Gérard Morisset (1898-1970)

1934.07.07 : France - École du Louvre

 Textes traités le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

France - École du Louvre 1934.07.07

Bibliographie de Jacques Robert, n° :094

L'Événement, 7 juillet 1934, p.4.

L'Paris:École du Louvre

I- Son organisation

"L'enseignement naîtra de la conservation, comme la conservation est née de la collection". Ainsi s'exprimait, en 1882, l'administrateur-poète, Louis de .

Des collections d'œuvres d'art entrent-elles dans le domaine public qu'elles requièrent, sans tarder, les soins de personnes compétentes; toutefois, elles ne seraient qu'un dépôt stérile, si les praticiens qui en ont la charge n'étaient des érudits et des lettrés, des érudits qui en scrutent rigoureusement l'histoire, des lettrés qui fassent connaître, avec la richesse de pensée et d'expression qu'il convient, les plus beaux débris des civilisations passées.

Former des conservateurs de musées qui soient des historiens de l'art et des savants, des professeurs aussi bien que des techniciens, tel est le but que se sont proposé les fondateurs de l'Ecole du Louvre. But éminemment pratique, puisque les professeurs disposent des collections du Louvre pour donner à leur enseignement toute l'efficacité possible.

Il s'en faut que l'Paris:Ecole dAdministration des Musées; - comme on lappela tout dabord - ait joui, dès les débuts dune organisation parfaite.

Lorsque parut, le 24 janvier 1882, le décret en vertu duquel Antonin Proust, ministre des Arts dans le cabinet Gambetta, jetait les bases de l'Ecole du Louvre, il était bien question de grouper les musées de France, d'assurer le recrutement des fonctionnaires - muséographes, de former des conférenciers et d'instituer des visites-conférences; mais la nouvelle école était plus un "séminaire de jeunes savants, de voyageurs pour les missions archéologiques", qu'une pépinière de conservateurs de musées.

Sous l'intelligente impulsion de Louis de [Note 1. Louis-le-Saulnier, 9 décembre 1816, Ý Paris, 1887 - Ronchaud, ami d'Alexandre Bertrand et de la comtesse d'Agoult, fut un parnassien distingué et un écrivain d'art remarquable. On lui doit Les Heures (1844), Les Poèmes dramatiques, Les Poèmes de la mort (1887) et une belle étude sur le sculpteur grec Phidias. Il a laissé la réputation d'un historien perspicace et d'un administrateur de grande envergure.] administrateur, puis directeur des Musées Nationaux, l'Ecole ouvrit ses portes en février 1882. Deux savants y étaient attachés: Eugène , ancien ecclésiastique, philologue, passionné et mordant chroniqueur, initia les élèves au déchiffrement des inscriptions sémitiques, tandis que Révillaut, qui avait abandonné la soutane pour l'égyptologie, commenta des textes démotiques.

Quelques mois après le 22 novembre 1882, Duvaux, le ministre des Beaux-Arts, signa un arrêté confirmant l'organisation de l'Ecole du Louvre et créant de nouvelles chaires. Pierret, émule de Champollion et de Rougé, enseigna l'archéologie égyptienne, Héron de Villefosse fut chargé de professer l'histoire de la céramique grecque et romaine; Alexandre Bertrand étudia avec ses auditeurs les antiquités nationales de la France.

L'année suivante, Léon Heuzey accepta de professer l'histoire des antiquités orientales; cette chaire fut attribuée peu après à un jeune attaché, aujourd'hui conservateur honoraire du Musée du Louvre, M. Edmond Pottier.

Au sentiment des critiques d'art de 1885, l'enseignement dispensé à l'Ecole du Louvre relevait trop de l'archéologie et de la science pure. Aussi M. de se hâta-t-il de créer la chaire de l'histoire de la peinture, attribuée à Georges Lafenestre, en 1885; deux ans après, il confia à Louis Courajod l'histoire de la sculpture française.

Bref, à la mort de Louis de , il y avait à l'Ecole du Louvre six cours principaux - autant de cours que de départements au Musée - et deux cours supplémentaires. Cet état de choses dura jusqu'en 1904, alors que le nombre des cours organiques fut porté à dix. Ce ne fut qu'une étape. A mesure que les Musées Nationaux absorbèrent dans leur administration quelques musées parisiens et des châteaux historiques de province, les professeurs de l'Ecole étendirent leur enseignement à tous les domaines de l'histoire de l'art. En sorte que, après cinquante ans d'existence, l'Ecole compte aujourd'hui quinze cours organiques, un cours éliminatoire d'Histoire générale de l'art et de nombreuses conférences-visites.

L'enseignement est réparti en trois sections: l'archéologie antique (égyptienne, perse, chaldéenne, grecque et romaine); les arts de l'Extrême-Orient et de l'Orient musulman; les arts du Moyen-âge, de la Renaissance et des temps modernes. Laissons de côté les deux premières sections pour donner quelques détails sur la troisième, celle qui nous touche de plus près.

Le cycle des études comprend d'abord une Histoire générale de l'art, des débuts du christiannisme à nos jours. Ce cours, je l'ai noté, est éliminatoire; tout élève de première année est tenu de le suivre et d'en subir l'examen, sous peine de n'être pas reçu en deuxième année.

M. Paul Vitry, successeur de Louis Courajod et d'André Michel, [Note 2. Directeur de la volumineuse Histoire de l'art rédigée en collaboration et publiée sous son nom. A la mort d'André michel (1925), M. Paul Vitry mena à bonne fin l'œuvre entreprise par son prédécesseur et maître.] professe le cours d'histoire de la sculpture. Qu'on ne se méprenne pas. Il s'agit ici, comme pour les autres cours d'ailleurs, d'un cours spécial dont la durée moyenne est de dix ans. Supposons, par exemple, que le professeur se propose d'étudier la sculpture de la Renaissance française: il consacrera une dizaine de leçons aux ouvrages italianisants du début du XVIe siècle, plusieurs cours à Michel Colombe et ses émules, trois ou quatre leçons à Jean Goujon, une à François Marchand, une autre à Pierre Bontemps, quelques cours à Germain Pilon...; de telle sorte qu'un siècle de sculpture française constitue la matière de trois années d'étude.

Il faut en dire autant, et même plus, de l'histoire de la peinture. Depuis 1930, elle est scindée en deux parties: M. Robert Rey, élève diplômé de l'Ecole et conservateur du Palais de Fontainebleau, analyse avec pénétration les œuvres des peintres français, tandis que M. Gabriel Rouchès, conservateur-adjoint au Musée du Louvre, professe l'histoire de la peinture dans les pays étrangers à la France.

M. Jean Verrier, attaché à la Commission des Monuments historiques, et M. Léon Deshairs, directeur de l'Ecole des Arts décoratifs, se partagent l'histoire des arts appliqués à l'industrie; le premier s'occupe des arts mineurs du Moyen-âge; M. Deshairs fait connaître à ses élèves les œuvres d'art décoratif de l'époque classique et du XIXe siècle.

L'histoire des mouvements artistiques du XIXe siècle est confiée à M. Louis Hautecœur, conservateur du Musée national du Luxembourg, à Paris.

Enfin, les élèves finissants s'initient, sous la direction de M. Gaston Brière, conservateur du Palais et du Musée de Versailles, à l'histoire compliquée, parfois confuse, des collections publiques; d'autre part, un groupe de conservateurs donnent aux mêmes élèves des renseignements précis sur la conservation et la restauration des œuvres d'art.

A tous ces cours théoriques M. Henri Verne, directeur de l'Ecole du Louvre depuis 1926, a voulu joindre des leçons pratiques de muséographie. Pendant chaque année scolaire, les élèves sont invités à visiter les Palais et Musées nationaux, les cabinets d'estampes et de dessins, les ateliers de restauration des œuvres d'art, afin de connaître les secrets du métier de conservateur.

Dans chacune des sections, la scolarité est de trois ans. La dernière année d'étude se termine par deux examens, l'un écrit et éliminatoire, l'autre oral. Si l'élève satisfait à ces deux épreuves, il reçoit un diplôme d'ancien élève de l'Ecole; s'il a obtenu la note 12, à l'examen écrit, il est admis à préparer une thèse pour l'obtention du doctorat ès-arts. L'impression de la thèse n'est pas requise.

***

La fondation de l'Ecole du Louvre ne passa pas inaperçue, car elle arrivait à son heure.

Au début de la Troisième République, les esthéticiens de toute nuances ne se faisaient pas rares, non plus que les critiques d'art. Leur manquait-il un peu de cette discipline dans l'étude, dont la carence peut conduire au désordre? On est tenté de le croire en constatant l'incompréhension dont furent victimes bien des artistes de cette époque et la révision de nombreux jugements portés entre 1870 et 1910.

Quoi qu'il en soit, la fondation de Louis de eut pour premier résultat de relever le niveau des études artistiques. L'archéologie antique et l'archéologie orientale en bénéficièrent tout d'abord, comme le prouve le nombre de thèses soutenues de 1886 à 1900. Assez tôt les recherches des anciens élèves se portèrent vers les antiquités nationales de la France et vers l'histoire de l'art français. En 1890, M. Leprieur, plus tard conservateur au Louvre, soutint une thèse sur Le portrait peint et sculpté en France aux XIV e et XV e siècles . L'année suivante, un mémoire de M. Franz Marcou porta sur la sculpture française qu'étudièrent dans leurs thèses M. Jean Shopfer (1896) et M. Marquet de Vasselot [Note 3. Conservateur du Musée de Clung, à Paris. ] (1896). En 1897, M. Paul Vitry, conservateur au Musée du Louvre, présenta une thèse fort remarquable: La sculpture autour de Henri IV. A partir de 1900, nombreux furent les mémoires sur l'art français. Voici les plus remarquables: Pierre Julien, sa vie, son temps , par l'abbé Pascal (1901); La sculpture de la cathédrale de Rouen par Mlle Pillion (1904); Guillaume Coustou , par M. Léon Deshairs (1907); François Mansart , par M. Paul Lacoste (1911); Trois satellites de Watteau , par M. Robert Roy (1913); Jean Gigoux, 1806-1894 , par Mme Bouchot-Sanpêque [Note 4. Attachée au Musée du Louvre, département des peintures, et à la Commision des Sites.](1919); La peinture militaire en France de 1870 à nos jours, par M. Marguery (1922); La sculpture romantique, par M. Luc Benoit [Note 5. Attaché et chargé de mission au Musée du Louvre, département des sculptures.] (1926); Le portraitiste Louis Tocqué , par le comte Arnauld Doria (1928), etc.

Les anciens élèves de l'Ecole n'ont pas fourni que des travaux scolaires. On compte parmi eux des écivains d'art comme René Jean, [Note 6. Critique d'art, du quotidien "Comedia". ] Germain Bazin, André Blum, Louis Demonts, Louis Hatecœur, Jean Morin, Charles Picart, ancien directeur de l'Ecole d'Athènes, Ratouis de Limay, président de la Société de l'Histoire de l'Art français; des hommes de lettres comme Jean-Louis Vaudoyer, Mme Tabouis, Mlle Duportal, J.-G. Lemoine, Mabille de Poncheville; des conservateurs éminents comme Gaston Brière, M. Guey, conservateur du Musée de Rouen, Georges Bénédite, l'abbé Etienne, Drioton, égyptologue et conservateur au Musée du Louvre, Jean Guiffrey, Raymond Lantier, Marquet de Vasselot, Charles Masson, Robert Rey, etc.

Mais le plus beau titre de gloire de l'Ecole du Louvre est d'avoir formé des amateurs d'art et des collectionneurs, hommes et femmes admirables qui ne se contentent pas d'aimer et de visiter les musées, mais qui les soutiennent, au besoin, de leurs deniers.

C'est le secret de la richesse sans cesse croissante des collections du Louvre.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)