Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français

Benjamin Sulte

L'éditeur Wilson & Company

 
Entête de la papeterie utilisée pour l'édition de l'Histoire des Canadiens-Français, Archives de l'université Laval 121/10/11 (collaboration de Patrice Groulx septembre 2001)

Sylvio Normand a publié une étude sur les Wilson (Normand 1993), éditeurs-libraires montréalais spécialisés en droit qui occupent toujours le même créneau de marché sous le nom de Wilson & Lafleur. Cette firme ne vit le jour qu'à la toute fin du XIXe siècle. Cette famille ne semble pas du tout apparentée (collaboration de Claude Wilson) au Wilson qui publia l'ouvrage de Sulte en 1882-1884. Dans l'Histoire des Canadiens-Français, Wilson se présente sous le nom de « Wilson & Cie éditeurs ». Une recherche dans les annuaires de la ville de Montréal permet d'identifier son prénom.

Thomas L. WILSON à Montréal

compulsé d'après Lovell, Montreal Directory, 1879-1886 par Jenny Ménage

nom

date

profession

rue

Wilson Thomas L.

1879-1882

pas d'inscription

WILSON Thomas L. of WILSON and Co.

1882-1883

Home

69

St-Famille

WILSON and Co.

1882-1883

Publishers

89

St-James

WILSON Thos. L. and Lamb

1883-1884

Publishers

89

St-James

WILSON Thos. L. and Lamb

1883-1884

Home

60

St-Famille

WILSON Thos. L.

1885-1886

Publishers

62

St-Famille

Wilson Thomas L.

1886-

pas d'inscription ? [à vérifier]

La première inscription de Thomas L. Wilson dans l'annuaire de Montréal est en 1882-1883 : il n'est pas inscrit aux annuaires de 1879-1882. Peut-on présumer qu'il soit arrivé dans cette ville en 1881 ? Ce qui expliquerait un certain délai pour son inscription à l'annuaire ! Chose certaine il signe avec Benjamin Sulte le contrat d'édition, le 25 août 1881, sous l'appellation « Wilson and Company, Publishers, Montreal, in the Province of Quebec ».

« Benjamin Sulte shall write the History of the French Canadians within the datas of 1608 and 1880, to include Biography and Chronology also the early Settlements in Louisiana & Ct [Connecticut] of the French (copie d'une entente sous seing privé signée par Benjamin Sulte et le témoin H. de Salabery, 25 août 1881, Archives de l'université Laval, 121/10/3, obtenu par la collaboration de Patrice Groulx septembre 2001) ».

Sulte et les Franco-Américains

collaboration de Patrice Groulx 19 septembre 2001

Sulte a voulu écrire une Histoire des Canadiens-Français partout en Amérique, par opposition au Canada et à plus forte raison le Québec. Plusieurs chapitres de l'ouvrage portent sur les établissements français hors Québec et hors Canada. Outre la Louisiane, l'Illinois, le Wisconsin et l'Ohio reviennent souvent. Pour les écrire, il aura fallu que Sulte ait déjà rassemblé une épaisse documentation, car il dit lui-même qu'il n'a pas fait de recherche en cours de rédaction. Une grande partie de l'oeuvre de Sulte porte sur les Franco-Américains. D'ailleurs, Sulte écrivait très souvent pour des journaux franco-américains.

Le modèle spécifique duquel s'inspirera la typographie, la mise en page, la reliure et l'illustration est américain tel que spécifié au contrat : « Picturesque America (voir Bryant 1872-1874) ». Ce contrat précise également les conditions de publication : « forty parts of thirty two pages each, and eight volumes of one hundred and sixty pages each. » Sulte s'engage à avoir terminé « four parts » le premier novembre 1881. Et par la suite « four parts every four weeks ». Sulte recevra 600$ pour la première édition de 1 000 copies, et 250$ pour la seconde édition. En outre, Wilson payera les gages d'un copiste pour Sulte à raison de 1,25$ par jour.

Plusieurs WILSON, peut-être apparentés à Thomas L., étaient actifs à Montréal comme graveurs ou imprimeurs durant la période de la publication de l'ouvrage de Sulte par Wilson & Cie. Il est donc possible, selon l'habitude des fréquentes synergies familiales dans les entreprises, que l'un ou l'autre d'entre eux ait pu collaborer à l'édition de l'Histoire des Canadiens-Français... : le graveur Charles E. ; les imprimeurs James, John et William. Le graveur Charles E. WILSON, de qui on ne sait rien d'autre, habite à Montréal de 1879 à 1882, soit les années cruciales durant la préparation du matériel requis pour la publication de Sulte 1882-1884.

Graveurs et imprimeurs nommés WILSON
actifs à Montréal entre 1879 et 1886

compulsé d'après Lovell, Montreal Directory, par Jenny Ménage

nom

date

profession

rue

WILSON Chas. E.

1879-1880

Engraver

41

Mayor

WILSON Charles

1881-1882

Engraver

47

City Councillors

WILSON James

1879-1880

Printer

137

St-Charles-Borromée

WILSON James

1880-1881

Printer

137

St-Charles-Borromée

WILSON John

1881-1882

Book and Job Printer

47

St-John’s

WILSON John

1881-1882

Home

295

St-Urbain

WILSON John

1884-1885

Book and Job Printer

illisible

illisible

WILSON Thomas L. of WILSON and Co.

1882-1883

Home

69

St-Famille

WILSON and Co.

1882-1883

Publishers

89

St-James

WILSON Thos. L. and Lamb

1883-1884

Publishers

89

St-James

WILSON Thos. L. and Lamb

1883-1884

Home

60

St-Famille

WILSON Thos. L.

1885-1886

Publishers

62

St-Famille

WILSON William

1880-1881

Printer

29

Burnside Place

WILSON William

1881-1882

Printer

29

Burnside Place

Thomas L. Wilson est inscrit au Montreal Directory publié par Lovell de 1882 à 1885, à sa résidence rue Sainte-Famille (le numéro civique varie), mais aussi à son adresse professionnelle au 89 rue Saint-James, ce qui corrobore l'information publiée en page titre de Sulte 1882-1884 ainsi que sur la papeterie de l'éditeur : « Wilson & Cie, éditeurs, 89, rue Saint-Jacques ». Il se présente sous la raison sociale « Wilson & Co. » en 1882-1883, sous celle de « Wilson & Lamb » en 1883-1884, puis sous son seul nom en 1885-1886.

Les registres des raisons sociales (Archives nationales du Québec à Montréal) fournissent des informations supplémentaires sur cette entreprise (collaboration de Jenny Ménage) : Thomas L. Wilson s'est en effet associé, le 1er septembre 1881, sous le nom d'entreprise « Wilson & Cie » à « Dame Charlotte Ann Carter wife of Arthur J. Cleveland of the said City of Montreal separated as to property from my said husband by Ante Nuptial Contract of marriage but by him hereunto duly and specially authorised as appears by his signature hereto (on peut se demander si ce Cleveland est un ancêtre de F. Cleveland Morgan, conservateur des arts décoratifs au Musée des beaux-arts de Montréal au début du XXe siècle [Morgan 1985] ?) ». Deux ans plus tard, le 28 juin 1883, Thomas L. Wilson s'associe à Benjamin F. Lamb :

« hereby certify that we have carried on and intend to carry on trade and business as Publishers of Soulte's [sic] Histoire des Canadiens Francais and as general publishers and Bookbinders at the said City of Montreal, in partership under the name and firm of "Wilson & Lamb" and that the said Partnership hath subsisted since the fourteenth day of May last 1883 and that we are and have been, since the said day, the only members of the said Partnership [...] Signed in the presence of Thomas L. Wilson, Benjamin F. Lamb, Charles Wilson (Archives nationales du Québec à Montréal, registres des raisons sociales, 28 juin 1883) ».

Ce « Charles Wilson » qui signe cet acte de dissolution de la société « Wilson & Lamb » serait-il le graveur « Charles E. Wilson » repéré dans les annuaires de Montréal (voir ci-dessus) ? Aurait-il collaboré aux gravures de Sulte 1882-1884 ? Il ne semble d'ailleurs résider à Montréal que durant la production de cet ouvrage, soit de 1879 à 1882 !

La société « Wilson & Lamb » est dissoute le 14 juin 1884, tel qu'officialisé par l'acte des raisons sociales du 22 août suivant signé par Benjamin F. Lamb « in presence of Richard Lamb » (Archives nationales du Québec à Montréal, registres des raisons sociales). Cette défection de Wilson est également corroborée par une entente notariée entre Richard Lamb et Benjamin Sulte, datée du 29 juillet 1883 (« Deed of Agreement, Benjamin Sulte Esq. and Richard Lamb Esq. », Montréal, greffe du notaire C. Cushing, 29th July 1883, n° 19292, copie aux Archives de l'université Laval, 121/10/3, obtenu avec la collaboration de Patrice Groulx). Richard Lamb est désormais le seul propriétaire des droits d'édition des 34 fascicules de 32 pages alors imprimés. Lamb paye à Sulte la somme due de 55,98$. Sulte s'engage à fournir les textes des 6 derniers fascicules à raison de l'un à toutes les 3 semaines. Il sera alors rémunéré 40$ par fascicule ! C'est là une augmentation considérable de ses émoluments si l'on considère que l'entente initiale de 1881 avec Wilson prévoyait la somme globale de 600$ pour l'ensemble de l'ouvrage, donc 15$ pour chacun des 40 fascicules ! Par contre, Sulte s'engage auprès de Lamb « [to] do all he can to favor the sale of said wo[rk] ». Peut-on conclure que Wilson semble donc s'être retiré de l'édition de cet ouvrage pour des raisons financières ? Lamb et Sulte tinrent leur engagement tel que le confirment la publication de l'ouvrage ainsi qu'une note manuscrite de Sulte rédigée le 15 octobre 1896 dans laquelle il précise que Richard Lamb réside alors à Montréal au 269 de la rue de la Montagne et qu'il « est encore propriétaire de l'Histoire des Canadiens-Français (Archives de l'université Laval, 121/10/3, avec la collaboration de Patrice Groulx) ».

« Dans le fonds Malchelosse aux Archives de l'Université Laval (notamment dans 121/10/1 et 121/2/228), il y a plusieurs témoignages de Sulte au sujet des gravures, une abondante correspondance des deux typographes de l'ouvrage (C.D.Y. Thériault puis J.B. Camyré) et des éditeurs avec Sulte (collaboration de Patrice Groulx le 6 août 2001). »

« C'est l'éditeur Georges Desbarats, qui venait d'éditer l'Album des Trois-Rivières (Sulte 1881), qui a mis Sulte en contact avec Wilson. Sulte explique comment il a commencé à ramasser du matériel pour l'Histoire des Canadiens-Français et le montre à Desbarats. Je cite la suite : "Georges Desbarats examina l'affaire et qu'il serait mieux de mettre le tout en sept ou huit volumes et d'adopter un beau modèle de livre. C'est lui qui m'envoya Wilson. Je connaissais celui-ci." (collaboration de Patrice Groulx les 7 et 20 août 2001, référence à Note du 9 octobre 1920 à l'intention de Malchelosse.) »

Dans les années 1870, George-Édouard Desbarats (1838-1893) avait des liens d'affaires dans l'édition à New York (DBC) avec une quinzaine d'associés dont William Augustus Leggo, inventeur de la leggotypie, et Edward Goff Penny (1820-1881). Depuis 1846, Penny éditait le Montreal Herald dont l'administrateur était son associé Andrew Wilson (DBC). On trouve d'ailleurs diverses publications éditées par « Penny, Wilson & Co. » (Montreal Herald 1855-, Annual Review 186?-187?, Lantier 1874, Reform Association 1875). Thomas L. Wilson pourrait-il être apparenté à Andrew ? Ce qui expliquerait sa présence dans l'entourage de Desbarats. Le feuillet publicitaire de l'Histoire des Canadiens-Français réfère aux pratiques de l'édition dans les villes de Londres, New York et Toronto qui servent de modèle et de référence. Il semblerait donc pertinent de rechercher les origines de Wilson dans ces villes. Le fait qu'il ait fait faire des gravures de Sulte 1882-1884 à New York, par Photo Electrotype Engraving Company, pourrait également indiquer qu'il y avait des liens d'affaires.

On ne connaît rien de la carrière de ce Thomas L. Wilson avant son implication dans l'Histoire des Canadiens-Français. Des recherches dans les catalogues de la Bibliothèque nationale du Québec, la Bibliothèque nationale du Canada et la Library of Congress permettent cependant de tracer quelques pistes : le nom de Wilson est en effet très répandu dans le monde de l'édition au Canada et aux États-Unis. Un T. L. Wilson avait participé en 1829 en Viriginie comme éditeur du journal The Intelligencer, & Petersburg Commercial Advertiser publié de 1816 à 1840. Toujours en Virginie, un Thomas L. Wilson publiait en 1835-1836 un autre journal : The Lynchburg Democrat. Si c'était le même personnage, il serait très âgé en 1882-1884 et donc en fin de carrière, hypothèse qui pourrait être corroborée par la signature tremblante de Thomas L. Wilson aux registres des raisons sociales (voir ci-dessus). En 1848, l'auteur Thomas L. V. Wilson publie à Boston The Aristocracy of Boston (Wilson 1848). Un autre homonyme, orginaire du Tennessee, publie également comme auteur, en 1864, A Brief History of the Cruelties and Atrocities of the Rebellion (Wilson 1864a) puis, en 1864 et 1865, plusieurs éditions d'un autre livre intitulé Sufferings Endured for a Free Government (Wilson 1864b, Wilson 1864c, Wilson 1865a, Wilson 1865b).

Quant à l'éditeur « Wilson & Company » (ou « Wilson & Co. » ou « Wilson & Cie » ou « Wilson et compagnie ») nous n'avons pas trouvé d'autres ouvrages édités par lui, ni au Québec, ni au Canada. Par contre, une compagnie homonyme a été active à New York en 1842-1843 (plusieurs éditions de Brother Jonathan : Griswold 1842-1843, Akerman 1842, Neal 1842-1843) et 1865 (Banditti 1865). Finalement, on trouve plusieurs autres éditeurs nommés Wilson à Montréal au XIXe siècle dont voici les publications par ordre chronologique : J. ou John (Montreal Monthly Magazine 1831, Sellar 1866, Francs-maçons 1882), qui a oeuvré brièvement sous la raison sociale « Wilson & Co. » en partenariat avec Felix Callahan du 3 septembre 1867au 23 mars 1868 (Archives nationales du Québec à Montréal, raisons sociales) ; Andrew (déjà évoqué plus haut) ; Mitchell & Wilson, printers (Compagnie 1881 et Presbyterian Church 1900) ; Wilson & Cowley (Giroux 1886) ; J. C. Wilson & Co. paper makers (Wilson 1892), compagnie regroupant James Crocket Wilson, William Walter Coulthard Wilson, Frank Howard Wilson et Edwin Howlett Wilson (Archives nationales du Québec à Montréal, raisons sociales, 31 décembre 1874. 31 août 1887, 9 août 1899, 9 et 23 mars 1900, 2 mars 1903) ; R. Wilson-Smith (Chronicle 1899-).

Tout renseignement complémentaire concernant Thomas L. Wilson, Benjamin F. Lamb et Richard Lamb sera bienvenu, car on ne connaît rien sur eux, ni avant, ni après la publication de Sulte 1882-1884. Il est toutefois intéressant de noter que l'éditeur New Yorkais « Johnson, Wilson Co. » a publié en 1875 un ouvrage illustré sur l'histoire des États-Unis (Lossing 1875). Thomas L. Wilson y aurait-il été associé ? En aurait-il transmis les droits à ses associés montréalais Benjamin F. puis Richard Lamb, puisque cet ouvrage fut réédité à New York en 1909 par « Lamb Publ. Co. », en 8 volumes (tout comme le Sulte 1882-1884) avec de nombreuses illustrations par « F.O.C. Darley and other wellknown Artists » (Lossing 1909) ? Cette hypothèse pourrait se voir corroborer par l'étude en cours du portrait de Tecumseh, car le choix de ce portrait pour l'ouvrage de Lossing 1875 (voir aussi Lossing 1909) aurait pu inspirer celui de Sulte (collaboration de Mélanie Carle) !

Tecumseh [Tech-kum-thai] (vers 1768-1813)

Finalement, n'est-il pas étonnant que le financement d'un ouvrage sur l'Histoire des Canadiens-Français, rédigé par un francophone avec un contenu nationaliste, soit sous main-mise anglophone d'après un modèle américain, Picturesque America (voir Bryant 1872-1874) ?

 

dernière mise à jour le 27 septembre 2001

web Robert DEROME

Gravures dans l'Histoire des Canadiens-Français de Benjamin Sulte