Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français

Benjamin Sulte

Samedi, le 19 octobre 2002, 13h30-15h00
Table ronde et colloque

L'Histoire des Canadiens-français, 1608-1880, de Benjamin Sulte : connaissances, images et querelles dans la représentation de la nation

Dans le cadre du 55e congrès
de l'Institut d'histoire de l'Amérique française
Identités et Mémoire
Hôtel Delta de Sherbrooke,
Salle Lac Mégantic,
2685, rue King Ouest, Sherbrooke (Québec)
1-819-822-1918 ou 1-800-268-1133

Présidente-animatrice

Fernande Roy, Université du Québec à Montréal

 

Une approche commémorative de l'histoire

Patrice Groulx, Université Laval

 

Patrice Groulx, chercheur postdoctoral à l'IREP, photo Robert Derome, Trois-Rivières, commémoration au monument funéraire de Benjamin Sulte, le 14 septembre 2001.
Posons que, d'une part, la commémoration des ancêtres est un rituel laïque recréant un espace collectif mythique ; et que, d'autre part, cette action est antinomique avec la prétention de l'histoire à être une connaissance démythifiée du passé parce que rendue « vraie » par l'étude critique des documents. Dès lors, comment s'explique la possibilité, pour les historiennes et les historiens, d'effectuer un va-et-vient entre leur pratique et la commémoration, par exemple en participant à la production d'ouvrages, d'expositions ou de colloques anniversaires ? Nous chercherons une réponse à cette question dans l'Histoire des Canadiens-Français. Au cœur de l'entreprise savante de Sulte cohabitent en effet l'intention de « dire la vérité » et une préoccupation civique, le sort de la nation menacée par sa situation minoritaire.

Ce livre formalise une approche commémorative de l'histoire par l'imbrication de trois procédés : (1) la défense de la vérité de la nation par le recours aux documents ; (2) la définition d'un peuple dont l'unité, la pureté génétique, morale, religieuse et linguistique, la volonté de s'enraciner et de s'étendre, les mœurs, les coutumes, la littérature et le folklore forment la distinction ; et (3) une célébration des personnalités qui représentent le mieux ce peuple. Sulte a ainsi concilié l'exigence de vérité partagée par la communauté des érudits de son temps et la demande sociale d'un récit des origines prestigieuses de la nation. Mais sa préoccupation civique a dominé son souci de vérité, tout comme elle l'a encouragé à participer à cette autre innovation dans la diffusion de l'histoire, les commémorations publiques.

 

Une commémoration imagée de la nation

Robert Derome, Université du Québec à Montréal

 

Derome, Robert (organisateur et conférencier), Récital lancement par Michel Cardin du volume 9 de l'intégrale du Manuscrit de Londres de Silvius Leopold Weiss (1686-1750) avec des conférences par l'historien Jacques Lacoursière et la musicologue Élisabeth Gallat-Morin, Maison Saint-Gabriel, 17 octobre 2000.
Lorsqu'elle fut publiée en 1882-1884, l'Histoire des Canadiens-Français... de Benjamin Sulte était une entreprise d'édition novatrice. Ses quelque 125 gravures en font un ouvrage colossal, à une époque où les livres n'offrent habituellement que quelques illustrations. Plusieurs furent exécutées spécifiquement à cette occasion, y côtoyant des rééditions. La fortune critique de ces images incite à explorer les mécanismes qui ont mené à leur insertion dans le discours historique et commémoratif.

Seulement huit illustrations sont signées de leur auteur. On peut en attribuer une trentaine, soit le quart. Qui sont alors les auteurs des 75 % restantes ? La nette prédominance du portrait historique (61 %) et du portrait vivant (28 %) indique que l'histoire passe par la commémoration personnalisée. Les traits des héros sont parfois inventés ou créés de toute pièce. Mais le plus souvent, ils sont transférés de la photographie. L'architecture (7 %) et la cartographie (4 %) occupent un dixième de l'ensemble, mais une place importante en terme de discours imagé. Une analyse de chacune des gravures permet de comprendre leurs sources et significations.

Comment s'articule la sélection des images ? Certains héros sont absents alors que d'illustres inconnus prennent une place prépondérante ! Comment expliquer la présence de tant de personnalités vivantes alors que le texte étudie avant tout la Nouvelle-France ? Comment se répartissent les images par rapport au texte ? Pourquoi l'emplacement des images varie-t-elle autant d'un exemplaire à l'autre ? Comment expliquer les erreurs dans l'identification de quelques personnages ? Quelle place l'image occupe-t-elle dans les rapports entre l'historien Sulte, son éditeur Wilson et le public ?

 

De l'Histoire des Canadiens-français, 1608-1880 par Benjamin Sulte aux Histoires de M. Sulte par Joseph-Charles Taché: l'histoire d'une polémique

Hélène Marcotte, Université du Québec à Trois-Rivières

 

Hélène Marcotte, professeure à l'UQTR, photo Robert Derome, Trois-Rivières, commémoration au monument funéraire de Benjamin Sulte, le 14 septembre 2001.
De 1882 à 1884, Benjamin Sulte publie son œuvre maîtresse, soit les huit volumes de l'Histoire des Canadiens-français [sic], 1608-1880. Influencé par le courant réaliste, Sulte adopte une position critique face à ses sources et ne conforte pas l'opinion alors reçue de certains de ses devanciers qui exaltent le rôle des communautés religieuses sous le Régime français. En fait, Sulte donne une image peu flatteuse des Jésuites et du premier évêque de Québec, monseigneur François de Laval. C'est pourquoi, dès la parution du troisième tome, en 1883, les hostilités se déclenchent contre l'historien. Des hommes de lettres tels Thomas Chapais ou Joseph-Charles Taché entrent en lice et dénoncent avec violence les propos de Sulte. Nous aimerions donc, dans le cadre de cette communication, examiner les enjeux idéologiques de cette polémique en plus d'analyser les principaux discours en présence en dégageant les stratégies discursives mises en œuvre de part et d'autre. Quels sont les critères normatifs renvoyant à l'identité - critères moraux, religieux, politiques, esthétiques et littéraires - qui président à la réception de l'ouvrage ? Quels sont les procédés argumentatifs utilisés par les différents antagonistes pour entraîner l'adhésion des lecteurs ? Car, comme le souligne Pierre Rajotte dans Les Mots au pouvoir ou le pouvoir des mots, dans la polémique, il ne s'agit pas tant de dire vrai que de rendre vrai ce qui est dit.
 

web Robert DEROME

Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français de Benjamin Sulte