Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français

Benjamin Sulte

Aubert de Gaspé, Philippe-Joseph (1786-1871)

par Annie Auger, étudiante,
baccalauréat en histoire de l'art, Université du Québec à Montréal
décembre 2001
 

Tout en faisant mes recherches sur les deux personnages historiques choisi, je me suis penché sur les liens existant entre la présence de ces gravures et la mention de ces personnages dans le texte de l'oeuvre de Benjamin Sulte. Comme il n'y avait pas de lien évident, j'en ferai la preuve dans ce présent travail, je me suis questionné sur ce propos. Est-ce seulement une technique de publicité ou ne serait-ce pas un propos politique intégré à l'oeuvre par l'éditeur comme le sous-entend Robert Derome :

« Finalement n'est-il pas étonnant que le financement d'un ouvrage sut l'Histoire des Canadiens-Français, rédigée par un francophone avec un contenu nationaliste, soit mise sous main-mise anglophone d'après un modèle américain, Picturesque America? »

Tout en discutant avec un collègue, Yann Pocreau, nous avons réalisé, qu'il y avait probablement là des pistes d'une réponse pouvant expliquer la présence du choix de ces gravures. Bien que les deux personnages historiques que j'ai étudiés soit écrivains, l'un Philippe Aubert de Gaspé, auteur du roman historique Les Anciens Canadiens, et l'autre Louis H. Fréchette « poète lauréat », ils ont également étés des hommes politiques importants et engagés à l'époque de la publication de l'Histoire des Canadiens-Français. C'est pour cette raison que j'ai axé ma recherche bibliographique sur leurs rôles et idéologies politiques. Je fais part par la suite de toutes mes trouvailles concernant les gravures ainsi que ma démarche.

Philippe-Joseph Aubert de Gaspé en né en 1786. Il grandit à St-Jean-Port-Joli. Il fait ses études à Québec, où il rencontre Louis-Joseph Papineau, les docteurs Sales Laterreière et aussi le ministre de l'Église de l'Angleterre. Il admis au barreau en 1811. Il s'implique à tous les niveaux dans les secteurs de la vie publique. Il collabore aux réunions de la première Société littéraire de Québec, il est capitaine au premier bataillon de la ville de Québec, membre fondateur du club Jockey et de la Banque de Québec. De Gaspé épouse Susanne Allison, fille du capitaine du 5ième régiment. De leur union naît 13 enfants. Il est ensuite nommé shérif du district de Québec, mais accomplissant mal sa tâche, il se retire dans son manoir natal. Endetté, il est emprisonné, faute de pouvoir payer les dus. Libéré, quelques années plus tard, il s'installe dans la ville de Québec, et retrouve sa dignité. Il participe activement à la vie culturelle. Il fréquente écrivains, archéologues et notables tels que François-Xavier Garneau, et assiste aux rencontres des « club des anciens ». Ce n'est que vers la fin de sa vie qu'il écrit  Les Anciens Canadiens. Son roman historique a un vif succès et est traduit en plusieurs langues, il est édité par Desbarats. De Gaspé y illustre et défend le régime seigneurial. Par l'intermédiaire de la relation entre 2 amis ; Archibal Cameron de Locheill, écossais, et anglo-protestant ainsi que de Jules d'Haberville, fils de seigneur français, il nous fait part de la situation pendant la guerre qui survenue vers le milieu du XVIIIe siècle. De ce fait il transmet ses opinions politiques. Il publie, un peu plus tard, un autre roman intitulé Mémoires. Celui-ci est plutôt un regroupement d'anecdotes qui forme l'un des meilleurs portraits que nous ayons de la société canadienne du début du XIXe siècle. Cet auteur important s'éteint en 1871 vers l'âge de 85 ans.

La gravure de Philippe-Aubert de Gaspé contenu dans L'Histoire des canadiens français se situe (dans l'ensemble des éditions consultées) dans le 6ième tome (voir la table de concordance). Pourtant, le nom de celui-ci n'est pas mentionné dans le texte. On ne mentionne Aubert de Gaspé que dans le 7ième tome, page 42 de l'édition de Wilson et cie 1882. Et pourtant, il n'y a rien qui indique qu'on parle bien de Philippe-Joseph :

« Aubert de la Chesnaye et de Gaspé, commerçants, notaires, seigneurs, militaires ; l'une des familles de l'ancien temps qui s'est maintenue le mieux dans la colonie jusqu'à nos jours. »

Anonyme, Aubert de Gaspé, Philippe-Joseph (1786-1871), gravure, Sulte 1882-1884, pour la référence voir la table de concordance.

J'ai retrouvé la photographie qui a de façon évidente inspirée le graveur dans le livre La seigneurie de Philippe Aubert de Gaspé - St-jean-Port-Joli (Castonguay 1977). Dans ce même ouvrage (p. 143), il y a une reproduction de la même gravure contenue dans l'oeuvre de Benjamin Sulte, c'est le seul endroit où j'ai retrouvé une utilisation de la gravure.

Livernois, Philippe Aubert de Gaspé, photo, Québec, Archives nationales du Québec, Fonds de la famille Bourassa P266.S3,SS1.P40.
Livernois, Philippe Aubert de Gaspé, photo, Québec, Archives nationales du Québec P560.S2.D10048.

Lors d'une de mes recherches aux Archives nationales du Québec, à Montréal, j'ai trouvé une photographie faisant partie de la même série de photographie, malheureusement, celle-ci est mal identifiée et les informations la concernant sont inexactes (on m'a affirmé qu'elle a été prise en 1929!!). C'est toutefois grâce à l'intermédiaire de celle-ci que j'ai retrouvé où est conservée la photographie recherchée. La copie du négatif sur verre au collodion humide est gardée aux archives nationales du Québec, à Québec. La photographie originale est sur papier albuminé sur carte de visite.

Il y a également une reproduction de cette même photographie qui est gardée aux archives municipales de la Ville de Montréal, qui fait partie d'une mosaïque des célébrités du pays éditée par le studio Livernois en 1866 (3e rangée en haut au centre) : « 141 médaillons ovales regroupés dans un même tableau sur papier albuminé de 26 x 33,5 cm ». Il fit partie de la collection de la Bibliothèque centrale de la ville de Montréal à la salle Gagnon.

Studio Livernois, Galerie des Contemporains, 1866, photomontage, 26 x 33,5 cm, Montréal, Archives municipales [naguère à la Salle Gagnon de la Bibliothèque centrale de la Ville de Montréal].

Cette photographie fut donc prise aux studios Livernois. Je n'ai malheureusement pas trouvé de livre traitant directement de l'image en question, mais j'ai trouvé des ouvrages traitants d'une photographie faisant partie de la même série (ce qui à été confirmé par Jacques Morin des archives nationales du Québec à Québec). La date de la prise de la photographie varie, selon certains ouvrages entre 1863 et 1864. Le nom du photographe est également incertain. Dans un ouvrage on l'attribue à J.-B. Livernois et dans un autre à Isaï Benoit de Livernois.

C'est une photographie prise de pied en cap bourgeois, les dimensions de celle-ci sont de 10 cm X 7 cm. Je n'ai malheureusement aucune information concernant l'état de l'oeuvre de référence originale puisque je n'ai pas réussi, en ce moment, à retracer de quelle collection privée elle appartient. Les photographies détenues aux archives nationales du Québec et aux archives municipales de la Ville de Montréal sont des retirages faits à partir du négatif.

Isaï Benoit Livernois, Philippe Aubert de Gaspé, vers 1864, papier albuminé sur carte de visite (Lessard 1987c, p. 160, n° 3A).

Quelques différences sont présentes entre la photographie et la gravure. Premièrement toute notion de décor est éliminée. Sur la gravure, il est représenté sous la forme d'un buste. Dû au fait qu'il s'agit d'un buste, l'artiste n'a pas représenté les accessoires présents sur la photographie. À l'origine, ceux-ci sont présents (décor et accessoires) pour témoigner de la classe bourgeoise. L'artiste a changé quelque peu le costume. Bien que l'on voit qu'il s'agit du même, le col du plastron du côté gauche n'est pas visible sur la gravure alors qu'il est présent sur la photographie. Sur la photographie on discerne un ruban qu'il porte autour du cou qui a été supprimé lors de l'exécution de l'oeuvre étudiée. L'expression faciale, la disposition des cheveux, les plis du visage sont les mêmes, a tel point que l'on pourrait croire que la gravure est calquée à partir de cette photographie. Le sujet ne sourit pas. Il est en premier plan, présenté de trois-quarts vers la droite. Son regard est sérieux et pensif, le front est haut, division des cheveux est présente sur le côté gauche. Les cheveux au-dessus de l'oreille gauche sont ramenés vers l'avant du visage. De Gaspé porte une barbe (sauf au menton) et moustache. Il revêt une redingote (déduit à partir de la photographie) et un gilet qui semble, selon le coup de crayons utilisé, fabriqués en la même matière. Celle-ci semble être conçue d'un tissage assez gros. Il a un noeud papillon au cou. La gravure est composée de traits, de lignes courbes et de pointillés plus ou moins rapprochés pour créer les ombres et les lumières. Je n'ai malheureusement pas réussit à retracer l'artiste ayant réalisé la gravure, je n'ai donc aucune information à ce sujet.

La gravure en tant que tel n'a eu fort probablement de répercutions sur la vie de de Gaspé puisqu'elle a sans doute été conçue pour la publication de L'histoire des canadiens français... de Benjamin Sulte. Je ne l'ai aperçue dans aucun autre oeuvre datant entre 1863 et 1882, mais peut-être que des recherches plus complètes peuvent être faites à ce niveau ultérieurement. Et si, comme je le crois, la gravure a été effectuée pour la publication mentionnée, il est évident qu'elle n'a eu aucune répercutions sur de Gaspé, puisqu'il est mort en 1871, soit 11 ans avant la publication de l'oeuvre.

Pour conclure, ce travail de recherche fut passionnant, à plusieurs reprise j'ai eu l'impression de me retrouver dans la peau de Sherlock Holmes, une loupe à la main! On peu chercher des heures et des heures et la moindre trace de piste est d'une importance capitale. J'ai réalisé l'ampleur que pouvait prendre une recherche et surtout que l'on pouvait trouver des discordances dans les écrits et des erreurs aux archives nationales du Québec. J'ai découvert le fabuleux monde de la recherche; d'être en contact avec cet inconnu qui est souvent désarmant, et la joie éprouvée lorsque l'on trouve enfin quelque chose!

 

web Robert DEROME

Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français de Benjamin Sulte