La « médaille » du baron de Fouencamps et l'iconographie de la Vierge à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours

 Une « médaille » qui est aussi une plaque pour la gravure accompagnée d'un texte révélateur

Index

Plaque originale en cuivre pour la gravure en taille-douce. Le texte est inversé. L'image est en négatif : les parties pâles sont en creux pour recevoir l'encre ; les parties foncées sont en surface et ne captent pas l'encre.

Image numérique inversée et positive comme elle apparaîtrait si elle était imprimée sur papier en noir et blanc : le texte est à l'endroit ; les parties foncées sont celles qui étaient pâles sur la plaque et vice-versa.

Attribué au graveur François de Poilly (1623-1693) avec, peut-ĂȘtre, la collaboration de Claude François dit Frère Luc (1614-1685), « Médaille » du baron de Fouencamps, Notre-Dame de Bon Secours, Vierge-Mère à l'enfant Jésus emmailloté terrassant le dragon, mai-juin 1672, plaque de gravure en cuivre, 11 x 9 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Inscription

O J[ESU]S [IN]IM[I]CA VIRGO BELLVIS
DA DEXTRAM MISERO ET TECVM MET[IETUR] PER VNDAS

Charron 1950 (p. 81) transcrivait ainsi ce texte « O [?] inimica Virgo belluis, da dextram misero et tecum [metietur] undas ». Il lui manquait donc les mots « J[ESU]S » et « PER » que nous avons réussi à reconstituer à l'aide de très grands agrandissements photographiques. Charron proposait cette traduction : « O Vierge, ennemie des monstres, donne à l'indigent ta main droite secourable, et il parcourra les mers ». Nous ajoutons le mot Jésus qu'il n'avait pas réussi à lire. Nous ajoutons la traduction du mot belluis qu'il avait omis de traduire ; nous avons préféré le mot aimable à celui des autres sens de ce mot (joli, charmant, élégant, délicat) car c'est celui qui se rapproche le plus des qualificatifs habituels de la Vierge et du sens de Bon Secours. Nous ajoutons la traduction du mot tecum = avec toi qu'il avait omis de traduire. Nous rectifions sa traduction du mot undas qui au pluriel signifie mers houleuses.

O JESUS L'AIMABLE VIERGE ENNEMIE DES MONSTRES DONNE À L'INDIGENT SA MAIN DROITE SECOURABLE ET AVEC TOI IL PARCOURRA LES MERS HOULEUSES

Cette inscription sur cette « médaille » est quasiment une signature des oeuvres de Marguerite Bourgeoys, de ses dévotions et de ses voyages à travers les mers pour le bienfait de la communauté de Ville-Marie. Ce texte fait aussi appel à une forme de mysticisme magique, à un idéal chevaleresque où la femme combattante vainc des monstres illustrés sous la forme d'un « dragon ». Mais il fait aussi appel à un esprit épique d'aventure de celle qui parcourt les vastes mers houleuses pour sauver les indigents.

À la lecture de cette inscription, il est donc tout à fait usité de penser que l'on ait enfoui cette « médaille » dans les fondations de la chapelle afin que la Vierge la protége des oeuvres des « monstres » dont cette « médaille » porte l'iconographie. L'esprit du baron de Fouencamps traversait ainsi « les mers », par l'entremise de sa mandataire Marguerite Bourgoys, afin de lutter contre les « monstres » et donner à « l'indigent » sa « main droite secourable ». C'est d'ailleurs ce qu'elle fit à Ville-Marie par ses oeuvres de charité et d'éducation des enfants. L'esprit de ce texte illustre donc parfaitement le choix de la dédicace de la chapelle à Notre-Dame-de-Bon-Secours choisie par Claude Pijart vers 1655-1657.

Les bordures de la plaque sont très abîmées. On distingue encore cependant quelques éléments décoratifs très distinctifs sur le bord en haut (ci-dessous) et en bas à droite (ci-dessous à droite). Ce motif décoratif pourrait éventuellement être utile afin d'attribuer ce travail à un graveur, car la plaque ne porte aucune signature. Ce motif décoratif délicat, enserré entre deux lignes, est constitué d'une succession billettes séparées par deux perlons traités en aplat.

Plusieurs techniques ont été utilisées par ce graveur très habile afin de donner plusieurs rendus différents. Les détails montrent ici la Vierge avec le décor environnant ainsi que le démon dragon.

 

Les auteurs de cette plaque demeurent anonymes. En effet on ne trouve pas de signatures : ni en bas à gauche pour le dessinateur, ni en bas à droite pour le graveur.

 

Serait-il possible qu'il puisse encore exister des impressions sur papier imprimées à partir de cette plaque dans les communautés religieuses établies ici au XVIIe siècle : la Congrégation de Notre-Dame, les Sulpiciens, les Hospitalières de Saint-Joseph, les Jésuites, les Ursulines ? Ou bien en France avant sa venue ici ?

Reste à savoir si on a jamais gravé cette image sur papier ? On devra également s'interroger sur la fonction de cet objet, une plaque de gravure, et sa place dans la société française et dévote du XVIIe siècle.

En conséquence, et du fait que cette « médaille » soit également une plaque de gravure, nous conclons qu'il en a fort certainement été tiré plusieurs exemplaires sur papier qui durent justement être utilisés comme « souvenirs » de l'événement commémoré. D'autant plus que l'intention avait probablement toujours été d'enfouir cette « médaille » dans les fondations de la chapelle à construire. Il reste à espérer que quelques-unes de ces impressions gravées sur papier aient pu survivre aux aléas de la conservation...! L'étude approfondie des estampes françaises du XVIIe serait utile afin de documenter les oeuvres similaires tant au niveau iconographique et stylistique, que du côté des particularités techniques du métier de la gravure identifiable dans le travail au burin.

 

web Robert DEROME

La « médaille » du baron de Fouencamps
et l'iconographie de la Vierge
à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours