Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français

Benjamin Sulte

Lajeunesse Albani, Emma (1847-1930)

par Marie-Claude Gamache, étudiante,
baccalauréat en histoire de l'art, Université du Québec à Montréal,
décembre 2001.
 

Au cours des pages suivantes vous découvrirez le résultat des recherches réalisée à cette date, portant sur les portraits de la cantatrice Albani et du peintre copiste Antoine-Sébastien Falardeau tels que parus dans Histoire de Canadiens-Français 1608-1880 de Benjamin Sulte publié entre 1882 et 1884.

 

Sa carrière en bref

Cantatrice, Emma Lajeunesse, nom de scène Albani, (Chambly 1847? - Londres 1930) a fait une longue et magnifique carrière internationale. Après des études avec les maîtres Duprez à Paris et Lamperti à Milan, elle chante sur les plus grandes scènes du monde entier.

Elle fait ses débuts en 1870 à Messine puis est engagée en 1872 au Covent Garden où elle chante presque chaque saison jusqu'en 1896.

En 1883, au sommet de sa gloire, la soprano donne enfin un concert à Montréal, après 20 ans d'absence. À son arrivée, selon les journaux de l'époque, dix mille personnes l'attendent à la gare Windsor et Louis Fréchette, fidèle à ses habitudes, récite une longue pièce en vers écrite en son honneur. Elle a 36 ans.

 

Les portraits

La célébrité de madame Albani au Canada s'installe bien avant 1884. En fait, dès 1874, le poète et journaliste Napoléon Legendre écrit une première biographie de la star (Legendre 1874).

Il existe plusieurs portraits d'Albani avant 1884. Elle est très souvent présentée en costume de scène avec un voile sur la tête telle une mariée. Donc, la gravure parue dans Sulte (ci-contre) n'est pas un portait rare, quoique qu'il ait vraisemblablement intéressé des lecteurs. La preuve en est que nous trouvons dans le fonds de la Famille Bourassa, la gravure d'Albani (en fait les 122 gravures tirées de Sulte), conservée en feuille détachée, comme si elle avait été encadrée ou placée dans un album (Montréal, Archives Nationales du Québec, P266, fonds de la Famille Bourassa, « Melle Emma Lajeunesse (l'Albani,) Prima Dona », S4 71, portrait gravure).

Anonyme, Lajeunesse Albani, Emma (1847-1930), gravure, Sulte 1882-1884, pour la référence voir la table de concordance.

Dans Sulte 1882-1884, la gravure d'Albani apparaît au début du tome VIII avec les autres portraits (voir la table de concordance). Cependant on ne parle pas d'elle dans le volume (son nom n'apparaît pas dans l'index général). Dans Sulte 1977, le portrait est toujours dans le tome VIII mais il a été déplacé à la fin du chapitre VII qui couvre les années 1808-1810. À cette époque, Emma Albani n'est pas encore née. Les illustrations ont-elle été ajoutées à la dernière minutes au livre de Sulte, tel que discuté aileurs sur ce site (voir la table de concordance et la tomaison des gravures) afin d'augmenter les ventes ? Possible.

La visite d'Albani en 1883, l'année précédant la sortie du dernier tome de Sulte, aura enflammé les foules venues l'applaudir à l'un des trois concerts donnés à « l'élégante salle du Queen's Hall (Couture 1883.04.05) ». En voyant l'admiration que les canadiens (et le reste du monde occidental) vouaient à la Prima donna, il est normal que le portrait de cette célébrité ait été inclus si, effectivement, le but était de mousser les ventes. Sulte et son éditeur Thomas L. Wilson avaient d'ailleurs des liens particuliers avec l'éditeur de L'Opinion Publique, George-Édouard Desbarats (1838-1893), qui publia un numéro spécial consacré à Albani le 29 mars 1883 : un poème de Louis Fréchette, un long texte de son biographe Napoléon Legendre (Legendre 1874), une gravure pleine page de son portrait, une gravure double-page de « Madame Albani dans huit des principaux rôles de son répertoire, au-dessus de l'écusson. son jeune fils », une autre gravure « Albani dans Tannhauser - Élizabeth en prière ». En outre, l'édition du jeudi suivant, le 5 avril 1883, outre les critiques dithyrambiques de Guillaume Couture ainsi que diverses correspondances et informations, nous apprend que :

« Beaucoup de personnes nous demandent le numéro du 29 mars, où se trouve le portrait d'Albani. Plus de 3000 copies extra ont été imprimées ; il ne nous en reste plus une seule. L'administration offre en vente, au prix de 10 centins, le Canadian Illustrated News, journal anglais, dans lequel se trouvent le portrait d'Albani et autres gravures la concernant, semblables à celles qui ont été publiées dans L'Opinion Publique. La poésie de Ls Fréchette, imprimée en français, sera intercalée dans les numéros qui seront demandés.

Les colonnes de notre journal ne suffiraient pas si nous étions obligés de raconter ce qui s'est passé à Montréal pendant le séjour de la grande artiste, qui est partie samedi dernier en nous disant : au revoir. Les démonstrations de toutes sortes dont elle a été l'objet et les fêtes presque royales qui ont été données en son honneur, de l'arrivée au départ, dépassent tout ce qui a été fait en ce genre dans notre ville. Montréal a noblement fait son devoir. Emma Lajeunesse ne l'oubliera pas. »

Anonyme, Madame Albani (née Emma Lajeunesse), 1883, gravure, environ 26 x 20 cm, L'Opinion publique, vol. 14, n° 13 (jeudi 29 mars 1883), p. 147, photo Robert Derome. 
Anonyme, Madame Albani dans huit des principaux rôles de son répertoire, au-dessus de l'écusson. son jeune fils, 1883, gravure, environ 44 x 32,5 cm, L'Opinion publique, vol. 14, n° 13 (jeudi 29 mars 1883), p. 150-151, photo Robert Derome. 
Theodore Paris ?, Albani dans Tannhauser - Élizabeth en prière, 1883, gravure, 30,5 x 23,1 cm, signé en bas à gauche dans la gravure, L'Opinion publique, vol. 14, n° 13 (jeudi 29 mars 1883), p. 154, photo Robert Derome. 

Si l'on compare les différentes portraits, on remarque que sur la gravure publiée en 1884 par Sulte, son visage est fin, ses yeux sont d'allure jeune. Elle ressemble à sa photo prise lors de ses débuts à Messine en 1869-1970 à 21 ans. Par contre, en observant la gravure de 1883 parue dans L'Opinion publique, le visage est plus gras, les yeux commencent à tomber et leur allure globuleux, qui sera frappant dans sa vieillesse, commence à paraître.

Anonyme, Emma Albani, à ses débuts à Messine 1869-1870, Chambly, fonds Albani (Vachon 2000, p. 18). Photo Marie-Claude Gamache.
Anonyme, Emma Albani, au crépuscule de sa vie, Université de Montréal, fonds Gilles Potvin, P299 (Vachon 2000, p. 54). Photo Marie-Claude Gamache.

Est ce à dire que la gravure parue dans Sulte représente une diva plus jeune qu'elle l'est en réalité ? En plus, on ressent un certain malaise en observant la gravure. On ne reconnaît pas tout à fait parfaitement la diva. Les sourcils sont trop épais, les commissures des lèvres trop minces. L'artiste graveur ( inconnu) voulut-il embellir la jeune femme, ou était-il tout simplement peu habile pour donner l'expression et le détail de la ressemblance ?

 

Une femme unique

Albani, en tant que femme, a fait cavalier seul au rang des grandes personnalités de l'époque. Les choix éditoriaux de L.O. David vont dans ce sens :

« Remplaçant l'éloge, les "portraits", brèves biographies contemporaines et sérielle. Presque tous les journaux offrent une chronique de portraits. [...] Laurent-Olivier David réunit [...] en 1894, sous le titre Mes Contemporains, recueil de 22 biographies et portraits de personnes que l'auteur à fréquentées au cour de sa carrière, avocats et hommes d'affaire qui ont laissé leur marque dans l'arène politique, à l'exception de la cantatrice Albani, seule femme de l'ensemble (David 1911, cité dans Lemire 1991, t. IV, p. 256-257). »

En plus de faire partie du nombre restreint de canadiens de l'époque à faire une carrière internationale, Albani aura été exceptionnelle dans son destin de femme. Rares étaient celles qui étaient soutenues dans l'expression de leur talent artistique, ceci est vrai aussi pour les hommes de l'époque. Mais Emma Lajeunesse a eu la chance d'avoir un père déterminé. C'est grâce à lui en partie que la ville de Chambly peut se targuer de compter parmi ses villageoises une cantatrice de réputation internationale. En effet on trouve à Florence, Londres, Moscou, Mexico, New-York, Berlin, Paris... des photos de la divine chamblynoise.

À la lumière de ces recherches, nous croyons que la découverte la plus intéressante est que la gravure de 1884 n'est pas un portrait contemporain de la cantatrice. Il aura sans doute été réalisé à partir d'une photo beaucoup plus ancienne. Mais pourquoi ? Lors de sa visite en 1883, on publie dans l'Opinion publique du 22 mars 1883 (p. 142), une gravure annoncée comme « Le portrait fidèle de Mme Albani » qui aurait pu être utilisée. Voulait-on conserver l'image d'une jeune et pure étoile montante canadienne ?

 

Conclusion

À la suite de ces recherches passionnantes, nous constatons à nouveau que les gravures ont été ajoutées sans justification au texte de l'historien (voir la table de concordance et la tomaison des gravures). Bien qu'elles soient des « portraits vivants », Albani et Falardeau n'ont pas posé pour le graveur et de plus, elles n'ont pas été réalisées à partir d'un modèle récent. Dans les deux cas, il semble que le graveur se soit basé sur d'anciennes représentations pour réaliser les gravures. Manque de temps, de ressources ?

Les recherches n'ont pas permis de retracer les artistes-graveurs, par conséquent, ils seront déclarés « Anonyme ».

Aucune des deux gravures ne semblent avoir fait date dans l'histoire des canadiens ou celle de l'artiste. Albani était déjà abondamment représentée et Falardeau, moins populaire, a surtout été représenté par la photo de 1862.

 

web Robert DEROME

Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français de Benjamin Sulte