François RANVOYZÉ
réparateur d'orfèvreries anciennes

©Robert DEROME 20 février 2004

L'orfèvre François RANVOYZÉ (1739-1819) (Derome 1983e) peut être considéré comme l'un de nos plus grands orfèvres. Son style exceptionnel en a fait une vedette chez les collectionneurs et dans les musées. Plusieurs historiens de l'art ont d'ailleurs tenté de circonscrire les caractéristiques de ce style. Non sans difficulté ! En effet, ils n'avaient ni vu, ni considéré, qu'une très grande quantité d'objets, portant les poinçons de cet orfèvre, étaient en fait des pièces plus anciennes qu'il avait redécorées ou modifiées.

Attribué à Louis Chrétien de Heer (1760-avant 1808, actif 1783-1792), Portrait de François Ranvoyzé (1739-1819), vers 1790, huile sur toile, 66,4 x 54 cm, don de Louis Z. Rousseau, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec (98.19).
Attribué à Louis Chrétien de Heer (1760-avant 1808, actif 1783-1792), Portrait de Marie-Vénérande Pellerin, épouse de François Ranvoyzé (1739-1819), vers 1790, huile sur toile, 66 x 54 cm, don de Louis Z. Rousseau, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec (98.20).

Parmi les très nombreuses pièces réparées, transformées et redécorées par Ranvoyzé, examinons le cas du calice de Saint-Charles-de-Bellechasse. Dès 1928, Marius Barbeau avait collaboré avec l'abbé George Côté à identifier ce calice à François Ranvoyzé dans l'histoire publiée sur cette église (Côté 1928). Barbeau republiera cette information dans un article (Barbeau 1935.06.01).

Une fiche de l'Inventaire des Œuvres d'art du Québec (dossier Saint-Charles de Bellechasse), dirigé par notre grand historien de l'art Gérard Morisset, reprenait telle quelle cette information dans une fiche rédigée par Jules Bazin le 28 août 1943 : on y ajoutait que l'objet portait deux fois le poinçon de l'orfèvre. Cette identification sera reprise par Jean Trudel (Trudel 1968.06b).

L'étude des deux poinçons apposés sous l'objet nous révèle sans l'ombre d'un doute que François Ranvoyzé a oblitéré l'ancien poinçon de Paul Lambert dit Saint-Paul en apposant le sien par dessus l'autre ! Il va sans dire que le poinçon d'origine est difficile à lire. Il a en effet été déformé par le décor repoussé et ciselé ajouté par Ranvoyzé, mais surtout par la superposition du poinçon FR sur celui aux initiales PL.

La photo ci-dessus montre le premier groupe de poinçons sous le calice. À l'horizontale on y voit celui de François Ranvoyzé : dans un oriflamme, un point, F, un point, R, un point. Immédialement au-dessus de l'oriflamme on distingue les vestiges du poinçon couché de Paul Lambert et dont le bas est à gauche. (Photo Robert Derome.) Cette photo est celle utilisée en filigrane de cette page web.

La deuxième photo montre le même groupe de poinçons, vu à la verticale. À gauche on distingue le P et les deux tiers gauche de l'étoile du poinçon de Paul Lambert, à l'extérieur de la limite de la ligne sinueuse du dessus de l'oriflamme du poinçon FR. Il ne reste du L qu'un petit bout de la hampe situé entre le sommet des lettres F et R, ainsi que de légers débordements de la base du L tout autour de hampe de la lettre F. (Photo Robert Derome.)
Paul Lambert (1691 ou 1703 - 1749), Fourchette, vers 1729-1749, argent, 18,7 cm, poinçon = une fleur de lys, PL, une étoile, chiffre = C+, Montréal, Musée Marguerite-Bourgeoys (1999.198).

La photo ci-dessus montre le deuxième groupe de poinçons sous le calice. À l'horizontale on y voit celui de François Ranvoyzé : dans un oriflamme, un point, F, un point, R, un point. Ce poinçon a pratiquement complètement oblitéré celui de Paul Lambert en le camouflant presque complètement. Il ne reste en fait que l'étoile du poinçon de Lambert, sertie dans le creux rentrant de la partie droite de l'oriflamme. (Photo Robert Derome.)

Dans la deuxième photo du même groupe de poinçons, vu à la verticale, on distingue bien l'étoile du poinçon de Lambert. Grâce à ce repère, on peut repérer les vestiges de la hampe du P et de la partie supérieur de sa panse. Quant au L on n'en voit que la base, immédiatelement située sous la panse du R couchée du poinçon FR. (Photo Robert Derome.)

L'analyse stylistique de l'objet permet également d'identifier les styles des deux orfèvres. La fausse coupe utilise les fleuilles et les fleurs typiques du style repoussé et ciselé de Ranvoyzé. Le nœud, quelque peu abîmé, montre au bas des feuillages typiques de Paul Lambert alors que la partie supérieure a été redécorée par Ranvoyzé. La frise originale de grands feuillages, sur le pourtout extérieur de la base, sont tout à fait typiques du style de Lambert ; alors que le décor sur le dessus de la base trahit le style de Ranvoyzé.

Paul Lambert (1691 ou 1703 - 1749) et François Ranvoyzé (1739-1819), Calice de Louis-Pascal Sarault (1726-1794), curé de Saint-Charles-de-Bellechasse (1749-1794), vers 1749 et modifié vers 1780-1786, argent, coupe dorée, H. 23,6 cm, Fabrique de Saint-Charles-de-Bellechasse. (Photo Robert Derome.)
Paul Lambert (1691 ou 1703 - 1749), Ciboire, vers 1729-1749, argent et or, 24 cm, 6 poinçons = une fleur de lys, PL, une étoile, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec (65.118).

La fabrique possédait deux calices de François Ranvoyzé. Côté 1928 nous apprend qu'un de ces calices « fait partie d'un legs testamentaire du premier curé de Saint-Charles, Messire Louis-Pascal Sarault, accepté par la Fabrique, en 1795 », soit peu de temps après son décès. La légende sous l'illustration des deux calices nous fournit des informations supplémentaires.

« Deux calices d'argent, portant la lettre de Ranvoyzé. L'un a été payé 300 livres en 1781 ; l'autre (le petit) a été acheté de Ranvoizé en même temps que la lampe du sanctuaire, en 1780, au prix de 360 livres (Archives du Séminaire). Il était la propriété personnelle du Curé Sarault. »

Cet ouvrage ajoute par ailleurs que la lampe de sanctuaire « porte en toutes lettres la signature de Ranvoizé et la date de 1780. Elle a coûté 1,200 livres (Archives du Séminaire). »

L'achat du petit calice en 1780 semble donc reposer davantage sur une déduction que sur une preuve formelle...! En effet, ce genre de texte est typique des publications de Marius Barbeau, qui a collaboré à cette publication du curé Georges Côté sur l'histoire de sa paroisse à l'occasion de la célébration de son centenaire. L'historiographie des écrits de Barbeau démontre qu'à de multiples reprises il a introduit des erreurs dans l'historiographie et que celles-ci furent reprises sans vérification par ses successeurs. La référence aux Archives du Séminaire, sans donner de source plus précise, rend extrêmement difficile le repérage de l'information source. La consultation des notes personnelles de Marius Barbeau démontre qu'il travaillait souvent très rapidement, dans un très grand fouillis, ce qui explique le nombre important d'erreurs de toutes sortes dans ses publications.

Étant donné que ce calice semblait être la propriété personnelle du curé Sarault, nous pouvons en déduire certaines informations intéressantes. Tout d'abord, afin de pouvoir célébrer la messe, un curé devait posséder un calice. Il était d'usage de donner un tel présent à un nouveau prêtre lors de son ordination. Or, Louis-Pascal Sarault, né à Montréal le 20 avril 1726, fut ordonné le 20 septembre 1749. Et Paul Lambert dit Saint-Paul, le plus grand orfèvre de cette époque dont ce calice porte le poinçon, décéda à Québec le 25 novembre 1749. Nous pouvons donc avancer l'hypothèse que ce calice fut fabriqué spécifiquement pour l'abbé Sarault. Dans ce cas, on pourrait donc le dater de la dernière année d'activité de cet orfèvre.

Sarault fut le premier curé, d'abord missionnaire, de la paroisse de Saint-Charles-de-Bellechasse, tout juste après son ordination en 1749, date qui coïncide avec la fondation de cette paroisse. Comme missionnaire il se devait de posséder son propre calice, puisque la première église n'allait être construite qu'en 1752, sur une terre donnée en 1749 par Charles Couillard, seigneur de Beaumont.

Sarault n'exerça qu'une seule cure, soit celle de Saint-Charles-de-Bellechasse jusqu'à son décès dans cette même paroisse en 1794 (Allaire 1908-1934, t. 1, p. 492-493). Quoi de plus naturel qu'il ait laissé son calice à sa paroisse par legs testamentaire.

Il est donc fort plausible que le calice fabriqué par Paul Lambert, pour le curé Sarault, ait été réparé à l'occasion de la commande d'autres objets, par le même curé Sarault, à l'orfèvre François Ranvoyzé : soit vers 1780, à l'occasion de la fabrication de la lampe de sanctuaire ; soit vers 1786, à l'occasion de la fabrication d'un bénitier.

BIBLIOGRAPHE

Allaire 1908-1934 = Allaire, Jean-Baptiste-Arthur, Dictionnaire biographique du clergé canadien-français, t. 1 Les anciens, t. 2 Les contemporains, t. 3 Suppléments, t. 4 Revue mensuelle, t. 5 Compléments, t. 6 Pas de titre particulier, Montréal, Imprimerie de l'École Catholique des Sourds-Muets (l'imprimeur varie), 1908-1934, 6 t..

Barbeau 1935.06.01 = Barbeau, Marius, « Anciens orfèvres de Québec », La Presse, Montréal, 1er juin 1935, p. 73, ill..

Côté 1928 = Côté, Georges, et Marius Barbeau (sous l'anonymat), La vieille église de Saint-Charles-Borromée, sur la Rivière Boyer (comté de Bellechasse) en 1928, À l'occasion de son centenaire, s. l., L'Action sociale Ltée, 1928.

Derome 1983e = Derome, Robert, et José Ménard, « Ranvoyzé, François », Dictionnaire biographique du Canada, Volume V, de 1801 à 1820, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1983, p. 778-781. Voir aussi ce texte dans la version en ligne.

Trudel 1968.06b = Trudel, Jean, « Un maître orfèvre du Québec François Ranvoyzé (1739-1819) », Vie des arts, Montréal, n° 51 (été 1968), p. 63-65.

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