La « médaille » du baron de Fouencamps et l'iconographie de la Vierge à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours

Notre-Dame de Bon Secours —
Revitalisation du culte
à Nice, au Malonat, au XIXe siècle

Index

par Dominique Bon, Doctorant en anthropologie, Université de Nice.
Bibliographie : voir Dominique Bon et Bondanelli 1980.

 

Présentation

Au sommet de l'impasse du Malonat, une statue dédiée à Notre-Dame du Bon-Secours fut placée en 1854 dans un oratoire fondé pour remercier la Vierge de son intercession en faveur des habitants du Vieux-Nice, menacés par le fléau du choléra.

La statue est faite en « carta-pista » (en niçois, le carton plâtre est utilisé pour faire les chars et les grosses têtes du Carnaval de Nice).

« La statue nous dit-on, est sortie des ateliers de M. Ciaulandi : nous lui en faisons nos compliments : elle honore l'artiste, c'est la première qui sort de ses mains, et il n'a eu pour ainsi dire, que quelques jours pour livrer son œuvre. M. Ciaulandi se perfectionnera de jour en jour, nous osons le lui prédire [La Vérité, Journal de Nice, Samedi 9 septembre 1854. n°31, Nice, Bibliothèque de Cessole]. »

Ciaulandi (XIXe siècle), Notre-Dame du Malonat, 1854, carton pâte, demie-nature, Nice, impasse du Malonat.

L'inauguration du sanctuaire fut célébrée le 8 septembre 1854. l'hôpital provisoire Saint-Bernard destiné à accueillir les cholériques, établi à proximité, rue du Château, dans les locaux du Grand Séminaire, fermait ses portes le lendemain.

Un culte fut dès lors célébré tous les premiers dimanches d'août pour rappeler les prières propitiatoires. Lors de la Deuxième guerre mondiale, les habitants renouvellent leur dévotion en apposant un second ex-voto remerciant Notre-Dame de sa protection.

Au mois de mai 1954, les cérémonies du centenaire de Notre-Dame du Malonat donnèrent lieu à de grandes manifestations de dévotion dans toute la ville. Au même moment, l'équipe de football de OGC Nice fut placée sous sa protection le temps de finale de Coupe de France qu'elle remporta face à Marseille.

Les prioulessa (dames patronnesses) sont chargées de parer la statue de ses bijoux, de fleurir l'autel, d'allumer les cierges, de disposer les fanions et les bannières tout le long de la rue et de prendre part à la procession qui parcourt la vieille-ville jusque l'église du Gésù.

Les ex-voto offerts à la Vierge, en forme de poissons, rappellent la dévotion des pescaïris (pêcheurs) et des revendaïris (revendeuses de poissons ou poissonnières) du quartier du Malonat. Les prioulessa ont d'ailleurs pour fonction de conserver ces bijoux.

D'autres ex-voto « représentaient des dauphins en corail, des dauphins en or, avec des dessins bleus, des petites perles formant les yeux, etc. Certains sont exposés au sanctuaire de Laghet », précise Dame Zalie, prioulessa doù Malounat [entretien du 01-04-1995].

Ex-voto Notre-Dame du Malonat en forme de poissons et de coeurs. Photo. J. Magail 2002.

Parmi les plus célèbres d'entre elles, on se souvient de Tanta Nourina, Prieuse de la Vierge du Malonat, rendue célèbre par  F. Gag - homme de théâtre niçois le plus important du XXe siècle [R. Gasiglia] - qui lui a inspiré le personnage pittoresque de Lou Pastrouil: Tante Victorine. Ces pièces de théâtre ont donné une renommée à Victorine dans tous les pays de langue d'Oc.

Les prioulessa d'aujourd'hui, ont gardé le souvenir du coumestible (épicerie) de Tanta Nourina et de sa  fille Marie, dont la remise était utilisée pour la préparation de la fête votive.

 

Lou Malounat, le quartier des pêcheurs

Le culte de Notre-Dame du Bon-Secours revêt, à Nice, un caractère particulier, puisqu'il fut, dès son origine au XIXe siècle, loué par les habitants d'un quartier populaire : celui des pêcheurs.

Les îlots d'habitations qui s'élèvent tout au long de la rue du Malonat, et de la ruelle du même nom, font partie des quartiers les plus anciens de la cité niçoise. Cette rue du camin malounat, chemin maloné ou pavé de malons, avait pour fonction de relier la ville haute (la colline du château de Nice) et la ville basse (l'actuel Vieux-Nice) depuis le XVe siècle, peut-être depuis la formation de la vieille ville médiévale aux XIIe et XIIIe siècles.

Rue du Malonat, photo Dominique Bon, 2001.

Situé dans le giron des gouverneurs (près du Palais Royal et du Sénat sardes, à une encablure des prisons), le quartier du Malonat abrita pendant de longs siècles la famille Galléan, célèbres marins, armateurs et combattants des mers, dont de nombreux représentants s'illustrèrent dans les batailles que connut la Méditerranée : le siège de Nice (1543), le Grand Siège de Malte (1565), Bataille de Lépante (1571), etc.

La famille Galléan avait l'habitude de « faire des chevaliers ». D'ailleurs, certains historiens pensèrent que la commanderie des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem fut installée au Malonat. Ce qui demeure certain c'est s'y élevât le premier Palais Communal de la cité et la Tour de l'Horloge, propriété des Galléan.

Croix de Malte, 1966, Oratoire du Malonat, 2000.
Blason Galléan, XVIIe siècle, Malonat, 2000.

 

Placé au XVIIIe siècle sous le patronage de saint Pierre, lou Malounat abritait dès la Restauration sarde une grande majorité des gens de mer et de pêcheurs. En effet, le recensement de la population en 1815 mentionne qu'environ 75% des pescaïris (pêcheurs) niçois de la vieille ville se concentraient dans ce quartier. Les autres gens de mer se répartissaient dans les quartiers voisins (la Marina), le Port-Lympia en plein développement.

Bien que Nice fut une ville de pêcheurs et non une cité de marins, le culte rendu à Notre-Dame du (Bon) Secours semble correspondre à celui de la Stella Maris, l'étoile de la mer. Quartier de pêcheurs jusque dans les années 1970, le quartier du Malonat abrite encore aujourd'hui quelques prioulessa autrefois poissonnières.

Protectrice du choléra au XIXe siècle, Notre-Dame du Bon-Secours fut célébrée sans interruption jusqu'au aujourd'hui par les habitants du quartier du Malonat, notamment par les « gardiennes de la tradition » : li prioulessa (les dames patronnesses). On ne trouve plus désormais de pêcheurs et de revendaïris (poissonnières) dans ce quartier, où autrefois le ramandage des filets se faisaient à même la rue.

La fête votive qui commémore le voeu réalisé en 1854 par cette communauté de quartier pourrait avoir un lien, à travers son vocable, avec un voeu niçois plus ancien : le voeu municipal effectué en l'honneur de l'intercession divine de Notre-Dame du Secours lors du siège franco-turc de la cité niçoise en 1543.

 

Une protection contre le choléra

Lorsque le choléra-morbus apparaît pour la première fois à Nice en 1835, les « mesures traditionnelles » sont immédiatement appliquées : cordons sanitaires aux frontières, lazarets aux ports de Nice et Villefranche. Il s'agit de mesures reconnaissant la contagiosité de la maladie, mesures appliquées en temps de peste.

Sous la pression des libéraux, le Roi doit concéder le Statuto en 1848 après un mouvement de révolte sans précédent; la « convention » infléchit le pouvoir monarchique du Royaume de Piémont-Sardaigne. Le Magistrat de Santé - symbole de l'absolutisme - est supprimé. Il s'agit pour les libéraux attentifs au développement du négoce international de ne pas voir de contraintes économiques s'abattre sur le commerce, en temps d'épidémie notamment.

Ainsi, lorsque le choléra réapparaît en 1854, les institutions sanitaires n'appliquent pas les mesures de quarantaine aux provenances des pays infectés. On décide de supprimer le lazaret et d'ouvrir une hôpital spécialisé pour les cholériques... à proximité du Malonat.

La décision sera prise en début août 1854 : ce sont les premières prières votives adréssées à Notre-Dame du Bon-Secours. Les prières vont accompagner la durée d'ouverture de l'hôpital provisoire (42 jours) et s'assimlient symboliquement à une « sainte quarantaine ». L'hôpital fermera ses portes le lendemain de l'inauguration du sanctuaire. L'évêque niçois préconise d'ailleurs de louer la Providence et de faire un jeûne le temps de l'épidémie.

L'hypothèse suivie ici prend appui sur la décision historique des autorités niçoises de supprimer le lazaret en temps d'épidémie. Nice étant (jusqu'en 1860, lors de son rattachement à la France) une province du Royaume Piémont-Sardaigne, inscrite dans la longue tradition contagioniste d'Italie du Nord (création des premières quarantaines à Raguse ; création du premier lazaret à Venise ; premier bureau de santé à Milan).

Le rituel votif du Malonat (promesse faite à la divinité et ex-voto, séparés par une durée de 42 jours) serait une procédure de substitution à la quarantaine de santé. L'artiste qui fabriqua la statue de Notre-Dame du Bon-Secours aurait pris pour modèle, selon les « gardiennes de la tradition », une jeune fille de 8 ans habitant le quartier du Malonat, la « petite Quaranta ».

On peut dire que Nice loua Notre-Dame du Bon-Secours lorsqu'elle fut assiégée par la maladie, nous verrons qu'elle loua déjà cette Vierge lorsqu'elle avait été assiégée par l'ennemi en 1543: un point commun relie ces deux attaques, le danger vient soit de la mer, soit de l'autre côté du fleuve.

D'ailleurs, près de la frontière niçoise (le fleuve du Var), une autre commémoration votive eut lieu le 8 septembre 1854 (Notre-Dame du Var), par les habitants du village de Gattières pour remercier la Vierge de les avoir protéger du choléra, alors que les institutions sanitaires niçoises avaient supprimé les cordons sanitaires le long du fleuve. Cette chapelle existait depuis le XVIIIe siècle, la cérémonie du 15 août fut donc déplacée au 8 septembre.

 

De Notre-Dame de Secours à Notre-Dame du Bon Secours 

L'ex-voto en inscription latine peut se traduire comme suit :

« A la Vierge Marie, Mère de Dieu, sous le titre de Secours, les habitants des îlots du Malonat, pour l'intercession qu'elle fit elle-même contre le choléra, le 1er août 1854 de l'année du Seigneur, par ce monument expriment leur éternelle gratitude ».

Ex-voto en inscription latine, 1er août 1854, Oratoire de Notre-Dame du Bon-Secours, sommet de la rue du Malonat. Photo 2001.

L'Etoile de Mer fût-elle invoquée « sub. tit. de Succursu [sous le titre de Notre-Dame du Secours] », par les habitants du Malonat, « le quartier des pêcheurs » ?  [Chanoine Giaume T, A la vierge du Malonat, in La Semaine Religieuse de la Ville et du Diocèse de Nice, n °32, 11 août 1916, pp. 444-446.  Fête populaire de Notre-Dame du Secours à la rue du Malonat, in La Semaine Religieuse de la Ville et du Diocèse de Nice, n°37, 15 août 1880.]

À Nice, dans le sanctuaire du Malonat, c'est à partir de 1928-1930 que le vocable de Notre-Dame de Secours se transforme en Notre-Dame du Bon-Secours.

 

Le Malonat aujourd'hui

L'oratoire actuel fut « embelli » par la municipalité en 1966 sous l'initiative du maire Jean Médecin [cf. la croix de Malte, 1966].  Et la statue de la Vierge, « emmaillotée » jusque là dans un « coffre aveugle », fut dès lors rendue visible au public. L'oratoire primitif avait en effet été construit avec une « carcasse de berceau » et inauguré le jour de la Nativité de la Vierge : c'est ce que symbolise « la statue emmaillotée dans un berceau ».

Depuis 1995, la cérémonie présentée comme « la dernière fête votive organisée par un quartier du Vieux-Nice », a intégré les « traditions niçoises » de la Ville de Nice. Et les prioulessa, se sont constituées en Assouciacioun dòu Malounat.

Depuis peu, le dernier samedi et dimanche de Juillet, une procession aux flambeaux porte la statue de la Vierge jusqu'à l'église du Gésù, venant remédier à la fin des veillées.

 

En 2001, eut lieu la bénédiction de la nouvelle bannière.

Les fidèles de la Vierge du Malonat s'apprêtent à célébrer les festivités du cent-cinquantenaire en juillet 2004.

 
web Robert DEROME

La « médaille » du baron de Fouencamps
et l'iconographie de la Vierge
à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours