Gérard Morisset (1898-1970)

1934.06 : Peinture - 17e siècle

 Textes traités le 15 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - 17e siècle 1934.06

Bibliographie de Jacques Robert, n° 55

Le Canada, 13 juin 1934, p. 2; 14 juin 1934, p. 2; 5 juillet 1934, p. 2.

Les debuts de la peinture en Nouvelle-France

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I

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L'art de la Nouvelle-France commence avec ses explorateurs.

Ces hommes à la fois sages et aventureux, méditatifs et instruits, savants même, possédaient, à l'instar des grands esprits de la Renaissance, des aptitudes intellectuelles et manuelles fort diverses. Tour à tour navigateurs expérimentés et audacieux explorateurs, ils pouvaient à l'occasion manier la plume avec aisance, soit pour décrire les pays qu'ils découvraient, soit pour dessiner ce qu'ils voyaient de leurs yeux chercheurs et amusés.

C'étaient les photographes du temps, paysagistes en même temps que cartographes, occupés à relever les côtes et les havres, observateurs attentifs des mœurs des Sauvages et de la faune du pays. Ils ne dessinaient pas que les reliefs des terrains et les contours des rivages. Ils animaient leurs compositions de petits personnages sommairement tracés; ils reproduisaient, souvent avec bonheur, les cabanes des Indiens, les animaux forestiers et les poissons.

Je voudrais signaler, sans m'y appesantir, non pas des noms, [Note 1. Nous ne savons rien des talents de Jacques Cartier, ni du Sieur de Monts, au point de vue de l'art. Mais nous savons que La Roque, Sieur de Roberval était ingénieur. A ce titre, il devait savoir dessiner. De plus, l'expédition de Roberval (1542) comprenait "grande compaignye de gents d'esprit tant gentils hommes comme aultres" (Cf. H.-P. Biggard, The Voyages of Jacques Cartier, p. 224, planche).

Lescarbot dessinait proprement. Quant à Champlain, nous étudierons son œuvre dans un prochain article.] mais des œuvres.

* * *

Les œuvres ne sont pas nombreuses, mais précieuses, car elles nous font pénétrer au cœur même du Canada sauvage et contiennent les seuls portraits authentiques de Cartier et de Roberval.

Ce sont des cartes, immenses dessins coloriés qui, à la projection verticale des accidents géographiques, joignent les avantages de la perspective pittoresque.

La première est une Mappemonde exécutée vraisemblablement entre 1536 et 1540. [Note 2. H.-P. Biggar, Op. Cit. p. 128, planche.] La partie qui concerne les "Terres neuves" contient des figures bien dessinées. Au centre, un groupe de Français au premier rang desquels est Jacques Carter [sic] conversant avec trois Indigènes; à côté, un laboureur tient une charrue tirée par deux chevaux; au-dessus, quelques maisons et des animaux; sur la "terre du laboureur" (presqu'île du Labrador) sont des personnages qui se dirigent vers la forêt: à droite, six Sauvages lardent de flèches deux Français occupés à bécher la terre; çà et là, des Indigènes et des animaux, les uns et les autres représentés en des attitudes très justes.

Le portrait de Cartier peint sur cette Mappemonde est la seule effigie authentique du Découvreur du Canada. Il n'a rien de commun avec le portrait composé en [illisible] par François Riss, [Note 3. Moscou, 1804 et Paris [illisible] - François Riss fut élève du baron Gros. On lui doit un Saint Vincent de Paule à Marseille et une Madeleine (Paris, Ministère de l'Intérieur), quelques portraits et une [illisible] du mariage (Versailles). Sa femme, Pauline Riss, laissa quelques toiles.] copié en 1846 et en 1860 par Théophile Hamel et popularisé par le lithographe Davignan (1848) et le graveur Freeman (1849). [Note 4. Cf. James F. Kenny, Catalogue des gravures... Ottawa, [illisible] p. 41 et 42.] Par contre, il a servi de modèle au graveur Léopold Masssard qui en a inséré une copie dans l'ouvrage de M. de Clugny: Costumes français depuis Clovis jusqu'à nos jours (Paris, 1836, t. II, fig. 143).

La Mappemonde de l'abbé Desceliers (1546) [Note 5. H.-P. Biggar, Op. cit. p. [illisible] planche. - L'original de la Mappemonde, conservé à la Bibliothèque [illisible] à Londres, porte cette inscription: "Faite à [illisible] par Pierre Desceliers, [illisible] , ". Une [illisible] photographique coloriée à la main se trouve au Musée de Dieppe.]est plus complète que la précédente. Les personnages, les animaux y sont plus nombreux. On distingue fort bien un peloton de soldats - dont l'un porte le drapeau de la Marine - commandée par le Sieur de Roberval vêtu de la cuirasse et coiffé d'un casque à plume [Note 6. Le nom est inscrits à droite, à la hauteur des jambes. Le Sieur de Roberval avait raison de se protéger de sa cuirasse: son expédition comprenait nombre de "gents criminels [illisible] ".]; à droite, des Indiens sont assis en rond sous les arbres; des deux côtés du Saint-Laurent, de la "Terre du Laboureur" à la Floride, ce ne sont que Sauvages tirant de l'arc, cavaliers caracolant dans la prairie, soldats bardés de fer, animaux de toute sorte, chevaux, ours, castors et sangliers. Voici un détail curieux: au-dessous du groupe du Sieur de Roberval et de ses repris de justice, une belle femme nue est a demi couchée sous un rocher dans une attitude qui rappelle celle de la Diane d'Anet [Note 7. Au Musée du Louvre.]; les proportions sont aussi les mêmes.

Le portrait de Roberval n'a pas la clarté d'un cliché photographique mais on saisit assez bien les traits du personnage et la souplesse de son corps robuste, à l'aise sous la lourde armure.

C'est peut-être à l'aide des notes et des croquis de Roberval que l'abbé Desceliers exécuta la partie américaine de sa [illisible] [Note 8. H.-P. Biggar, Op. cit., p. [illisible] , planche.].

Celle-ci est plus lisible que la précédente, mais, en général, d'exécution moins habile - à croire qu'une autre main tenait le pinceau. Certains détails plaisent par leur réalisme, comme les ours du Labrador dont l'un, assis, dévore un poisson, tels les Pigmées (Esquimaux) chassant à coups de flèches de grands flamands dégingandés qui se défendent [illisible] .

* * *

Qu'il y ait dans ces cartes des représentations d'épisodes forgés après coup ou dénaturés par le grossissement, c'est probable. Mais les dessins, supposent, pour la plupart, des esquisses préalables; les détails suggèrent naturellement l'idée de croquis faits sur place. La plupart de ces croquis n'existent plus, sauf certains dessins topographiques que leur intérêt documentaire au sauvés de la destruction. Ainsi, une belle carte de la partie orientale du Canada, conservée à la Bibliothèque Nationale, à Paris (Cabinet des Estampes), porte la signature de Mgr Lescarbot. Entre deux répliques de comédie rimée, le spirituel Lescarbot ne dédaignait pas de tracer les méandres d'une rivière ou les capricieux contours des côtes de l'Atlantique.

Il serait fastidieux d'analyser toutes les œuvres qui illustrent les récits de voyages des explorateurs français. Du reste, dans ce domaine, un nom fait oublier tous les autres, celui du fondateur de Québec, Samuel de Champlain.

(A suivre)

LA VIE ARTISTIQUE

Les débuts de la peinture en Nouvelle-France

SAMUEL DE CHAMPLAIN

II

On connaît la forte personnalité de Samuel de Champlain [Note 9. [illisible] (Saintonge), vers 1567 à Québec, 25 décembre [illisible] . - Sur la carrière de Champlain, voir: Jean du SAGUENAY, Le fondateur de Québec, Paris, 1908: Constantin WEYER, Champlain, Paris [illisible]; abbé LAVERDIERE, Œuvres de Champlain, Québec, 1870, 4 vol. [illisible] etc.] l'admirable sérénité de son esprit chercheur, son caractère noble et ferme, sa science pratique des choses de la mer et, le mot n'est pas trop fort, son génie de découvreur.

La ville qu'il a fondée sur des bases si solides témoigne de la justesse de son coup d'œil; les relations qu'il a laissées de ses voyages prouvent sa solide culture et son incontestable talent d'écrivain.

A tous ces dons auxquels la Colonie doit son existence, il joignit une réelle habileté de main un talent de dessinateur qu'il n'eut pas le loisir d'affirmer. Ses dessins ne sont pas toujours justes, mais une qualité rachète ces insuffisances: ils sont spirituels. Tels ils apparaissent à travers les gravures qui ornent les ouvrages du Découvreur. Parmi ces nombreuses gravures de valeur inégale, en voici qui marquent les qualités de l'explorateur-artiste.

Dans les Voyages [Note 10. Consulter de préférence l'édition originale, car les gravures de l'éditions Laverdière sont dépourvues de finesse.] publiés en 1613, le "Port du Rossignol" (Ile du Cap-Breton) est un charmant dessin où l'on voit six Sauvages tenant des lances et s'éloignant de leurs cabanes fumantes; dans l'eau, des marsouins et des dauphins à la mine réjouie. Plus loin (p. 89), l'explorateur a illustré des épisodes de son voyage en Acadie: à gauche, des Indiens abordent au rivage, tandis que d'autres attaquent un navire; à droite, un Indien assomme "un matelot de la barque du Sieur de Mons".

Si Champlain excelle à représenter des petits personnages souples et bien campés, la perspective ne laisse pas de l'embarrasser. Seules les descriptions qu'il a laissées peuvent faire comprendre les maisons qu'il a voulu représenter, comme l'"Abitation de Québecq" (p. 187) et celle de Sainte-Croix. Cela tient au procédé de perspective cavalière qu'il a souvent employé.

Il est plus à son aise dans les scènes qu'il a vues. On sait que les Hurons avaient demandé l'aide de Champlain pour combattre leurs ennemis. Le combat eut lieu en 1609, sur le bord du lac Champlain, simple escarmouche où les arquebuses des Français eurent vite raison de la bravoure des Iroquois. C'est cet épisode, le premier de la longue guerre à laquelle [illisible] a mis fin en 1701, que représente la gravure de la page 233.

A gauche, les barques des Hurons, à droite, celles des Iroquois: ceux-ci, en rangs pressés, essuient le feu du chef français qui vient d'abattre trois de leurs guerriers; en arrière, le fort de pieux des ennemis; à la lisière de la forêt, deux Français déchargent leurs arquebuses. Cette gravure n'est pas seulement un document historique de première importance, c'est une œuvre d'une grande légèreté de traits et d'un style remarquable. [Note 11. On peut voir sur cette gravure la seule effigie authentique de Champlain. J'y reviendrai plus tard, [illisible] .]

Une autre gravure représente le "Grand Sault Saint-Louis". Trois hommes montent une barque: l'un tire sur un Sauvage plongé dans l'eau à mi-corps; en bas, un autre fait feu sur des Indiens qui, eux, tirent de l'arc.

A la fin de l'ouvrage, une carte de la Nouvelle-France, dressée par Champlain, porte le nom du graveur: David Pelletier. [Note 12. [illisible]] En la comparant aux gravures insérées dans l'ouvrage, une conclusion s'impose: elles sont de la même main.

Dans les Voyages et Descouvertures..., publiés en 1619, le style des gravures est plus alerte, le trait plus juste, le dessin mieux démarqué. Une planche (p. 28) montre les costumes militaires des Indiens. Une autre (p. 44) représente l'attaque du fort des Iroquois en 1615. C'est une belle page qui fait penser à l'art de Jacques Callot. Au centre le fort de pieux de l'ennemi; à gauche, quelques soldats français dont l'un charge son arquebuse d'un geste fort souple, au centre un homme nu met le feu à un bûcher destiné à embraser le fort à droite, le "cavalier" de bois rond dont Champlain avait ordonné la construction. Je ne fais que citer la Chasse au cerf (p. 52), une autre planche où sont représentés des Indiens (p. 88) et je termine par une gravure où l'auteur a croqué sur le vif les danses funèbres des Indiens. Les personnages sont nombreux, l'édicule funèbre est de perspective juste et les hommes nus assis au premier plan sont vivants de vérité.

Le dernier ouvrage de Champlain, publié en 1632, ne contient pas de gravures nouvelles. L'auteur s'est contenté de réimprimer celles des ouvrages précédents.

* * *

Ces gravures, quel que soit leur intérêt, ne sont qu'une traduction plus ou moins fidèle des dessins de Champlain.

Voici maintenant des dessins originaux, les uns entièrement exécutés à la plume, les autres rehaussés de gouache. L'Explorateur les a fait au cours de son voyage aux Indes occidentales, de 1599 à 1601. Parti du Finistère, il fit escale en Espagne et, de là, cingla vers la Guadeloupe et Mexico. Partout où il passa, il nota soigneusement les péripéties de l'expédition et dessina les choses qui frappèrent le plus son imagination. Le manuscrit de Champlain, qui est conservé aujourd'hui à la Bibliothèque John Carter Brown, à Providence (Etats-Unis), a appartenu à un Dieppois, M. Féret. Celui-ci l'avait acquis d'un descentant collatéral du Commandeur de Chastes. L'abbé Henri-Raymond Casgrain transcrivit le manuscrit vers [illisible] et fit copier les dessins par un artiste de la Bibliothèque Nationale, à Paris. Telle est l'histoire du premier manuscrit de Champlain, relation rédigée avec une grande simplicité et ornée de soixante-deux dessins et gouaches. [Note 13. Cf. Abbé H.-R. CASGRAIN. Les Origines du Canada. Champlain. Québec, 1698; Philéas GAGNON. Notes bibliographiques sur les écrits de Champlain, dans le Bulletin de la Société de géogrpahie de Québec. Québec. juillet [illisible] , p. 55 et suiv. et J.-Ed. ROY, Rapport sur les archives de France..., Ottawa, 1911, p. [illisible] et suiv. - En plusieurs passages de la Relation, Champlain s'est attribué la paternité des dessins qui illustrent son manuscrit: "J'en pris le dessin", dit-il, en parlant de Séville, et il ajoute: "j'ay jugé à propos de représenter au mieux qu'il m'a esté possible en ceste pasge et en la suivante" Séville et [illisible] (p. 4, ed. Laverdière); à la page 25, il affirme: "j'ay faict [illisible] .]

Quelques-uns de ces dessins relèvent de la cartographie et je n'ai pas à m'en occuper. D'autres - et c'est le plus grand nombre - intéressent l'historien de l'art et, bien qu'ils ne concernent pas la Nouvelle-France, je m'en voudrais de les passer sous silence.

Voici d'abord les "Pêcheurs de perles", solides Indigènes nus, les uns montant une barque, les autres plongeant pour aller ramasser au fond de la mer les précieuses huîtres perlières (Pl. X). Puis une intéressante série d'animaux, de reptiles et d'arbres, les premiers d'une grande souplesses [sic] , les derniers de feuilage [sic] trop lourd.

Les plus belles pièces représentent des Indigènes des Antilles. La planche LIX nous fait assister à un conseil d'Indiens assemblés en rond au milieu d'ossements et d'oiseaux morts.

Le dessin suivant fait voir trois hommes et trois femmes sur un bûcher, gardés par deux Européens à culotte bouffante.

La planche LXI est curieuse: à droite, un Indien bâtonne un homme nu; un vieillard et un jeune homme sont témoins de ce châtiment familier aux Sauvages; à gauche, un religieux, tenant un parchemin, sort d'une chapelle.

Le dernier dessin montre des Indigènes occupés aux travaux des champs, sous la surveillance d'un Espagnol.

* * *

On connaît les événements des dernières années de Champlain: fondation de la Compagnie des Cent-Associés (1627), Québec au pouvoir des Anglais en 1629, Champlain forcé de retourner en France et s'épuisant en vaines négociations, le Canada enfin rendu à la France par le traité de Saint-Germain-en-Laye et le retour de l'Explorateur dans la ville qu'il avait fondée.

A son arrivée, tout était à recommencer, tant les frères Kirke avaient accumulé de ruines de 1629 à 1632. Il se remit à la besogne, peut-être avec moins d'entrain que naguère, sûrement avec la même sérénité. L'un de ses premiers soucis fut de bâtir une chapelle sous le vocable de Notre-Dame-de-Recouvrance et de l'orner de ses peintures. Qu'étaient ces quelques "pauvres images" qu'il peignit en 1634? Des tableaux religieux, sans doute, mais aucun chroniqueur n'en a indiqué les sujets. Du reste ces ouvrages périrent en 1640, dans l'incendie de la chapelle.

Champlain survécut peu à son retour à Québec. En octobre 1635, il s'alita pour ne plus se relever et, deux mois après, en la fête de Noël, il "prit une nouvelle naissance au ciel", selon l'expression du Père Le Jeune.

Par son testament, il institua la Vierge Marie son héritière et légua à l'église qu'il avait fondée ses rentes et son mobilier, entr'autres "un petit coffre garni de peintures qui a esté vendu 16 livres".

LA VIE ARTISTIQUE

Les débuts de la peinture en Nouvelle-France

III

LE PORTRAIT DE CHAMPLAIN

Si nous connaissons assez bien la physionomie intellectuelle et morale de Samuel de Champlain - sa vie et ses œuvres ont été analysées avec plus ou moins de perspicacité par maints historiens, - il s'en faut de beaucoup que nous ayons une idée exacte de ses traits et de sa personne.

En effet, la seule image authentique du Fondateur de Québec est une gravure de dimensions restreintes (deux centimètres de hauteur, environ), qui ne brille pas par l'exactitude photographique - si je puis dire. On se rappelle que dans les Voyages du Sieur de Champlain Xaintongeois..., [sic] publiés en 1613 [Note 14. Voir Le Canada, No du 14 juin 1934, [illisible] colonne, [illisible] paragraphe.], une gravure de l'artiste parisien David Pelletier, représente le combat qui eut lieu en 1609 entre les Iroquois d'un côté, les Hurons et les Français de l'autre. Champlain est là, debout entre les combattants; il porte un invraisemblable casque à plume. Sous l'habit, sorte de casaque dont les basques descendent jusqu'aux genoux, on devine la robustesse de son corps solidement planté sur de grosses jambes. Les traits du personnage sont forts, le front bombé, le nez énorme. Il n'y a aucune raison de croire que ce portrait n'est pas fidèle, car tout y reflète l'âme du Fondateur de Québec. Le Saintongeois épaulant lentement son arquebuse entre les combattants qui se lardent de flèches, c'est l'affirmation sans forfanterie de la puissance sereine et de la crânerie tranquille qui furent le secret de son ascendant sur ses subalternes et sur ses alliés, les malheureux Hurons.

* * *

Les autres portraits de Champlain sont des faux. Il y en a une bonne demi-douzaine, simples variantes sans caractère de l'effigie d'un Italien célèble du XVII siècle.

Quel est l'artiste qui, le premier, eut l'ingéniosité de démarquer le portrait de Michel Particelli, "Chevalier, Seigneur d'Emery, de Thoré et de Tanlay, Conseillier du Roy, en ses Conseils, Contrôleur Général de ses finances, etc" [Note 15. Gravure de Balthasar MONCORNET, graveur né à Rouen vers 1600, mort à Paris le [illisible]. Ce beau portrait de Particelli est signé; B. MONCORNET [illisible]. Cf. bibliothèque Nationale (Paris), Cabinet des Estampes, Ed. [illisible] .] et, après avoir remplacé le jardin qui figure sur l'original par un fantaisiste rocher de Québec, inscrivit au bas le nom de Champlain? Je ne saurais le dire avec exactitude, mais voici une explication plausible.

En 1852, Pierre-Louis Morin [Note 16. Pierre-Louis MORIN, né à Nonancourt (Eure), le 21 février 1811, mort à Québec le 6 septembre [illisible], vint au Canada en 1837, en compagnie de Mgr Provencher et de l'abbé La Bourdais, et entra au bureau du cadastre. Architecte et dessinateur, on lui doit l'illustration du Vieux-Motnréal, de Henri BEAUGRAND, quelques dessins topographiques et les plans du Manoir Masson, à Terrebonne, (1848) et du collège de Saint-Hyacinthe( 1849).] s'en va à Paris, chargé par le gouvernement de l'Union de faire certaines recherches relatives à l'histoire du Canada. Il y rencontre Georges-Barthélémy Faribault, le bibliophile bien connu, qui séjourne en France dans le même but. L'un et l'autre cherchent des documents concernant Champlain; ils cherchent aussi son portrait. Malheureusement, ils n'en trouvent pas et se désolent. Un lithographe se présente à point nommé pour monnayer l'urgent besoin de ce portrait. Et Louis-Joseph-César Ducornet, [Note 17. Né à [illisible] , mort à Paris le 27 avril [illisible]. Ducornet se rendit à Paris en 1819 et fut élève de Lothière. Ses œuvres sont dispersées dans les musées de Lille, Montpellier, Reims, Saint-Omer, Amiens...] né sans bras, mais très habile de ses pieds, transpose, en l'affadissant à souhait, le buste de Michel Particelli. La lithographie de Ducornet, imprimée par villain, à Paris, porte cette souscription: "Enregistré conformément à l'Acte de la Législature Provinciale, en l'année 1854 par P.-L. Morin de Québec, dans le bureau du Registrateur de la province (sic) du Canada" [Note 18. Bibliothèque Nationale. Cabinet des Estampes, [illisible].]. Au bas, à gauche, une note nous apprend que l'image fut éditée à Paris par Massard, "édit., 58 rue de Seine".

Retenons bien le nom de Léopold Massard. [Note 19. Léopold MASSARD, né à Crouy-sur-Oureq en 1813, a édité un grand nombre de gravure, la plupart sur des sujets historiques.] S'il est éditeur de gravures en [illisible], c'est qu'il a abandonné le burin pour la maison d'édition. C'est lui qui avait gravé, en 1836, pour le compte de M. de Clugny, le portrait de Jacques Cartier, publié dans Les Costumes français depuis Clovis jusqu'à nos jours. Au début du Second Empire, il ne grave plus, mais il édite avec zèle des portraits dits historiques. Et quand l'abbé Faillon fait paraître ses ouvrages sur Marguerite Bourgeoys et Jeanne Mance et son Histoire de la Colonisation française, c'est encore Massard qui en édite les portraits et scènes historiques, qu'il fait graver par Rebel et autres artistes du burin.

Il semble donc que Léopold Massard, expert dans l'art de fabriquer des portraits historiques, Pierre-Louis Morin et Georges-Barthélémi Faribault soient responsables du premier faux portrait de Champlain.

Quelques années après, en 1865, un historien américain, John Gilmary [illisible], commande au graveur O'Neill une copie fidèle (!) du portrait du Saintongeois.

O'Neill se hâte d'aller à la Bibliothèque Nationale, à Paris, démarque de son mieux l'effigie de Michel Particelli, par Moncornet, et signe bravement: Moncornet [illisible]. L'œuvre est publiée dans History of New France by Charlevoix (New York, 1866) et une copie photographique est déposée à la Bibliothèque Nationale, à Paris, sous la cote N2. Sur cette copie, ornée du sceau de la Bibliothèque, un sceptique - peut-être M. H. P. Biggar qui a écrit, dans la Canadian Historical Review, décembre 1920, un fort intéressant article sur les portraits de Champlain - n'a pu s'empêcher de tracer d'une écriture nerveuse: "Where is the original?".

La même année, l'abbé Laverdière éprouve le même besoin que Morin, Faribault et Shea - car il prépare une édition des œuvres de Champlain. Cette fois encore, un graveur, dont on ignore le nom, serre de près la facture du portrait de Particelli, burine un vague rocher de Québec, d'ailleurs inexact, et inscrit au bas le nom du fondateur de Québec. Cette gravure orne la page frontispice des Œuvres de Champlain, éditées en 1870 sous le patronage de l'Université Laval.

En 1876, une nouvelle édition paraît de l'Histoire de France de François Guizot, nouveau portrait de Samuel de Champlain, signé par un artiste français de dixième ordre, Eugène Ronjat. [Note 20. Eugène MONJAT, né à Vienne (Isère) en 1822, mort à Paris en [illisible].] Diffère-t-il sensiblement des autres portraits du Saintongeois? Pas du tout et pour une excellente raison: Ronjat, de son propre aveu, [Note 21. Cf. J.-F. KENNY. Catalogue des gravures... Ottawa, [illisible] Quelques-uns des détails qu'on lit [illisible] sont tirés de l'ouvrage de M. Kenny.] avait copié, au Cabinet des Estampes, le "portrait de Champlain par Moncornet" - le malheureux avait pris pour un original le faux fabriqué par O'Neill vers 1875! Du reste, le dessin de Ronjat a été maintes fois publié, notamment par Benjamin Sulte dans son Histoire des Canadiens-Français (Montréal, 1882) et par Eugène Guénin dans La Nouvelle-France (Paris, 1904), p. 25.

Ce n'est pas tout. Un dessinateur s'empare de ces faux, les utilise à sa manière, dessine le personnage de face, ajoute quelques boutons au pourpoint et ça et là des dentelles, allonge la chevelure et taille les moustaches... et voici une nouvelle figure de Champlain, ressemblant aux autres sans doute, mais pas plus authentique. [Note 22. illisible]

Bref, les artiste, peintres, sculpteurs et graveurs, se plaisent à représenter l'effigie du Fondateur de Québec.

En 1881, le peintre Robert Harris, mort à Montréal en 1919, peint un Champlain debout, légèrement tourné vers la droite et tenant une épée. La peinture, gravée par E. Bringhton, illustre le premier volume de Picturesque Canada de Grant, édité à Toronto en 1882. C'est un dessin médiocre.

Avant Harris, Théophile Hamel [Note 23. illisible] s'était contenté de copier, d'une touche sèche mais avec un coloris tout flamand, la lithographie de Ducornet, que lui avait fournie son beau-père, Georges-B. Faribault.

Suzor-Côté peint Champlain et ses compagnons entreprenant une expédition hivernale. [Note 24. illisible] Quelques artistes le font voir à son arrivée à Québec, comme M. Henri Beau, dans son vaste tableau du Musée provincial de Québec; [Note 25. illisible] d'autres imaginent des scènes de son séjour en Nouvelle-France; des portraitistes ingénieux embellissent son image, tout en accumulant les accessoires, comme dans une peinture anonyme conservée au Collège de Lévis.

Les artistes, toutefois, n'innovent guère; les traits de Particelli leur suffisent. En sorte que l'effigie présumée de Champlain, empruntée à l'honnête Particelli, est aujourd'hui dans toutes les mémoires grâce au vice initial de l'opération.

* * *

Ronjat, et d'autres avant lui, prétendait qu'il avait fait son dessin d'après un original gravé par Moncornet et conservé au Cabinet des Estampes. C'est vrai, à la condition d'admettre - je l'ai noté plus haut - qu'il a pris pour un original la copie photographique de la gravure de O'Neill. Est-il besoin d'ajouter que l'œuvre de Moncornet, conservé tout entier au Cabinet des Estampes, ne comprend aucune effigie de Champlain.

Du reste, on ne voit pas bien pour quelle raison Moncornet aurait portraituré Samuel de Champlain. Celui-ci fut, de son vivant, non un grand personnage comme notre vanité se plaît légitimement à le rêver, mais un explorateur besogneux qui n'a pas connu la richesse, ni la reconnaissance, encore moins la gloire.

Assurément, son mérite fut grand. L'image que nous nous faisons de ses traits l'est beaucoup moins et, de plus, elle ne lui appartient pas.

 

 

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Gérard Morisset (1898-1970)