La « médaille » du baron de Fouencamps et l'iconographie de la Vierge à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours

Vierge-Mère

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L'iconographie de la Vierge sur cette plaque est passablement complexe, car elle intègre plusieurs éléments qui habituellement ne vont pas ensemble. Le croissant de lune, sur lequel la Vierge se tient debout, réfère habituellement à une Immaculée Conception.

Attribué au graveur François de Poilly (1623-1693) avec, peut-être, la collaboration de Claude François dit Frère Luc (1614-1685), « Médaille » du baron de Fouencamps, Notre-Dame de Bon Secours, Vierge-Mère à l'enfant Jésus emmailloté terrassant le dragon, détail du démon dragon [image inversée et positive comme elle apparaîtrait si elle était imprimée sur papier], mai-juin 1672, plaque de gravure en cuivre, 11 x 9 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

En effet, la Vierge fut conçue sans péché afin de donner naissance au Christ qui allait racheter les fautes du péché originel : « la femme foulera sous son talon la tête de l'antique serpent (Genèse) ». Ce péché originel est donc ici symbolisé sous forme d'une bête féroce qui est un dragon ailé, contrairement au serpent qui fit chuter Adam et Ève. Cette Vierge debout sur son croissant écrase donc de tout son poids ce monstre réduit à l'immobilité mais toujours rugissant. Ce monstre dragon provient de l'influence d'un autre thème iconographique majeur dans les arts en France et en Nouvelle-France au XVIIe siècle, Saint Michel terrassant le dragon. Ces deux éléments sont d'ailleurs liés dans ce passage de l'Apocalypse :

« Vision de la Femme et du Dragon. 12. 1Un signe grandiose apparut au ciel : c'est une Femme ! le soleil l'enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; 2elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement. 3Puis un second signe apparut au ciel : un énorme Dragon rouge-feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d'un diadème. 4Sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la terre. En arrêt devant le Femme en travail, le Dragon s'apprête à dévorer son enfant aussitôt né. 5Or la Femme mit au monde un enfant mâle, celui qui doit mener toutes les nations avec un sceptre de fer ; et l'enfant fut enlevé jusqu'auprès de Dieu et de son trône, 6tandis que la Femme s'enfuyait au désert, où Dieu lui a ménagé un refuge pour qu'elle y soit nourrie mille deux cent soixante jours. 7Alors une bataille s'engagea dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta, appuyé par ses Anges, 8mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. 9On le jeta donc, l'énorme Dragon, l'antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l'appelle, le séducteur du monde entier, on le jeta sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui (Apocalypse 12:1-9, collaboration de Jean Letarte et Geneviève Soly, 14 février 2001). »

Le type de l'Immaculée Conception représentée sur cette « médaille » est celui « de la Femme revêtue du soleil de l'Apocalypse, debout sur un croissant de lune (Réau 1955-1959, tome second, vol. II, p. 79-80). »

La Vierge sur cette plaque de cuivre n'est pas enceinte puiqu'elle tient son enfant emmailloté dans ses bras ! Par contre, elle est couronnée de douze étoiles, monte la lune et écrase le dragon. Et elle partage certaines caractéristiques de l'Assomption, dévotion à laquelle est également dédiée la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours :

« Sous l'influence des litanies de Lorette, la Vierge de l'Assomption est généralement figurée sur un croissant de lune, le front ceint de douze étoiles, comme la femme de l'Apocalypse. [...] Le Speculum Humanae Salvationis explique en détail cette présentation de la Vierge calquée sur la femme de l'Apocalypse, avec les pieds sur un croissant de lune et la tête couronnée d'étoiles. Le femme de l'Apocalypse qui échappe au dragon est l'image de la Vierge enlevée au ciel. La lune qu'elle foule aux pieds est le symbole des choses changeantes de ce bas monde. Les douze étoiles qui illuminent sa tête rappellent les douze apôtres pressés à son chevet au moment de sa mort (Gagnon 1976, p. 62-63, citant Réau 1955-1959, tome III, p. 617). »

L'Immaculée Conception est le privilège en vertu duquel la Vierge Marie aurait été conçue sans péché originel par sainte Anne. C'est pourquoi elle est représentée toute jeune. Elle descend du ciel sur la terre, pour racheter la faute d'Ève. L'iconographie la représente donc regardant au sol vers l'endroit où elle se dirige. L'élaboration du dogme, étalée sur plusieurs siècles, a été lente et laborieuse. Le thème iconographique est apparu au XVIe siècle. Au XVIIe siècle Murillo lui a donné quelques-uns des modèles les plus connus.

Dans l'Assomption elle effectue le mouvement contraire, s'élèvant de la terre vers les cieux vers lequel son regard se dirige, parfois aussi debout sur un croissant de lune. Les deux iconographies sont souvent confondues.

Joseph Saint-Charles d'après Murillo, Assomption de la Vierge, 1892, huile sur toile, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Cette Vierge qui tient en enfant n'est donc ni une Immaculée Conception, ni une Assomption ! C'est une Vierge-Mère à l'enfant Jésus emmailloté. Ce thème fleurit à l'occasion de la naissance de Louis XIV. Sa mère, Anne d'Autriche, « stérile mettait son espoir en la Fille de sa sainte patronne et l'implorait au nom de la virginité qui avait porté fleur et fruit (Vloberg 1954, p. 42). » Son voeu se réalise en 1638. Cet événement et ce thème prirent forme d'oeuvres d'art multiples. Par exemple, une crèche sculpturale de Michel Anguier pour l'église du Val-de-Grâce dédiée à « Jésus Nouveau-Né et à la Vierge-Mère, Jesu Nascenti Virginique Matri ».

Attribué au graveur François de Poilly (1623-1693) avec, peut-être, la collaboration de Claude François dit Frère Luc (1614-1685), « Médaille » du baron de Fouencamps, Notre-Dame de Bon Secours, Vierge-Mère à l'enfant Jésus emmailloté terrassant le dragon, détail de la Vierge et de l'enfant [image inversée et positive comme elle apparaîtrait si elle était imprimée sur papier], mai-juin 1672, plaque de gravure en cuivre, 11 x 9 cm, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys, Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

« On connaît les deux grands événements qui occupèrent le couple royal dans l'année 1638 : en février, Louis XIII, par acte officiel, consacrait le royaume de France à la Vierge ; sept mois après, Anne d'Autriche donnait naissance à un dauphin, attendu depuis vingt-deux ans (Simard 1976, p. 31). »

Philippe de Champaigne, Le voeu de Louis XIII, 1638, huile sur toile, 345 x 260 cm, Caen, Musée des beaux-arts.

Le peintre Simon François de Tours (1606-1671) réalise deux oeuvres reliées au dauphin et à sa mère, tout en activant un vieux thème moyen-âgeux, celui de l'enfant emmailloté, populaire chez les hugenots et les dévots familiers avec les cercles et l'art flamands. De retour en France après ses études à Bologne sous Guido Reni, il est protégé par Richelieu et Anne d'Autriche qui se l'attachent à la cour. En 1638, Simon François peint deux oeuvres qui lui sont attribuées par Jean Simard :

« L'évêché de Sées (Orne) conserve encore cette toile de François de Tours dans laquelle Anne d'Autriche emprunte les traits de la Vierge et le jeune Louis XIV, ceux de l'enfant Jésus. Quelque peu en retrait, on doit reconnaitre Louis XIII, le père Joseph, célébre prototype de l'Éminence grise, ainsi que le cardinal de Retz (Simard 1976, p. 48, référence à Crozet 1954, p. 69 et 72.). »

Cette huile sur toile de l’école française (restaurée en 1985 et sans attribution formelle) qui représente le Vœu de Louis XIII, datable du milieu du XVIIe siècle, mesure 183 x 146 cm (format vraisemblablement réduit) est conservée au Musée départemental d’art religieux de Sées (collaboration d’Étienne Poulain).

L'autre tableau est le portrait ci-contre. Ses similitudes iconographiques avec la Vierge-Mère sur la « médaille » autoriserait-elle une attribution de cette dernière à Simon François ?

Louis XIV et la dame Longuet de la Giraudière, 1638, huile sur toile, 84 x 68 cm, Versailles, Musée nationale du château et des Trianon, MV 5272.

Marguerite Bourgeois priant La Vierge sous les traits d'Anne d'Autriche et du dauphin Louis Dieudonné

Les écrits de mére Bourgeoys fournissent de multiples passages où il est question de la Vierge, des prières et dévotions qui lui sont rendues. L'un d'entre eux réfère directement à cet événement majeur pour le XVIIe siècle français que fut la naissance de Louis XIV, fils d'une mère qui appuya toute sa vie les dévots dans leurs oeuvres. Encore mineur, ce Dauphin devint roi, forçant Anne d'Autriche vers la Régence avec de multiples conseillers. Dans ce texte, Marguerite Bourgeoys relie directement ces événements au thème de la « charité » présent dans cette « médaille du baron de Fouencamps » sous la forme de l'iconographie de l'enfant Jésus emmailloté. On peut même penser que « l'église de paroisse » à laquelle réfère Marguerite Bourgeoys puisse être la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours qui fut la première église de pierre construite à Montréal.

« La règle de la charité est celle que la Sainte Vierge a prescrite à tous ceux qui ont eu l'honneur d'être à sa suite, et même les premiers chrétiens, car l'amour de Dieu et du prochain renferme toute la loi.

L'église de paroisse nous représente le Cénacle où la Sainte Vierge a présidé, comme une reine gouverne ses états durant la minorité de son petit dauphin ; car ses apôtres n'étaient pas encore capables de conduire l'Église (Bourgeoys 1964, p. 82-83). »

On savait déjà qu'Anne d'Autriche jouait un rôle prépondérant dans l'un des plus importants tableaux liés à l'essor de la colonie française en Amérique au XVIIe siècle, soit La France apportant la foi aux Hurons de Nouvelle-France.

Or, cette « médaille » voit de nouveau ressurgir l'influence d'Anne d'Autriche, amie des dévots, dans une autre oeuvre que nous proposons désormais de qualifier de toute aussi majeure par l'originalité de son médium, de sa fonction, de son iconographie, de son commanditaire, le baron de Fouencamps, et de sa récipiendaire Marguerite Bourgeoys !

Ces deux oeuvres font donc à la fois référence à Anne d'Autriche et à Louis XIV...! Dans le tableau, par le portrait de la reine et le collier portant le chiffre de Louis XIV (Gagnon 1983.09 ; Pichette 1977.03). Dans la « médaille », par la participation de ces deux personnages historiques au thème iconographique de la Vierge-Mère, soit Anne d'Autriche maman et Louis XIV bébé.

À l'époque de Louis XIV, il n'est pas du tout étonnant que la Vierge Mère s'enveloppe également du Soleil auquel réfère l'Apocalypse, mais qui référe également au roi Soleil. Ce motif rappelle les ostensoirs de style Louis XIII et Louis XIV conservés au Québec (voir Marguerite Bourgeoys et Jeanne Le Ber, commanditaires de pièces d'orfèvrerie religieuse parisienne au XVIIe siècle). Mais il rappelle aussi un portrait du jeune cardinal de Richelieu gravé par Abraham Bosse.

Le thème iconographique de cette Vierge, est tout à fait lié aux développements des dévotions françaises de cette époque depuis l'impulsion donnée par Anne d'Autriche à l'occasion de la naissance de Louis XIV en 1638. Le thème de l'Enfant Jésus emmailloté y est également très étroitement lié. De même qu'aux dévotions des dévots et de celles des Sociétés charitables ou de bienfaisances en France. Cette iconographie survivra d'ailleurs jusqu'au XVIIIe siècle.

La mise en contexte historique et iconographique permet donc aussi de mieux comprendre le rôle et la place du « dragon » dans cette iconographie. En effet, ce motif provient tout droit d'un autre thème populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles en France et en Nouvelle-France, celui de Saint Michel terrassant le dragon. Cet emprunt iconographique confère donc un caractère militant certain, sinon militaire, à la dévotion de la Vierge à l'enfant emmailloté se battant pour sauver de la misère les enfants pauvres. Nous reconnaissons donc dans cette iconographie « sur mesure » toute l'oeuvre de Marguerite Bourgeoys qui, avec les dévots de son époque, se battait résolument contre tous les « monstres » afin de faire triompher les causes qu'elle défendait avec l'aide de la Vierge, et plus particulièrement celui des enfants et de l'éducation. Nous y reconnaissons donc la trempe et l'organisation « chevaleresque » d'une femme d'envergure. Le caractère médiéval de la représentation, dénoté aussi par l'enfant Jésus emmailloté, dénote, par cette évocation de la chevalerie, son prolélytisme et son militantisme. Reste à savoir si Marguerite Bourgeoys ou le baron de Fouencamps cultivaient un culte particulier pour la Femme et le Dragon de l'Apocalypse (voir les extraits des écrits de Marguerite Bourgeoys sur la page dédiée à l'iconographie de Notre-Dame de Bon Secours) ?

 

web Robert DEROME

La « médaille » du baron de Fouencamps
et l'iconographie de la Vierge
à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours