Gérard Morisset (1898-1970)

1932.06.18 : Littérature

 Textes traités le 20 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Littérature 1932.06.18

Bibliographie de Jacques Robert, n° 048

L'Action catholique, 18 juin 1932, p. 3; 20 juin 1932, p. 3.

SOUVENIR D'UNE BÉCANE

A quoi bon le cacher: je ne suis plus jeune. Je suis même vieille, flétrie, usée par les années.

La rouille a peu à peu envahi ma membrure, là où étincelait jadis, à la pluie comme au soleil, le plus brillant métal. Mes jantes ressemblent trop à de la ferraille de rebut; mes pédales boîtent un peu à cause des chocs répétés qu'elles ont reçus. Enfin, quand je me mets en mouvement, certaines parties de mon être font quelque bruit qui, je le sens bien, agace ceux que je porte.

J'étais pourtant jolie, autrefois!

Née sur les bords de la Seine, dans une petite fabrique que la guerre a fait disparaître, je m'étalais toute pimpante dans la vitrine d'un marchand de bicyclettes, rue Royale. Tous les jours, à l'heure où s'allument les réverbères, des jeunes gens passaient, qui me regardaient longuement, m'admiraient dans ma toilette toute neuve et fixaient songeurs, l'étiquette indiquant mon prix. En ce temps de vie facile, je coûtais la modique somme de quatre-vingt-cinq francs, un gueleton d'aujourd'hui, quoi! Parmi ces jeunes gens, il y en avait un qui m'examinait amoureusement, le regard chargé de désir. Un jour - c'était en octobre 1913 - il surgit à l'heure habituelle, dit quelques mots à l'oreille de mon patron, versa le prix convenu et m'emporta... mes peines allaient commencer.

Le premier exploit de mon maître fut terrible. Nous longions la route de Saint-Cloud, lorsque ma roue directrice s'engagea dans le rail du tramway. En un instant, mon patron s'écrasa sur le pavé; roula sur lui-même et heurta de front la chaîne de pierre du trottoir. Il était assommé. Je n'étais guère en meilleur état: un de mes pneumatiques était crevé, mes guidons avaient perdu leur axe et l'épiderme d'ébène de mes garde-boue laissait voir de longues rayures brillantes...

Quelques mois après mon maître tombait bravement sur le champ de bataille et je passais, par testament entre les mains de son frère, soldat lui aussi. J'aurais voulu demeurer à Paris, me ballader le long des quais et, peut-être, revoir le lieu de ma naissance, non loin de l'admirable terrasse de Saint-Germain que j'avais entrevue dans un décor de rêve.

Hélas! mon maître m'expédia à Barfleur, à l'autre bout de la Normandie. Quelle déchéance! Avoir connu la Capitale, ses larges avenues, ses rues parées de blocs de bois, ses parcs splendides, les Bois de Boulogne et de Vincennes et puis, me dandiner sur les cailloux de Barfleur, sur ces routes cahoteuses, faites de trous et de bosses, longer un petit port empestant le salin, faire quotidiennement la navette entre Barfleur et Gatteville, sous la pluie et le vent, dans le brouillard et l'humidité, cela me paraissait indigne!

En l'absence de mon maître qui faisait la guerre, c'était son neveu qui usait de mes services. Non seulement il en usait, mais il en abusait. Songez donc: fonctionnaire au phare de Gatteville il m'enfourchait matin et soir, me laissait dehors par tous les temps et ne me lavait jamais... C'est tout juste s'il daignait me donner un peu d'huile de temps à autre, quand sa jambe fatiguée me trouvait dure de pédale .

Ainsi traitée, je devins vite méconnaissable. J'étais couverte de boue et de poussière et je remarquais avec détresse qu'il se formait sur ma robe de nickel quelques taches jaunes, presque rousses, qui peu à peu s'agrandissaient. J'étais navrée. Et je continuais de transporter mon tyran de Barfleur à Gatteville et de Gatteville à Barfleur, sans oser me plaindre à haute voix, mais en souhaitant tant in petto la fin de mon supplice...

Cinq ans après, je revis enfin mon maître . Si j'eus mille peines à le reconnaître - la guerre l'avait tant changé - lui ne me reconnut pas du tout. J'étais devenue une vieille machine sale, dégoûtante, presque branlante. Ma clochette ne fonctionnait plus, mes jantes étaient rouillées de part en part, mes roues avaient perdu maintes raies et on voyait, depuis longtemps déjà la corde de mes pneus. J'avais besoin d'un savon .

Mon maître ne balança pas un instant: il me démonia, fit tremper dans l'essence chacun de mes membres, gratta, torcha et nettoya une semaine durant. Il frotta si bien que je crus avoir recouvré ma jeunesse. Nouvellement chaussée des deux pieds, toute brillante, on aurait dit de loin que j'étais neuve. Mon maître même s'illusionnait: "Venez voir, disait-il à ceux qui passaient, on jurerait qu'elle sort du magasin". Le malheureux, je crois qu'il songeait à me vendre!... De près, il ne fallait pas être grand clerc pour s'apercevoir que j'étais fatiguée: le rafistolage que je venais de subir fardait bien des vices cachés.

Tout de même, j'étais fière. De toutes les bécanes qui s'alignaient à la devanture de la boutique - mon maître, M. Marret, réparait et louait des "motos et cycles" - j'étais la préférée. Dix fois par jour, je transportais M. Marret de sa boutique à son atelier, de son atelier à la boutique. C'était un tout petit homme - il ne pesait guère sur ma selle - doux, affable, la figure éclairée de beaux yeux bleux [sic]. Il parlait peu et presque toujours à voix basse, comme s'il eut craint de déranger ses voisins. Il voyageait peu. Quelques fois, il poussait une pointe jusqu'à Anneville, histoire de se dégourdir un peu, tout en dégustant les quatre petits kilomètres qui séparent Barfleur de cette charmante commune. Une seule fois, il se rendit à Saint-Vaast-la-Hougue, à dix kilomètres.

Dieu, quelle vie facile! Adossée à la muraille de la boutique baignée de soleil je regardais passer tout Barfleur; je faisais de toutes petites courses en ville , ou bien je sommeillais dans le couloir de l'échoppe, l'été dans la fraîcheur, l'hiver près du calorifère.

Je ne regrettais pas trop Paris.

Je m'étais prise à aimer cette coquette ville de province, ce port minuscule où de simples propriétaires de barques à moteur se donnent des airs d'amiraux, ou de braves pêcheurs à la ligne attendent, avec une admirable patience, que les colins veuillent mordre un peu.

Je connaissais tous les Barfleurois: M. le Maire, autrefois simple de manières, aujourd'hui ventru et solennel, le notaire, mon voisin, mystérieusement souriant; M. Lecouvreux, le boucher, épais de corps mais fin d'esprit; le charcutier Le Blond, toujours pressé et avenant; M. Médard, l'épicier, aimable homme au verbe sonore, jovial, le plus honnête épicier du monde; Mme Médard toujours triste et la larme à l'œil, tous les matelots enfin. Les uns alertes, les autres lourds, allant et venant sur la chaussée, qui réparant ses filets, qui se chauffant au soleil, qui blaguant au cabaret en attendant la marée.

J'étais de toutes les fêtes, comme aux jours de la Bénédiction de la mer et des régates; j'étais aussi de tous les deuils, de tous les sinistres, jours sombres où la tempête broyait les barques sur les récifs et noyait les matelots...

Bref, je m'engourdissais. J'aurais fini par attraper de nouveau cette sale maladie de la rouille, si mon maître n'avait manqué de me caresser chaque semaine avec un chiffon de flanelle.

Cela ne pouvait durer.

Je menais cette bonne vie depuis quelques années, lorsqu'un jour - c'était le 21 juillet 1931 - je vis arriver à la boutique trois gais lurons, l'un blond et l'air futé, aussi joyeux que long; l'autre à la démarche dégagée et souple de sportif; le troisième, ni grand, ni gros, toujours un mégot au coin des lèvres, qui regardait tout de ses yeux creux, enfoncés derrière des lunettes d'écaille. Ils venaient louer des bicyclettes.

Les deux premiers, après divers essais sur mes pareilles, réclamèrent des bécanes neuves. Le troisième m'enfourcha maladroitement, me fit faire le tour du port me ramena à la boutique sur un train du diable. Il n'était guère habile: par deux fois, je faillis m'égarer sur une borne ou aller boire à la grande tasse, dans les eaux vertes où se mire tout Barfleur. J'espérais un moment que mon maître ne me laisserait pas partir. Je lui étais tant utile! Hélas! Il me loue comme une vulgaire bécane, sans souci des loyaux services que je lui avaient rendus.

Quelques instants après, je portais mon nouveau patron sur la route de Montarville, tandis que ces messieurs , les deux premiers, montaient fièrement des bécanes qui, suivant leur irrévérencieuse expression, n'avaient pas servi . Trois kylomètres [sic] sont vite franchis: nous arrivâmes bientôt à Montfarville, où plus exactement au Cap, petit hameau de cinq ou six maisons situées au bord de la mer, dans une anse bordée de rochers. Ces messieurs logeaient sur la grève, presque dans l'eau. Ils habitaient une villa d'apparence banale, entourée du côté de la mer de remparts de maçonnerie que les vagues caressaient et frappaient tour à tour, soit que le temps fut calme, soit que la tempête fit rage.

Ils étaient bien une douzaine dans cette villa, y compris les enfants, babillant sans cesse, blaguant comme des marseillais, chantant à tue-tête, toujours gais et de belle humeur.

Je ne saisissais pas toujours ce qu'ils disaient. Ils parlaient français pourtant, mais avec un accent traînant que je jugeais savoureux, émaillant leurs discours d'expressions pittoresques qui me ravissaient. Ils venaient du Canada, contrée lointaine dont j'ignorais le nom. Dans ce charmant pays, il fait, paraît-il, très chaud en été et très froid en hiver. Il reste encore des poissons dans les lacs et les rivières et du gibier dans les forêts et la neige tombe avec abondance. Et quand ces messieurs parlaient d'un mètre et demi de neige et de 30° sous zéro, mes membres grelottaient et l'huile de mes moyeux devenaient toute figée.

Les deux premiers de ces messieurs , je le sus plus tard, étaient musiciens. Ils avaient même loué un piano à Cherbourg et il fallait entendre la douce musique qu'ils en tiraient. Pour moi, j'étaient dans le ravissement quand, le soir, accoudée au garde-corps de la terrasse, entourée par la mer qui faisait un clapotis délicieux, j'entendais ces harmonies chatoyantes s'égrener en sourdine dans l'atmospère humide.

Certains soirs, ils chantaient des mélodies naïves comme j'en entendais parfois sur le perron de l'église de Barfleur.

Ou bien, ils entonnaient tous trois une fugue, comme ils disaient, avec des mots que je ne comprenais pas: "Mi si do si la sol la si mi la sol fa mi... ". Cette fugue, puisqu'il faut l'appeler par son nom, était bien mélancolique.

Mon patron, lui, n'était pas musicien, bien qu'il lui arrivait de toucher le piano de temps à autre. Il était, si je puis m'exprimer ainsi, homme de musée. Il visitait tous les monuments qu'il rencontrait et faisait souvent allusion au Louvre, sans doute le grand magasin de Paris où mon premier patron achetait ses cravates.

A ceux-là s'ajouta plus tard un autre canadien, homme sérieux, grave et pondéré en ses mouvements comme en ses paroles. Il ne resta guère longtemps à la villa, mais il était parfois fort gai, lui aussi.

Dès mon arrivée parmi ces gens-là, je mesurai avec tristesse la profondeur de la sottise que mon maître avait eue en me louant. J'étais destinée à être traitée en vraie bécane de location: aucun soin, aucune propreté, abstinence à peu près complète de lubrifiant, nuits passées à la belle étoile, ou sous la pluie, nombreux services à rendre à toute heure du jour, voire même injures corporelles.

On m'avait louée pour voir du pays et on me le fit bien voir.

Tout était prétexte pour aller à Barfleur: je m'y rendais tous les jours et même plusieurs fois par jour. Me [sic] fallait-il pas aller aux provisions, chercher les journaux ou tout simplement se ballader et prendre l'air?

Matin et soir, j'allais chez M. Joly, chercher le lait, la crème et les légumes dont se régalaient les campagnard de la villa.

Je me rendais aussi à Montfarville, commune agricole où une infinité de petites routes, pleines de cailloux se croisent et se recroisent à tous les cent mètres. Il y a là - je tiens ce détail de mon maître - une église du XVIIIe siècle flanquée d'un clocher du XIIIe siècle. L'église, trapue et peu intéressante, ne vaut pas le clocher dont la batière de granit se détache sur le ciel en une vigoureuse silhouette.

Réville n'était guère qu'un lieu de passage, où on s'arrête quelques instants pour se reposer ou prendre l'apero , tout en jetant un coup d'œil intéressé sur le clocher du XIVe siècle, qui du haut du rocher où il s'élève, domine le village. En continuant dans la direction de Saint-Vaast, on traverse un cours d'eau qui prend sa source près de Cherbourg et se jette dans la Manche, près de la pointe de Landemer. Cette mince rivière, la Saire, bordée de saules et de platanes, canalisée en maints endroits, logeait de rares soles et quelques plies que de patients rentiers s'amusaient à taquiner tout le jour.

Saint-Vaast-la-Houque, où j'allais chaque semaine est le grand port de la région. Non pas que les transatlantiques y mouillent d'un bout de l'année à l'autre, ni que les croiseurs y exécutent leurs manoeuvres annuelles, comme à Cherbourg. Mais tous les marins le connaissent à 50 kylomètres [sic] à la ronde. Ils vont y vendre le congre et le maquereau et ne manquent pas d'assister à ses grandes régates d'août. Quel joli petit port! En face, deux îles, l'une affectée aux phares, l'autre accaparée par le Ministère de la Marine qui y a installé une garnison; à gauche, la pointe de Landemer, derrière laquelle s'allonge celle de Barfleur; au large, les îles de Saint-Marcouf, bien connues des marins; à droite, la plage de Morsaline, fermée par les maisons blanches de la côte.

Cette plage de Morsaline, formant une anse de courbe très prononcée, me rappelle une sale équipée qui m'a mise en fort mauvais état. Mon patron était parti avec son compagnon, le boute-en-train du groupe. Ils allaient sans but déterminé, sur la route de Morsaline. Par malheur, cette route aboutit à la mer. Par malheur encore, la mer était basse, ce jour-là. Et voilà mes deux écervelés qui s'engagent sur la plage de sable, pédalant comme des forcénés. D'abord je longeais de mon mieux les flaques d'eau et je choisissais les bancs de sable dur. Mais les flaques d'eau se multipliant à mesure que j'avançais, il me fallut les traverser. J'étais aveuglée par les goutelettes salées et j'étais glacée par toute cette eau ruisselante. Ce sol devenait tendre, se détrempait sous mes roues et la plage n'était plus maintenant qu'un immense lac ridé par la brise. Je pensais en moi-même que nous n'atteindrions jamais Saint-Vaast...

Quettehou est à trois kylomètres [sic] de Saint-Vaast. La première fois que je vis cette ville morne et tranquille, ce fut en descendant de la Ternelle. La Ternelle est un monticule haut d'au plus quatre cents pieds. De Barfleur et d'Anneville on l'aperçoit au loin, dominant la plaine, coiffé de son église abbatiale et couvert d'arbres de tous côtés. Il attire par le mystère de cette église, dont la silhouette fait penser à un château-fort du moyen-âge. Pour l'atteindre, il faut se hisser par un chemin cahoteux qui serpente dans le flanc de la montagne. Mais parvenu au parvis de l'église, quelle spendeur! Au loin, la mer très bleue à l'horizon, coupée ça et là par la voilure blanche des bateaux de pêche ou la masse grise des paquebots. Disséminés dans la plaine, les villages et les hameaux avec leurs clochers, les domaines seigneuriaux entourés de parcs boisés, les fermes isolées et leurs dépendances, les routes sillonnant le vaste espace. A gauche, le phare de Gatteville, Barfleur avec son église qui semble protéger la ville contre la furie de la mer; à droite, Quettehou et Saint-Vaast, Morsaline et Graveline dans l'imprécision de l'atmosphère tout imprégnée de salin...

La route de Barfleur à Cherbourg n'est pas aussi intéressante. On y rencontre des paysans qui font la navette entre Barfleur et le grand port, on y voit d'immenses domaines, de vastes forêts bien ordonnées, des petits hameaux tranquilles et une petite ville, Saint-Pierre-Eglise, dont le clocher ressemble à une tour d'opéra-comique. Mais à mesure qu'on approche de Cherbourg, l'atmosphère se transforme, le ciel devient plus bleu, la mer -plus scintillante, la verdure plus somptueuse et plus abondante. Un air de fête anime toutes choses, la couleur s'insinue partout. de Cherbourg au cap de la Hague, on marche d'enchantement en enchantement. Ici, c'est une ancienne ville faite de vieilles demeures blotties à l'entour d'un antique clocher du Xe siècle. Plus loin, c'est la ville d'eau moderne, avec ses palaces, ses villas d'architecture prétentieuse rachetée par le décor et l'abondance des fleurs et des arbres. Là, c'est un village peuplé de paysans, de terriens modestes qui pourraient s'enorgueillir d'avoir donné le jour à l'un des peintres modernes les plus attachants: Jean-François Millet.

Mon maître devait me faire voir des pays plus magnifiques encore. En septembre, nous partions pour le Mont Saint-Michel. Ce fut, je l'avoue, un dur voyage. Il fallait tout voir, ne pas perdre une minute, arriver à temps au départ des trains, préparer les visites du lendemain, que sais-je?

Il faudrait tout citer de ce voyage passionnant intéressant: notre passage à Coutances, l'examen attentif que nous fîmes de la cathédrale, nos promenades à Ponterson et à Dol; la visite du Mont Saint-Michel, de ces salles voûtées et décorées avec élégance, de ces pièces longtemps habitées par ce que la chrétienté comptait de plus cultivé et de plus intelligent, de cette église puissante et légère à la fois où plusieurs âges se reconnaissent, en dépit de leurs divergences, par leur amour du vrai et du mystère, de toute cette petite ville échelonnée sur le flanc du rocher célèbre qui la fait vivre; les souvenirs de Saint-Malo et de Paramé; de Lison et de Valognes; notre retour, enfin, en pleine nuit, sur cette théorie de montagnes russes qui courent de Valognes à Quettehou, dans le silence des grands arbres et de l'atmosphère humide de la mer toute proche.

Si ces voyages étaient durs, du moins me procuraient-ils l'avantage de voir des sites magnifiques, des villes bien différentes de Paris et de Barfleur, des paysages enchanteurs que je ne soupçonnais pas. C'est ainsi que j'ai pu connaître le Vast, enseveli entre deux montagnes bleues, tout fleuri de ses ormes géants et de ses maronniers touffus. Valognes et sa belle coupole gothique, Cherbourg et l'animation de son port cosmopolite, Anneville blottie sur les bords de la Saire et dominée par la flèche de pierre ajourée de son église.

Ces souvenirs sont, je l'avoue, les plus réconfortants de ma carrière et il me font oublier la vie de misère que j'ai connue durant plus de 2 mois. En effet, mes pneus s'usaient à la corde. La rouille cernait mes membres entièrement, mes roues se plaignaient hautement comme celle d'une brouette, et j'étais le plus souvent obligée de dormir sous la pluie ou dans d'infects placards...

Un soir, nous revenions du Vast, la pluie nous avait pris à Anneville, légère d'abord comme un brouillard, puis dense, compacte, soulevée par le vent glacial. Nous filions à toutes jambes par des chemins étroits et sales que l'eau rendait glissants. La nuit venait qui s'annonçait sombre et tempêteuse. Le vent augmentait, accourant vers nous de la mer, ralentissant notre course, forçant mon maître à déployer de plus en plus de vigueur... Enfin, nous arrivâmes à la villa, trempés jusqu'aux os, transis. Mon maître - que Dieu lui pardonne - s'engouffra dans la maison, m'abandonnant sur la terrasse, à la fureur des éléments. Quelle nuit, je passais là! La marée montait avec des bruits de tempête, les vagues soulevées au large accouraient vers le rivage, se brisaient sur les rochers. Bientôt, elles atteignirent le pied de la terrasse, le frôlant d'abord, à la manière d'une caresse, puis le frappant, le martelant lourdement de plus en plus, retombant les unes sur les autres avec fracas. Vint un moment où, des montagnes de liquide sale et phosphorescent après avoir frappé la muraille de la terrasse, se soulevaient, menaçantes, enjambaient le garde-corps et s'abattaient sur le plancher de béton. Je recevais sur le dos une partie de cette masse d'eau et chaque fois, je pliais l'échine de froid et de peur. Cette nuit-là, je ne pus me reposer... Le lendemain matin, la pluie avait cessé, un soleil blafard éclairait la plage toute couverte de varech et de bouts de bois.

***

Un beau matin, tout cela finit brusquement. Mon maître m'enfourcha pour la dernière fois et me ramena à M. Marret. Je réintégrai ma place à la boutique patronale, plus usée, plus vieillie que jamais, définitivement ruinée. Cette fois, M. Marret ne voulut pas entreprendre de me redonner une jeunesse illusoire. Il me lava tant bien que mal, redressa mes pédales et m'abandonna dans un coin.

Rien n'était changé dans la boutique. Sur les murs, des outils, des jantes accrochées, des tubes, de vieux guidons rouillés, des paquets de raies, des ferrailles de toutes sortes et même des parapluies. Sur l'établi, c'était toujours le même désordre, le pêle-mêle où s'était toujours complu M. Marret: des casserolles pleines d'huile et de pétrole, des tenailles, des pinces de toutes dimensions, des fers à souder, un pain d'ammoniaque, des bouts d'étain et une énorme quantité de pièces de fer, accumulées là depuis une vingtaine d'années par la négligence du patron.

Dans cet antre, il régnait une odeur fétide, faite d'huile et d'essence, de bois brûlé et de caoutchouc. Le carrelage disparaissait sous une épaisse couche de poudre d'acier, poussière huileuse qui n'avait jamais connu le balai.

Dans le coin où j'étais, j'observais les autres bécanes de location. Elles avaient vieilli, mais pas autant que moi. Je pouvais voir sur chacune d'elles les effets des services qu'elles avaient rendus et cela me consolait un peu de mes déboires. Il y en avait une, la plus jeune, - celle que M. Marret a fait venir de Paris au printemps dernier - qui avait beaucoup souffert. Elle aussi avait besoin d'un savon et je voyais avec jalousie M. Marret préparer des casserolles de pétrole, sortir des raies neuves et une jolie selle souple pour en parer sa préférée.

Et maintenant, je roupille dans mon coin, couverte de toute la boue de l'été, de la fumée de la forge, de la poussière de la boutique, dans l'isolement d'une carrière trop bien remplie. Dans les faveurs de mon maître, une autre m'a remplacée. Et je ne vis plus que par les souvenirs qui me hantent: visions féériques de la Grévelle, pauvranna [sic] bleuté de Gré- [sic] Mont Saint-Michel dans l'éblouissant feu d'artifice d'un matin de septembre.

Montfarville, septembre 1931 - Paris, mars 1932.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)