Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français

Benjamin Sulte

Falardeau, Antoine-Sébastien (1822-1889)

par Marie-Claude Gamache, étudiante,
baccalauréat en histoire de l'art, Université du Québec à Montréal,
décembre 2001.
 

Au cours des pages suivantes vous découvrirez le résultat des recherches réalisée à cette date, portant sur les portraits de la cantatrice Albani et du peintre copiste Antoine-Sébastien Falardeau tels que parus dans Histoire de Canadiens-Français 1608-1880 de Benjamin Sulte publié entre 1882 et 1884.

 

Sa carrière en bref

Antoine-Sébastien Falardeau (Cap-Santé, 1822 - Florence, 1889) a fait carrière en Italie, principalement à Florence à titre de peintre copiste.

Après plusieurs années de vaches maigres, il est enfin remarqué en remportant le premier prix du concours de Parme tenu par l'Académie. Les participants devaient reproduire le Saint-Jérôme de Corrège. Le chef-d'oeuvre avait été vendu à fort prix aux anglais, laissant l'Italie en deuil. Le duc de Parme, Charles III de Bourbon, impressionné, voulut acheter la copie mais Falardeau refusa. Voyant qu'il avait commis un impair, le peintre voulu rattraper le coup en offrant, en cadeau, la toile. Le duc, ravi, éleva aussitôt le copiste au rang honorable de chevalier de l'Ordre de Saint-Louis !

Désormais les commandes pleuvront, c'est la gloire, la fortune ! En 1862, il se marie avec la fille du marquis Manucci-Benincasa, capitaine d'état-major de Napoléon Ier.

En juin 1882, il revient pour une première fois, en terre canadienne-française. Il expose alors, selon Émile Falardeau, une centaine de peintures, du 26 juin aux 12 juillet au 138 rue Saint-Jean à Québec : « des reproductions de chef-d'oeuvres de maîtres anglais, flamands, florentins, français, hollandais, italiens, lombards, romains, toscans, vénitiens, etc. [...] habillé du costume de son Ordre, l'artiste recevait les nombreux visiteurs. Les parchemins, attestant son double titre de Chevalier de Saint-Louis et de l'Ordre du Mérite Toscan, étaient suspendus à la vue de tous... (Falardeau 1936, p.105) », ajoute pompeusement l'auteur et neveu.

Il fait un deuxième voyage dans son pays natal du 22 juin au 15 juillet 1882. Il se rend à Ottawa, à Québec et à Montréal où il vend environ 75 tableaux. Cette-fois, la couverture médiatique est maigre.

Le 14 juillet 1889 , Falardeau décède suite à un accident. Il est enterré au cimetière de San-Miniato, à Florence.

 

Remonter à la source

La gravure que l'on retrouve dans Sulte n'est pas signée. Mais d'où vient-elle ? Dans Bellerive 1925 on retrouve une photographie du chevalier cadré des cuisses à la tête. En la comparant avec la gravure de Sulte, le regard, la moustache, les vêtements, l'éclairage, on constate une similitude frappante. La gravure aurait-elle été faite à partir d'une photo ?

À GAUCHE : Anonyme, Falardeau, Antoine-Sébastien (1822-1889), gravure, Sulte 1882-1884, pour la référence voir la table de concordance.
À DROITE : Anonyme. Portrait du chevalier Falardeau, Reproduction d'une photographie, Bellerive 1925, p. 53, Photo Bibliothèque Nationale du Québec.

Dans Le chevalier Falardeau (De Rives 1862) conservé à la bibliothèque nationale du Québec (édifice Saint-Sulpice) on découvre une photographie de Falardeau de la tête aux pieds. La parfaite ressemblance entre la photo et le buste gravé dans Sulte est indéniable.

La photo --qui est une reproduction et non une originale-- à été collée un peu croche dans la page de garde du livre. A-t-elle été collée par le propriétaire du livre, ou par l'éditeur? Analysons-la de plus près. Elle est de dimension carte d'affaire (5,5 cm de largeur par 8,7 cm de hauteur).

Anonyme, Portrait du chevalier Falardeau, photographie, format carte de visite, 5,5 x 8,5 cm, De Rives 1862, en regard de la page titre, Photo Bibliothèque Nationale du Québec.

Est-ce que le peintre à été photographié en Italie ou au Québec, difficile à dire. Un « F » apparaît en bas à droite, sur la photo plein format. « F » pour Falardeau ou est-elle la signature du photographe ? En consultant la liste des grands studios de photographe au Québec oeuvrant durant cette période (Lessard 1987a), aucun n'a un nom commençant par « F ». La photo a très bien pu avoir été prise dans un studio italien.

« Le pied en cap bourgeois, 1860-1870 [...] un style de portrait où le sujet, ordinairement de pied en cap, pose debout près d'un meuble avec une élégance toute bourgeoise lisible dans le maintien, le costume, les accessoires. Des oeuvres guindées qui témoignent de la montée d'une classe fière de sa réussite et que la société a érigée en modèle (Lessard 1987a, tiré de Photo sélection 1985/21). »

Photographié ainsi, Falardeau est donc tout à fait à la page.

Toujours selon Lessard, entre 1860 et 1890 la photographie format carte de visite est très à la mode au Québec, mais c'est d'abord en Europe que la mode prend feu :

« Il semble que la visite impromptue de Napoléon III au studio de Disdéri [détenteur depuis 1854 du brevet "la carte de visite photographique"] à Paris, en 1859, au moment où l'empereur était en marche vers l'Italie [...] ait sonné le coup d'envoi au format (Lessard 1987a, Photo Sélection 1984/40). »

Donc, il ne nous est pas interdit de penser que cette photographie retrouvée dans De Rives 1862 (livre publié la même année que la visite de Falardeau), soit une carte de visite offerte par Falardeau au propriétaire du petit bouquin.

Donc, à la lumière de ces recherches, nous pouvons penser qu'un artisan, malheureusement inconnu, ait utilisé une carte de visite distribuée en 1862 par Falardeau lors d'une réception d'honneur, pour réaliser le portrait paru dans Sulte. Le chevalier a été photographié vêtu soit de son costume de l'Ordre du Mérite Toscan ou celui de l'Ordre de Saint-Louis. 

 

Conclusion

À la suite de ces recherches passionnantes, nous constatons à nouveau que les gravures ont été ajoutées sans justification au texte de l'historien (voir la table de concordance et la tomaison des gravures). Bien qu'elles soient des « portraits vivants », Albani et Falardeau n'ont pas posé pour le graveur et de plus, elles n'ont pas été réalisées à partir d'un modèle récent. Dans les deux cas, il semble que le graveur se soit basé sur d'anciennes représentations pour réaliser les gravures. Manque de temps, de ressources ?

Les recherches n'ont pas permis de retracer les artistes-graveurs, par conséquent, ils seront déclarés « Anonyme ».

Aucune des deux gravures ne semblent avoir fait date dans l'histoire des canadiens ou celle de l'artiste. Albani était déjà abondamment représentée et Falardeau, moins populaire, a surtout été représenté par la photo de 1862.

 

web Robert DEROME

Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français de Benjamin Sulte