La « médaille » du baron de Fouencamps et l'iconographie de la Vierge à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours

La dévotion à Notre-Dame de Bon Secours et son iconographie

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Une sculpture à Champlain au XVIIe siècle

collaboration de René Beaudoin et Claude Durand, 28 avril 1999, 13-16 août 2001.
Voir aussi Durand 1994 et Durand 1996.
Photo d'archives

Une sculpture de Notre-Dame de Bon Secours, grandeur nature, était vénérée plusieurs années avant 1685 à Champlain près de Trois-Rivières (voir aussi cette autre page). En 1878, lors de la démolition de la troisième église, la statue fut placée sur un tertre au cimetière. Une photographie en avait été prise, partiellement reproduite ci-contre. Il s'agit d'une Vierge à l'enfant Jésus sans autres attributs apparents liés au patronage de Notre-Dame de Bon Secours !

Photo Claude Durand

La sculpture a été vendue entre 1917 et 1933 à un collectionneur de Montréal. La tête est conservée au Musée du Château Ramezay. Elle a été prêtée à son église d'origine pour une exposition intitulée Quatre siècles de sculpture religieuse à Champlain (2001-2002). Compte tenu de l'essence de bois, analysée par Claude Payer du Centre de conservation du Québec, il s'agit d'une oeuvre québécoise.

Chronologie des lieux de culte à Champlain
  • 1664 ou 1665 : chapelle dans le fort (dans le manoir ?)
  • vers 1671 : première église
  • 1697-1699 : deuxième église
  • 1806-1808 : troisième église
  • 1878-1879 : quatrième église (l'actuelle)

Le 10 juin 1685, le grand archidiacre et vicaire général Louis Ango de Maizerets, qui représente monseigneur François de Montmorency Laval, premier évêque de Nouvelle-France, est en visite à Champlain. Ayant assemblé les marguilliers et habitants de la paroisse à l'issue de la grand-messe, il dresse un rapport toujours conservé dans les archives paroissiales.

« 8. Sur ce qui nous a esté representé par mr le curé, marguilliers et habitants qu'il y avoit une devotion avec concours du peuple a une image de nostre dame appelée de bon secours commencée depuis plusieurs années et nous ayant demandé nostre approbation et permission pour y bastir une petite chapelle, acquiescant a leurs pieux desirs avons approuvé la susdicte devotion et leur avons permy et permettons de faire construire la dicte chapelle en l'honneur de nostre dame de bon secours et au dit sr curé de la bénir et y célébrer la messe quand elle sera en estat de le faire avec decence […]

donné au dit champlain le dixiesme iour de Juin de l'année mil six cent quatre vingt cinq sous nostre seing et le contre seing de nostre secrétaire.

Louy ango grand archidiacre,

Par le commandement de Monsieur le grand archidiacre »

Ce document fait donc mention de la présence de cette statue de Notre-Dame de Bon Secours à Champlain plusieurs années avant 1685. Le 15 juin 1742, le même Livre de Comptes souligne la présence d'une statue de la Vierge à la facade de la deuxième église paroissiale.

Anonyme XVIIIe siècle, Ex-voto à sainte Geneviève et détail de la deuxième église (1697-1806) avec la niche où logeait Notre-Dame de Bon Secours, huile sur toile suspendue au mur arrière de l'église actuelle. Photo François Normandin.
« L'oeil-de-boeuf me semble se retrouver en façade de nombreuses petites églises du Québec. Exemples : Sainte-Anne-de-Beaupré (1689) et Saint-Laurent de l'île d'Orléans (1695), Saint-Pierre de l'île d'Orléans (1717), Notre-Dame-des-Victoires (Québec 1723) et d'autres du début du XIXe comme L'Acadie. Je crois aussi que la petite chapelle de Neuville, datant du début du XIXe siècle, arbore un oeil-de-boeuf en façade. Quant à la période où cet élément apparaît, je l'ignore mais je serais porté à dire qu'on le retrouve fréquemment tant au XVIIe siècle qu'au siècle suivant, et même au XIXe siècle (collaboration d'Yves Laframboise, mise en ligne le 1er juillet 2002). »

Mère Marguerite-Marie (Eugénie Lasalle), ursuline de Trois-Rivières, relate dans le premier volume de l'Histoire de la paroisse de Champlain, publiée en 1915, des faits miraculeux concernant la statue de Notre-Dame de Bon Secours survenus au XVIIIe siècle :

« Au printemps, à l'époque de la débâcle, la grande batture de Champlain, qui a cinq à six milles en superficie, se détacha de ses entraves d'hiver ; formée d'une glace de deux à trois pieds d'épaisseur, sa pointe atteignit la côte un peu plus haut que l'église, la glace s'amoncela à une hauteur prodigieuse sur une largeur de cent cinquante à deux cents pieds. Selon toutes les apparences, l'église devait être broyée comme un fétu. Le curé et les paroissiens, en face de la statue de la Vierge qui ornait la facade, demandèrent un miracle. La glace poussée par la force irrésistible du courant atteignit l'église, s'empila perpendiculairement jusqu'à la hauteur de la niche, mais l'église ne fut nullement endommagée. À cause de ce miracle, la statue de bois devint bien chère aux paroissiens. À la construction de la troisième église, elle fut placée au frontispice et en 1878, lorsque l'édifice fut démoli, la statue de la Vierge fut mise sur un tertre dans le cimetière, comme pour veiller sur nos morts et sur tout un passé qui nous est cher (tome 1, p. 197-198). »

Anonyme, Troisième église de Champlain 1806-1878 et détail de la sculpture de Notre-Dame de Bon Secours dans sa niche, vers 1850-1878, photographie d'archives.

L'abbé Eddie Hamelin, dans son ouvrage sur La paroisse de Champlain publié en 1933, ajoute ces lignes : « Enfin, l'ingratitude, non, l'irréflexion, la reléguera dans la troupe disparate des profanes habitants d'un musée dont est bien fier un ingénieur montréalais (p. 31). » Le premier tome de l'Histoire de la paroisse de Champlain de Mère Marguerite-Marie ayant été publié en 1915 et le volume de l'abbé Hamelin en 1933, c'est entre ces dates qu'il faut situer la « disparition » de la statue de Notre-Dame de Bon Secours du paysage champlainois.

Le vocable de la paroisse fut « La Présentation de la bienheureuse Vierge Marie » jusqu'entre 1714 et 1716, puis « La Visitation ». Le changement de titulaire est attribué à l'acquisition de la toile du peintre Noël-Nicolas Coypel représentant La Visitation, vraisemblablement en 1716. Depuis 1879, une sculpture de Notre-Dame de Lourdes décore la façade de l'église Notre-Dame-de-la-Visitation, sans doute pour témoigner des grands pèlerinages qui se faisaient à Lourdes depuis la construction de la basilique trois ans auparavant (1876).

L'appellation Notre-Dame de Bon Secours conférée à cette sculpture à Champlain remonte donc à la dévotion du XVIIe siècle, la même que celle de la chapelle montréalaise construite par Marguerite Bourgeoys, deux dévotions motivées et entretenues par des miracles votifs au même vocable de la Vierge. Ces deux lieux de culte partagent aussi le fait que leur titre de dédicace ait été formulé sous une autre appellation.

On peut encore établir un autre parallèle entre les deux lieux de culte, puisque la façade actuelle de la chapelle montréalaise est ornée d'une Notre-Dame au sceptre et à l'enfant Jésus, tous deux couronnés, installée vers 1885 à l'occasion d'une réfection architecturale majeure à la chapelle sous la direction du chapelain Hugues Rolland dit Lenoir, celui qui avait veillé à la construction de la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes (1875-1882) dans le quartier Saint-Jacques d'après les plans de Napoléon Bourassa (Simpson 2001, p. 112-113).

Les XIXe et XXe siècles amènent des ruptures de mémoires, phénomène largement documenté pour plusieurs autres œuvres du XVIIe siècle. C'est à ce moment que la « miraculeuse » Notre-Dame de Bon Secours originale de Champlain est abandonnée et partiellement détruite suite à l'adoption d'une toute nouvelle dévotion à la fin du XIXe siècle, celle de Notre-Dame de Lourdes...!

 
web Robert DEROME

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