La « médaille » du baron de Fouencamps et l'iconographie de la Vierge à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours

 Clous et dévotions

Index

Les deux plaques de fondation en plomb ont été trouvées dans la maçonnerie de la chapelle tout comme cette « médaille ». Mais elles ne portant aucune des marques de clous et de bris telles que celles trouvées sur cette « médaille ». Après avoir décrit ces marques nous tenterons d'en expliquer l'origine et la signification.

 

Inventaire des sévices

Les sévices subis par cet objet peuvent-ils nous révéler des éléments de son histoire ?

1-6 : gros trous de clous

7-13 : moyens trous de clous et un petit (n° 12)

14-15 : autres trous

P1-P2 : plis, tortions, déchirures

Tache noire

Attribué au graveur François de Poilly (1623-1693) avec, peut-être, la collaboration de Claude François dit Frère Luc (1614-1685), « Médaille » du baron de Fouencamps, Notre-Dame de Bon Secours, Vierge-Mère à l'enfant Jésus emmailloté terrassant le dragon, mai-juin 1672, plaque de gravure en cuivre, 11 x 9 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Aux coins on trouve quatre trous de grande dimensions (n° 1-4), ce qui laisse supposer que la plaque a d'abord été utilisée entière. Deux des trous du milieu ont également le même diamètre (n° 5 et 6). Nous en déduisons que la plaque a d'abord été clouée sur un support avec six gros clous de même diamètre. Le trou n° 6 présente tour autour les marques incomplètes d'un cercle plus grand, peut-être les traces de la tête du clou que l'on aurait tourné à plusieurs reprises ? Notons que ce trou n° 6 se trouve exactement au milieu du mot « J[ESU]S » ! Son pendant en vis-à-vis, le trou n° 5 se trouve exactement placé au milieu des mots « MET[IETUR] PER VNDAS » qui se traduisent « il parcourra les mers » ; on distingue autour les faibles traces d'un plus grand cercle comme pour le trou n° 6. Un plus petit trou perce le mot « [IN]IM[I]CA » qui se traduit par « MONSTRES ». Pourrait-on déduire quelque intention voulue et préméditée à ces localisations précises sur des mot du phylactère ? Ce pourrait être possible car aucun de tous les autres trous ne touche de partie importante ni du décor, ni du texte ! À moins que les trous nos 3 et 4 n'aient détruit la signature du dessinateur et du graveur ?

La plaque est scindée en deux à l'horizontale, légèrement au-dessus du milieu, selon un plan oblique ascendant allant de la gauche vers la droite. L'origine de ce bris peut-être de deux ordres : lié à la destruction normale de la plaque par le graveur d'origine après utilisation, ce qui semble très peu probable ; ou, très certainement, suite à l'utilisation de clous de fixation qui ont laissé de gros trous sur la ligne médiane, plus particulièrement à gauche (n° 5-6 et 14). Le n° 14 est plus difficile à intepréter car il est irrégulier. Une petite partie arrondie à la base, à gauche, peut laisser penser qu'on y a planté un clou. Mais le grand trou béant actuel semble plutôt être la conséquence d'un morceau brisé qui serait tombé lors de la scission de la plaque en deux morceaux. Quant au trou n° 15, allongé, il ressemble à une déchirure accidentelle provoquée par un outil acéré tel un couteau, un poinçon ou un tournevis.

On trouve à proximité des deux trous supérieurs (n° 1-2) des plis et torsions de la plaque, voire une déchirure (P1-P2). Nous en déduisons que la plaque a été arrachée de son support de façon rapide et grossière, ce qui a entraîné son bris en deux sections. Quelle aurait pu être la circonstance ayant mené à cet événement ?

Suite au bris de la plaque on a recloué les deux parties scindées avec des clous de plus petits diamètres. On en trouve trois au bas de la demie-section supérieure (n° 7-9) et quatre en haut de la partie inférieure (n° 10-13).

Seule une analyse chimique permettrait de connaître l'origine de la tache noire au centre gauche de la partie inférieure.

Mais il est fort probable qu'il s'agisse d'une tache causée par les résidus de l'encre utilisée sur cette plaque de gravure pour imprimer l'image sur du papier.

La documentation historique donne le « cuivre » comme matériau de cette plaque, soit la plaque de fondation de 1675, de même que les registres de l'église Notre-Dame de Montréal tels que transcrits par Lapalice en 1930. Ceci est fort plausible et tout à fait compatible avec les techniques de gravure sur cuivre en taille-douce telles que pratiquées à Paris à la fin du XVIIe siècle.

Nous n'avons pu avoir accès à l'objet exposé dans une vitrine sécuritaire. Il serait important de le faire éventuellement examiner par un atelier de restauration pour en extraire des données qui permettraient de compléter notre analyse qui s'est forcément limitée seulement à la face recto telle que vue à travers la vitre de la vitrine.

 

Chronologie

Afin de pouvoir interpréter les marques et sévices sur cette « médaille » il est essentiel de résumer ici la chronologie de l'historique de cette « médaille » que nous avons établi par ailleurs à partir de l'interprétation des sources d'archives. Se référer aux transcriptions complètes des documents originaux sur les pages consacrées à Notre-Dame de Montaigu ainsi qu'aux plaques de fondation de 1675 et de 1771.

1672, 15 avril - Donation par Pierre-Denys et Louis LePrestre de la statuette de Notre-Dame de Montaigu à Pierre Chevrier baron de Fouencamps.

1672, 30 avril - Le certificat de miracle par le baron de Fouencamps fait état de ses trois voeux : publier partout les bontés de la Vierge ; procurer de tout son pouvoir le bâtiment de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours ; et « pour la commencer » offrir la somme de trente pistolles pour la construction de la chapelle.

1672, mai-juin - Le baron de Fouencamps réalise ses trois voeux : il fait fabriquer à Paris cette « médaille » sous forme d'une plaque de gravure afin de publier partout les bontés de la Vierge (voir l'attribution du dessin au Frère Luc et la gravure à Nicolas de Poilly) ; il donne la statuette de Notre-Dame de Montaigu à Marguerite Bourgeoys avec une niche qu'il lui fait fabriquer ; il donne une somme de trente pistolles pour la construction de la chapelle.

1672, 2 juillet - Marguerite Bourgeoys quitte la France.

1672, 13 août - Marguerite Bourgeoys arrive à Québec.

1672, 17 octobre - Marguerite Bourgeoys quitte Québec pour se rendre Montréal, elle apporte avec elle : les certificats de LePreste et Chevrier concernant la statuette de Notre-Dame de Montaigu ; la somme de trente pistolles pour « commencer » à construire la chapelle. Nous concluons que la « médaille » du baron de Fouencamps est apportée en même temps.

1673, fin mai ou début juin « dans l'octave du St. Sacrement » - Par ordre du curé de Montréal, Gilles Pérot, Marguerite Bourgeoys place la statuette de Notre-Dame de Montaigu dans l'appentis de bois fermé en forme de chapelle sur l'emplacement où sera construite la chapelle de pierre. Nous concluons que la « médaille » du baron de Fouencamps y est également exposée. (La fête du Saint Sacrement est célébrée le jeudi après la Sainte Trinité, soit après la Pentecôte et avant la Fête-Dieu.)

1675, 30 juin - La « medaille de cuivre de la Ste Vierge » est posée « au nom et place de Messire Pierre le Chevrier, Baron de Fancamp » dans les fondations de la chapelle avec la plaque de plomb gravée.

1754 - La première chapelle de pierre de Montréal, érigée par Marguerite Bourgeoys, est démolie après l'incendie de 1754. Seules les fondations de la chapelle avaient été épargnées. Il est probable que ce soit à ce moment là que fut trouvée la « médaille » du baron de Fouencamps qui avait été enfouie dans la maçonnerie, « dans le milieu du rond point », en 1675 et qui fut pour cette raison sauvée du brasier avec la plaque de fondation en plomb. Le sommet arasé de ces fondations ont été dégagés par les archéologues en 1997-1998, livrant ainsi de précieuses informations sur le périmètre du bâtiment d'environ 14 m sur 8 m (Simpson 2001, p. 45).

1771 - On inaugure la nouvelle chapelle en 1771. Il s'est donc écoulé 17 ans avant de la reconstruire. Les sources sur l'histoire de la chapelle font singulièrement défaut pour documenter cette période. Ce n'est pas étonnant étant donnée l'époque troublée de la guerre de la Conquête et la Cession de la Nouvelle-France à l'Angleterre. Il est logique de penser que les travaux de reconstruction ne débutèrent que quelques années avant 1771. À ce moment là, on fit donc certainement des aménagements du site en retravaillant les anciennes ruines de pierre de l'ancienne chapelle. Serait-ce entre 1754 et 1771 que l'on aurait cloué cette « médaille » ? Ce serait étonnant, car personne ne parle de dévotions particulières à cette époque sur le site de la chapelle. Quoiqu'il en soit la « médaille » retourne dans l'ombre de la maçonnerie avec les deux autres plaques de fondation en plomb de 1675 et de 1671.

1945 - Découverte de la « médaille » du baron de Fouencamps ainsi que des deux plaques de fondation en plomb de 1675 et 1771. La « médaille » aurait été fixée à l'endos de la plaque de plomb de 1675 qui elle ne porte aucune marque de sévices comparables à ceux de la « médaille ».

1998 - La « médaille » du baron de Fouencamps est exposée à l'occasion de l'ouverture du nouveau Musée Marguerite-Bourgeoys, dans une vitrine à la crypte de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

 

Dévotions

Quelques documents d'époque évoquent les processions, pèlerinages, miracles et dévotions à la chapelle Notre-Notre-Dame-de-Bon-Secours à la fin du XVIIe siècle et ce depuis la construction de l'appentis de bois en forme de chapelle vers 1657.

Vers 1657 - Marie Morin (1649-1730) raconte en 1697, d'après des sources orales, les débuts de Montréal dans ses Annales... : « Deux ans après son arrivée dans Ville-Marie, en l'année 55, elle [Marguerite Bourgeoys] eut la pensée de bastir une chapelle en l'honneur de la Ste Vierge. Elle fit amasser du bois et de la pierre sur la place où est aujourd'hui la chapelle Notre Dame de Bonsecours, et quand tous ces matériaux furent prêts, Monsieur l'abbé de Quélus qui arrivait de France [en 1657, voir DBC], ne trouva pas à propos qu'elle passât outre pour des raisons qui nous sont cachées, ce qu'elle fit sans répliquer, ni Monsieur de Maisonneuve qui lui aidait par ses libéralités ; elle laissa son entreprise jusqu'à 9 ou 10 ans après qu'elle fit faire un petit bâtiment de bois, mais si dévôt que le peuple y alloit comme à un asile assuré pour tous ses besoins ; il s'y fit plusieurs guérisons qu'on a cru miraculeuses tant pour l'ame par la force et le courage qu'on y a obtenu de Dieu pour sortir du péché que pour le corps par la guérison de plusieurs maladies considérables (Morin 1921, p. 85). »

1659 - Marguerite Bourgeoys écrit : « À mon retour de France [en 1659], je trouvai les matériaux qui avaient été disposés pour la chapelle tous dispersés (Bourgeoys 1964, p. 172). »

Avril 1672 - Marie Morin (1649-1730) raconte en 1697, d'après des sources orales, les débuts de Montréal dans ses Annales... : « A quelques années de là, Sr Bourgeois alla en France où Monsieur le baron de Fancamp luy donna un crucifix de grand prix et une image miraculeuse de la très Sainte Vierge soubs le nom de Notre Dame de bon secours avec cent escus pour estre employés à agrandi, ou orner la chapelle susdite ou devoit reposer son image (Morin 1921, p. 85). » Marie Morin semble ici confondre deux oeuvres par le recouvrement de leurs caractéristiques : l'iconographie réelle de Notre-Dame de Bon Secours sur la « médaille » donnée par le baron de Fouencamps et la statuette de Notre-Dame de Montaigu. Elle nous apprend toutefois le don d'un objet supplémentaire par le baron de Fouencamps à Marguerite Bourgeoys, celui d'un « crucifix de grand prix ». Aurait-il été conservé ?

29 juin 1675 - « Et ledt Jour et An feste de St Pierre Et de st Paul, la procession s'est faite audt Lieu designé, a l'Issue des Vespres, avec concours de peuple, ou ledt Sr Soüart audt Nom de Superieur a planté la Croix, pour l'absence dudt Sr Perot Curé incommodé (Montréal, Archives de l'Église Notre-Dame, Registre des délibérations des marguilliers, p. 69-71) ».

30 juin 1675 - « Et le Lendemain 30e et dernier Jour dudt Mois de Juin pareille procession s'est faite audt Lieu avec concours de peuple, a l'Issue des Vespres de paroisse, ou le dt Sr Souart au Nom et pour l'absence dudt Sr de fancamp, a posé la premiere Pierre dans le milieu du rond point de la dt Chapelle (Montréal, Archives de l'Église Notre-Dame, Registre des délibérations des marguilliers, p. 69-71) ».

Durant la construction de la chapelle en pierres - Marguerite Bourgeoys écrit : « Quand on maçonnait les marches de la porte [de la chapelle], nous avions un engagé qui ne voulait point aller servir les maçons. Ma Soeur Sommillard avait alors, dans la tête, un abcès qui la faisait beaucoup souffrir, jusqu'à l'empêcher de se baisser et à l'obliger même de se mettre à genoux lorsqu'elle voulait balayer sa chambre. Néanmoins, elle alla incontinent au travail et servit les maçons, environ deux ou trois heures, avec la force d'un homme, et comme sans faire réflexion à son état. Or il est à remarquer que, depuis ce moment, elle cessa pendant un an entier d'éprouver aucune douleur à la tête. Il se faisait plusieurs merveilles par les prières que l'on faisait dans la chapelle (Bourgeoys 1964, p. 173-174) ». Cet événement fut donc interprété comme un miracle. En conséquence cela stimula les dévotions à la chapelle.

Après novembre 1678 - Marie Morin (1649-1730) raconte en 1697, d'après des sources orales, les débuts de Montréal dans ses Annales... : « Depuis quelques années elles [les dames de la congrégation] ont volontairement cédé à la paroisse Nostre Dame de Ville-Marie, le droit qu'elles avois sur cette chapelle [Notre-Dame-de-Bon-Secours] avec bien de la générosité [en novembre 1678 d'après Simpson 2001, p. 47] ; on y dit tous les jours la sainte messe, mesmes plusieurs quelques fois en un jour pour satisfaire à la dévotion et confiance des peuples qui est grande envers Nostre Dame de Bon Secours. On y alla aussy en procession pour les besoins et calamités publiques avec bien du succès ; c'est la promenade des personnes dévotes de la ville qui vont tous les soirs en pellerinage, et il y a peu de bons catholiques qui ne fassent des voeux et des offrandes à cette chapelle, dans tous les périls où ils se trouvent, de tous les endroits du Canada, qui est bien grand. Ceci soit dit, mes Soeurs, pour vous faire connaître l'origine de cette dévotion qui est la piété et le zèle de la Sr Bourgeois pour faire honorer la très digne Mère de Dieu dans sa ville Marie. Elle a fait cet ouvrage comme les autres avec les secours que sa confiance en Dieu luy a mérité ; car elle n'avait rien pour faire toutes ces choses ; aussy elle n'a manqué de rien dans toutes ses entreprises [...] (Morin 1921, p. 86). »

 

Interprétation

Cette « médaille » fut enfouie dans la maçonnerie des deux chapelles Notre-Dame-de-Bon-Secours pendant près de trois siècles. Ce n'est donc pas durant ces très longues périodes de temps qu'elle fut abîmée. L'inventaire des sévices subis par cette « médaille » démontre qu'il ne s'agit pas d'accidents fortuits, mais plutôt d'une volonté déterminée de fixer cette plaque à des supports, certainement de bois, à plusieurs reprises par l'utilisation de clous de différents diamètres : d'abord avec six gros clous nos 1-6, puis avec six moyens clous nos 7-11 et 13 et un petit n° 12 après le bris de la plaque en deux morceaux.

La « médaille » ne fut accessible que durant trois périodes : d'octobre 1672 à juin 1675 ; de 1754 à 1771 ; depuis 1945. La question est donc de savoir à laquelle de ces périodes cette « médaille » doit d'avoir été ainsi détériorée ? Aucune justification ne permet d'attibuer aux deux dernières périodes les sévices par les clous endurés par cette « médaille ». Nous les attribuons donc à la période qui va de son intallation dans l'appentis de bois en mai-juin 1673 jusqu'à son enfouissement le 30 juin 1675.

Cette « médaille » est façonnée à Paris en mai-juin 1672, probablement par le graveur François de Poilly avec, peut-être, la collaboration de Claude François dit Frère Luc pour le dessin, grâce au voeu du baron de Fouencamps de publier « partout » les bontés de la Vierge suite à la guérison miraculeuse opérée sur sa personne par l'intermédiaire de Notre-Dame de Montaigu. Apportée par Marguerite Bourgeoys, la « médaille » arrive à Ville-Marie en octobre 1672. Puis, elle est exposée dans l'appentis de bois de Notre-Dame-de-Bon-Secours qui tient lieu de pèlerinage avant la construction de la chapelle de pierres.

Cette « médaille » détient alors un lien privilégié avec la statuette miraculeuse de Notre-Dame de Montaigu, puisqu'elle doit son existence à la réalisation du voeu du baron de Fouencamps. Ce lien privilégié nous amène à conclure que cette « medaille de cuivre de la Ste Vierge » fut exposée dans cet appentis de bois en forme de chapelle en même temps que la Vierge sculptée dans le chêne de Montaigu.

Le baron de Fouencamps avait spécialement fait fabriquer une niche pour y placer la Vierge de Montaigu. Il était donc commode de l'accrocher à l'appentis de bois au moyen de l'anneau prévu à l'arrière de la niche. Comment pouvait-on alors exposer la « medaille de cuivre de la Ste Vierge » ?

La plaque de cuivre avait servi, à Paris, à imprimer un nombre d'images afin de publier « partout » les bontés de la Vierge (voir la tache d'encre). En Nouvelle-France il n'y avait aucune presse d'imprimerie ; elles n'y seront permises qu'après le Traité de Paris suite à la Conquête par l'Angleterre. Sur place, on n'avait donc aucune utilité pour cette plaque de gravure qui ne pouvait plus servir. D'ailleurs, n'avait-on pas alors en main quantité d'images imprimées rendant inutile la plaque de gravure ?

De surcroît, on avait décidé de placer cette « medaille de cuivre de la Ste Vierge » dans la maçonnerie de la chapelle. Elle serait donc cachée à tous les regards à jamais ! Cette pratique a encore cours de nos jours, puisqu'on scelle toutes sortes d'objets précieux dans ces « capsules spatio-temporelles » qui sont enfouies en même temps qu'on pose la pierre angulaire ou de fondation des édifices et immeubles.

On pouvait donc se permettre de clouer tout simplement cette plaque de cuivre aux murs de bois de l'appentis. Et ce, plutôt plusieurs fois qu'une, peut-être suite à des réaménagements à l'apprentis de bois lors des travaux de construction de la chapelle en pierres ?

Les cérémonies reliées à la pose de la plaque de fondation démontrent l'importance de Pierre Chevrier baron de Fouencamps qui est le personnage officiel choisi pour y présider in absentia. Sa présence est cependant symbolisée à plusieurs niveaux : le texte de la plaque de fondation en plomb ; les archives de l'église Notre-Dame où on retranscrit tout le processus incluant les certificats liés à Notre-Dame de Montaigu des LePrestre et de Fouencamps apportés ici ; son rôle d' « ancien Seignr et iadis proprietaire de cette Is[le] » ; son rôle de co-fondateur de la Société de Notre-Dame ; son rôle actif à aider cette colonie même après la dissolution de la Société de Notre-Dame en 1663 ; et, finalement, la « medaille de cuivre de la Ste Vierge » sur laquelle figurent son monogramme et ses armoiries.

Les contemporains de ces événements ont enregistré les prodiges et les guérisons miraculeuses réalisées au lieu choisi par Marguerite Bourgeoys pour sa chapelle. On y a donc fait des pèlerinages qui semblent attestés depuis la construction de l'appentis de bois en forme de chapelle vers 1657.

Ce dessin, daté vers 1686, illustre bien les travaux de construction d'une chapelle en bois à Kahnawake. Aucune des premières nombreuses églises en bois de la Nouvelle-France n'a été conservée (Gowans 1955).
Claude Chauchetière (1645-1709), On batit la première chapelle, vers 1686, encre et lavis sur papier, 20 x 15,5 cm, Bordeaux, Archives départementales de la Gironde.

En mai-juin 1673, on a donc déjà une tradition d'une quinzaine d'années de pèlerinages et de dévotions dans ce lieu consacré à la Vierge. Il paraît donc tout à fait approprié d'exposer alors la Notre-Dame de Montaigu « miraculeuse » donnée par les LePrestre et le baron de Fouencamps, tous deux de très importants membres de l'ancienne Société de Notre-Dame. Il paraît également tout à fait approprié d'y exposer la « medaille de cuivre de la Ste Vierge » portant les armoiries du baron de Fouencamps et réalisée d'après ses voeux de guérison.

Pierre-Denys LePreste a même été un des premiers collaborateurs de saint Vincent de Paul. Il n'est donc pas du tout étonnant de retrouver sur cette « médaille » une iconographie de l'enfant Jésus emmailloté rappelant ses oeuvres vouées à l'enfance et tout particulièrement L'Hôpital des Enfants-Trouvés établi en 1670. Il n'est pas étonnant non plus d'y retrouver une iconographie de la Vierge Mère privilégiée par la plus puissante dévote de cette époque, la reine Anne d'Autriche, d'autant plus que Marguerite Bourgeoys y fait référence dans une de ses prières à la Vierge.

Il paraît tout à fait approprié que cette « médaille » se trouve intimement mêlée au mortier et aux pierres de la chapelle. Cette « médaille » partage à plusieurs titres le nom et la vocation de la chapelle : son iconographie est celle d'une Notre-Dame de Bon Secours ; elle a été créée suite aux voeux du baron de Fouencamps « secouru » par la Vierge ; le texte du phylactère, « il parcourra les mers houleuses », évoque sans ambages le patronage maritime lié à cette chapelle ; Marguerite Bourgeoys a placé la gouverne de la Congrégation de Notre-Dame qu'elle a fondée sous le patronage et les « Bons Secours » de la Sainte Vierge choisie comme première supérieure qui la protégeait lors de ses nombreuses traversées des mers et en plusieurs autres occasions lorsqu'elle se plaçait sous la gouverne de la Vierge de miséricorde.

De nos jours, transpercer de clous une oeuvre d'art et de dévotion pourrait être interprété comme un geste iconoclaste, voire criminel ! Les pratiques dévotionnelles du XVIIe siècle sont en effet imprégnées de liturgies qui nous sont devenues complètement étrangères. Pour s'en convaincre on n'a qu'à lire le Rituel... de Mgr de Saint-Vallier (Saint-Vallier 1703) où certaines descriptions relèvent de pratiques et vocabulaires qui peuvent nous apparaître aujoud'hui comme des formes de fétichisme, d'animisme ou de magie noire. Lessard 1981 a par ailleurs révélé quantité d'usages traditionnels québécois très inusités des petites images dévotes imprimées pour la plupart à l'étranger.

Notons que seul trois des très nombreux trous de clous touchent une partie vitale du texte ou du décor ! Et ce n'est pas un hazard ! Il y avait amplement de place à côté du phylactère pour y introduire des clous sans abîmer le texte. En plus, les deux clous de grand diamètre qui ont oblitéré des mots du texte ne sont pas du tout alignés sur les autres mis aux quatres coins. Et tous les autres nombreux moyens clous ont soigneusement évité les éléments du décor et du texte, hormis le petit trou n° 12 qui perce le mot « [IN]IM[I]CA » désignant les « monstres » !

O J[ESU]S [IN]IM[I]CA VIRGO BELLVIS DA DEXTRAM MISERO ET TECVM MET[IETUR] PER VNDAS

O JESUS L'AIMABLE VIERGE ENNEMIE DES MONSTRES DONNE À L'INDIGENT SA MAIN DROITE SECOURABLE ET AVEC TOI IL PARCOURRA LES MERS HOULEUSES

Nous en concluons que les mots oblitérés avaient une signification particulièrement importante pour qui les ont percés avec des clous ! Serait-ce Marguerite Bourgeoys elle-même ?

Le trou n° 6 se trouve très exactement localisé au milieu du mot « J[ESU]S » ! Nous y voyons un rappel que le Christ est mort par les « clous » sur la croix pour racheter les péchés du monde, un événement crucial essentiel pour les chrétiens et tout particulièrement pour les dévots de la Société de Notre-Dame qui ont fondé Ville-Marie. La préfiguration du sacrifice de la croix faisait d'ailleurs partie intégrante des dévotions à l'enfant Jésus emmailloté popularisées par les milieux bérulliens dans la seconde moitié du XVIIe siècle ! On note également autour de ce trou n° 6 une marque circulaire qui semble avoir été faite par l'action répétée de faire pivoter ce clou sur son axe ! Serions-nous en présence d'une dévotion par le toucher ? Un geste répété qui vient toucher le clou rappelant le sacrifice du Christ sur la croix ? Plusieurs religions de par le monde, ainsi qu'en Europe, présentent des oeuvres d'art faisant l'objet d'une grande vénération qui sont ainsi touchées de façon répétée par les croyants y laissant leur trace sous forme d'une usure particulièrement importante vis-à-vis l'emplacement vénéré et touché le plus souvent. Le trou n° 5 présente aussi les mêmes caractérisques, mais moins facilement lisibles car plus abîmé.

Pour sa part, le trou n° 5 se trouve très exactement placé au milieu des mots « MET[IETUR] PER VNDAS » qui se traduisent par « IL PARCOURRA LES MERS HOULEUSES ». On peut en déduire les souffrances et les calvaires endurés par Marguerite Bourgeoys lors de ses nombreuses traversées transatlantiques qui étaient très longues et très pénibles à cette époque. Marguerite était heureusement placée sous la protection de l'« AIMABLE VIERGE » de Bon Secours, patronne des marins ; « ENNEMIE DES MONSTRES » elle « DONNE À L'INDIGENT SA MAIN DROITE SECOURABLE ».

Il est donc tout à fait usité de penser que l'on ait enfoui cette « médaille » dans les fondations de la chapelle homonyme afin de protéger cette même chapelle des oeuvres des « monstres » dont la « médaille » porte l'iconographie. L'esprit du baron de Fouencamps traversait ainsi « les mers houleuses » avec celui de Marguerite Bourgeoys.

Selon le sens premier de ce mot, cette « médaille » voulait donc commémorer ou illustrer les « bontés » de la Vierge de Bon Secours qui avaient guéri miraculeusement le baron de Fouencamps, mais aussi le souvenir de l'événement majeur pour Ville-Marie que fut la construction de sa première église en pierre, un événément crucial pour Marguerite Bourgeoys et les dévots qui avaient voué leur vie à l'établissement de cette mission en pleine forêt amérindienne.

Mais un autre des multiples sens du mot médaille s'applique parfaitement à cet objet : « Médaille pieuse, représentant un sujet de dévotion (Petit Robert). »

 

web Robert DEROME

La « médaille » du baron de Fouencamps
et l'iconographie de la Vierge
à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours