Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français

Benjamin Sulte

Signatures illisibles et non identifiées

 

Anonyme à la signature illisible : XIXe siècle ?

 

Examinons plus attentivement le mince échantillon de portraits signés dans Sulte 1882-1884. Le nom d'artiste d'une version du portrait de Marie Guyart, dite de L'Incarnation, est illisible. Tout comme Chomedey de Maisonneuve elle vécut au XVIIe siècle ; il s'agit donc d'un portrait historique. On note une déperdition et une adaption stylistiques d'après le tableau original attribué à Hugues Pommier (vers 1637-1686) ou les gravures de Jean Edelinck (vers 1643-1680), Jean-François Chereau (1680-1729) ou de Poilly au XVIIIe siècle (Martin 1988, p. 41-46). La gravure publiée dans Sulte semble bien amateure à côté de ces grands noms de la gravure française des XVIIe et XVIIIe siècles. On ne saurait dire si le signataire est un artiste montréalais, québécois, canadien ou français ? Par contre le style de cette œuvre est unique parmi les autres 122 gravures des huit tomes. Ses techniques de gravure et son style général démontrent sans aucun doute que le portrait de Paul Chomedey de Maisonneuve ne peut pas être de la main inconnue qui a signé cette gravure. Comme d'autres des gravures de Sulte 1882-1884, celle-ci pourrait être bien antérieure à la publication de cet ouvrage.

Anonyme, MÈRE MARIE, DE L'INCARNATION, XIXe siècle ?, gravure, signature illisible dans la gravure en bas à droite, Sulte 1882-1884, pour la référence voir la table de concordance.
Détail de la signature et essai de surlignage en rouge...!

 

L'énigmatique graveur au monogramme « S »

Dans l'ouvrage de Sulte 1882-1884, le seul portrait signé d'une personne vivante est celui de Télesphore Fournier (1823-1896). Il partage aussi les caractéristiques techniques et stylistiques de celui de Chomedey. L'intéressant grand monogramme intégré dans la lettre « S », mais difficile à déchiffrer, pourrait permettre d'en identifier l'auteur. Ce portait a-t-il été spécifiquement commandité par Wilson, ou bien préexistait-il déjà ?

   
 Anonyme au monogramme « S », L'HONORABLE TELESPHORE FOURNIER Juge de la Cour Suprême du Canada, vers 1875-1882, gravure, signé dans la gravure en bas à gauche « monogramme S, deux initiales illisibles en haut [PA?] et deux autres en bas [JD?] », Sulte 1882-1884, pour la référence voir la table de concordance. Flanqué des détails de la signature originale et d'un esai de surlignage en rouge...!
« [Barreau du Québec, bâtonnier en 1867 : Télesphore Fournier.] Né à Saint-François de Montmagny le 5 août 1823, du mariage de Guillaume Fournier et de Maria-A. Morin. Admis au barreau le 10 septembre 1846, il exerça sa profession successivement avec MM. L.-H. Blais, John Gleason, Matthew Hearn et Alphonse Carbonneau. M. Fournier fut défait six fois avant d'entrer à la Chambre. Le 15 août 1870, il était enfin élu député de Bellechasse aux Communes et, en 1871, les électeurs de Montmagny, en vertu de la loi du double mandat, l'envoyaient siéger à l'Assemblée législative. M. Fournier fut successivement ministre du Revenu, de l'Intérieur, ministre de la justice et ministre des Postes, dans le cabinet McKenzie. Le 8 octobre 1875, M. Fournier était élevé à la Cour Suprême du Canada qui venait d'être créée. Il y siégea pendant vingt ans et prit sa retraite le 9 septembre 1895. L'honorable juge Fournier décéda à Ottawa le 10 mai 1896 (Barreau du Québec, Les Bâtonniers de 1859 à 1869).

« La Cour suprême du Canada naît sous des auspices peu favorables. Après le retrait de projets de loi présentés au Parlement canadien en 1869 et 1870, la loi visant la création de la nouvelle cour est finalement adoptée le 8 avril 1875. Sir John A. Macdonald, Télesphore Fournier, Alexander Mackenzie et Edward Blake sont de ceux qui ont le plus contribué à l'établissement de la Cour suprême. Les premiers juges de la Cour signent leur serment d'office au Sénat le 8 novembre 1875, soit un mois jour pour jour après la prestation de serment du premier juge en chef, l'honorable William Buell Richards, et du premier registraire, Robert Cassels. Un dîner d'État marque l'inauguration de la Cour le 18 novembre. Dès la mi-janvier 1876, des règles de procédure sont élaborées. À sa première séance, le 17 janvier, elle n'a pas de litige à entendre. En avril sa première «cause» est en fait un renvoi du Sénat qui demande son avis sur un projet de loi privé. Cela fait, la Cour siège une semaine au mois de juin 1876 et tranche trois litiges. Dès le mois de janvier suivant, ses sessions sont régulières et chargées. La Cour suprême se compose initialement de six juges. Outre le juge en chef Richards, il y a cinq juges puînés: William Johnstone Ritchie, Samuel Henry Strong, Jean-Thomas Taschereau, Télesphore Fournier et William Alexander Henry. Les juges de la Cour suprême siègent également à la Cour de l'Échiquier (l'actuelle Cour fédérale du Canada), mais cette cour, créée en même temps que la Cour suprême, est rapidement dotée de ses propres juges. (La création et les débuts de la Cour suprême du Canada). »

Puisque ce portrait identifie Télesphore Fournier comme juge de la cour suprême, il est donc contemporain ou postérieur à sa nomination à ce poste en 1875. On doit donc rechercher l'identité du graveur au monogramme « S » durant cette période. Serait-ce un graveur québécois ou ontarien ? Ou bien un graveur travaillant pour la firme Photo Electrotype Engraving Company de New-York ? Comme la cour suprême a été formée en 1875, il est probable que l'on ait fait publier à cette occasion les portraits de ses premiers membres au sein desquels figurait Télesphore Fournier.

Il serait intéressant de comparer ce portrait aux autres de ces juges qui ont été repérés par Martin Ruddy dans les ouvrages suivants : lithographie du juge William Johnstone Ritchie (Dent 1880-1881, t. 2, p. 25) ; photos de Sir Henry Strong et de Télésphore Fournier (Cochrane 1891-1896, t. 4, p. 446).

 

  web Robert DEROME

Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français de Benjamin Sulte