La « médaille » du baron de Fouencamps et l'iconographie de la Vierge à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours

La dévotion à Notre-Dame de Bon Secours et son iconographie

Index

 

Le patronage marin

Le patronage marin lié à la Madonna del Soccorso, né au début du XIVe siècle, a engendré celui du patronage à Notre-Dame de Bon Secours qui a donné naissance à la dévotion montréalaise confirmée par la localisation de la chapelle du Vieux-Montréal à l'entrée du port, ainsi que par plusieurs ex-voto marins sous forme de navires qui lui ont été offerts au cours des siècles. Le Manuel du Pèlerin de 1848 démontre l'implantation profonde de ce culte marin bien avant le milieu du XIXe siècle en faisant référence à un ancien tableau alors disparu et qui...

« [...] invitait les nombreux navigateurs, qui voyagent sur notre grand fleuve, à invoquer avec confiance, au milieu de leurs courses lointaines et de leurs continuels dangers, Celle que l'Église actuelle appelle et qui est, à tant de titres, l'Étoile de la mer (Simpson 2001, p. 73). »

On conserve toujours la Notre-Dame de Bonsecours ou Vierge des Marins ou Vierge des navigateurs de Charles-Olivier Dauphin (1807-1874) installée sur le toit de la chapelle de 1848 à 1892, remplacée en 1893-1894 par les sculptures de Philippe Laperle d'après les plans de François-Édouard Meloche. Mulaire 1989 (p. 73) intitule cette dernière oeuvre Vierge de Bonsecours alors que Simpson 2001 (p. 117-120) la nomme L'Étoile de la Mer. Ces appellations, ainsi que plusieurs autres liées aux patronages maritimes, se recouvrent et se complètent par synonymie.

« La Sainte Vierge était considérée dans toute la chrétienté comme la plus éloquente, la plus influente des avocates au tribunal de Dieu. "Elle serait capable, écrit un moine cistercien, de faire absoudre le diable et Judas, s'ils se confiaient en sa miséricorde. [...] Elle est surtout la protectrice des marins et des pêcheurs à cause de son surnom d'Étoile de la mer (Stella Maris). De nombreuses chapelles lui sont dédiées par les marins sur les côtes où elle prend le nom de N. D. de la Garde, N. D. du Bon Secours, N. D. de Recouvrance, par les pêcheurs du bord des fleuves (Maria-Stiegen sur un bras du Danuble, à Vienne) (Réau 1955-1959, tome second, vol. II, p. 65-66). »

Les Vierges de Dauphin et Laperle aux bras ouverts ne portent pas l'enfant, contrairement aux iconographies de Notre-Dame de Montaigu et de la « médaille » données par le baron de Fouencamps. Elles découlent du type iconographique des Vierges de Majesté, la Panagia Platytera, c'est-à-dire au sein plus « large » que l'empyrée, à la remorque d'un texte liturgique de saint Basile où il est dit que Dieu a créé le sein de la Vierge assez vaste pour contenir le Christ incarné (Réau 1955-1959, tome second, vol. II, p. 72). Debout, les bras étendus, elle rappelle la Vierge orante des Catacombes et porte sur la poitrine l'image du Christ, détail iconographique qui a par la suite été soit abandonné ou soit transformé sous forme de l'enfant Jésus. Mais le rôle de ces Vierges est surtout tutélaire : avocate, auxiliatrice, médiatrice. Il ne serait donc pas faux de les intituler Vierge Auxiliatrice, ce qui serait cohérent avec ce titre de la Vierge gravé sur la plaque de 1771.

Charles-Olivier Dauphin (1807-1874), Notre-Dame de Bonsecours ou Vierge des Marins ou Vierge des navigateurs, 1848, bois, demie-nature, Musée Marguerite-Bourgeoys, photo Françoise Delorme (Simpson 2001, p. 95 ; Mulaire 1989, p. 18).
Philippe Laperle (1860-1934) d'après les plans de François-Édouard Meloche (1855-1914), Vierge de Bonsecours ou Étoile de la mer, 1893-1894, bois recouvert de métal, grande nature, photo Archives du Musée Marguerite-Bourgeoys (Simpson 2001, p. 117 ; Mulaire 1989, p. 72-73).

Les appellations des sculptures de Dauphin et de Laperle

collaboration de Bernard Mulaire, 1er et 14 mars 2002.

Au décès du sculpteur Charles Dauphin en 1874, sa statue était intitulée « Notre-Dame de Bonsecours », comme en fait foi sa nécrologie (« Rapports et Reproductions », La Minerve, 13 janvier 1874, p. 2). Une autre appellation provient d'un document ultérieur attribué à la grande gardienne des lieux, Sr Hélène Perreault, CND, qui donne comme nom « Vierge des navigateurs ou des matelots ».

« Statue de la Vierge des navigateurs (actuellement à l'arrière de la chapelle à gauche, en entrant) » Archives du Séminaire de Saint-Sulpice, Fiches sur les oeuvres d'art de la chapelle N.D. de Bonsecours, préparées par les Soeurs CND [Sr Hélène Perreault, CND].

Plus récemment, Langis 1963 (p. 32) dit que Mgr Bourget destinait cette statue de Dauphin « à la dévotion des navigateurs », mais que des « marins » transportèrent l'oeuvre le jour de son installation. En 1988, l'ancien chapelain de la chapelle, le sulpicien Bernard Amyot, utilisa le nom «Vierge des marins» (Bernard Amyot, p.s.s., « Bienvenue en ce coin du Vieux Montréal », Chapelle Notre-Dame de Bon Secours, [Montréal], juin-juillet-août 1988, n° 14, p. 3).

Dans mon étude sur le sculpteur Olindo Gratton (Mulaire 1989, p. 73), j'intitule la Vierge de Laperle « Vierge de Bonsecours ». C'est l'appellation d'origine la plus authentique que j'ai pu trouver au moment de mes recherches.

En 1892, Louis Fréchette vit dans les plans de Meloche une « Notre-Dame du [sic] Bonsecours (La Minerve, Montréal, 6 août 1892, p. 1, repris de la Semaine Religieuse de Montréal) ». À cette époque, dans la presse, on désignait presque toujours cette statue comme étant celle de la Vierge, et même de la « Vierge de Bon Secours (Luc Ullus, « La Croix de Montréal », La Croix de Montréal, Montréal, 30 mai 1893, p.1) », mais comme on écrivait aussi « Bonsecours » plus souvent que « Bon-Secours », j'ai tranché en faveur de « Vierge de Bonsecours ».

Quant à l'appellation « L'Étoile [ou Étoile] de la Mer », je ne l'ai trouvée utilisée pour la première fois que dans les années 1950, alors qu'on parlait également de la « Vierge de la Mer (« Monument historique restauré », La Presse, Montréal, 13 août 1952, p. 35) ». Je ne sais pas quand ces noms ont été donnés à la statue, mais ils ne sont pas d'origine. C'est-à-dire de l'époque de la création de l'oeuvre.

Mme Simpson a-t-elle des sources plus anciennes? De toute apparence, les noms de ces statues ont changé au gré des époques et des dévotions.

Au XVIe siècle, à l'époque de l'antimarianisme de l'Humanisme et de la Réforme, Érasme, Luther et Calvin avaient violemment attaqué ce culte jugé excessif.

« Pour Érasme, la Vierge parée par la superstition de mérites dont il n'est pas question dans les Évangiles, n'est qu'une humble femme qui n'a aucun droit à trôner sur les autels où on lui brûle des cierges en plein midi. Les marins en perdition l'invoquent comme l'Étoile de la mer (Ave Maris Stella). "Quoi de commun entre la mer et la Vierge qui, à ce qu'il semble, n'a jamais navigué ? Elle remplace tout simplement Vénus, née de la mer, qui assurait jadis la protection des matelots (Lucien Febvre, Le problème de l'incroyance au XVIe siècle, Paris, 1942, p. 342, cité par Réau 1955-1959, tome second, vol. II, p. 68)."  »

Au sens iconographique, la Notre-Dame de Montaigu donnée par le baron de Fouencamps n'est pas une Notre-Dame de Bon Secours car elle pourrait être considérée comme une Vierge de Majesté. C'est la « Conductrice », celle qui montre le chemin.

« Debout, elle porte sur son bras gauche l'Enfant bénissant. Ce type, dérivé d'une icone attribuée à saint Luc qui était vénérée dans une église de Constantinople, où se réunissaient les hodèges ou guides de voyageurs, a eu une extraordinaire fortune en Occident : c'est sur ce modèle que sont conçues la plupart des Madones gothiques (Réau 1955-1959, tome second, vol. II, p. 72). »

L'analyse des dévotions à Nice, dans le quartier du Malonat au XIXe siècle, présentent plusieurs similitudes avec celles de Montréal à la même époque.

 
web Robert DEROME

La « médaille » du baron de Fouencamps
et l'iconographie de la Vierge
à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours