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 L'orfèvrerie des ursulines au XVIIe siècle
du temps de Marie de l'Incarnation.

© Robert Derome, professeur, Université du Québec à Montréal.

Cette étude a été produite en décembre 1996 à l'occasion d'un nouveau déploiement des collections du Musée des ursulines de Québec ayant pour thématique « Marie de l'Incarnation ». Nous remercions Michèle Bimbenet-Privat de son aide et des informations communiquées sur les orfèvres français et sur leurs oeuvres conservées en France.


Le Québec conserve une centaine de pièces d'orfèvrerie parisienne antérieure à 1717, ce qui représente le quart des collections mondiales qui ont échappées aux fontes. Un récent inventaire, qui a été réalisé en collaboration avec Michèle Bimbenet-Privat, permet désormais de dater et d'identifier ces poinçons du XVIIe siècle, ce qui était impossible auparavant. Plusieurs de ces objets sont conservés dans la ville Québec, ce qui s'explique par son rôle de capitale, la fondation bien ultérieure de Trois-Rivières (1634) et de Montréal (1642), la présence de nombreuses congrégations, mais également la collection du Musée du Québec qui entrepose 25 objets provenant de 13 paroisses de campagne.

Les ursulines de Québec se démarquent par la possession d'une douzaine de pièces antérieures à 1717 dont les nouvelles datations bouleversent les données proposées jusqu'ici par l'historiographie. L'ostensoir Anonyme (1634-1635) fig.1 et le calice de Pierre Rousseau (1637-1638) fig.2, précèdent de peu l'arrivée en Nouvelle-France, en août 1639, de Marie Guyart (1599-1672) fondatrice des ursulines de Québec sous le nom de Marie de l'Incarnation. Trois autres objets précèdent sa date de décès : le plat à burettes (1652 ou 1656) de Nicolas Loir fig.3 ; les burettes (1667-1668) fig.4 et un goûte vin (1671-1672) fig.5 d'auteurs Anonyme. Nous évoquerons également trois objets du XVIIe siècle que l'on ne peut dater précisément (ciboire fig.7, croix d'autel fig.8 et encensoir fig.9), ainsi que d'autres objets postérieurs au décès de Marie de l'Incarnation, soit un autre goûte-vin fig.6, la navette (1680-1700) fig.10 de Pierre Loir, ainsi que l'écuelle (1701-1705) fig.11 de Sébastien Leblond et André Balmont.

Certains de ces objets auraient bien pu appartenir aux Jésuites...! Arrivés en 1625, ils occupaient une place prépondérante dans la colonie et possédaient de très riches collections d'orfèvrerie qui furent dispersées le 16 mars 1800 après le décès du père Jean-Joseph Casot. Dans son testament il nommait 46 pièces d'orfèvrerie (Québec, Archives nationales du Québec, Greffe Joseph Planté, 14 novembre 1794, n° 1333) qu'il désirait léguer à plusieurs communautés ou paroisses de Québec ou des environs : église Notre-Dame, Hôtel-Dieu, , Hôpital Général, Saint-Ambroise de Lorette, Sainte-Foy. Aux ursulines, il léguait nommément : « le second calice, un ciboire ». Il léguait en outre plusieurs objets à Mgr l'évêque de Québec « qui en disposera à sa volonté en faveur des Missions de son Diocese ». Les documents de succession identifient 147 pièces d'orfèvrerie le 19 mars 1800, puis 154 en 1823-1824. Le lieutenant-gouverneur ne respecta pas intégralement ce legs, et les objets échurent à d'autres légataires qui les retransmirent à d'autres propriétaires, ce qui rend aléatoire leur repérage. Marius Barbeau pensait en avoir retrouvé 70 (Barbeau 1957b, p. 42-87, 237 et 240). La dispersion de ces biens contribue donc à l'abondance de plusieurs collections des communautés religieuses et des fabriques de la région de Québec en orfèvrerie parisienne du XVIIe siècle.

Quelques pièces pourraient également provenir d'autres sources. En 1651 on a reçu divers objets des ursulines de Sainte-Avoye dont un calice. Au XVIIe siècle on a reçu plusieurs dons d'objets divers : de mères de Paris en 1647, 1651, 1653 et 1687, des ursulines de Ploërmel et de Saint-Malo en 1650, des carmélites en 1662 et de celles de Chartres en 1663, du trésorier de France monsieur Sain en 1671, des messieurs de Fécelles en 1679, de Saint-Cloud en 1687. Plusieurs autres dons d'objets anciens mal identifiés, qu'il serait trop long d'énumérer ici, ont également été fait dans les siècles ultérieurs (Thibault 1973, p. 79, 81, 86 et 105).

On ne doit pas oublier le rôle de la fondatrice séculière des ursulines, Marie-Madeleine Chauvigny de La Peltrie (Alençon 1603 - Québec 1671), jeune veuve arrivée à Québec la même année que Marie de l'Incarnation et riche bienfaitrice qui a financé l'implantation de la communauté en Nouvelle-France. D'après la tradition, elle aurait donné à l'église des ursulines les crucifix, plat, burettes et encensoir. Elle aurait également doté l'église des jésuites de Québec d'une lampe de sanctuaire avec un « fonds pour l'entretenir » (Ursuline 1935, p. 359, ill. et 371). Les fontes nous privent également d'informations : par exemple l'ancienne argenterie de l'infirmerie qui fut utilisée par Paul Lambert dit Saint-Paul, en 1739 à l'occasion du premier centenaire de l'arrivée de ursulines, afin de fabriquer la lampe de sanctuaire qui décore aujourd'hui la chapelle du monastère (Trudel 1974a, p. 186, n° 118).

Même si les objets étudiés sont anciens, rien ne prouve qu'ils n'aient été reçus ultérieurement, bien longtemps après leur date de fabrication. La difficulté d'établir des liens entre les objets existant, leur provenance et les documents d'archives, nous force à la plus grande prudence en ce qui concerne les traditions orales. Par exemple on dit du calice de Pierre Rousseau fig.2 qu'il a appartenu à Mgr de Laval. Or sa date de fabrication (1637-1638) démontre qu'il est bien antérieur à l'arrivée à Québec en 1659 de l'illustre prélat ; ce qui n'implique cependant aucunement qu'il n'ait pas pu lui appartenir...!

L'ostensoir de 1634-1635 fig.1 est l'une des six pièces d'orfèvrerie antérieures à 1640 conservées au Québec. Il participe des décors des ostensoirs hérissés de leurs « soleils » à longues figures d'anges porteurs de palmes. Mais aussi des calices à ciselure omniprésente surchargés d'anges mafflus bouclés et de frises végétales variées de feuilles d'eau ou d'acanthes. Ces objets sont l'expression parfaite du style Louis XIII, dont l'influence sera considérable sur l'orfèvrerie québécoise du siècle suivant, ce qui a confondu tous les historiographes qui croyaient y voir du style Louis XIV. Ainsi en est-il du magnifique calice fig.2 de Pierre Rousseau qui date de 1636-1637 (Bimbenet 1992, p. 588 et cat. nos 61, 62, 71). Ce calice a été copié pour les ursulines par François Ranvoyzé (Trudel 1968/06b, p. 63, fig.2 ; Thibault 1977, p. 60, nos 52-53). Cet orfèvre tient boutique à Paris à partir du 8 juillet 1614, ayant déclaré son poinçon « P et R avec une ruche au milieu ». Un autre calice non daté du même orfèvre, à l'Hôpital général de Québec, pourrait donc être contemporain ou antérieur à celui des ursulines.

Le plat à burettes (1652 ou 1656) fig.3, simplement orné de perlons au pourtour du marli, est l'oeuvre de Nicolas Loir (Nocq 1926-1931, t. 3, p. 146 ; Bimbenet 1992, p. 540), aïeul d'une importante dynastie d'artistes parisiens dont six fils furent orfèvres : le Québec conserve plusieurs pièces d'Alexis (1640-1713), de Pierre (1628-1700, maître 1651), de Jean-Baptiste (maître 1689, décès 1716) et de Guillaume (maître 1716) (Bimbenet 1992, nos 72 et 76 ; Trudel 1974a, p. 102-110). Nicolas semble être à la tête d'un gros atelier dont l'activité débute en 1616. En 1653 il est élu garde et on ne connaît pas la date de sa mort. Le plat à burettes fig.3 des ursulines de Québec a donc été fait à la toute fin de sa vie, puisqu'il date de 1652 ou 1656. Nicolas Loir a également réalisé deux des plus anciennes oeuvres de la Nouvelle-France : un ostensoir à Sainte-Anne-de-Beaupré (1630-1631) et un ciboire à l'église Notre-Dame de Québec (1637-1638). Ses oeuvres conservées en France le montrent déjà spécialiste du répertoire religieux : l'ostensoir des Épesses (1628), le calice de Gragnague (1632) sont de bons exemples du style Louis XIII en orfèvrerie (Bimbenet 1992, ill. p. 368-369, 376-377, poinçon et biographie p. 540). On sait qu'il a réalisé des oeuvres plus monumentales, par exemple un plan de la ville de Bourges en argent (1629) malheureusement détruit. Quant aux burettes (1666-1667) fig.4, abondamment repoussées et ciselés, elles ne forment pas un ensemble avec ce plat car elles sont d'un autre orfèvre moins doué dont le poinçon demeure illisible.

Les deux goûte-vin peuvent être datés (l'un de 1671-1672 fig.5, l'autre avant le 31 décembre 1679 fig.6), mais on ne peut identifier les poinçons trop abîmés des maîtres orfèvres. De matière généreuse et simplement ornés, ils participent des fonctions civiles de ce genre d'objet domestique fort répandu, utilisé par les négociants de vin, les cabaretiers, les aubergistes et les particuliers. Nous avons récemment bien mis en valeur l'appellation et l'utilisation fonctionnelle du goûte-vin d'après les sources d'archives, de récentes publications sur l'orfèvrerie ou sur le commerce des boissons en Nouvelle-France (Derome 1996a, p. 18-20).

Trois autres objets des ursulines originent du XVIIe siècle mais ne peuvent être datés précisément. Le magnifique ciboire fig.7 lourdement ouvragé participe des styles provinciaux français ; des modèles identiques se trouvaient naguère dans les paroisses de l'Ange-Gardien (aujourd'hui au Detroit Institute of Arts) et de Longueuil (Traquair 1940, p. 120, no 17 ; Fox 1973, p. 97 ; Fox 1978, p. 20-22 ; Noppen 1984, p. 120-121). D'après la tradition orale, la croix d'autel fig.8 proviendrait de l'argenterie fondue de Mme de La Peltrie. Elle a connu un bien triste sort : si la base ouvragée en argent date bien du XVIIe siècle, elle a cependant été très lourdement redorée aux XIXe ou XXe siècles, on a refait un noeud en alliage au XVIIIe siècle et fabriqué le crucifix en cuivre doré au XIXe ou au XXe siècle. Marius Barbeau attribuait cet objet à l'orfèvre François Ranvoyzé (Barbeau 1937, p. 68 ; Barbeau 1937/04/03 ; Barbeau 1941/02b). L'encensoir fig.9 a également été profondément modifié : le pied a pu être refait par Laurent Amiot ; du XVIIe siècle il ne reste que la panse de la cassolette avec son décor stéréotypé de feuillages et de têtes d'anges qui n'a rien à voir avec la qualité de la navette de Pierre Loir fig.10 avec laquelle il ne forme pas un ensemble ; la cheminée, qui imite l'oeuvre d'Ignace-François Delezenne, pourrait bien avoir été refaite par son émule François Ranvoyzé. En mars 1812 Ranvoyzé est payé 12# pour avoir raccommodé l'encensoir et la navette, alors qu'en octobre 1835 Amiot répare un encensoir (Thibault 1973, p. 107-108 ; Derome 1974a, Derome 1974b, Derome 1976/06, Derome 1980b).

Deux autres magnifiques objets sont légèrement postérieurs au décès de Marie de l'Incarnation. La navette (1680-1700) fig.10 est de Pierre Loir, quatrième fils de Nicolas, né en 1628, maître orfèvre en 1651, mort en 1700. Il était le grand inconnu de la famille Loir car on n'a repéré aucune pièce de lui en France. Le travail du ciselé et du repoussé y sont remarquables. Trois autres objets conservés au Québec portent son poinçon, tous postérieurs à la réforme de 1680 ; l'historiographie québécoise l'a confondu avec celui de l'orfèvre québécois Paul Lambert dit Saint-Paul actif de 1729 à 1749 : « [Paul Lambert dit Saint-Paul.] Calice en argent, imité des calices français. Église de la Sainte-Famille, île d'Orléans (Morisset 1945d, planche X). » L'écuelle fig.11 de Sébastien Leblond date de 1701-1702, alors que le couvercle de 1704-1705 porte également le poinçon d'André Balmont. On peut donc logiquement déduire que les deux orfèvres travaillaient ensemble, voire en association pour certaines commandes. Cette écuelle se compare à une pièce très voisine du même orfèvre datée de 1697, en argent blanc, dont les oreilles fondues s'ornent d'un décor de palmettes et dont le couvercle à anneau mobile (un des premiers observés sur les écuelles parisiennes) porte un motif appliqué de canaux et de dards rayonnants (France, collection privée : argent, D. 17,2 cm, poinçons de jurande « C » de 1696-1697 au couvercle, décharge de 1697-1698 sur l'écuelle). Actif de 1675 à 1715 au moins, Leblond est l'un des rares artistes parisiens dont la production conservée, essentiellement de la vaisselle de table, s'élève à plus de dix pièces en France : écuelles de modèles divers, dont la plus connue est celle dite « du Grand Dauphin [Musée du Louvre, Département des Objets d'art, inv. 0A 7757] », boîtes à épices, chocolatières, jattes.

L'examen chez les ursulines de la douzaine de ces vestiges du XVIIe siècle qui ont échappés aux fontes, mais dont deux furent lourdement remodelés, jette un nouvel éclairage sur la richesse des collections québécoises d'orfèvrerie ancienne tout en permettant de modifier les idées reçues sur l'ancienneté de nos collections et les sources stylistiques bien antérieures à celles de Louis XIV, soit celles du Louis XIII. Les dévotions de Marie de l'Incarnation et de Mme de la Peltrie prennent ainsi images et figures nouvelles par cette analyse inédite qui permet de renouveler l'historiographie tout en jetant un coup d'oeil insoupçonné sur les périodes primitives de la Nouvelle-France où quelques centaines de colons se partageaient un vaste territoire en l'habitant par la richesse des arts et des traditions françaises.


Édition web pubiée le 21 novembre 1997. Illustrations ajoutées le 31 juillet 1998.

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