Gérard Morisset (1898-1970)

1928.04.12 : Mobilier

 Textes traités le 24 février, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Mobilier 1928.04.12

Bibliographie de Jacques Robert, n° 044

L'Action catholique, 12 avril 1928, p.12 et 7.

Une belle œuvre des Syndicats Nationaux Catholiques

Louable initiative

Les membres des Syndicats Nationaux Catholiques du Bâtiment, désireux de rendre dignement hommage à S.G. Mgr Omer Plante, évêque auxilliaire de Québec, et ancien aumônier de syndicat, ont eu l'heureuse idée de lui fabriquer, de leurs propres mains, une stalle et un prie-Dieu.

Ce geste n'est pas banal.

Outre qu'il rappelle la touchante tradition des artisans du moyen-âge qui offraient à leurs bienfaiteurs le produit de leur labeur, de leur savoir et de leur collaboration intime, il marque le sincère attachement que les membres de nos syndicats catholiques portent à leurs aumôniers et a [sic] tous ceux qui ont la charge de les diriger.

Ce geste, tout de spontanéité, marque également que le travail manuel soutenu par une généreuse pensée collective, par le savoir et par l'habileté, peut créer, même en notre siècle de brutale mécanique, des œuvres distinguées et de bon goût où l'on retrouve les traits caractéristiques de mesure et d'originalité qui ont brillé au moyen-âge.

Quelques principes

Les deux pièces d'ébinisterie que le public peut admirer dans les vitrines, (gracieusement mises à la disposition des Syndicats), de la maison Lindsay - rue Saint-Jean, 201 - tendent à faire revivre, non les formes mais l'esprit de l'art des XIVe, XVe et XVIe siècles, car on n'a pas exigé de leurs auteurs qu'ils fissent une œuvre de telle ou telle époque, pas plus qu'on n'oserait demander à un prédicateur d'aujourd'hui de prononcer un sermon dans le style de Bossuet ou de Lacordaire. Les auteurs de ce travail ont cherché à faire une œuvre bien moderne, tout en appliquant librement les principes, presqu'oubliés aujourd'hui, qui ont fait naître les belles œuvres d'autrefois. En d'autres termes, ils ont voulu innover en suivant la tradition. [Note 1. Dom Bellot, o.s.b. architecte, D.P.L.G.F. correspondance privée, à A. D., 1926.]

De ces principes, signalons la concordance entre la menuiserie et les formes, celles-ci découlant de celle-là, la nouveauté du dessin et des détails et le respect des matériaux.

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Le premier de ces principes s'explique par lui-même: étant donné le but proposé et le bois choisi, tracer l'agencement des pièces de manière que chacune d'elles soit à sa place et qu'il n'y en ait aucune dont le rôle soit purement artificiel: ceci fait, décorer chacune de ces pièces afin de les mettre en valeur et d'établir entre elles la cohésion nécessaire à toute œuvre d'art. Toute menuiserie ainsi conçue a chance d'être comprise sans qu'il soit besoin d'en expliquer la construction. C'est, en somme, un travail identique à celui de l'orateur qui, rassemblant ses preuves dans un ordre logique, en forme un faisceau susceptible d'entraîner l'adhésion des auditeurs. Mais il ne suffit pas à l'orateur d'argumenter juste et serré, il lui importe de présenter ses raisonnements en un style clair, grammatical et élégant, et de ne pas verser dans les lieux communs et la banalité.

Ne pas verser dans les lieux-communs [sic] et la banalité, c'est en architecture, laisser de côté les préoccupations archéologiques pour viser à une saine originalité et à une compréhension plus moderne de la décoration. Ce deuxième principe, malgré les dénégations des amoureux des vieux styles, semble évident. Si l'étude du passé ne doit aboutir qu'à la copie servile ou à l'interprétation trop restreinte des formes en usage avant nous, on est forcé d'avouer que les arts ne sont pas susceptibles de progresser.

Mais, heureusement pour l'art et les artistes contemporains, l'histoire du XIXe siècle vient démentir les théories vieillottes de ceux qui prétendent qu'en dehors du gothique et des styles des trois Louis, il n'y a rien à faire. En fait, les pièces de mobilier exécutées par Viollet-le-Duc, Duban Bossan, Duc. Vaudremer, Giles Gilbert Scott dom Bellot et par tant d'autres architectes de France et d'ailleurs sont là pour démontrer qu'il est possible de faire œuvre nouvelle sans copier de créer des pièces d'ébinisterie qui, pour être différentes de ce qu'a produit le moyen-âge, n'en sont pas moins des chefs-d'œuvre de bon goût et d'exécution sincère.

Le mobilier, tout comme l'architecture du bâtiment, "doit être de son pays et de son temps".[Note 2. Herriot, Préface - Les grands travaux de la ville de Lyon par Tomy Garnier architecte.]

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Quant aux respect des matériaux, nous n'y sommes guère habitués, nous qui sommes entourés de mobiliers "imités" et "satyriqués", de pièces de menuiserie qu'ont dirait exécutées en pierre ou en marbre. C'est pourtant un principe élémentaire de construction que chaque matériau soit traité suivant ses qualités distinctives et sa constitution: qu'un mobilier doive recevoir des formes différentes selon qu'il est exécuté en bois, en pierre ou en fer forgé, et que la sculpture ait plus ou moins de finesse selon les bois qui la portent. C'est encore un principe élémentaire de bon sens que chaque essence de bois garde son apparence propre et que tel bois commun n'aille pas usurper par de plus ou moins habiles triturations l'aspect des bois riches. [Note 3. Voir sur ce sujet, un intéressant article de dom Anselme Veys, o.s.b., dans le Bulletin paroissial liturgique, livraison de novembre 1927.]

Brève description

On constatera aisément, l'influence de ces principes dans le plan et dans l'exécution de la stalle et du prie-Dieu offerts à S.G. Mgr Plante.

Comme matériau, on a choisi le noyer noir, un des plus beaux bois d'ébénisterie et qui se prête si bien à la finesse des détails et aux procédés modernes de polissage.

La construction du prie-Dieu rappelle par ses tenons apparents et par ses parements galbés, l'ancienne manière de l'art du menuisier qui, loin de distimuler [sic] les jointages et les couches, cherchait plutôt à les accuser, en en faisant de délicats motifs de décoration. Aussi, les profanes pouvaient facilement comprendre les œuvres qu'ils admiraient, tandis qu'aujourd'hui la colle et les plaquages [sic] rendent incompréhensibles la plupart des mobiliers modernes.

La menuiserie de la stalle n'est pas moins simple, avec ses parements robustes dont les profondes mortaises reçoivent le siège, le dorsal et les traverses supérieures.

Comme décoration on a adopté certains motifs héraldiques légèrement modifiés, comme les fleurs de lis. On a mis à contribution la feuille du maronnier (à l'entour des armoiries) et certains feuillages de chez nous comme la feuille d'érable gris (acer sacchacun) et la feuille de noyer d'Amérique ([illisible]), les unes à peu près telles que la nature nous les montre (comme le couronnement des parements du prie-Dieu), les autres largement stylisées.

On a enfin adopté les anges-caryatides, si finement sculptés par M. Alfred Carbonneau, et les deux colombes de la stalle, symboles de la vigilence. Le dorsal de la stalle comprend un motif décoratif quasi-consacré par la tradition, une mitre gothique flanquée de la croix et de la crosse épiscopale et des deux clefs symboliques. A la traverse supérieure, s'épanouissent, en couleurs héraldiques, les armoiries de S.G. Mgr Plante, sculptées par M. Roméo Montreuil, peintes par M. Adrien Dufresne et couronnées par une prise [sic] très fouillée ou [sic] des feuilles de noyer d'Amérique s'enlacent à une fleur de lis.

Hommages

Pour des raisons qu'on appréciera, il ne m'appartient pas de porter un jugement sur le plan de ces deux œuvres d'art.

Mais je me fais un devoir de rendre hommage au talent et à l'habileté de tous les artisans, qui, sous la direction de M. Alfred Martin Boucher, ont généreusement contribué à l'exécution de cette œuvre. Ils ont apporté leurs connaissances multiples, leur sincérité et leurs conseils. Ils y ont travaillé avec goût, avec feu, et, je dirais même, avec amour, un peu à la manière de leurs devanciers du moyen-âge, les maîtres et les compagnons des corporations.

Quand on songe que tous ces ouvriers sont membres des Syndicats Nationaux Catholiques, que plusieurs d'entre eux, non contents de fournir gratuitement une bonne partie de leur travail, ont même sacrifié nombres de leurs soirées, et qu'enfin leur collaboration intelligente et leur labeur ont assuré l'exécution parfaite de la menuiserie, de la sculpture, de la bourrure et du fini de ces délicats ouvrages, on ne peut réprimer un sentiment de légitime fierté.

Il manquait à nos syndicats catholiques l'occasion favorable de démontrer publiquement et définitivement leur compétence. Cette occasion, ils l'ont crée, sous l'impulsion de messieurs leurs aumôniers et de leur reconnaissance envers S.G. Mgr l'Auxilliaire. Ils ont donc fait œuvre doublement louable et, ainsi, ils méritent les félicitations les plus sincères et… l'encouragement auquel ils ont droit.

Terminons ces quelques lignes par un mot de remerciment [sic] à la maison P.-T. Légaré, limitée et à la firme C. W. Lindsay qui ont généreusement prêté l'usage de leurs vitrines pour exposer ces deux pièces d'ébénisterie.

Voici la liste de ceux qui ont contribué à la réalisation de cette œuvre de haute menuiserie.

La part d'architecture, c'est-à-dire de composition et de dessin revient à M. l'abbé Jean-Thomas Nadeau, M. le notaire Gérard Morisset et M. Adrien Dufresne.

SCULPTEURS

Frs. Leclerc, à l'emploi de L.-H. Peters.

Alfred Carbonneau, 123 rue Bagot.

Roméo Montreuil, 33, rue Signal.

MENUISIERS

J.-Alfred Martin Boucher, à l'emploi de L.-H. Peters.

Louis Mathieu, à l'emploi de Philippe Mathieu.

Cléophas Bernier, 46, rue Morin.

Gaud. Lapointe, à l'emploi de C.-N. Paradis.

Jos. Lapointe, à l'emploi de C.-N. Paradis.

Jos. Giroux, à l'emploi de Philippe Mathieu.

Adelard Gosselin, à l'emploi de Philippe Mathieu.

BOURREUR

P.-E. Thibaudeau, 215, rue Arago.

PEINTRES

Alfred Pelchat, à l'emploi de Gauthier Limitée.

Jos. Dorion, à l'emploi de Edmond Trépanier.

Alexandre Masse, à l'emploi de Léonard Bros.

Emmanuel Clavet, 119, rue Arago.

Bas de vignettes:

[1]- Stalle et prie-Dieu offerts à S.G. Mgr J. Omer Plante par les Syndicats Nationaux Catholiques du Bâtiment de Québec. Dessin de Gérard Morisset.

[2]- Le "Prie-Dieu". Photographie.

[3]- La "Stalle. Photographie.

 

 

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)