Le luth en Nouvelle-France

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1534

1612

1642

1665

1680

Mythes

web Robert DEROME

Religion et vanités 1680.

     ◊ Le sulpicien Vachon de Belmont.
     ◊ Les missionnaires.
     ◊ Bizard, luth ou guitare de nulle valeur.

La présence du sulpicien François Vachon de Belmont en Nouvelle-France, de 1680 jusqu'à son décès en 1732, marque la dernière période permettant d'y documenter la pratique du luth dans le cadre religieux. Des bribes d'informations permettent d'induire que l'instrument ait pu être utilisé dans les missions. Le syle de vie de Jacques Bizard marque le chant du cygne, en Nouvelle-France, de cet instrument incarnant les vanités de ce monde. On continue à représenter le luth dans les arts au XVIIIe siècle, mais en le confondant parfois avec d'autres membres de la famille des cordophones.

Georg Christoph Eimmart le Jeune (1638-1705), Harmonia Suavis [Douces harmonies], artiste qui signe le frontispice de ce livre présentant quelques 300 gravures, soit un psautier préparé sous la direction de l'écrivain Wolf Helmhardt von Hohberg (1612-1688), contenant des musiques de l'organiste et compositeur Hieronymus Kradenthaller (1637-1700), ainsi que des exercices de piété par le théologien scolastique luthérien D. Johann Gerharden (1582-1637), Lust-und Artzeney-Garten des Koeniglichen Propheten Davids [Jardin d'agrément et d'art du prophète royal David], ouvrage publié à Ratisbonne (Regensburg) par Freysinger en 1675, détail de la fig. 104 (Edwards LIDB, #LI-2971).

Cette publication de von Hohberg poursuit la tradition des Emblèmes initiée par Andrea Alciato, dès 1531 et dans ses très nombreuses rééditions (Alciato at Glasgow), qui connait un immense et durable succès dans toute l'Europe de la Renaissance aux XVIe et XVIIe siècles. Chaque emblème consiste en un titre, une image et un texte latin en vers, se référant le plus souvent à l'Antiquité, le tout créant de nouvelles significations. Le luth y devient ainsi un symbole fédérateur des gens et des nations, par l'harmonie de ses nombreuses cordes, de la plus basse à la plus haute. Une corde tendue, fausse ou cassée, peut alors semer la zizanie ou la guerre. Dans son très volumineux et magnifique ouvrage, von Hohberg ajoute à ces éléments des partitions musicales, des exercices de piété, ainsi que des illustrations de plantes issues de son intérêt pour l'agriculture. Tout comme Chomedey, né la même année, il a militairement participé à la Guerre de Trente Ans jusqu'en 1641. Ce livre d'art total, combinant plusieurs disciplines, fait donc le pont entre la gravure, la musique, la littérature, la nature et la religion, via les « douces harmonies » du luth, protégé par un coussin sur une table, dans le jardin d'agrément du roi et prophète David. Ce qui rejoint l'utilisation que fait Vachon de Belmont de cet instrument dans ses pratiques religieuses auprès des Premières Nations, dans des lieux d'exception spécifiquement créés et aménagés pour eux.

Foedera 1534 (Alciato at Glasgow, web ou pdf).

Eimmart dans Hohberg 1675.

 

Le sulpicien Vachon de Belmont.
Cette physionomie de François Vachon de Belmont (1645-1732 DBC) doit-elle rejoindre les portraits fictifs des héros glorifiés à la fin du XIXe siècle (Martin 1988) ? Ou serait-ce une copie d'un portrait plus ancien ? Y aurait-il une signature illisible à droite de son oreille ? Les archives des sulpiciens, tant à Montréal qu'à Paris, ne conservent aucun portrait plus ancien de Vachon de Belmont dans leurs collections (collaboration d'Anne-Élisabeth Vallée, 17 janvier 2024).

Peut-être d'après un dessin d'Adolphe Rho (1839-1905), M. de Belmont [François Vachon de Belmont 1645-1732], reproduction (Daniel 1867c, t. 2, p. 345).

Jules-Ernest Livernois (1851-1933), peut-être d'après un dessin d'Adolphe Rho (1839-1905), M. de Belmont [François Vachon de Belmont 1645-1732], vers 1870-1878, dessin et photographie, BANQ P560,S2,D1,P85.

Peut-être d'après un dessin d'Adolphe Rho (1839-1905), Mr François de Belmont, V.G. 5e supérieur de 1678 à 1731, reproduction avec un encadrement imitant les gravures du 17e siècle comme celle de Louis Tronson (Daniel 1902-08).

Ce portrait est d'abord publié en 1867 par le sulpicien François Daniel (1820-1908, arrivé à Montréal en 1847, Gauthier 1912, p. 42) dans un de ses ouvrages biographiques dont les gravures anonymes suscitent beaucoup de questionnements, par exemple le portrait fabriqué de Jeanne Mance (Martin 2018p). L'éditeur Eusèbe Senécal, qui travaille pour les sulpiciens, a été associé à un François Daniel homonyme en 1854-1858 (Cudia 2017.11, p. 40 et passim). Le même auteur reprendra ce portrait, quatre décennies plus tard, dans un encadrement imitant les gravures du XVIIe siècle, par exemple celle du sulpicien Louis Tronson.

Ce portrait de M. de Belmont est reproduit tel quel sur une photographie à l'allure d'un dessin, aux coins arrondis comme une petite image dévote, diffusée par Jules-Ernest Livernois (1851-1933), actif à Québec à compter de 1873 (DBC). Ce genre d'image trouvait preneur auprès des férus d'histore de cette époque idéalisant les mythiques fondateurs de la Nouvelle-France (Gagnon 1978). Faisait-il partie des « albums de comptoir » depuis les années 1860 ? Une inscription, à droite au niveau de l'oreille, a été oblitérée. S'agirait-il de l'auteur de ce dessin ? Joseph L'Hérault, créateur d'un portrait fictif de Chomedey, pourrait-il être également l'auteur de celui-ci ? Était-il parent de la mère de Livernois, Élise L’Herault dit L’Heureux ?

La technique utilisée pour ce portrait de Vachon, une forme de pointillisme gras, diffère de celles en vigueur à son époque dans les habituels portraits gravés, par exemple celui du jésuite Paul Le Jeune, de même que dans les plus rares dessins du XVIIe siècle. Pourrait-on l'attribuer à Adolphe Rho ? Car il ressemble à d'autres, de même facture, portant sa signature. Rho aurait pu le concocter pendant que François Daniel préparait son livre car, après son mariage en 1865, il profite régulièrement de l'aide du cousin germain de son épouse, l'abbé Léon Provencher, influent intellectuel fondateur du Naturaliste Canadien (1868-1892) et rédacteur à La Semaine religieuse de Québec (1888-1889). C'est durant cette période que Rho peaufine son procédé qui attire l'attention publique en 1870 (Fréchette 1984, p. 8-9 ; Allaire 1910a, p. 454).

Adolphe Rho, portraits de Thomas Caron en 1871 et de Mgr L.Z. Moreau en 1875 (Fréchette 1984, p. 37 et 45).

« Il faut attendre l'avènement de la carte de visite et la mise en marché des tableaux d'histoire du Canada pour voir de [sic] Livernois atteindre le succès en 1861-1862. [...] La promotion de cartes de visite représentant les membres du clergé et les célébrités du temps lui vaut la clientèle de l'élite de la capitale. [...] En 1869, il faut faire une grande vente de cartes de visite. On organise une tombola pour mousser la vente et accélérer la liquidation du "vieux stock". [...] La galerie Livernois est alors un point de rencontre de l'art à Québec. Déjà en 1870, Adolphe Rho (1835-1905) y expose des portraits au crayon. Plusieurs créateurs y présentent leurs oeuvres qui associent dessin, peinture et photographie. Encore en 1901, Le Canadien de [19] septembre rapporte qu'un peintre reconnu [M. Hance] y répète son accrochage annuel [Lessard 1987c, p. 119-120]. »

« À l’automne de 1870, [Adolphe] Rho annonce l’ouverture d’un atelier rue Saint-Jean, à Québec, dans la galerie du photographe George William Ellisson. Il a mis au point un "nouveau procédé" pour faire des portraits. La méthode est simple : une photographie est agrandie mécaniquement et les traits sont repris par l’artiste au pastel, au fusain ou aux crayons. Ainsi le portrait donne l’illusion d’être entièrement fait à la main, "d’un fini à presque défier la peinture" [DBC] ».

Albert Ferland, Père Isaac Jogues (sous les traits de Jean de Brébeuf), vers 1905, Dessin au fusain, incription au verso « Père Isaac Jogue [sic] (1607-1646) », BANQ-M, Albert Ferland, poète et dessinateur, référence au Fonds Albert Ferland : ancienne cote MSS004/019/124, nouvelle cote MSS4,S2,SS2,D6.

Albert Ferland (1872-1942) d'après Pierre-Louis Morin (1811-1886) d'après Joseph L'Hérault (actif de 1874 à 1895), Portrait fictif de Paul de Chomedey de Maisonneuve, [1899] (Le Jeune 1931, p. 218).

Anonyme, Portrait de Vachon de Belmont, fin XIXe ou début XXe, photo ou imprimé avec rehauts de pastel, 25,1 x 20 cm, Univers culturel de Saint-Sulpice I1.5-04 ; la même boîte d'archives contient plusieurs portraits qui semblent avoir servi à Daniel 1902-08, soit des photos ou imprimés retouchés au pastel ou à la peinture (collaboration d'Anne-Élisabeth Vallée).

Compagnie Cadieux et Derome (1902-1909), Jacques Marquette, photographie d'après un fusain, Montréal, Archives de la Ville de Montréal, Exposition virtuelle des Portraits historiques canadiens, Fonds Aegidius Fauteux, P1409-1.

Albert Ferland, Pere Jacques Marquette, 140 x 100 mm, 1906, British Library HS85/10/16936. Source.

Un autre portait de Vachon de Belmont est conservé chez les sulpiciens. Il s'apparente à ceux ci-dessus, publiés par Daniel et Livernois, mais avec des différences. Sa facture fait penser aux portraits fabriqués à la fin du XIXe siècle et au début du XXe par Albert Ferland ou bien la Compagnie Cadieux et Derome, représentant d'autres personnages du XVIIe siècle tels que Chomedey ou bien les jésuites Jogues (sous les traits de Brébeuf) et Marquette.

Univers culturel de Saint-Sulpice Z25 (collaboration d'Anne-Élisabeth Vallée, 30 avril 2024).

« J’ai découvert, dans une boîte d’archives non traitées, un document qui semble bien avoir appartenu à François Daniel et qui témoigne de son travail d’auteur. Il s’agit de cahiers détachés tirés de différents ouvrages, annotés par lui, regroupant des portraits, signatures, cartes et armoiries. Sur deux feuilles détachées, il a inscrit des notes à l’intention d’un artiste à qui il demande de produire un portrait de M. Picquet en suivant sa description. À l’endos de cette feuille, on trouve la date du 8 septembre 1899 : il s’agit du reçu d’un achat au nom de l’abbé Daniel [collaboration d'Anne-Élisabeth Vallée, 30 avril 2024]. » L'hypothèse d'un portrait fabriqué de Vachon de Belmont par François Daniel se trouve renforcée par ces archives où il donne des instructions très précises, descriptions, croquis et photographies à l'appui, pour la fabrication de ces autres portraits. « Portrait (Buste) de Mr Picquet [1708-1781 DBC] ¶ Description ¶ Figure pleine, ronde, colorée, yeux vifs, intelligents, levres colorées, rieuses, front régulier, rond, menton un peu saillant, petite [fossette], cou court, mais proportionné, [barbet bleu], sombre, c17313 soutane noire, avec boutons, collet de soutane régulier ¶ Faire un portrait d’après ces données, [décrite], de la grandeur et largeur de ce papier, en se réglant sur les portraits du temps pour le faire lithographier sur cuivre, par Mr Lapointe, ou un autre ». Également des instructions pour celui à faire de François Baby (1733-1820 DBC) où il ne faut « mettre que le buste ».

Orphelins de la physionomie authentique de Vachon de Belmont, la correspondance de son supérieur à Paris, Louis Tronson [Tronson 1904], en trace un portrait littéraire probant et détaillé. Des extraits de ces riches missives, miraculeusement conservées, sont utilisés pour retracer l'importante place occupée par ce sulpicien musicien en Nouvelle-France.

1680.03.20 — « LETTRE XXIV A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON 20 mars 1680. Comme nous croyons l'établissement de la Montagne très simportant et qu'il ne faut rien négliger pour le soutenir, nous vous envoyons une personne que vous y pourrez mettre avec M. Trouvé, et, qui y sera d'autant plus propre qu'il y a un grand attrait ; qu'il a beaucoup d'esprit et de conduite ; qu'il pourra aisément apprendre la langue, et qu'il ne se laissera pas, à mon avis, remplir l'imaginalion de ces sortilèges qui décourageront tous les ouvriers qui ne seront pas extraordinairement convaincus qu'on ne doit point s'y amuser. Il n'est présentement que diacre, mais il pourra recevoir la prêtrise dans quelque temps si l'air du pays est à son goût, et qu'il s'y consacre pour toujours. Car il y a bien des années qu'il demeure ici et qu'il est en grande édification. Il est de très bonne famille, neveu du premier Président de Grenoble ; mais il est mort à tous les avantages et à tous les établissemens qu'il pourroit prétendre dans le monde. Son unique vue est de servir Notre Seigneur hors des périls où la vanité pourroit l'exposer en ce pays ici. Il quitte pour cela la Sorbonne, il abandonne la Licence où il étoit entré cette année, et se va sacrifier avec joie au service des sauvages (1 Il s'agit ici de M. de Belmont, dont on trouvera la notice plus loin.) [Tronson 1904, t. 2, p. 191-192]. »

Nicolas Guerry peintre, Claude Duflos graveur, Louis Tronson (1622-1700), supérieur général des sulpiciens (1676-1700), vers 1700, gravure (Wikipédia ; état inversé à la BANQ P600,S5,PGN203).

La seigneurie puis châtellerie de Belmont, sur la carte du bailliage d'Yverdon de 1536 à 1566 (Wikipedia), ancien bailliage bernois devenu en 1803 le canton de Vaud en Suisse (Wikipedia).

Le baillaiage d'Yverdon, sur la carte des bailliages bernois au 18e siècle (Wikipedia), devenus en 1803 le Canton de Vaud en Suisse (Wikipedia).

« François Vachon de Belmont reçut une "éducation raffinée, tout à fait grand siècle". Il apprit plusieurs langues, s'adonna au dessin et à la musique, en plus d'obtenir un baccalauréat en théologie de la Sorbonne. Passa-t-il une partie de son adolescence à la cour ? On affirme en tout cas qu'il fut page de la reine avant d'occuper un poste dans la magistrature du Dauphiné [DBC]. » « Belmont [...] avait appris à toucher le luth et le clavier [Dubois 2023, p. 113]. »

Son père, Ennemond de Vachon, était seigneur de Belmont et de Crapanoz ainsi que conseiller au parlement de Grenoble. Sa mère, Honorade Prunier, était la fille du président du parlement. Son frère aîné, Jean-François, succéda à son père au parlement et laissa à François une rente annuelle de 1 200# en 1707. François était entré à Saint-Sulpice à l'âge de 27 ans, le 18 octobre 1672.

Alexandre Debelle (1805-1897), Place du Palais de Justice et statue de Bayard [Parlement du Dauphiné] (détail éclairci),
19e siècle, dessin sur papier, 18 x 22,6 cm, Bibliothèque municipale de Grenoble Hd.665 (3) Rés (web).

Diacre, Vachon arrive en Nouvelle-France en 1680 et est ordonné prêtre l'année suivante. Il passe une grande partie de sa vie à s'occuper des autochtones. En 1701, il succède à Dollier de Casson à titre de supérieur des sulpiciens en Nouvelle-France et, comme lui, s'intéresse aux travaux historiques par son Histoire du Canada (Vachon 1840). Il consacre sa fortune et ses multiples talents aux plans et à la construction du séminaire de la rue Notre-Dame, du fort de la Montagne, d'un moulin, de la façade de l'église Notre-Dame, de la chapelle de la congrégation des hommes (DBC).  

Divers peizages figures et fortifications dessinees a la main en lanée 1675.

Le nom « Belmont » apparaît au premier feuillet d'un carnet de dessins à l'encre conservé dans les archives des sulpiciens à Montréal, intitulé Divers peizages figures et fortifications dessinees a la main en lanée 1675. Ils illustrent l'art civil du XVIIe siècle tel que pratiqué par les lettrés de cette époque et constituent de magnifiques pendants à l'art du luth par leur caractère intimiste et sophistiqué.

1680.06.12 — « LETTRE XXXI A MONSIEUR DE BELMONT (1) 12 juin 1680. Je ne puis vous exprimer, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, combien on désire ici que les enfans des sauvages soient secourus et bien instruits. Je crois que vous en trouverez assez à la Montagne pour vous occuper quand vous saurez leur langue. Si M. Dollier prenait d'autres vues sur vous, il faut que vous lui disiez que l'on ne vous a envoyé en Canada que pour travailler à cette mission. Vous aurez de quoi gagner les coeurs de ces pauvres enfants par les secours temporels que vous leur pourrez donner ; car Madame votre mère a envoyé à M. Brenier une lettre de change de mille livres, lesquelles on doit donner au Major de Montréal qui part d'ici cette semaine, et qui vous les remettra entre les mains, s'il ne change de résolution. C'est de quoi faire des aumônes ; et les meilleures que vous puissiez faire, c'est envers ces enfants que je vous recommande par dessus tout. [...] Prenez garde seulement à ne point rentrer dans vos troubles passés et dans vos scrupules qui, vous ôtant la liberté intérieure, vous seraient un grand obstacle à ce que Notre Seigneur demande de vous. N'oubliez surtout les règles que l'on vous a données. ¶ Il est important que vous remerciez Madame votre mère des mille francs qu'elle vous a envoyés, afin que cela vous serve pour en avoir autant l'année prochaine. Cette raison néanmoins ne doit pas faire votre principal motif ; vous en trouverez assez d'autres dans ce que vous lui devez, qui seront plus solides et moins intéressés. ¶ Je vous adressai un paquet de lettres à La Rochelle, que M. de Saint-Paul ma mandé avoir mis entre les mains du capitaine de votre vaisseau, qui s'est charge de vous les rendre. Il y en avait entr'autres une pour M. le Gouverneur, et une pour M. l'Intendant. Vous me marquerez, s'il vous plaît, si vous les avez reçues et rendues. (1 François Vachon de Belmont, pour lequel M. Tronson paraît avoir eu une estime et une affection toute particulière, naquit à Grenoble en 1645, entra au séminaire de Saint-Sulpice en 1672, et mourut à Montréal le 27 mai 1732, âgé de 87 ans. Cfr. Bibliothèque sulpicienne, t. I, p. 253-256.) [Tronson 1904, t. 2, p. 206]. »

Grenoble en 1600, Bibliothèque municipale de Grenoble (web ou pdf).

1681.05.30 — « LETTRE XXXVIII A MONSIEUR DE BELMONT Ce 30 mai 1681. J'ai reçu vos deux lettres écrites de Montréal du 10 et 29 octobre dernier ; et ce m'a été une grande consolation d'y remarquer la joie que vous avez eue en arrivant à la Montagne, et l'édification que vous y donnent les sauvages. Si vous êtes bien content d'eux, ils seront assurément bien satisfaits de vous, et il y a beaucoup d'apparence que vous vous accommoderez bien ensemble, puisque Notre Seigneur continue de vous donner tant d'attrait pour cette oeuvre. Je m'imagine qu'ils n'ont pas aussi envie que vous les quittiez sitôt, puisqu'ils vous ont baptisé d'abord et vous ont donné un si beau nom. Ils espèrent sans doute que Onnontaouasti [La Mongagne Agréable selon Dubois 2020, p. 132] sera un jour l'ornement de leur montagne, et ce que l'on m'en a mandé déjà l'année dernière me le fait croire fort aisément. Car, quoique vous ne fassiez que commencer, on dit déjà que vous faites merveille. Pour moi, je n'en puis pas douter ; car je suis sur que vous y faites la volonté de Dieu, qui vaut mieux que toutes les autres merveilles : et je sais bien que c'est aussi ce que vous estimez par dessus tout. ¶ Les vues que vous avez, tant sur vos petits sauvages pour en faire des catéchistes et de petits missionnaires évangéliques, que sur la Montagne pour en faire comme un noviciat et un lieu propre à former des ouvriers pour les nations étrangères, sont de très bonnes vues et les meilleures, à mon avis, que l'on puisse prendre pour le pays. [...] Car il me semble que cet établissement peut avoir de grandes suites, quand ce ne ne seroit que de servir de fondement aux biens plus étendus que vous me marquez. [...] ¶ Je vous ai dit souvent : 1° qu'une des plus dangereuses tentations pour vous, seroit de vouloir recommencer votre confession générale. 2° Non seulement vous ne devez jamais la recommencer, mais vous ne devez pas vous confesser de quoi que ce soit qui l'ait précédé, quand même vous ne vous souviendriez nullement de vous en être confessé. 3° Vous ne devez pas même parler de ce qui a suivi votre confession générale, et qui s'est passé jusqu'à voire sortie du séminaire. ¶ Fiez-vous à l'obéissance : jamais elle n'a lrompé personne ; et pourvu qu'une âme soit sincère et qu'elle cherche purement la volonté de Dieu, elle ne manquera jamais de la connoitre, et il ne permettra pas que jamais elle s'égare. Vous savez combien cela vous est nécessaire, non seulement pour marcher en sûreté, mais encore pour conserver la paix, sans laquelle votre pauvre coeur s'agite et se tourmente d'une étrange manière. Ainsi, ne donnez point de lieu à tous ces retours et à toutes ces réflexions sur le passé, qui ne serviroient qu'à le troubler : ne songez pas même à faire de confession générale depuis voire sortie du séminaire, qu'on ne vous le conseille. Car la seule pensée que vous en devriez faire, vous renouvelleroit l'idée des choses qu'il vaut mieux oublier ; ainsi, quae retrorsum sunt obliltus, ad anteriora te extende [oublies ces choses qui sont derrière toi, concentres toi sur celles à venir]. C'est le meilleur conseil que vous puisse donner celui qui vous chérit tendrement in cisceribus Christi [dans le sein du Christ] (Philip. I, 8) et qui est en lui tout à vous [Tronson 1904, t. 2, p. 221-223]. »

Confession générale utile et avantageuse
(Hamon 1907, p. 16-17).

1681.06.01 — « LETTRE XXXIX A MONSIEUR TROUVÉ (1) 1er juin 1681. Cependant, ne pouvez-vous pas toujours, en voyant de temps en temps ceux de la Montagne, conserver ce que vous avez appris de leur langue, et les entretenir dans cette confiance qu'ils ont en vous. Il me semble même que ce seroit un grand appui pour cette mission, qui pourroit sans cela s'affoiblir ; et que ce que vous ferez au séminaire ne vous empècheroit pas d'y donner quelques jours chaque semaine. Vous pourriez même en y allant leur faire de temps en temps quelques petits présents pour les gagner ; et si vous voulez emprunter pour cela, cette année, jusqu'à la somme de quarante ou cinquante écus, argent de France, je les rendrai ici à la personne que vous me marquerez et sur le premier mot que vous m'en écrirez. Voyez ce que le coeur vous dira là dessus. (1 Claude Trouvé [DBC], d'une riche famille de Lorraine, né vers l'an 1644, passa deux ans au séminaire de Saint-Sulpice et y reçut le sous-diaconat, avant de s'embarquer pour Québec au printemps de 1667. Arrivé à Villemarie le 27 juin, il reçut le diaconat le 24 septembre suivant, et la prêtrise le 10 juin 1668. Il fut alors nommé supérieur de la mission Iroquoise de la baie de Trenté sur le lac Ontario, et il y travailla pendant douze ans. Quand cette mission eut été abandonnée, M. Trouvé devint directeur de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal ; mais il dut la quitter vers l'automne de 1681, rappelé en France par son vieux père inrirme et « mal dans ses affaires ». Cfr. Bibliothèque sulpicienne, t. I, p. 160-164. Casgrain, Les Sulpiciens...en Acadie ; Québec, 1897, in-8°, p. 82-87.) [Tronson 1904, t. 2, p. 223-224]. »

1681.10.06 — « LETTRE XXXIV A MADAME DE BELMONT (1) Du séminaire Saint-Sulpice, ce 6 octobre 1681. J'ai appris, ces jours passés, que vous étiez en peine de ce que vous n'aviez point de nouvelles de Monsieur votre fils qui est en Canada. Les dernières que nous en avons reçues sont du mois de janvier dernier, et nous n'en attendons pas plus tôt que vers la fin du mois prochain, que les vaisseaux reviendront de la Nouvelle France. Je ne doute point que vous n'appreniez en ce temps-là par ses lettres la continuation de ses emplois parmi les sauvages. Mais ce qu'apparemment il ne vous dira pas et que son humilité pourra bien vous cacher, est la grande bénédiction que Dieu lui donne, et l'estime extraordinaire où il est dans tout le pays. On m'en écrivit l'année passée, deux mois seulement après son arrivée, d'une manière si avantageuse, qu'il y a lieu de croire que s'il y demeure quelques années, Dieu se servira de lui pour la conversion d'un grand nombre de sauvages, et pour sauver quantité d'àmes qui le loueront continuellement dans le Ciel, qui sans ce secours l'auroient éternellement blasphémé dans les Enfers. (1 Mère de M. de Belmont, sulpicien, missionnaire chez les sauvages de Montréal en Canada. Voir, au tome II, dans la correspondance avec le séminaire de Montréal, les nombreuses lettres de M. Tronson à M. de Belmont.) [Tronson 1904, t. 3, p. 407]. »

Louis Nicolas, Habitations, Codex canadensis, page 20, fin XVIIe siècle, encre sur papier, 33,7 x 21,6 cm, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma (Gagnon 2017, p. 56).

Florentin Damoiselet, Claude Huilliot, Amour jouant avec des fleurs, 1684, huile sur toile, 1,2 x 1,5 m, Louvre Inv. 3639.

Attribué à François Vachon de Belmont, Partitions musicales manuscrites en huron et iroquois, Univers culturel de Saint-Sulpice P1-8A-4-013 (collaboration d'Anne-Élisabeth Vallée).

1682.06.06 — « LETTRE XLVll A MONSIEUR DE BELMONT 6 juin 1682. Il ny a rien de plus beau que le récit que vous faites de la magniticence de votre église et de ses ornemens. J'en ai fait la lecture à plusieurs qui auroient presque envie de l'aller voir, mais qui souhaiteroient surtout entendre le Gloria, le Credo, le Sanctus, l'Agnus Dei el les Vêpres en sauvage. Il n'y a que les maitres de cérémonies qui peut-être ne s'accommoderoienl pas d'entendre chanter les saints offices en langue vulgaire, et qui ne manqueroient pas de demander bientôt si vous en avez la permission du Pape. Quelques-uns se sont étonnés que vous ayez fait clore un cimetière, parce qu'ils s'imaginoient qu'on ne mouroit point en Canada ; tant ils avoient ouï dire que l'air y étoit bon. Jugez de là si l'on n'a pas ici bonne opinion du pays. S'il ne falloit point passer la mer pour y aller, je crois que M. Le Boiteux, qui est maintenant le grand fontainier d'Issy et qui a découvert une nouvelle source, se résoudroit aisément d'aller voir votre belle fontaine, et qu'il vous donneroit le moyen de la faire jeter comme les nôtres. Car on dit que ce seroit un grand sujet d'admiration pour les sauvages, et qu'ils iroient tous voir cette merveille.

C vivier de 162 pied de long 36 de large 8 de prof, détail du plan dessiné en 1694 par Vachon de Belmont.

J'espère que, par vos assistances spirituelles et temporelles, la mission de la Montagne sera en peu de temps considérable. On en a écrit avantageusement à la Cour, et je vois que l'on en est fort satisfait. ¶ La peine que vous donnent les sauvages de la mission du Sault qui détournent les autres d'aller à Montréal, est une peine qu'il faut vous résoudre de souffrir en paix, sans en faire de plainte qui choque les pères Jésuites. Car il faut se bien maintenir avec eux et conserver une union que la gloire de Dieu, aussi bien que l'édificalion publique demandent. Quant aux scrupules que vous avez touchant le jugement que vous portez de la conduite de ces pères, vous ne devez point vous en inquiéter. Car, comme dans ces sortes d'affaires chacun a ses raisons, et même n'a de grâce souvent que pour son oeuvre, il ne faut pas s'étonner s'il l'appuie de toutes ses forces, et s'il l'appuie d'une manière qui fait peine aux autres qui, en travaillant pour la même fin, ne laissent pas d'avoir des vues particulières fort différentes. Ces bons pères agissent suivant leur lumière et leur grâce par rapport à leur vocation, et vous selon les vôtres et par rapport à l'oeuvre que Dieu vous confie. Si vous ne convenez pas toujours des mêmes principes, il faut au moins que la charité se conserve entière, et attirer la bénédiction de Dieu sur votre mission par la patience. Je vois par votre lettre que c'est là votre disposition et la conduite que vous avez prise, et j'en bénis Dieu de tout mon coeur, parce que c'est celle qui me paroit plus chrétienne et plus conforme à l'esprit de Saint-Sulpice, et je suis sûr qu'elle contribuera plus à la gloire de Dieu que toutes les autres que vous pourriez prendre. ¶ Dieu soit béni qui ne vous donne pas le temps de penser à vos peines passées. C'est la plus méchante occupation que vous pourriez avoir : et la plus grande grâce que de sa part, il vous puisse faire, est qu'en vous ôtant le temps d'y penser, il vous en ôte aussi le souvenir. Mais il faut que vous y coopériez de la vôtre, en ne réfléchissant point sur vous-même, et ne rappelant point volontairement dans votre esprit l'idée des choses que vous ne sauriez trop oublier. [...] ¶ Je ne peux que louer la résolution où vous êtes de n'user jamais de fer ni d'armes à feu pour tuer dans une juste défense ceux qui vous attaqueroient [Tronson 1904, t. 2, p. 247-249]. »

1684.03.12 — « LETTRE LXIII A MONSIEUR LE FEBVRE (1) Ce 12 mars 1684. M. de Belmont (3 Prêtre de Saint-Sulpice. Voir la correspondance avec le Canada.) fait toujours merveille avec ses sauvages de la Montagne, et le village y croit tous les jours. (1 Voir plus haut la note de la lettre L, pag. 235 [où se trouve le texte qui suit]. Après avoir exercé plusieurs emplois dans la Compagnie de Saint-Sulpice à Montréal, en Canada, au séminaire de Bourges, au séminaire et à la paroisse de Saint-Sulpice à Paris, M. François Le Febvre était allé au séminaire des Missions-Étrangères, et ensuite s'était embarqué pour la Chine avec Mgr Fallu, évêque d'Héliopolis, et quelques autres missionnaires. Voir tome I, p. 191, note (1) [ où se trouve une longue notice plus détaillée]). [Tronson 1904, t. 3, p. 249-251.] »

1685.02.17 — « LETTRE XXXVI Ce 17 février 1685. Pour Montréal, tout y va à l'ordinaire. Les sauvages que M. Belmont y a ramassés, au nombre d'environ 300, y font merveille ; et il n'est pas jusqu'à leurs petits enfans, à qui il a appris les cérémonies de l'Église, qui font merveille dans les divins offices. Les difficultés que l'on y a eues sous le gouvernement dur de M. Perrot sont dissipées ; et M. le baron de Caillères, que le Roi y envoya l'année passée pour gouverneur, fait respirer dans l'île tout un autre air, que celui qui, sous la domination violente de son prédécesseur, désoloit d'une manière pitoyable tous les habitants [Tronson 1904, t. 2, p. 457]. »

Allemagne, Autriche ou Itlie, Orgue positif, XVIe siècle, bois sculpté peint et doré,
279 x 303 cm, Écouen Musée national de la Renaissance E.CL.22575.
Samuel-Russel Warren, Orgue, 1867, Église anglicane Holy Trinity Anglican Church, Frelighsburg (web).

1685.04.15 — « LETTRE LXII A MONSIEUR DE BELMONT 15 avril 1685. Les orgues étant un instrument d'église, je ne verrois pas d'inconvénient quand vous en auriez. Elles ne vous donneront pas de tentations comme le luth, et je ne crois pas qu'elles vous soient périlleuses. Ce seroit un moyen d'attirer plus de monde à l'égiise, et Dieu ne pourroit qu'en être glorifié [Tronson 1904, t. 2, p. 279]. »

En 1685, cinq ans après son arrivée en Nouvelle-France, Vachon de Belmont, âgé d'environ 40 ans, a trouvé un luth à Montréal (lettre de juin 1686). On a prétendu qu'il s'agissait de celui Maisonneuve, ce qui est peu plausible. De toute évidence, Vachon avait pratiqué cet instrument bien avant, en France, dans des cadres civils, mondains et festifs, tendances incompatibles, selon Tronson, avec son activité cléricale et missionnaire.

Vachon aurait-il enseigné le luth aux garçons de son école, comme l'une des « manières différentes dont vous proposez de les occuper », ou bien l'utilisait-il seulement comme accompagnement ? Tronson recommande bien à Vachon de ne pas l'utiliser « pour exciter les passions, mais pour porter à la dévotion », tant à l'église que pour ses « sauvages » au Fort et à la Mission de la Montagne.

« Pour ce qui est de Belmont enseignant le luth aux petits Amérindiens, du moins à un sujet particulièrement doué, cela est tout à fait possible, comme l'ursuline la Mère Saint-Joseph qui a enseigné la viole à la petite Agnès. Mais, pratique plus courante, il les faisait chanter des cantiques au son de son luth [collaboration d'Élisabeth Gallat-Morin le 27 août 2000]. »

Johann Christoph von Reinsperger d'après Wenzel Pohl, publié par I T Trattner d'après Bernardo Strozzi, Le Joueur de Lut, vers 1750-70, gravure, 358 x 242 mm, British Museum 1996,1103.71.

1686.06 — « LETTRE LXV A MONSIEUR DE BELMONT Juin 1686. J'ai reçu votre lettre du 24 septembre 1685. Elle est venue avec les autres dans le petit coffret qui ne nous a été rendu qu'au mois de février. C'est un peu tard, et les affaires n'en vont pas mieux. ¶ Vous faites bien de retenir le plus long temps que vous pouvez les grands garçons de votre école, et les manières différentes dont vous proposez de les occuper ne peuvent que leur faire du bien, et elles me paroissent toutes très bonnes. Je ne fais pas même de difficulté que, pour l'accomplissement de votre musique, vous ne vous serviez du luth que la Providence de Dieu vous a fait trouver à Montréal. Je sais l'inclination que vous y avez eue autrefois ; mais elle sera assez rectifiée pour ne vous point faire de tort, quand vous ne jouerez que dans l'église, et que vous ne vous en servirez que comme d'un instrument, non pas pour exciter les passions, mais pour porter à la dévotion. ¶ Il ne faut pas s'attendre que vos sauvages soient des saints. Ainsi, je ne m'étonne pas que quelques-uns se débauchent, et que quelques autres vous fassent de la peine. C'est ce que l'on voit arriver partout. Il ne faut donc pas que cela vous décourage et vous abatte. Il y aura toujours de l'ivraie mêlée parmi le bon grain. Ce sont des sujets de mortification qu'il faut porter avec patience, et adorer en silence et en paix les jugemens de Dieu sur ces misérables, après y avoir fait ce qu'on a pu.

¶ Quelques sollicitations que l'on fasse pour attirer ailleurs vos sauvages de la Montagne, gardez toujours une grande modération. C'est l'ouvrage de Dieu, qu'il saura bien soutenir, et rien ne le maintiendra mieux, de votre part, que la douceur et la charité. Surtout, ne vous faites point d'affaires avec les autres missionnaires. Quelques personnes qu'ils pourront attirer au Sault ne feront pas un si grand tort à votre mission ; mais ce ne seroit lui en faire un notable que de vous brouiller avec eux, et les suites en seroient à craindre. ¶ J'aurois été bien aise de voir le plan de votre village et de votre fort à quatre bastions autour de la chapelle (1 On peut voir ce plan dans la Vie de la soeur Bourgeois, t. I, p. 304 [Faillon 1853 qui donne un plan schématisé].). Je m'attends que vous me l'enverrez cette automne. Ces sortes de pièces peuvent servir dans l'occasion pour entrer en matière, et elles ont quelquefois de bons effets. Il faut toul mettre en oeuvre pour une entreprise qui ne peut subsister que par beaucoup de secours. Le temps que vous mettrez à dresser ce plan sera bien employé. ¶ Vous avez bien fait d'allonger votre bâtiment, car on me mande que vous auriez besoin d'avoir encore un ecclésiastique avec vous, qui put apprendre la langue du pays, et nous vous l'enverrons cette année. ¶ Il faut, au reste, que votre âne soit un âne de condition, puisque son appartement, dont vous avez agrandi votre maison, sert maintenant de réfectoire et de salle de récréation. ¶ Si ce que vous avez commencé à la Montagne peut devenir à la mode parmi les sauvages, et qu'ils prennent goût à bâtir à la française, ce sera le meilleur de tous les moyens que l'on pourroit prendre pour les rendre sédentaires, pour les apprivoiser et les rendre plus sociables. J'espère que celui qui vous donne ces vues en bénira les suites, et que vous en verrez les fruits.

L'âne changé de condition, estampe, 22,2 x 18 cm, Collection de Vinck, Un siècle d'histoire de France par l'estampe, 1770-1870, Vol. 79, pièces 10212-10272, Restauration et Cent-Jours, BNF.

¶ Comme j'ai ici le plan de tous nos séminaires, je serais bien aise que vous me fassiez celui du bâtiment de Montréal, pour le joindre, avec celui de la Montagne, à tous les autres que nous gardons. [...] ¶ 5" Vos tentations pour jouer du luth ne vous feront point de tort quand vous n'en jouerez qu'à l'église ; [...] ¶ 13° Vous perdrez votre temps et votre peine, si vous vous amusez à vouloir régler votre imagination. Songez seulement à bien régler vos affections et les mouvemens de votre coeur. Vous n'êtes pas le maître de votre imagination, vous ne l'arrêtez pas quand vous voulez ; c'est une libertine sur laquelle vous n'avez pas un empire absolu et qui s'échappe quand il lui plait. Ainsi, c'est inutilement que vous vous efforcez de lui donner des règles. Elle ne les suivra que selon son caprice. Mais pour le coeur, vous en êtes le maître ; vous pouvez le régler comme il vous plait ; c'est sur ses bnnes ou mauvaises disposilions que vous serez jugé. Ainsi, tant que le coeur ira bien, ne vous embarrassez point de tout le reste, qui ne peut vous être qu'une matière de trouble, d'embarras et de scrupule. [...] ¶ Je bénis Dieu de votre guérison, mais je crains qu'elle ne dure pas, car vous ne vous ménagez pas assez. C'est à quoi vous devez prendre garde [...] ¶ Nous vous envoyons vos anciennes joyeusetés avec quelques vers de M. Orcel (2 curé dans le diocèse de Clermont). Peut-être y joindrons-nous quelques-unes de ses chansons [Tronson 1904, t. 2, p. 281-284, 286-287 et 289 ; collaboration de sœur Nicole Bussières rhsj, 22 août 2000 ; collaboration d'Élisabeth Gallat-Morin pour la référence à Amtmann 1976, p. 96, qui donne une transcription partielle en vieux français différant quelque peu de celle-ci.]. »

Anonyme, Montréal, C. le Seminaire, D. la Paroisse, détail de Veue de la Ville des trois Rivieres en Canada Nouvelle France 1721, du Fort de Chambly, de la Ville du Montréal, du Saut de Niagara, de la Ville de Quebec, pen-and-ink and watercolor, sheet 564 x 739 mm, The Newberry Library, Ayer MS map 30 sheet 106.

1690.03 — « LETTRE CXVIII A L'ÉVÊQUE de QUÉBEC Mars 1690. Je reconnois avec vous. Monseigneur, qu'il s'est fait des dépenses à Montréal qui se sont trouvées inutiles et dont on auroit pu se dispenser ; mais on y a agi de bonne foi, avec les meilleures intentions du monde, et plus pour le bien public que pour le bien particulier de la maison ; car il est notoire que si l'on a fait quelques murailles et bâtiments, soit à Saint-Gabriel, soit à la Montagne, la plus grande partie a été faite pour mettre à couvert Villemarie des approches et surprises des Iroquois ; de quoi on s'est fort bien trouvé dans celte dernière guerre ; outre que M. de Belmont et quelques autres n'ont pas peu contribué à la dépense ; en sorte que je ne crois pas qu'il y ait aucune juste raison de soupçonner nos Messieurs d'avoir employé la gratification du Roi autrement que dans ses intentions, puisqu'on a toujours pris grand soin, à la Montagne, des enfants des sauvages aussi bien que des personnes plus avancées en âge, qu'on a secourues et qu'on secourt encore tous les jours dans leurs besoins spirituels et corporels [Tronson 1904, t. 2, p. 379-380]. »

1691.03.02 — « LETTRE LXXIV A MONSIEUR DE BELMONT 2 mars 1691. Dieu bénisse vos arbres, conserve votre verger, et empêche les Iroquois d'en venir manger les fruits [Tronson 1904, t. 2, p. 302]. »

1691.03 — « LETTRE LXXIX A MESSIEURS DOLLIER ET DE BELMONT Mars 1691. M. de Belmont doit se tenir ferme à sa conduite ordinaire. Il sait que les voies extraordinaires ne sont pas de notre goût, et il doit être assuré que ce que lui dira M. Dollier lui vaudra mieux que toutes les révélations qui le tireroient de la subordination et de l'ordre de Dieu établi dans son Église [Tronson 1904, t. 2, p. 309]. »

Filippo Cagnolati et Giovanni da Pertici, Clavecin, 1665 et 1680, Musée de la musique E.2019.2.1.

1692.03 — « LETTRE LXXXIII A MONSIEUR DE BELMONT Mars 1692. Je commence par vous remercier de vos nouvelles, de votre belle carte de la Montagne, et de votre ample et exacte relation, avec laquelle j'ai reçu vos trois lettres. Je serois bien aise que vous m'envoyiez tous les ans de pareilles relations, espérant qu'à l'avenir elles ne seront pas si lugubres et qu'elles se trouveront plus avantageuses au pays. Il sera aussi bien nécessaire que nous soyons informés chaque année, combien il y a de monde à la Montagne, et que vous marquiez en particulier : 1° combien il y a d'enfans, 2° combien d'hommes, 3° combien de femmes, afin que nous puissions répondre quand on nous en demandera compte. Si toutes vos pages étoient chiffrées, je ne serois pas si long temps à les lire, ni si long temps à retrouver ensuite les choses principales dont j'ai besoin. ¶ [Long passage sur l'eau de vie et l'ivrognerie.] ¶ Pour les Jésuites, je leur ai témoigné que nous serions bien aise de leur établissement à Montréal, et j'en ai écrit même au P. de La Chaise, qui m'a fait témoigner que si c'étoit mon sentiment, je le lui donnasse par écrit. ¶ [Passage sur M. de la Colombière.] ¶ Il me reste à vous dire quelques mots sur vos résolutions. La 1re, qui regarde la constance et la persévérance dans votre emploi ne peut pas être appuyée sur de meilleurs fondements que sur ceux que vous me marquez. Je n'ai qu'à vous exhorter à faire réflexion dans vos tentations aux beaux passages de l'Écriture-Sainte que vous me rapportez ; car ils seroient suffisans pour relever le courage des gens les plus abattus. [...] ¶ Il est de la dernière conséquence que vous ne parliez jamais désavantageusement des Puissances à qui que ce soit. Tout se sait et se rapporte. Ainsi, hormis à M. Dollier et à moi, ayez sur cela, pour une pratique inviolable, un profond silence. ¶ Votre vocation est pour la Montagne ; vous y faites du bien, Dieu vous y veut : cela vous doit suffire. ¶ Je souhaite que vous ayez bientôt achevé tous vos travaux, afin que vous puissiez jouir de la vie érémitique des Sauvages, à laquelle vous dites que vous aspirez, et dormire cum consullbus terrae, qui aedificant sibi solltudines [coucher avec les conseils de la terre qui se construisent eux-mêmes] (Job. III, 14). ¶ Je ne désapprouve nullement l'inclination que vous avez pour la musique, ni le désir que vous avez présentement de vous y exercer. Comme M. de La Colombière n'est plus des nôtres, je ne sais ce qu'il aura fait pour vos commissions, et si vos orgues et votre clavecin ne seront point remis à une autre année. Cet exercice pourra servir quelquefois à adoucir vos chagrins, et à chasser les mauvaises humeurs qu'excitent en vous les dérèglemens des sauvages, et à vous donner des distractions qui ne peuvent que vous être salutaires, si elles font le bon effet que vous me marquez ; sans compter l'avantage que vous espérez qu'en retirera l'Église. ¶ Je prierai Notre Seigneur qu'il répande ses grandes bénédictions sur la Montagne, afin que cette semence y fructifie, et det tlbi de rore coell et de pinguedine terrae abundantiam [et il leur donnera en abondance la rosée du ciel et la graisse de la terre] (Gen. XXVII, 28). ¶ Je suis de tout le coeur, et mille fois plus que je ne puis dire, tout vôtre [Tronson 1904, t. 2, p. 316-319]. »

François Puget, Réunion de musiciens (détail), 1688, huile sur toile, 147 x 212 cm, Louvre INV 7346. « On a jadis voulu reconnaître dans les musiciens Lully ou Quinault, cependant dèjà morts en 1687. Plus récemmement Jeanne Cheilan-Cambolin, auteur d'une thèse sur l'opéra de Marseille [Un aspect de la vie musicale à Marseille au XVIIIe siècle, cinquante ans d'opéra, 1685-1739, thèse, Université d'Aix-Marseille, 1972] propose d'y voir des musiciens provencaux : Nicolas Besson, maître à danser avec sa pochette, Joseph Campra, frère d'André à la basse de violon, Pierre Gautier, créateur de l'opéra de Marseille au théorbe. Figureraient, à gauche, François Puget lui-même et au centre Pierre Puget [web] ».

1693.03 — « LETTRE LXXXVII A MONSIEUR DE BELMONT Mars 1693. Continuez à dissiper vos tentations et vos ennuis, et à divertir vos sauvages el vos frères en jouant de votre luth. [...] ¶ Comme les chansons de M. Orcel ne sont pas fort propres pour être chantées sur votre luth, je crois que vous ne ferez pas ditiiculté de nous les renvoyer cette année. Si vous en avez perdu quelques-unes, ne refusez pas au moins celles qui vous restent à ceux qui vous en ont confié les originaux (1 Quelques-unes furent perdues, car, l'année suivante, M. Tronson écrivait encore à M. de Belmont : « Si vous n'avez que ce que vous nous avez envoyé de M. Orcel, ses chansons seront perdues, car nous ne les avons pas ici. C'est une perte pour la jeunesse, mais elle espère que vous y suppléerez et réparerez cette perte ». Lettre du 27 mars 1694) [Tronson 1904, t. 2, p. 325]. »

1694.04.07 — « LETTRE XCIV A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON 7 avril 1694. Puisque vous avez tant besoin de prêtres, il n'est pas juste que M. de Belmont en retienne à la montagne plus que sa mission n'en demande. Ce qu'il craint le plus, est que, quand il viendra à manquer, cette mission ne tombe : c'est ce qui lui fait souhaiter d'avoir quelqu'un avec lui qui pût apprendre la langue de ses sauvages, pour soutenir cet oeuvre après lui. Son coeur, dites-vous, esl tout clérical, et nullement tourné vers le monde. Le croiriez vous propre pour être votre successeur dans la place que vous occupez, lorsque vous viendrez à manquer ? Car vous voyez qu'il seroit important qu'elle fût bien remplie, et qu'elle ne demeurât pas long temps vacante [Tronson 1904, t. 2, p. 336]. »

Dès son arrivée en 1680, Vachon de Belmont finance, à même sa fortune personnelle, la construction de la mission autochtone de la montagne qu'il améliore au fil du temps. Il en a laissé ce plan détaillé et commenté en 1694. Il s'agit d'un véritable domaine seigneurial fortifié avec toutes les commodités nécessaires à son autonomie alimentaire et spirituelle.

verger de trante perches de 18 pied de long et de treize perche de large contenan 410 arbres fruitiers | B1 vigne plantee depuis 3 ans. B2 vigne a plater | B3 vielle vigne abandonnee | C vivier de 162 pied de long 36 de large 8 de prof | D jardin potager | E1 vilage Brulé des sauvages de 43 cabanes 13 maisons de charpante | E2 église couverte de bardot | E3 palissade de 250 pagees de bois [?] | F fort de pierre portes du fort de 200 pie sur 100 | grange batie sur l'ancien vivier qui sert de citerne ou cave 60 pie sur 30 | H maison de 40 pied sur 20 | I église neuve avec deux chapelles de 52 pied sur 24 les chapelles en ont douze en quarre | K parterre | L puis | M tour servant de poulier et pigeonnier | N ecuirie | O école | R habitation des seurs de la congregation | [P tour qui, avec O, existe encore sur la rue Sherbrooke face au Grand Séminaire.]

Vachon enseigne aux « garçons "à chanter le plein-chant et la Musique, selon qu'ils ont de la voix" », en les accompagnant de son luth (Dubois 2003, p. 259-260 et 262). En haut à gauche de son plan, il répertorie la population autochtone où ses chanteurs peuvent se cacher sous diverses appellations.

Il y a en tout a la montagne environ 220 | Dans ce nombre il y a mariages ou menages 36 | Femmes veuves 11 | Filles a marier 8 | Garçons 9 | Ecoliers 34 | Ecolieres 23 | Enfans au berceau 12 | Guerriers 55 | Comuniants 8 | Comuniantes 30 | Batises tous hors 2 hommes et 2 femmes | Confirmés tous hors les gros pecheurs | Yvrognes 3 | Yvrognesses 3 | qui s’enyvrent [et se battent] quelque fois | 6 hommes 4 femmes | Tres bons chrestien 8 | Tres bonnes chestiennes 18 | Garçons biens sages 5 | Filles bien modestes 8

Attribué à François Vachon de Belmont, Plant de la Mission de la Montagne, 1694, Archives nationales de France, Collection de cartes, plans et dessins d'architecture, Série N, N/III/Canada/12 (Tremblay 2016.08.22, web ou pdf ; Ville de Montréal ; image interactive haute résolution sur Bibliothèque et Archives Canada ; collaboration de Paul-André Dubois pour les transcriptions).

Reconstitutions hypothétiques de l'évolution du Fort de la Montagne (d'après Wikipédia avec modifications).

Attribué à Philip John Bainbrigge (1817-1881), Montréal depuis la ferme des prêtres 1839 (détail), aquarelle sur papier, 25,2 x 34,3 cm, Musée McCord M982.531.1.

Plusieurs artistes anglophones nous ont laissé, au XIXe siècle, des vues spectaculaires, détaillées et impressionnantes, du domaine des sulpiciens qui n'a cessé d'évoluer depuis son implantation par François Vachon de Belmont à la fin du XVIIe siècle.

• Charles Dawson Shanly (1811-1875), La ferme des prêtres 29 Sept. 1847, mine de plomb sur papier, 23,5 x 30,2 cm, Musée McCord M971.171. •• Fred Holloway (actif 1840-1853), Fort de la Montagne (Priests Farm) (Viger ASC ; Boivin 1990, p. 70 et 79). ••• Henry Richard S. Bunnett (1845-1910), La ferme des prêtres, 1885-1889, aquarelle sur papier, 22,7 x 31,8 cm, Musée McCord M2007.55.8. •••• Jean-Baptiste Lagacé (1868-1946), Plan du fort de la montagne [reconstitution hypothétique], dessin signé « J.B. Lagacé 95 » (Beaubien 1898, p. 128, collaboration de Jocelyn Duff).

1695.03.25 — « LETTRE XCVIll A MONSIEUR DE CHAIGNEAU (1) Ce 25 mars 1695. ¶ L'École ne vous donnera pas tant d'embarras que l'économie ; mais il est important qu'elle ne soit pas à charge au séminaire. N'est-il point à craindre que vous ne fassiez comme M. de Belmont à la Montagne, et que vous ne preniez, non seulement du fer pour faire des chenets, mais encore plusieurs autres choses qui accommoderoient vos enfans, comme vous disiez que M. de Belmont prenoit pour accommoder ses sauvages. Si cela étoit, vous pouvez bien croire que l'économe crieroit contre vous, comme de votre temps vous criiez contre M. de Beimont. (1 Voir, plus haut, la lettre à lui adressée le 22 mars 1691, page 307. Léonard du Cliaigneau, du diocèse de Limoges, était entré prêtre au Petit Séminaire de Saint-Sulpice le 28 août 1687. Il partit pour le Canada le 15 mars 1688, et mourut à Montréal le 23 ou le 24 décembre 1711, âgé de 49 ans.) [Tronson 1904, t. 2, p. 340-341]. »

1695.03.25 — « LETTRE XCIX A MONSIEUR MARIET Ce 25 mars 1695. Cependant, ne négligez rien de ce que vous croirez pouvoir contribuer à votre santé, et surtout ne vous gênez nullement pour m'écrire, car il me suffira que M. de Belmont me mande de vos nouvelles, et je suis sûr qu'il n'y manquera pas. (1 Joseph Mariet alla au Canada en l'année 1668, fut durant trente ans employé au service des malades de Hôtel-Dieu, et mourut à Montréal le 16 octobre 1701.) [Tronson 1904, t. 2, p. 341 et  170. »

1696.03.29 — « LETTRE CIV A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON 29 mars 1696. C'est une bénédiction de Dieu que le dedans du séminaire demeure toujours en paix au milieu de tant d'orages qui grondent au dehors. Je vois bien le besoin qu'il y auroit de vous former un successeur qui pût être supérieur après vous ; mais la difficullé est d'en trouver un qui soit propre pour le pays. Je conviens que M. de Belmont est trop vif, que M. de Montigny (1 François de Montigny, entré au séminaire de Saint-Sulpice le 15 juillet 1687, était parti pour le Canada en 1692 avec l'évêque de Québec. Il alla ensuite à la Chine en 1701.) esl trop jeune, M. de Breslay et M. Priat trop nouveaux. Cependant, comme c'est l'oeuvre de Dieu, il faut espérer qu'il vous conservera jusqu'à ce qu'il vous en ait adressé quelqu'un, ou qu'il nous donnera le temps d'en désigner quelqu'un, s'il vous arrivoit quelque accident imprévu. M. de Breslay nous a paru avoir ici de la prudence, et n'être ni vif ni trop prompt. Vous en jugerez [Tronson 1904, t. 2, p. 354-355]. »

Martial Desbois after Alessandro Varotari, Christ at the marriage feast at Cana plate from Patin's 'Tabellae selectae ac explicatae',
1691, Engraving, British Museum 1996, 1103.58 (Edwards LIDB, #LI-2970).

1696.04.17 — « LETTRE LX A MONSIEUR SABATIER 17 avril 1696. La musique dans les ofîices du séminaire ne seroit pas de mon goût non plus que du vôtre, comme elle n'a point été du goût de nos pères ; mais puisqu'elle plait au Prélat, il n'y a rien à dire [Tronson 1904, t. 1, p. 172]. »

1697.04.21 — « LETTRE CVIII A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON 21 avril 1697. Je bénis Dieu de ce que vous êtes bien présentement avec tout le monde, et surtout de ce que vous êtes en paix dans la maison. Il faut tâcher de prévenir tout ce qui pourroit y apporter du trouble ; et c'est pour cela que je pense qu'il est bon de ne point recevoir encore au séminaire M. de La Colombière, quelque désir que vous et M. de Belmont en ayez. Je ne puis croire que sa demeure y fût utile, et je prévois des suites qu'il est bon de prévenir, en le laissant a Québec, où il fait assurément plus de bien qu'il ne feroit à Monlréal. ¶ M. Geoffroy retourne en Canada, ayant obtenu de Mgr de Québec qu'il se retireroit dans le séminaire de Villemarie, après avoir travaillé quelques mois à la Prairie de la Magdeleine. Nous vous enverrons avec lui deux bons prêtres, dont l'un, qui s'appelle M. de Rollon (1 Jean-Joseph de Rollon, du diocèse de Saint-Brieuc, était entré laïc au Grand Séminaire de Saint-Sulpice le 23 décembre 1692. Parti pour le Canada, il mourut en arrivant près de Québec, le 12 juin 1697, et fut inhumé à Kaniouraska.), seroit peut-être en état de vous succéder un jour, après que vous l'aurez instruit pendant quelques années [Tronson 1904, t. 2, p. 359]. »

1697.04 — « LETTRE CIX A MONSIEUR DE BELMONT Avril 1697. J'ai reçu vos deux lettres de l'année dernière avec l'état de la dépense faite à la Montagne. Nous nous attendons, cette année, de recevoir le plan exact de tout le territoire de Montréal, ou au moins, si vous n'avez pas le temps de l'achever, de recevoir celui des environs de Villemarie, plus achevé que le brouillon que vous nous en avez envoyé, et que l'on n'oseroit, pour votre honneur, faire voir à personne. [...] ¶ Je souhaite que vous exécutiez bien les résolutions que vous avez prises et que vous me marquez : elles ne peuvent que vous être avantageuses et vous procurer intérieurement plus de repos et plus de paix. [...] ¶ Je suis ravi que vous viviez bien avec les Pères Jésuites. C'est une marque qu'ils sont contents de vous, de vous avoir prié de prêcher chez eux le jour de S. Ignace. Les disposilions où vous êtes pour maintenir cette union ne peuvent être qu'utiles en toute manière. ¶ On a consulté quelques Docteurs sur la chirurgie que vous exercez, et on convient que cet exercice est défendu aux ecclésiastiques par les canons ; et que, s'il arrivoit quelque fâcheux accident et que quelqu'un mourût de vos saignées, vous seriez irrégulier. C'est à quoi vous devez faire attention, et sur quoi vous pourrez consulter votre Prélat (1 Le 17 avril de l'année suivante (1698), M. Tronson écrivit à M. de Belmont : « M. Dyzeran a consulté en Sorbonne vos cas de médecine et de chirurgie. Vous verrez par sa réponse que vous ne devez pas avoir scrupule pour le passé, et ce que vous pourrez faire sans crainte pour l'avenir. Vous faites bien de prendre vos précautions pour éviter le trouble et les scrupules, et pour conserver toujours le repos de conscience et la paix du coeur. Je vous souliaite l'un et l'autre comme étant les grands moyens pour bien servir Dieu ».) [Tronson 1904, t. 2, p. 360-362]. »

• Plan du fort et des moulins de la rivière des Prairies, détail de 7 L'église Du Saut au Recolet, 8 La maison seigneurialle, 9 La maison des fermiers, 1726-1749 (collaboration de Jocelyn Duff ; Duff 2023.05, p. 14 note 10, se référant au Fonds du séminaire de Saint-Sulpice, document P25, qui d'après la collaboration d'Anne-Élisabeth Vallé serait la copie d'un original aux Archives nationales de France ; Wikipedia d'après Landry 1992, p. 179 ; SHAC 2023 se référant à 12 375 rue du Fort-Lorette, site BjFj-184, Inventaire archéologique complémentaire, Arkéos Inc, septembre 2019). •• Jean-Baptiste Lagacé (1868-1946), Fort de la Nouvelle-Lorette [reconstitution hypothétique], dessin (Beaubien 1998, p. 238, collaboration de Jocelyn Duff). Lagacé signe plusieurs autres dessins de ce livre dont celui de même style du Plan du fort de la montagne. ••• Anonyme, La chapelle Nouvelle-Lorette [reconstitution hypothétique], dessin (Desrochers 1936, p. 63, collaboration de Jocelyn Duff).

La mission de la montagne déménage au Sault-au-Récollet en 1696. La chapelle de la Nouvelle-Lorette, de 60 pieds sur 27, y est construite en 1700 aux frais de Vachon de Belmont. Après un autre déménagement de la mission, aux Deux Montagnes en 1721 (aujourd'hui Oka), elle sert d'église paroissiale de 1736 à 1751 et est démolie vers 1800 (Desrochers 1936, p. 26 et 63-64, collaboration de Jocelyn Duff).

Bartolomeo Battera (1639-v1699), Instruments de musique (détail), 1688-1699, huile sur toile,
116,5 x 143 cm encadré, Vienne Dorotheum auction, 2020.09.06 lot n° 65 (Edwards LIDB, #LI-2619).

1698.04 — « LETTRE CXV AU P. BRUYAS Supérieur des Jésuites en la Nouvelle-France Avril 1698. Il y a du plaisir à faire quelque chose pour ceux qui ont aussi bon coeur que vous l'avez. Ils s'en ressouviennent long temps. Ce qui a été fait à Montréal pour vos Pères ne vaut pas, à mon avis, qu'on y pense. Je suis bien aise néanmoins d'apprendre de vous-même que l'union y soit entière entre eux et nos ecclésiastiques, et que M. Dollier et les autres fassent tout ce qu'il faut pour l'entretenir. [...] ¶ J'estime M. de Belmont bien heureux d'avoir si bonne part à votre amitié. Si vous vous approchez de Villemarie, comme vous l'espérez, en retournant à votre chère mission du Sault-Saint-Louis, ce sera un grand sujet de joie pour lui et pour tous nos Messieurs d'avoir un tel voisin. Je vous remercie de tous les bons sentiments en faveur de leur communauté ; vous ne devez pas douter que tous n'en aient de semblables pour la vôtre. Assurément, que la demeure que vous ferez dans le voisinage ne servira pas peu à augmenter l'union de part et d'autre [Tronson 1904, t. 2, p. 371-372]. »

Pierre-Louis Morin (1811-1886), Reconstitution hypothétique du premier séminaire des sulpiciens (1659-1850),
faussement identifié comme la résidence de Chomedey.
Voir : 1882-1884 Pierre-Louis Morin.

1699.02 — « LETTRE CXVI A MONSIEUR DOLLIER DE CASSON Février 1699. Vous avez bien fait, dans les circonstances que vous memarquez, de montrer à M. de Belmont, aussi bien qu'à nos Messieurs, l'ordre que je vous avois envoyé pour le faire votre successeur (1 Au mois d'avril de l'année précédente (1698) [lettre non retrouvée dans cet ouvrage], M. Tronson avait écrit à M. Dollier : « La perte que nous avons faite de M. de Rollon est assurément très considérable et ne sera pas aisée à réparer, car on en auroit fait un très digne supérieur. Il est rare d'en trouver qui, ayant d'aussi bonnes qualités que lui, se trouvent si disposés à tout abandonner pour aller en la Nouvelle-France. Nous n'en avons point présentement que nous puissions vous envoyer. En attendant que la Providence nous en adresse, il faut espérer qu'il vous conservera pour le bien de son oeuvre. Cependant, comme l'abandon et la confiance en son secours ne doit pas nous empêcher de faire tout ce qui peut dépendre de nous, je vous envoie un acte par lequel je donne, pour un an, pouvoir à M. de Belmont d'agir en votre place après votre mort. Comme il semble que cette place lui convient mieux qu'à pas un autre, tant à raison de son ancienneté, qu'à cause de sa naissance, de son esprit et de ses talens, nous avons cru nous y devoir déterminer, avec cette précaution néanmoins de ne lui donner d'abord le pouvoir de gouverner la maison que durant une année ».). Puisque vous le jugez propre pour cet emploi, nous ne penserons point à d'autres. Je lui écrirai cette année, afin qu'il ne fasse pas de difficulté, si le cas y échoit, d'accepter cette charge, aussi bien que celle de la cure de Villemarie et du Grand Vicariat. Car je suis persuadé, comme vous, qu'il est important que ces trois charges soient réunies en une même personne, et que le partage qu'on en feroit, seroit une source véritable de division. J'espère qu'il aura encore du temps avant que d'être chargé de ce fardeau, et que, tout estropié que vous êtes. Dieu vous donnera encore assez de force pendant quelques années pour continuer le travail que vous faites. [...] ¶ On nous a dit que l'on a cessé depuis quelque temps de faire des conférences de morale, qui sont néanmoins fort imporlantes. Ne pourroil-on pas les rétablir et, sans que vous en eussiez le soin, ayant tant d'affaires d'ailleurs, en charger M. de Belmont, pour qu'il commence par là, de votre vivant, à se former à la supériorité. M. Villermaula pourroit bien lui servir pour ces conférences [Tronson 1904, t. 2, p. 372-374]. »

Le luth que Vachon de Belmont avait trouvé à Montréal en 1685 a pu enjouer ses collègues sulpiciens dans leur premier séminaire et animer les célébrations religieuse à l'église Notre-Dame avant l'arrivée en 1724 de Jean Girard (1696-1765), organiste, joueur de serpent et maître de chant, le premier musicien professionnel montréalais (Gallat-Morin 1984 et 1993).

Attribué à Paul Sandby junior 1767?-1793, La place du marché, Montréal, 1790, aquarelle sur crayon noir sur papier couché,
26,9 x 37,2 cm, Collection de Canadiana Peter Winkworth, Bibliothèque et Archives Canada R9266 et 2838302.

1699.03.30 — « LETTRE CXVll A MONSIEUR DE BELMONT 30 mars 1699. Vous devez vous résoudre à être supérieur au défaut de M. Dollier. Je suis persuadé que c'est là votre véritable vocation. Car, quelque répugnance que vous y ayez, les personnes que j'ai consultées, soit en Canada, soit en France, demeurent d'accord que nous n'avons personne qui y soit plus propre que vous. Les emplois du Grand Vicariat et de la cure qui vous font peur vous donneront plus de crédit et d'autorité pour procurer la gloire de Dieu et maintenir l'union entre le séminaire, les communautés religieuses et tous les particuliers. Dieu, jusqu'à présent, vous avoit donné toutes les qualilés pour bien obéir; j'espère qu'à l'avenir il ne vous refusera pas celles qui sont nécessaires pour bien commander. La consolation que vous aurez dans cet emploi et qui doit vous y faire travailler avec courage et avec confiance, est que, y élant engagé par pure vocation, vous y trouverez les secours particuliers pour vaincre les difficultés qui s'y rencontreront et pour y vivre en paix. Vous pouvez juger aisément qu'une personne qui n'auroil pas été quelque temps considérable en Canada pour connoitre les hommes et les manières d'agir qui conviennent au pays, ne seroit guères propre pour remplir cette place. [...] Ce qui vous doit encore bien fortifier pour porter ce joug est, que vous êtes aimé et estimé dans le pays, et que, quand j'aurois laissé la liberté à nos Messieurs de choisir un supérieur, ils n'en auroient point élu d'autre que vous. [...] ¶ (2) Après la mort de M. Dollier en 1702, M. Leschassier confirma M. de Belmont dans la charge de supérieur de Montréal. Il lui écrivit le 17 mars de la même année : « Quelque éloignement que vous ayez de l'emploi dont vous êtes chargé depuis la mort de M. Dollier, vous ne devez résister ni au sentiment de votre communauté, ni au choix de M. Tronson, dont les vues doivent être suivies par ses enfants aussi exactement que sa personne et son mérite leur a paru respectable. Il vous avoit désigné pour succéder à M. Dollier, et quoiqu'il n'eût réglé que par provision qui devroit gouverner la maison jusqu'à ce qu'on eût reçu des nouvelles de France, néanmoins il a assez marqué par cette destination, qu'il croyoit que la volonté de Dieu vous demandoit dans cet emploi. Je ne puis avoir d'autres sentimens que les siens. J'ajoute seulement que, quand M. Tronson ne se seroit pas expliqué là dessus, je n'aurois pas fait autre chose, et j'aurois prié vos Messieurs de vous aller chercher dans votre retraite pour vous donner la conduite de la maison. Courage donc, mon cher Monsieur. Souvenez-vous de cette parole que M. Tronson vous a tant de fois inculquée : Vir obediens loquetur victorias » (Prov. XXI, 28). ¶ Les cas de conscience que vous lisez ne doivent point vous faire penser à une confession générale. Celle que vous avez faite autrefois vous doit suffire. Abandonnez le passé à la miséricorde de Dieu. Songez seulement à le servir en paix ; et vous confiant sans réserve en sa bonté, dites-lui avec le Prophète : In pace in idipsum dormiam et requiescam, quoniam tu singulariter in spe constituisti me (Psalm. IV, 9-10) [Tronson 1904, t. 2, p. 374-376]. »

1699.03.30 — « LETTRE CXIX AU R.P. BRUYAS [DBC] Religieux de la Compagnie de Jésus. 30 mars 1699. Nos Messieurs seront bien heureux de vous avoir pour voisins ; j'espère qu'ils en profiteront, et surtout M. de Belmont, qui a cet avantage d'avoir plus de part à votre amitié [Tronson 1904, t. 2, p. 383]. »

François Vachon de Belmont, Fort du lac des Deux Montagnes a situer Environ a deux lieues au dessus de L'isle de Montréal sur la terre du Nord Dans le detroit et à la vüe du fort Seneville dans Lad. isle de Montréal, 1719, Dessin à la plume sur papier, 58,5 x 82, Collection Moreau de Saint Méry, Archives nationales d'outre-mer FR ANOM F3/290/73.

En 1719, Vachon de Belmont dresse un plan du Fort du lac des Deux Montagnes. La partie gauche est réservée au « Village sauvage pour les yrokois » et au « Cartier pour Les Sauvages Algonquins », où, « faites décorse », et parfaitement alignées contrairement aux données archéologiques, les 72 « cabanes Sauvages ont pour L'ordinaire 18 pieds ou Environ de Largeur, Leur Longueur est Différente, voici a peu prez Leur figure, il y a une porte a chaque bout de la cabane ». La partie droite du plan présente, à l'intérieur d'un fort carré à quatre tourelles d'angles, une église de 72 pieds sur 24 avec une sacristie et une « Sale De Conseil Pour Les Sauvages », une « Maison pour Loger Les Missionnaires » et une « Ecolle pour Le catechisme et pour apprendre aux petits garçons Sauvages a chanter Les offices De Léglise en Leur Langue », ainsi qu'un « Couloir pour Se battre a couvert ». Eut-elle le privilège de vibrer aux harmonies du luth jusqu'au décès de Vachon de Belmont en 1732 ?

Oheroskon Dicaire (1827-1884), Telle quelle l'église catholique d'Oka 1872 (détail), Mine de plomb sur papier, 20,4 x 33,1 cm, Musée McCord M8981.

Attribué à François Vachon de Belmont, Partitions musicales manuscrites en huron et iroquois,
Univers culturel de Saint-Sulpice P1-8A-4-013 (collaboration d'Anne-Élisabeth Vallée).

Le luth de Vachon de Belmont n'a pas été conservé chez les sulpiciens, ni ses tablatures, mais un manuscrit en huron et iroquois lui est attribué (collaboration d'Anne-Élisabeth Vallée). Ses partitions musicales imprimées sont ensuite passées à Jean Girard (1696-1765), organiste à l'église Notre-Dame de Montréal et maître d'école pour les sulpiciens. Elles sont conservées à la BANQ : Motets pour les principales festes de l’année par M. Noel, Paris, Ballard, 1687 ; Premier livre d’Airs spirituels de différents autheurs, Paris, Ballard, 1679 ; Second livre d’Airs spirituels de différents autheurs, Paris, Ballard, 1679. (Collaboration d'Élisabeth Gallat-Morin le 27 août 2000 ; Gallat-Morin 1993, 1997 et 1998.07 ; Dubois 2023, p. 228 note 6, se référant à BANQ collections spéciales RES AF 264).

H. Ertl after design by J. J. Eybelwieser (c.1667-1744), Pologne, Cabinet der Lauten Philipp Franz Le Sage de Richée, 1695,
Engraving, Österrreichische Nationallbibliothek, Vienna, Austria (Edwards LIDB, #LI-2565).

Cette charmante gravure de la fin du XVIIe siècle, publiée en Pologne en frontispice du recueil de musiques pour luth de Philipp Franz Le Sage de Richée, met en scène, dans un décor luxueux, une aristocrate avec un luth à 11 choeurs accompagnée d'angelots : ceux de gauche soutiennent des armoiries, ceux près d'elle jouent du hautbois ou chalumeau et du violon. Cette composition a la particularité de montrer, à l'extrême droite, une pile de manuscrits musicaux identifés à ces luthistes compositeurs : Gaultier, Mouton, Dufault et C Logy. Moins connu, ce dernier est Jan Antonin Losy, également orthographié Johann Antonin Losy von Losimthal comte de Logy (1650-1721), un aristocrate né en Bohême et décédé à Prague ; Jakob Lindberg a publié un album, intitulé Note d'oro, dédié à ce compositeur.

 

Les missionnaires.

Pieter van Mol (1599-1650), La Vierge entourée d'un concert d'anges, ou le Couronnement de la Vierge, vers 1631-1650, huile sur bois, 352 x 230, La Souterraine, prieuré, église paroissiale de l'Assomption-de-la-Très-Sainte-Vierge (web).

François Mimault, Tableau d'autel, donation du rosaire avec Louis XIII, 1633, huile sur toile, 238,7 x 174, Entrevaux, Provence-Alpes-Côte d'Azur (web).

Antoine Rouvier, Sainte famille, 1634, huile sur bois, 270 x 330 cm, Entrevaux, Provence-Alpes-Côte d'Azur (web).

Au Moyen Âge et à la Renaissance, quantité d'oeuvres d'art présentent des luths utilisés pour célébrer diverses dévotions religieuses, tant sur terre qu'au ciel. Le XVIIe siècle partage cet engouement, même si l'instrument, alors au faîte de sa popularité, s'identifie de plus en plus aux plaisirs et vanités du monde terrestre. En France, on enseignait la musique dans les collèges des jésuites, dont le violon, la viole, le luth, la flûte douce et d'autres instruments (Dubois 2023, p. 32), pratique exportée en Nouvelle-France. Mais, « seuls les petits instruments que l’on peut transporter avec soi, et même sur soi, semblent avoir été en usage dans certaines missions. La flûte douce est de loin l’instrument le plus fréquent, puis, par ordre d’importance, viennent le violon, la viole de gambe et le luth [Dubois 2023, p. 97]. » On trouve d'ailleurs mention de ce dernier dans des dictionnaires de langues autochtones compilés par des missionnaires. « Le luth est abordé par Aubery [le jésuite Joseph Aubery 1674-1756, Dubois 2023 p. 1 et 28 note 81 pour son batistaire du 10 mai 1674] d’une manière générale, puisque sa traduction abénaquise englobe tous les instruments à cordes pincées qui servent à accompagner le chant ; c’est pourquoi à l’entrée du mot luth, Aubery écrit : "C’est en général toute sorte d’instruments à chanter [62. Joseph Aubery, Dictionnaire françois-abnaquis, Arsikantég8k dari 18 augusti anni 1715, edition 2da, 540 p. Musée des Abénakis, numéro 1962.1939.]." Dans un dictionnaire agnié, on ajoute à la traduction du mot ce commentaire en langue iroquoise : "Il y a du plaisir à entendre joüer du luth [63. Dictionnaire dit mohawk ou agnié, ASQ, Ms no 58.]." De tous les missionnaires, le sulpicien Vachon de Belmont est le seul dont les habiletés de luthiste nous soient connues par sa correspondance avec son supérieur [Dubois 2023, p. 99]. »

Charles Buisine Rigot sculpteur, Buffet d'orgue, 1644, décor dans la masse de chêne, Lille église Sainte-Catherine (web).

L'orgue est devenu l'instrument de prédilection dans les églises. Un des panneaux décoratifs de celui-ci s'orne, au milieu du XVIIe siècle, de plusieurs instruments de musique : la viole, le tambour, divers vents et un cordophone qui pourrait être un luth ou un autre membre apparenté à cette vaste famille.

Louis de Caulery (1582-1621), Concert galant, vers 1600-1621, huile sur panneau de chêne, 50 x 66,5 cm, Mâcon musée des ursulines 880.1.45.

Ce tableau, où performent deux luthistes accompagnés d'un violon et d'une harpe, montre de façon éclatante la dichotomie existant à cette époque entre les plaisirs et vanités de la chair et les devoirs religieux discrètement évoqués par l'image d'une sainte en prière dans une pièce reculée à l'extrême droite ! C'est cette société que tentaient de fuir les dévots venus coloniser la Nouvelle-France afin d'y créer un nouveau monde utopique.

 

Bizard, luth ou guitare de nulle valeur.

Jan Steen (1626-1679), The Lute Player (détail), c. 1670, oil on canvas, 36,4 x 53,2 cm, Wallace Collection P150.

« Jusqu'à Louis XIV, le luth règne seul, sans conteste. Le luth est l'instrument essentiel de la première moitié du XVIIe siècle : la préciosité, l'air de cour, la poésie du temps de Louis XIII et de Mazarin ne peuvent être séparés de lui. Il est un fait social et culturel fondamental pour l'intelligence du XVIIe siècle. À cette époque, la guitare n'a presque pas d'existence en France ; elle n'apparaît quère que comme instrument exotique « alla spagnola » ; c'est à ce titre qu'on voit, en 1625, dans le Ballet des fées de la forêt de St Germain, l' « Entrés des chaconnistes espagnols qui dansent au son de la guitare » - et de la venue en France de cet instrument en même temps que cette danse, elle aussi exotique, est significative [Beaussant 1979]. »

Anonyme, Luthiste jouant pour trois convives à table, 1671-1672,
azulejos, Lisbonne Palais Fronteira (photo RD 27 octobre 2008).

Veermeer van Delft, Jeune fille à la guitare [vihuela], 1670-1672,
huile sur toile, 53 x 46 cm, London Kenwood House.

Jacques Bizard (1642-1692 DBC), major de Montréal, aide de camp de Frontenac et seigneur de l'Ile Bizard, arrive dans la colonie en 1669 et à Montréal en 1677. Il épouse en 1678 Jeanne-Cécile (1660-1700), fille unique du héros Raphaël-Lambert Closse. Bizard décède en 1692. Sa veuve convole avec Raymond Blaise Des Bergères de Rigauville en 1694 et elle décède le 4 février 1700. Elle possède alors un « Luth ou Guitarre de Nulle valleur » (Inventaire des biens de feu Mr Bizard fait a la reqte de Mr Bergeres & damlle Moyen, notaire Antoine Adhémar, 13-14 août 1700, n° 5628, cité par Séguin 1968, p. 45, collaboration d'Élisabeth Gallat-Morin). Le tabellion n'est certes pas mélomane. Comme Gustave Lanctôt, il ne sait distinguer le luth de la guitare qui, à la fin du XVIIe siècle, devient plus populaire en France. Le luth est un instrument éminemment fragile et il se détériore rapidement si l'on n'en prend pas soin. C'est le cas de celui-ci dont les membres de la famille Bizard avaient dû profiter dans ses meilleurs jours, alors que la veuve semble s'en être désintéressé. Jacques Bizard aurait également pu jouer du luth dans des cadres festifs selon ce témoignage du gouverneur Le Febvre de La Barre : « Ce Bizard est un Suisse plongé dans le vin et l'ivrognerie, inutile à tous services par la pesanteur de son corps [DBC] ». On a certainement dû utiliser le luth pour accompagner les bals et les danses suffisamment populaires pour provoquer leur interdiction par le clergé (Roy 1930b, p. 261 ; Séguin 1968, p. 46-47). En Nouvelle-France, on abandonne donc la pratique du luth au début du XVIIIe siècle, les instruments devenant derechef caducs pour cause d'abandon de ce répertoire.

Willem van Mieris (1662-1747), The Lute Player, 1711, oil on oak panel, 50 x 40,5 cm, Wallace Collection P155.

Willem van Mieris, The Neglected Lute, c.1710, Oil on panel, 47.2 x 38.8 cm (support canvas panel stretcher external), Royal Collection Trust RCIN 405543.

Au XVIIIe siècle, qui a vu le déclin du luth, cet instrument continue toujours d'être associé à la galanterie, ainsi qu'aux vanités de ce monde. Avec un imposant théorbe, la femme aux riches atours peinte par Mieris en 1711 occupe le centre de l'attention séductrice d'un homme lui offrant du vin et des huîtres, réputées aphrodisiaques, dans un discret décor de nus en arrière plan, avec une suite à table où le luth est mis en pause.

Johann Wilhelm Stör, Johanes Uldaricus Haffner AA. LL. Cultor, 1730, engraving, 149 x 93 mm, British Museum Bb,16.373.

Jean-Honoré Fragonard, La Leçon de musique, 1765-1770,
huile sur toite, 1,09 x 1,21 m, Louvre INV 4543.

 
Johann Ulrich Haffner (1711-1767), jouant ici sur un luth à 9 choeurs, était un éditeur de musique à Nuremberg. Chez Fragonard, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la leçon de musique prend des allures de batifolages, le luth se faisant discret, posé sur une chaise et des partitions musicales, près d'un petit animal énigmatique.

Jean-Baptiste Siméon Chardin (1699-1779), Les attributs de la musique, 1765, huile sur toile, 91 x 145 cm, Louvre INV 3200.

Attribué à Germain Boffrand, Panneau aux instruments de musique, vers 1725, lambris sculptés en acajou, Salle de Nantes, Montréal Château Ramezay (photo RD 26 mars 2001 ; Brunet-Weinmann 1978.06).

Le luth représenté par Chardin, dans Les attributs de la musique, est identifié à une mandore, de la même famille d'instruments, mais avec moins de cordes et un son plus aigu. Quant à la Salle de Nantes au Château Ramezay, également du XVIIIe siècle, qui a accueilli le Festival de luth Paul Chomedey de Maisonneuve, un des panneaux décoratifs illustre un autre instrument de la même famille qui pourrait ressembler à un cistre.

 

Le luth en Nouvelle-France

-3100

1534

1612

1642

1665

1680

Mythes

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