Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français

Benjamin Sulte

Garneau, François-Xavier (1809-1866) 

par Yann Pocreau, étudiant,
baccalauréat en histoire de l'art, Université du Québec à Montréal,
décembre 2001.

 

Le Québec, énorme terre vaste et froide, riche et bafouée par un vent d'Europe, donna depuis la fondation de sa capitale en 1608, naissance à une culture bien mitigée. Lord Durham en fit un constat bien négatif lors de son rapport. On écrivit ensuite l'histoire en guise de pillier culturel. Quand Benjamin Sulte écrivit L'histoire des Canadiens-Français..., il ne se douta jamais que de ne pas joindre à son livre les sources de ses 122 illustrations, il allait causer tant de questionnements et un tel vent de panique sur la liste de discussion HAR 1800 ! J'avais ici à étudier une gravure présentant François-Xavier Garneau et une autre présentant une vue de la ville de Québec en 1700. Le travail ayant pris une ampleur presque gigantesque dans ma tête, le portrait historique de Garneau retiendra ici mon attention d'une façon plus marquée.

Souvenons nous que François-Xavier Garneau, fils de François-Xavier Garneau et Gertrude Amiot-Villeneuve, devient pour le Québec de l'époque l'historien national. Né à Québec en 1809, Garneau, après avoir été le petit protégé de Joseph-François Perrault, devient notaire à vingt ans puis part à la découverte du Haut-Canada, des maritimes pour finalement s'embarquer vers Londres en juin 1831. Il deviendra secrétaire politique pour Viger, délégué au Ministère des colonies. Il rentrera à Québec l'année suivante. Il publia par la suite : Voyage et plusieurs poèmes, gardera toujours son fort côté politique et deviendra vite un des plus grands historiens que le Québec ait porté. Il sera un des membres fondateurs de l'Institut canadien de Québec et de la Société Saint-Jean-Baptiste avec Ludger Duvernay se trouvant, soit dit en passant, dans l'ouvrage de Sulte.

Sa vie politique, plus que libérale, lui donnera également le titre d'un des grands rouges de l'époque. Garneau alors père de dix enfants, mourra d'une crise d'épilepsie dans la nuit du deux février 1866 à Québec. Il laissera derrière lui plusieurs ouvrages importants tels L'histoire du Canada, parue en 1845, et plusieurs poèmes qui marquèrent la culture canadienne- française du dix-neuvième siècle. Son Histoire du Canada sera traduite par un anglais dénommé Bell en 1860. Ayant été traduite assez librement pour un publique anglo-saxon, la nouvelle édition, en anglais, connaîtra un fort succès. Garneau sera très mécontent de la transformation de son oeuvre mais acceptera vite le succès. Encore aujourd'hui , la version anglophone de L'histoire du Canada de Garneau est celle qui fut traduite par Bell.

Après avoir cherché dans tous les livres de la Bibliothèque nationale à l'édifice Saint-Sulpice portant sur François-Xavier Garneau, une des photographies trouvées semble avoir été le modèle presque conforme pour la gravure retrouvée dans l'ouvrage de Sulte. La consigne étant de retrouver les sources des illustrations et la provenance des photographies étant toute à fait inexistante dans les ouvrages sur Garneau, la tâche semblait doublement laborieuse. À l'époque, à Québec, les Livernois, photographes depuis quelques générations semblaient être une des sources les plus plausible à vérifier.

Anonyme « JA », Garneau, François-Xavier (1809-1866), gravure, Sulte 1882-1884, pour la référence voir la table de concordance.

Ayant photographié plusieurs personnages importants à l'époque, il semblait presque évident de trouver Garneau dans la collection Livernois. Le dossier se trouve aujourd'hui aux Archives nationales du Québec à Québec. Le cliché en question se retrouve effectivement dans la collection Livernois comme l'indique la photo d'une mosaïque nommée La galerie des Contemporains (2e rangée en bas au centre), aujourd'hui déplacée aux Archives municipales de la ville de Montréal et autrefois offertes à la salle Gagnon de la Bibliothèque centrale de Montréal.

Studio Livernois, Galerie des Contemporains, 1866, photomontage, 26 x 33,5 cm, Montréal, Archives municipales [naguère à la Salle Gagnon de la Bibliothèque centrale de la Ville de Montréal].

Jules-Benoît Livernois prit donc, en 1862, une série de clichés de Garneau où apparaît celle qui aurait inspiré le graveur employé par Wilson. On a par contre inversé le portrait, peut-être au nom d'un calquage plus facile mais aussi peut-être pour y ajouter une symbolique particulière. Affichant seulement une légère différence au niveau du manteau, le faciès de Garneau est identique à la gravure. Les pupilles, l'axe du regard et la bouche son identiques. Le noeud semble correspondre et les plis du veston s'accordent parfaitement à l'illustration trouvée dans Sulte. Les photographies de J.-B. Livernois auraient donc inspiré le graveur qui représenta Garneau et auraient servi de modèle pour plusieurs autres portraits vivants retrouvés dans l'ouvrage historique de Sulte. Une autre gravure, contempaine de la publication de l'ouvrage de Sulte, illustre la biographie de l'historien dressée par Chauveau 1883. Elle copie textuellement une photographie de Livernois. Le visage est identique à celui gravé dans Sulte, mais inversé avec un noeud papillon légèrement différent.

Livernois, F. X. Garneau, 1862, photo sur carte de visite, collection privée (Lessard 1987c, p. 76, fig. 47).
Anonyme d'après une photo de Livernois, Garneau, François-Xavier (1809-1866), 1883. gravure, Chauveau 1883.

Sulte donne à Garneau, dans son oeuvre, une place assez importante. Bien que discrètes, trois allusions à l'historien sont repérées à travers les huit volumes. On retrouve même un poème complet de Garneau à la page 74 du premier tome se terminant par un aveu bien politique du poète : « On éteindra la gaîté canadienne le jour où l'on aura changé le naturel des oiseaux blancs. »

Après avoir vérifié dans plusieurs rééditions de l'ouvrage de Sulte les illustrations de Garneau, j'ai retenu celles tirées du fond Bourassa conservées aux Archives nationales du Québec à Montréal (P266). Une tache sur l'illustration étudiée attira mon attention. Dans le quadrant inférieur droit, entre le bas du buste de Garneau et l'inscription qui précise son nom, agrandie à la loupe, la tache semblait trop précise pour n'être qu'une tache et apparaissait un trou blanc rappelant un « A ». Agrandi neuf fois à la photocopieuse, le « A » apparaissait bel et bien comme étant un « A » et une autre lettre, semblant ici être un « J », le précédait.

Absence de ces initiales « JA » des autres éditions

collaboration de Robert Derome

Notons que les éditions Fauteux et RD (voir table de concordance et tomaison) ne contiennent pas ces présumées initiales « JA » ! Faut-il en conclure à un autre état de cette planche gravée ? Ce ne serait pas impossible, car les portraits de René-Édouard Caron et de Joseph Masson ont donné lieu à deux états afin de corriger des erreurs dans leurs légendes !

Ces initiales pourraient bien être une signature de l'artiste. L'illustration représentant le géographe Joseph Bouchette semble aussi afficher « J. A. » mais d'une façon un peu moins précise, mais au même endroit.

Artistes aux initiales « JA »

Sources : DBC et Harper 1970.

John Aikender, graveur de Toronto, il travailla jusqu'à sa mort en 1884.

J.-B. Anderson, Montréal, mort en 1877. Certaines illustrations auraient pu être gravées avant la parution de Sulte 1882-1884, la photo source de Livernois datant de 1862.

J. Ardouin, mort en 1871. Il aurait travaillé pour l'Assemblée législative comme dessinateur et graveur et aurait exécuté plusieurs portraits au crayon et quelques dessins à l'encre. Publié dans le Journal de Québec le 5 avril 1869.

Aimé Jodoin, graveur montréalais mort en 1877 ou en 1878.

Alfred Jones, graveur, meurt en 1900. A exécuté plusieurs vignettes. Travaille à Ottawa en 1867 et exécute plusieurs croquis des parlementaires pour Harper's Weekly.

Tous ces graveurs me semblent une piste potentielle à suivre pour trouver l'identité de celui qui aurait gravé le portrait de François-Xavier Garneau.

Le portrait gravé de Garneau, un buste traditionnel de l'historien, n'affiche aucune particularité iconographique particulière. Le costume dans lequel Garneau est représenté est celui qu'il portait lors des prises de photos chez Livernois en 1862. Aucun détail n'y a été ajouté. Le costume, la boucle et le col vers le haut me semblent être un des attributs bien commun chez les gens de l'époque, plusieurs portraits vivants retrouvés dans l'ouvrage de Sulte présentent des vêtements semblables.

 

Observations globales et collaboration

Après plusieurs discussions et argumentations partagées avec une collègue de classe, Annie Auger (voir Aubert de Gaspé et Fréchette), un bon nombre d'hypothèses et d'observations sortirent de nos recherches. Comme le propose Patrice Groulx, les liens établis entre les personnages et le texte me semblent très politiques (voir tomaison des gravures). Les personnages semblent, chez ceux observés, tous posséder un lien politique entre eux. Qu'ils soient tous membres de l'Assemblée législative, d'un groupe politique ou intellectuel de l'époque, ils font tous à leur façon preuve d'une vie ou d'un penchant politique bien marqué. Cette hypothèse viendrait ajouter à celle d'un coup de publicité par l'image, un coup de propagande par l'image dans l'ouvrage de Sulte.

Sulte,comme le disent certains ouvrages et bibliothécaires, ne semble jamais avoir été actif en politique, on en dit même qu'il ne s'en serait jamais vraiment préoccupé (DOLQ). Wilson, personnage bien flou, aurait pu être bien anglo-saxon de mentalité et aurait pu vouloir ajouter à l'oeuvre de Sulte son propre point de vue. À mon humble avis, une recherche sur la rue Saint-Jacques pourrait peut-être éclaircir les choses. Maintenant couverte de magasins et de boutiques pour touristes, certaines informations dorment peut être encore, sous de vieux registres enfermés dans un coin ou une cave du numéro 89 ou 93.

Chose intéressante aussi, le huitième tome de l'Histoire des Canadiens- Français de Sulte semble être paru ou avoir été réédité deux ans plus tard que les premiers. Cette analyse, je dois dire m'a plongé dans une exaltation totale toutefois freinée par le temps et mes compétences. Plusieurs pistes ont été lancées et malheureusement je ne pus toutes les vérifier. Par hasard je suis également tombé sur l'illustration Habitation Québec qui en fait, est une oeuvre de Champlain dessinée d'après ses indications. Je n'en connais pas plus sur ce dossier mais l'information semblait pertinente. L'histoire de l'art est peut-être en fait basée sur cette déception de l'inachèvement qui nous pousse toujours à chercher plus loin...

 

Remerciements

Je remercie grandement tous ceux qui m'ont aidé dans ma panique avec la plus grande des dévotions.

 

web Robert DEROME

Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français de Benjamin Sulte