).

Tableaux de sainteté

Reprenons l'étude des tableaux de l'église à la date où je l'ai laissé tout à l'heure, c'est-à-dire en 1768. A la suite de l'injonction de monseigneur Briand, la fabrique fait l'acquisition de trois peintures, moyennant la somme de six cents livres.

En 1814, monseigneur Plessis est en visite pastorale à Kamouraska; selon sa coutume, il examine longuement les tableaux et, naturellement, ne les trouve point conformes à l'espèce d'esthétique picturale qu'il s'est forgée Dieu sait comment; il prend la plume et rédige, dans le livre de comptes, l'ordonnance suivante [Note 14. Elle date du 20 juillet 1814.]: Évidemment, l'évêque ignore l'achat des trois tableaux effectué en 1768, précisément à la suite de l'admonition de monseigneur Briand; mais qu'importe. Le curé, l'abbé Pinet, se résigne et commande trois nouvelles peintures à un tout jeune artiste de Montréal, Joseph Morand. [Note 15. absente. Note 16. Joseph Morand, frère de l'orfèvre Paul Morand, est né à Saint-Eustache en 1786; il est mort à Montréal en 1816. Il a été l'apprenti de Louis Dulongpré.]; l'un représente Saint Pierre ; un autre, l'Immaculée Conception ; le troisième est probablement un Saint Louis . Monseigneur Plessis a l'occasion de les voir à leur passage à Québec; et il écrit crûment au nouveau curé de Kamouraska, l'abbé Provencher: Au reste, c'est le sentiment de l'abbé Antoine Tabeau; dans une lettre datée du 10 novembre 1816 [Note 17. absente. Note 18. C'est par l'entremise de l'abbé Tabeau que Morand obtint la commande des tableaux de Kamouraska.], il écrivit à l'abbé Provencher: On aurait mauvaise grâce de contredire ces deux éminents critiques, puisque les peintures de Morand ont péri dans le sinistre de 1914.

Actuellement, l'église de Kamouraska ne possède qu'une peinture digne d'intérêt, et c'est une copie: en 1918, mademoiselle Letarte a donné à l'église une reproduction du Couronnement de la Vierge d'après Velasquez.

Vases sacrés

La paroisse est à peine fondée que le curé se préoccupe d'argenterie religieuse. Dès 1714, je lis dans le premier livre de comptes: Ces vases sacrés sont un calice, un ciboire et un en argent massif, façonnés probablement par une orfèvre parisien; on n'en sait pas davantage.

Pendant longtemps, ils suffisent aux besoins du culte. Ce n'est qu'en 1776 qu'on trouve, dans les comptes, la seconde mention d'argenterie religieuse; la fabrique fait l'acquisition de burettes d'argent, et c'est probablement à François Ranvoyzé [Note 19. absente. Note 20. François Ranvoyzé est né à Québec en 1739; il y est mort en 1819.] qu'elle verse la somme de deux cents livres. En 1803, Laurent Amyot [Note 21. Laurent Amyot est né à Québec en 1764; il est mort dans la même ville en 1839.] façonne un grand calice du prix de quatre cent trente-deux livres; l'année suivante, il martèle et cisèle un encensoir. En 1806, l'abbé Pinet fait fondre la vaisselle d'argent que l'abbé Trutault a léguée à la fabrique; et avec les linguots ainsi obtenus, Laurent Amyot façonne un petit ciboire. En 1824, la fabrique commande au même orfèvre un nouveau ciboire et une aiguière baptismale.

Au cours de sa visite pastorale de 1833, monseigneur Signay, qui n'a à son usage que des objets d'or ou d'argent, incite les paroissiens à enrichir leur trésor; l'ordonnance qu'il écrit, de sa belle écriture, dans le livre de comptes se lit en ces termes: La croix de procession ne revient dans les comptes qu'en 1839, et c'est François Sasseville [Note 23. Né à Saint-Anne-de-la-Pocatière en 1797, mort à Québec en 1864.] qui la façonne; mais l'exécution de l'ostensoir n'est pas différée: la fabrique cède immédiatement à Laurent Amyot le vieux de 1714 et l'orfèvre façonne un petit ostensoir à balustre, comme il en reste quelques-uns dans nos vieilles paroisses.

Enfin, le trésor de Kamouraska s'enrichit de quelques pièces importantes dues au talent de François Sasseville: un bénitier d'argent en 1839 (pl. 6, p. 325), une lampe monumentale et magnifiquement ciselée (planche 7, p. 332) en 1840 [Note 24. Elle a coûté plus de cinquante louis, soit environ mille dollars de notre monnaie actuelle] et, en 1847, un encensoir en argent massif (pl. 8 p. 339).

Au cours de l'incendie de février 1914, ces pièces d'argenterie ne résistent pas, pour la plupart, à la chaleur du brasier. Le lendemain, on retrouve dans les décombres des masses calcinées et presque informes. La lampe de sanctuaire s'est abîmée en tombant; l'encensoir et le bénitier se sont abîmés davantage. Mais le reste n'est bon que pour la lingotière. Arsène Belleville, orfèvre de Québec, restaure les pièces qui n'ont point trop perdu leurs formes.

Elles constituent l'unique trésor de Kamouraska. Le bénitier, de grandes dimensions, rapelle celui que Ranvoyzé a martelé vers 1780 pour la chapelle du Séminaire de Québec. L'encensoir est une réplique quasi parfaite des nombreux encensoirs que Sasseville a ciselés au cours de sa carrière. Seule la lampe attire vraiment l'attention. Assurément, elle procède des lampes de Laurent Amyot - et les festons de la panse, et les postes de la moulure centrale, et les ciselures des feuilles d'acanthe en témoignent. Mais ce qui est remarquable dans cette œuvre d'art, c'est la fermeté de la ciselure, l'élégance des éléments décoratifs, la force de la technique.

Au reste, ce sont les qualités habituelles des ouvrages de l'excellent orfèvre qu'a été Sasseville.

Québec, le 25 décembre 1946.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)