La « médaille » du baron de Fouencamps et l'iconographie de la Vierge à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours

Enfant Jésus emmailloté — Diffusion

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Vers 1657

Les recherches de Simard 1976 (p. 45-59) démontrent à l'envi la collaboration artistique de Simon François de Tours avec les oratoriens. Les deux maisons parisiennes de l'Oratoire, Saint-Honoré et Saint-Magloire, ne suffisaient plus. Le mécène Nicolas Pinette, secondé de Jeanne-Marie-Françoise Chouberne et du père de Berziau, décident de fonder un noviciat en 1650 dont « la fête titulaire sera sous le titre de l'oblation au temple de Notre Seigneur Jésus-Christ ». La première pierre est posée en 1655 et l'église consacrée en 1657. Sa façade (actuelle rue Denfert-Rochereau) présente une sculpture de L'enfant Jésus au maillot adoré par les anges. Simard 1976 en attribue le dessin au peintre Simon François qui « travailla à l'Institution », tant à Saint-Honoré qu'au noviciat, où l'enfant Jésus était omniprésent dans vingt-deux objets d'art.

Anonyme d'après Simon François de Tours (1606-1671), L'enfant Jésus au maillot adoré par les anges, vers 1657, sculpture en ronde-bosse, Paris, façade de l'hôpital, hospice Saint-Vincent-de-Paul (ancien noviciat oratorien de Paris). Inscription : « Invenietis infantem pannis involutum [Vous trouverez un enfant enveloppé de langes] » (Simard 1976, fig. 19).

L'Institution des Pères de l'Oratoire était donc un monument à la gloire de Jésus enfant et il fut consacré comme tel, appelé « l'Enfant Jésus » par les Parisiens jusqu'à la Révolution. L'église du Val-de-Grâce, commanditée par Anne d'Autriche de 1645 à 1665, mettait aussi en valeur cette dévotion à l'enfant Jésus.

L'Hôpital des Enfants-Trouvés est enfin établi en 1670, dix ans après le décès de ses promoteurs Vincent de Paul et Nicolas Pinette. Anne d'Autriche (1601-1666), devenue mère après une longue stérilité, aurait appuyé cette oeuvre auprès du roi pour sauver de la misère des centaines d'enfants vendus « huit sols la pièce » et dont certains auraient été mutilés par les mendiants, voire même sacrifiés par les adeptes de la magie noire (Simard 1976, p. 54).

« L'œuvre de Vincent de Paul est reconnue et officialisée par l'Etat en 1670 : l'édit royal crée l'Hôpital des Enfants-Trouvés. Les membres du bureau achètent dans les années suivantes une maison rue Neuve Notre-Dame et une propriété au faubourg Saint-Antoine. Chacun de ces établissements reçoit une mission bien précise : l'hospice dépositaire du parvis Notre-Dame (appelé également maison de la Couche) accueille les nouveau-nés abandonnés et la maison du faubourg Saint-Antoine les enfants plus âgés (Histoire et patrimoine de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris). »

Fait intéressant à noter, le noviciat oratorien fut converti en hôpital de l'hospice de Saint-Vincent-de-Paul en 1814 (Simard 1976, p. 57). L'enfant Jésus passait donc des mains des oratoriens à celles de la Saint-Vincent-de-Paul, un autre signe du raffermissement de son symbolisme de la charité.

Peu de temps après la fondation du noviciat des oratoriens, l'iconographie de l'enfant Jésus emmailloté est désormais largement diffusée par la gravure où Simon François occupe, encore une fois, un rôle d'initiateur.

Avant 1671

Lothe 1994 reproduit les signatures de Simon François de Tours (1606-1671) et François de Poilly (1623-1696) au bas de cette gravure. La composition est donc antérieure au décès de Simon François en 1671.

Simard 1976 reproduit (fig. 23) une oeuvre identique attribuée au graveur Jean Boulanger (Amiens 1607 - Paris 1680) mais dont les signatures n'apparaissent pas au bas de l'image (Gravure de Jean Boulanger d'après Simon François de Tours, BN. Est. Oeuvre de Jean Boulanger) ! Serait-ce une erreur d'attribution en l'absence de signature (Simard 1976, p. 53, note 109, réfère à Weigert, Inventaire du Fonds français, Graveurs du XVIIe siècle, Paris, Bibliothèque nationale, département des estampes 1939-, t. II, n° 34) ?

Claude Duflos (1665-1727) transformera cette composition en habillant l'enfant en homme de loi regardant une croix dans le ciel. Cette planche est classée dans le porterfeuille Oeuvre de Simon François (BN Est, DA. 40, cité par Simard 1976, p. 53 et fig. 24).

François de Poilly (1623-1696) d'après Simon François de Tours (1606-1671), Adorate evm omnes Angeli eivs ps. 96, avant 1671, gravure, 20,6 x 15,5 cm, « Simon François inuent. / Cum Pri. Re. / F. Poilly sculp. » (Lothe 1994, p. 168-169, n° 291).

Avant 1671 ?

Cette gravure n'est pas signée ! Elle est attribuée à François de Poilly dans les Notes manuscrites de Pierre-Jean Mariette [1694-1774] sur les peintres et les graveurs, dix volumes conservés au Cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale de France à Paris : « Il y a des oraisons tout autour ». En 1752, Robert Hecquet, dans son Catalogue de l'oeuvre de F. de Poilly..., l'attribue aussi à ce graveur, mais décrit une épreuve rognée, sans les prières (cités par Lothe 1994, p. 104-105, n° 132).

François de Poilly (1623-1696), Oblation au Sainct enfant Jesus, par Monseig. le Cardin. de Berulle, seconde moitié du XVIIe siècle, gravure, non signée, 17,9 x 12,8 cm (Lothe 1994, p. 104-105, n° 132).

Cette image présente une version inversée en miroir, légèrement remaniée pour les anges, de la composition signée par Simon François de Tours (1606-1671) et François de Poilly (1623-1696) intitulée Adorate evm omnes Angeli eivs. Pourrait-on alors dater cette version d'avant 1671 ? Laquelle des deux précède l'autre ? Notons que l'incision de celle-ci est beaucoup plus vive que l'autre !

Cette image présente des textes de plusieurs auteurs. Celui du cardinal de Bérulle est mis en exergue par un grand intitulé sous l'image. On peut donc en déduire qu'il s'agit de l'une des images qui circulaient dans les cercles oratoriens dont Simard 1976 (p. 55) fait état.

Transcription du texte sur l'image ci-dessus

Le dessein de ette Image est de nous Exciter a L'Adoration et a L'Amour Envers le Verbe fait Enfant et de nous convier d'Estre a son Imitation de vrais Adorateurs de dieu, humbles, soumis, pauvres d'Affection, Purs, Charitables Envers le Prochain, et amateurs de la Croix.

O Heureuse Enfance, par laquelle la vie des hommes a Esté Rétablie ! O cris Enfantins, doux et agreables, par lesquels nous avons Eschappé les grincemens de dens, et les l'armes Eternelles ! O Heureux langes, par lesquels ont esté Essuiées les souilleures de nos Pechez ! O Esclatta~te Crèche, ou s'est trouvée non seulement la pasture des Animaux mais la Nourriture des Anges !
Process. Paris.

Reverons les langes de l'Enfance, desquels a Esté fait l'Appareil pour guerir les Playes du genre humain.
S. August. Serm. Des Temps.

O Langes qui Enveloppant nostre liberateur avez rompu les chaisnes de nos pechez ! O langes qui en serrant le Seigneur tout puissant, avez fortifié la foiblesse du genre humain ! O langes, qui gardez et conservez les Ames fidelles, et qui liez et renversez ceux qui manquent de foy ! O langes venerables, donnez a ceux qui vous adorent avec amour, la sanctification, la force et l'Expiation de leurs Pechez.
S. German. Serm. De fasciis.

Seigneur Jesus, vos langes ont esté mis pour servir de But, mais de But contre lequel plusieurs Jusques auiourdhuy lancent les traits de leurs contradictions.
S. Ber.

Oblation au Sainct Enfant Jesus
par Monseign le Cardin. de Berulle.

Je vous Regarde, Je vous revere, Je vous adore En vostre Sainte Enfance, O Jesus, mon Sauveur ; Je m'applique a vous en cet Estat, comme en vn Estat auquel Je m'offre, Je me vouë, Je me dedie, pour vous rendre vn hommage particulier, pour en tirer grace, direction, protection, Influence, et operation Singuliere ; et m'estre co~me vn Estat fondamental a l'Estat de mon Âme ; tirant vie, dépendance, Subsistance et fonction de la conduitte de cette Enfance divine, comme de l'Estat de mon Estat, et vie de ma vie.

Avant le 26 septembre 1672

IMAGE À TROUVER
Claude Isaac (avant 1644 - 1672), « Jésus tout serré dans ses langes, s'offrant, debout, les bras en croix, entouré de têtes d'angelots », avant 1672, gravure.

« Par ailleurs, et ceci nous ramène tout droit à la dévotion oratorienne, nous savons que circulaient dans les mains des confrères deux images au moins de Jésus au maillot. L'une, citée par Pariset, avait été gravée par Isac et montrait "Jésus tout serré dans ses langes, s'offrant, debout, les bras en croix, entouré de têtes d'angelots" (Pariset 1948, p. 176, cité par Simard 1976, p. 55). »

Ce graveur semble être Claude Isaac, fils de Jaspar (né à Anvers, marié à Paris en 1612 - mort en 1654). Claude est mineur en 1644. Il s'établit rue Saint-Jacques, au Séraphin. Actif en 1651, il signe une convention contre François Mansart avec 27 autres graveurs ou marchands. Le 3 mai 1671, il épouse Marguerite Fremery, veuve du marchand d'estampes Jean Guérin. Le 13 juin 1671, il signe une requête en faveur des graveurs Pierre Landry et Nicolas Langlois. Il meurt le 26 septembre 1672. Sa veuve donne naissance à son fils Louis-Claude le 29 avril 1673, après s'être remariée le 12 février 1673 avec Jean Girard marchand d'estampes (Grivel 1984, p. 317-318). On doit donc forcément dater l'image gravée par Claude Isaac pour les oratoriens avant le 26 septembre 1672.

1676

« L'autre [gravure qui circulait chez les oratoriens], que M. Pariset (Pariset 1948, p. 176, cité par Simard 1976, p. 55) ne semblait pouvoir dater, gravée à Rome par Jean Langlois et imprimée par les soins du sieur Malbourée, fut distribuée aux confrères en 1676. Les comptes de l'année 1676 de l'hôpital des Enfants-Trouvés (J. Gaston, Les images des confréries parisiennes avant la Révolution, Paris, Société d'iconographie parisienne, 1910, p. 17), accusent une dépense "de la somme de cent livres payée au sieur Malbourée, imprimeur en taille-douce, pour les impressions de la planche de la Confrérie de l'Enfant-Jésus (Inventaire sommaire des archives hospitalières antérieures à 1790, hôpital des Enfants-Trouvés, n° 420)". BN Est., Re. 13, f° 89 (Simard 1976, p. 55 et note 118). »

Jean Langlois d'après Jean Canis, imprimé par Claude Malbouré (actif 1669-1706), L'enfant Jésus au maillot protégeant les enfants trouvés et emmaillotés, adoré par les anges, 1676, gravure, dans Image de la Confrérie de la chapelle de l'hôpital des Enfants-Trouvés du Parvis Notre-Dame, à Paris. 1676. BN, Est., RE. 13, f° 89 (Simard 1976, fig. 26).
« Apparaît pourtant sur l'épreuve de la BN la mention d'un peintre : Canis del.. Nous savons que Jean Canis a été reçu à l'Académie de Saint-Luc [à Rome] en 1677 et que Langlois en faisait aussi partie (Simard 1976, p. 55, note 120). »

Claude Malbouré, imprimeur en taille-douce et marchand d'estampes établi rue Chartière, paroisse Saint-Hilaire, se marie en 1669. Parmi les témoins figure Claude Turgy, imprimeur en taille-douce, son cousin germain. En 1672 il est rue Saint-Jacques, au-dessus de Saint-Benoît. Le 5 octobre 1695 il est parrain de Marie, fille du graveur Jean Langlois. À la fin du siècle il est rue des Sept-Voies, proche le Mont Saint-Hilaire, cour d'Albret. En 1700 il est à la Taille-Douce, rue Saint-Jacques, entre la place de Cambrai et la rue Fromentel. Le 17 septembre 1706 il est parrain d'une fille du peintre Pierre-Jacques Van Merle (Grivel 1984, p. 347).

Transcription du texte sur l'image ci-dessus

Le dessein de la Confrérie de la Sainte Enfance de Iésus-Christ nôtre Seigneur établie à Paris par Bulle de notre très St Pere le Pape Clément Xe [pape de 1670 à 1676], et par Autorité de Monseigneur l'Archevêsque de Paris en la Chapelle des Enfans trouvés rüe neuve nôtre Dame consacrée à ce mystère, est pour exciter les fidelles a l'Adoration et amour envers le fils de Dieu qui a bien voulu s'humilier jusqu'a se faire Enfant pour nous, à imiter les Vertus qu'il a prat[i]quées en cet état, et à porter compassion à ces Enfans abandonnés, et par ce moyen pouvoir participer aux priè[res] et Sacrifices qui se font en cette Chapelle. __

Vous avéz, Seigneur tiré vôtres Louange la plus parfaitte de la Bouche des Enfans, et de ceux qui sont a la Mamelle. ps. [8] __

Antienne.

En l'honneur de la sainte Enfance de Jesus Christ nôtre Seigneur. __

Un Enfant nous est né, et un fils nous a esté donné, il portera sur son espaule les marque de sa principauté, et il sera appellé l'Ange du grand conseil. __

Vers. Le Verbe a esté fait Chair __ Resp. Et il a habite parmy nous __

Prions

Jésus nôtre Seigneur qui ayant esté conçu du S. Esprit avez voulu naître Enfant d'une mere vierge, faites nous s'il vous plaist la grâce qu'en honorant par un culte continuel tous les mysteres de vôtre Sainte Enfance nous devenions Enfans selon l'esprit, et vous nous rendiez dignes d'imiter toutes les vertus que vous avez pratiquées en ce Divin état, vous qui estant Dieu vivez et rêgnez avec Dieu le pere en l'unité du Saint esprit par tous les Siècles des Siècles. Ainsy soit il __

Canis del. / J. Langlois Sculp. Rome

Après 1682

Simard 1976 (p. 53-55) donnait cette gravure comme la source des autres. Or la biographie de Nicolas Bazin nous incite à la dater après 1682. Deux autres bonnes raisons militent en faveur de cette date tardive : le motif iconographique édulcoré et la technique de gravure d'un type plus commercial semblent indiquer le déclin de cette thématique.

Nicolas Bazin est né à Troyes en 1633. Il est actif à Paris à la fin du XVIIe siècle. De 1682 à 1686 il est au bas de la rue Saint-Jacques, rue Saint-Séverin devant l'église aux Armes du Roy. En 1686 il est installé rue Galande, à la Croix blanche, vis-à-vis Saint-Blaise. Il fut aussi rue de la Bucherie, devant l'École de Médecine. En 1695 il obtient un renouvellement de privilège de graver et débiter des planches religieuses (Grivel 1984, p. 109, 181 et 278).

Grivel 1984 ne donne aucune référence à un « Basset rue S. Jacques ».

Plusieurs Mariette sont actifs après 1682 : Claude-Augustin (1652-après 1701), Jean (1660-1742), Pierre II (1634-1716), Pierre-Joseph (1656-1729).

Un autre état de cette gravure donne le texte suivant : « Saepe expugnaverunt me a juventute mea (Simard 1976, p. 53) ».

Nicolas Bazin (1633-1695) et « Mariette », vendu chez « Basset rue S. Jacques », Jesus Gaudium Angelorum, À Paris chez [Basset] rue S. Jacques / N. Bazin / Mariette, gravure, BN, Est., Da. 30 (Simard 1976, p. 53, note 111, et fig. 25),

XVIIIe siècle

 

Anonyme France, L'enfant Jésus, XVIIIe siècle, gravure sur papier rehaussée en couleurs (Source).
 

L'iconographie de l'enfant Jésus emmailloté sur la « Médaille » du baron de Fouencamps découle donc d'un ensemble de dévotions qui tirent leurs sources et développements tout au long du XVIIe siècle. Elle origine bien sûr chez le cardinal de Bérulle et les oratoriens. Mais elle connaît un développement fulgurant suite à son association par Marguerite de Beaune à la naissance du dauphin Louis Dieudonné (Louis XIV). Elle est par la suite associée aux oeuvres des oratoriens et de saint Vincent de Paul. Outre ses significations théologiques et dévotionnelles, elles est profondément ancrée chez plusieurs des dévots qui ont contribué à la fondation de Montréal par la Société de Notre-Dame. Il n'est donc pas étonnant de la retrouver sur la « Médaille » du baron de Fouencamps fabriquée en 1672, en plein coeur du mouvement de diffusion par la gravure du motif de l'enfant Jésus emmailloté créé par Simon François de Tours. L'utilisation de cette iconographie à ce moment précis de l'histoire religieuse française marque donc la participation de Marguerite Bourgeoys à ce fort mouvement volontaire de compassion envers les pauvres, les miséreux et l'éducation des enfants qui animaient ses oeuvres à Ville-Marie.

Attribué au graveur François de Poilly (1623-1693) avec, peut-ĂȘtre, la collaboration de Claude François dit Frère Luc (1614-1685), « Médaille » du baron de Fouencamps, Notre-Dame de Bon Secours, Vierge-Mère à l'enfant Jésus emmailloté terrassant le dragon, détail de la Vierge et de l'enfant [image inversée et positive comme elle apparaîtrait si elle était imprimée sur papier], mai-juin 1672, plaque de gravure en cuivre, 11 x 9 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.
 

web Robert DEROME

La « médaille » du baron de Fouencamps
et l'iconographie de la Vierge
à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours