Gérard Morisset (1898-1970)

1934.07.21 : France - École du Louvre

 Textes traités le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

France - École du Louvre 1934.07.21

Bibliographie de Jacques Robert, n° :095

L'Événement, 14 juillet 1934, p. 4-5; 21 juillet 1934, p. 4-5.

L'Ecole du Louvre

II- SOUVENIRS

Quand après avoir passé quelques mois à Lyon et y avoir étudié avec le débonnaire Léon Rosenthal, mort jeune en 1932, je résolus, en octobre 1930, de suivre le conseil de mon maître, en m'inscrivant à l'Ecole du Louvre, mon embarras fut grand. Le prospectus de l'Ecole en main, je ne parvenais pas à me débrouiller dans les articles compliqués du règlement et je harcelais l'appariteur de mes questions. Je me rappelai fort à propos qu'un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères - j'étais alors boursier du Gouvernement français - m'avait chaleureusement recommandé à M. Gabriel Rouchès, conservateur-adjoint au Musée du Louvre. Me voilà donc escaladant la vis Saint-Gilles qui, dans l'angle sud-ouest de la Cour carrée, conduit aux bureaux de la Conservation, au second étage.

C'est une des plus anciennes parties du Vieux-Louvre. Construite sous les derniers Valois, elle fut doublée en profondeur vers 1880, d'après les plans du médecin Claude Perrault, frère du charmant conteur. Le rez-de-chaussée abrite la sculpture grecque - et il n'est pas rare d'apercevoir, durant la belle saison, des groupes d'Américains mâchant de la gomme tout en admirant la placide Venus de Milo; au premier étage, ce sont les vases grecs et les statuettes de Tanagra; au second, les bureaux des Conservateurs. Je traversai un sombre et interminable couloir, sur lequel donnent les portes massives des bureaux et de la bibliothèque du Musée, et j'entrai dans le cabinet de M. Rouchès, grande pièce haute, éclairée par une seule mais large fenêtre. Près de la croisée, sur une plateforme de soixante centimètres de hauteur, mon Maître était au travail. A contre-jour, je n'apercevais que sa forte carrure et son profil caractéristique qui me rappelait un conférencier que j'avais entendu peu de jours auparavant, M. Funck-Brentano. M. Rouchès vint vers moi, avec cette aisance de manières, cette discrète affabilité qui font le charme des hommes cultivés de France. Pendant qu'il lisait la lettre de recommandation que je lui avais remise, je regardais sa figure colorée, ses traits forts de fils d'Auvergne né à Bordeaux, ses yeux à la fois doux et spirituels. Puis le décor de la pièce m'intéressa. Au centre, une table ronde en marbre noir, au mur des rayonnages vitrés où étaient des catalogues de l'Hôtel Drouot et de volumineuses biographies d'artistes; aux cimaises pendaient des tableaux de toutes dimensions, parmi lesquels un portrait attribué à Tintoret, une jolie toile de Boilly, des peintures de l'Ecole espagnole du XVIIe siècle, une toile mythologique de Lemoyne, une réplique ou une copie d'un Philippe IV de Velasquez. J'avais à peine fait des yeux, le tour de la pièce que M. Rouchès entamait la conversation, cherchant à me faire préciser le but de mon séjour en France, m'interrogeant sur l'histoire de mon pays, le degré d'avancement des arts au Canada, l'Ecole de peinture québécoise, l'exposition d'art canadien au Musée du Jeu de Paume en 1927... Je séchais, je l'avoue, sous l'avalanche des questions précises et pertinentes de mon maître et j'eusse souhaité qu'il en sût un peu moins long sur l'histoire de la Nouvelle-France.

Voici, entre parenthèse, un fait qui m'a frappé: l'élite française connaît mieux le Canada que nous ne l'imaginons. Je ne parle pas ici des historiens comme M. de la Roncière, M. le comte de Cathelineau, M. Lauvrière, M. de Bonnaud, M. Gobillot - et j'en passe - qui scrutent avec soin les archives relatives à la Nouvelle-France. je parle de la classe instruite, curieuse par nature, cultivée par goût, dont les recherches historiques et géographiques ne se bornent pas à l'Europe occidentale. J'ai eu l'occasion de l'éprouver maintes fois, notamment au cours d'une conversation que j'eus, en mars dernier, avec M. Gaston Brière, conservateur du Palais de Versailles. N'était la fidélité de ma mémoire, je me serais mal tiré d'une épreuve périlleuse entre toutes. Après cela, qu'en blaguant le français moyen, on dise qu'il est un Monsieur décoré, qui mange beaucoup de pain et qui ne connaît pas la géographie, je n'en crois rien. Ou plutôt, je crois que nombre de Canadiens sont Français sur ce point...

Je retrouvai M. Rouchès dans la salle de cours de l'Ecole, d'abord installée dans le salon du général Fleury, grand écuyer de Napoléon III, puis au-dessous, dans... les propres écuries de l'Impérial Rêveur, sur le côté ouest de la cour [Lefuel]. Il n'y paraissait guère, M. Verne les avait fait aménager par l'architecte des Musées Nationaux. Celui-ci en avait fait une grande salle dont la voûte surbaissée, en brique rouge, reposait sur quatre pilliers de béton. Au fond, l'écran à projections; à droite, la tribune du professeur; à gauche, un tableau noir; en arrière, quelques bancs en amphithéâtre.

Là prenaient place environ sept cents auditeurs, qui installés sur des banquettes de chêne, qui assis à terre à la mode orientale, qui debout le long des murailles.

Dans l'assistance, des jeunes gens en petit nombre, des jeunes filles, des dames d'âge mûr, de vieux messieurs à barbe blanche et à redingote, auditeurs-vétérans dont les souvenirs scolaires remontaient à plus d'un demi-siècle. Il y avait des Français et des Françaises; il y avait aussi des étrangers, en plus grand nombre qu'on ne le croit: riches Américaines qui occupaient leurs loisirs à meubler leur esprit. Russes blancs chassés de leur pays, indolents et sentimentaux, Roumains débrouillards et futés. Germains studieux, Anglais solennels et bien mis, Chinois, Japonais, Argentins...

L'état civil des auditeurs qui suivaient quotidiennement les cours n'offrait pas moins de variété. Ce gros monsieur qui couvrait, de son écriture menue, de vastes feuilles quadrillées, était le gardien-chef du Musée Rodin à Paris; sa voisine, la fille d'un général de la Grande Guerre; ces deux hommes qui roupillaient bruyamment étaient des élèves de la première heure, soignant leurs rhumatismes à la douce chaleur du calorifère. Aux premiers rangs des auditeurs, il y avait deux médecins, un homme de lettres, une demoiselle valétudinaire douée d'une grande curiosité, deux ou trois docteurs en droit, un aspirant attaché d'ambassade, un notaire, quelques étudiants de la Sorbonne, des attachés au Musée du Louvre, des conservateurs de musées provinciaux, des écrivains d'art, des dames sous puissance maritale. Il y avait des jeunes filles désœuvrées qui bavardaient consciencieusement, des lycéens effrontés et chahuteurs, des abbés timides, des conscrits en permission; il y avait même une meurtrière authentique, brillante élève d'ailleurs, Mme Joseph Caillaux.

Tous ces gens-là arrivaient au cours en coup de vent, avec l'espérance, vaine parfois, d'occuper un siège. Lorsque le professeur faisait son entrée dans la salle, ses notes sous le bras, une boîte de clichés à projection dans la main, les élèves applaudissaient, comme pour donner le signal du silence. Puis le cours commençait.

Quelques rares professeurs écrivaient en entier leur cours et les débitaient comme une conférence, en joignant le geste à la parole. M. Rouchès et M. Hautecœur étaient de ceux-là. Le premier, doué d'une excellente mémoire, lisait ses notes d'une voix extrêmement colorée; M. Hautecœur lisait, lui aussi, ses cours, non sans difficulté, car il avait, avouait-il, une calligraphie déplorable. Les autres professeurs improvisaient durant plus d'une heure, en recourant à leurs notes lorsqu'il s'agissait de dates ou de citations.

Les conférences de M. Brière étaient, je pense, les plus brillantes. Cet homme petit, grassouillet, avait le geste élégant et facile, la voix chaude et admirable d'intonation, la phrase expressive. Quand il s'échauffait un peu - ce qui lui arrivait en parlant des grands collectionneurs ou des érudits fameux - sa parole était abondante, l'accent inimitable, la conviction profonde. Il avait alors d'heureuses trouvailles de mots d'une ironie très fine.

M. Paul Vitry, bon géant à la face barbue et aux yeux bleus, n'était pas du tout éloquent. Il lui arrivait même de parler trop bas, comme s'il monologuait pour un canapé. Mais sa documentation était solide, surtout à l'égard de la sculpture française du XVIe et du XVIIe siècle.

M. Hautecœur avait le débit précipité, il déclamait ses conférence d'une voix aiguë et sifflante. Il s'amusait souvent à contrefaire les personnages dont il citait les bons mots.

Tout autre était la manière de M. Verrier, homme pondéré qui parlait lentement et prononçait un mot que s'il était sûr de sa précision.

Quand j'entendis M. Robert Rey pour la première fois, je crus que l'Ecole du Louvre comptait un professeur canadien-français, tant son accent se rapprochait du parler québécois. Il était pourtant un méridional de race, intelligent et perspicace. S'il était souvent brouillé avec les millésimes - il était fort distrait - il possédait des vues historiques d'une pénétration étonnante. Il avait entrepris de réhabiliter l'art pictural du XVIIe siècle, au grand scandale des admirateurs passionnés du siècle de Watteau et de Fragonard. Et pourtant, il avait raison. Sous Louis XIII et Louis XIV, il n'y a pas eu que l'Italianisme et le classicisme stérile de Le Brun. Il y a eu le naturalisme de Poussin, le réalisme des frères Le Nain et de leurs émules, la fantaisie de Bourdon et des Bambocheurs; il y a eu aussi la critique d'art la plus fine et la plus équitable.

Je m'en voudrais de passer sous silence M. Deshairs, directeur de l'Ecole des Arts décoratifs. Je me souviens d'un cours éblouissant qu'il nous fit sur l'Opéra de [illisible] Garnier. Sans doute, ne l'admirait-il pas outre mesure, et ne jugeait-il la décoration d'un goût détestable. Pour apprécier l'œuvre prétentieuse de Garnier, il avait des mots d'une cruelle ingénuité.

Je reviens un moment à mon maître, M. Rouchès. En 1930, il y avait déjà trois ans qu'il professait l'histoire de la peinture espagnole. Il avait d'abord étudié les activités picturales de l'Espagne du Moyen-âge (1927); il avait ensuite fait connaître les peintres de l'Ecole de Tolède et le génial grec qui la résume, Greco (1928); puis l'Ecole de Séville s'était offerte à son examen, avec deux artistes de grande envergure, Murillo et Valdès Léal (1929). En 1930, il étudia avec ses auditeurs l'Ecole de Madrid et son plus grand peintre, Velasquez. Au Sévillan transplanté à la cour de Phillippe IV, M. Rouchès consacra douze admirables conférences d'une extrême finesse de goût. L'année suivante, ce fut le tour des peintres espagnols du XVIIIe siècle et du fantasque Goya. Le professeur commença par débarasser la biographie de l'artiste des légendes ridicules propagées par ses ennemis, détermina les dates incertaines jusque-là, rejeta les hypothèses controuvées [sic], en sorte que la mémoire de Goya en fut transfigurée.

M. Rouchès apporta le même souci d'exactitude en 1932, quand il entreprit de faire connaître à ses auditeurs la peinture allemande du Moyen-âge. La matière était-elle revêche? Le professeur savait animer ses cours par des aperçus ingénieux. Les sujets peints dans les églises rhénanes étaient-ils obscurs, il les expliquait avec un luxe inouï de détails et, au besoin, en lisant les passages de la Bible susceptibles de les éclairer.

Documentation abondante et sûre, élocution soignée, bienveillance souriante, telles sont les qualités de ce professeur doublé d'un érudit. Quand, en 1913, il soutint en Sorbonne sa thèse de doctorat ès lettres sur un sujet alors ingrat - Les Carrache et l'Ecole Bolonaise - ce fut une révélation. Il était en ce temps-là, de bon ton de parler avec mépris des Pompiers de Bologne et de la décadence de la peinture italienne à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe. M. Rouchès réussit ce tour de force de convaincre les examinateurs. C'est le plus magnifique résultat que peut obtenir un élève.

III- SOUVENIRS

S'il ne s'agissait que d'assister au cours, confortablement assis dans un fauteuil d'acajou, d'écouter avec attention l'éloquente parole des professeurs, de griffonner des notes en style télégraphique et de voir de belles images projetées sur l'écran, l'Ecole du Louvre serait une institution ravissante.

Mais il y a ce que j'appellerais le temperamentum deliciarum, les examens.

Epreuves sérieuses pour les Français, elles le sont encore plus pour les étrangers. Car il ne suffit pas de bien savoir ses leçons ou d'avoir la tête farcie de faits et de dates. Encore faut-il répondre avec précision aux questions posées par des examinateurs qui sont en même temps des érudits et des écrivains. Va pour une épreuve écrite dont la durée de plusieurs heures permet à l'élève de soigner ses termes et de soigner la forme aussi bien que le fond.

Il n'en va pas de même au cours d'un examen oral, alors que l'élève en tête-à-tête prolongé avec son professeur, doit s'exprimer avec toute la clarté possible, dans un langage où les mots techniques aient un sens rigoureux et juste à la fois. Les jeunes Français n'évitent pas toujours l'écueil de l'à-peu-près. Que dire alors des étrangers - faut-il ranger les Canadiens-Français dans cette catégorie? - qui ne saisissent pas tout-à-fait le génie de la langue française, commettent de nombreuses impropriétés de termes, usent d'expressions régionales ou argotiques et tombent parfois dans ce charabia louche par quoi certains élèves masquent leur demi-ignorance. A ce sujet, les annales de l'Ecole contiennent des pages hilarantes, attributions d'une burlesque fantaisie, interprétations grotesques de sujets religieux et mythologiques rarement traités par les artistes, erreurs de dates, anachronismes drolatiques, fautes de goût...

Tout cela n'est pas très grave lors d'un examen oral; le professeur sourit avec malice, s'amuse aux dépens de l'élève qui sèche, souligne les niaiseries avec une ironie plus cruelle que des gros mots.

Mais à la soutenance d'une thèse les moindres manquements prennent une importance tragique, les peccadilles deviennent des fautes. Les examinateurs échenillent le texte qui leur est soumis, relèvent vertement les fautes d'orthographe et de syntaxe, s'arrêtent aux illogismes, discutent âprement les appréciations et les hypothèses et ne mettent un terme à leur verve que lorsque l'élève sent amèrement la lourdeur de ses bévues.

Contrairement à ce qu'on croit, les aspirants au doctorat ès arts ne choississent pas eux-mêmes le sujet de leur thèse. Ce choix est l'apanage des professeurs de l'Ecole du Louvre [Note 1. Il en est ainsi dans les autres écoles françaises d'enseignement supérieur.]. Quand, dans l'automne de 1931, je soumis à mon maître un projet de thèse sur la Peinture murale en France depuis 1890, M. Rouchès fixa sur moi un regard dont je ne savais s'il voulait dire: "Monsieur, je suis parfaitement de votre avis", ou bien: "Monsieur, faites-moi donc l'honneur de me consulter". Après quelques minutes d'entretien, mon maître dissipa mes illusions: "Vous ferez, me dit-il, une thèse sur la Peinture au Canada français. Ainsi vous aurez une excellente occasion d'étudier votre art national, du même coup, vous nous le ferez connaître". Puis sortant d'un tiroir des feuilles noircies de notes, il me les tendit: "Voici quelques détails sur les tableaux que le fr. Luc peignit pour la chapelle de Sézanne. Utilisez-les dans votre thèse, après les avoir complétées".

A quatre mille kilomètres de mon pays, préparer un ouvrage sur la peinture québécoise me paraissait être une mauvaise plaisanterie, presque une imposture. De fait, mes amis parisiens me blaguaient impitoyablement sur ce qu'ils appelaient ma thèse à distance. C'est que j'ignorais alors - et mes amis aussi bien que moi - l'extraordinaire richesse des dépôts d'archives et des bibliothèques de France.

Sur le conseil d'un archiviste qui connaît admirablement l'histoire du Canada, le Père Odoric-M. Jouve [Note 2. Auteur d'un fort beau livre, Les Franciscains et le Canada et d'un grand nombre d'études sur l'histoire des Récollets. Je crois savoir que le P. Jouve publiera, à l'occasion du troisième centenaire de la fondation des Trois-Rivières, l'histoire de la cité trifluvienne., j'allai voir M. Beauchesne, directeur des Archives canadiennes à Paris. Dans les bureaux de la rue François 1er, il y avait mieux que des livres et des transcriptions de pièces d'archives; il y avait une bonne demi-douzaine d'érudits qui ont ravitaillé, avec une extrême obligeance, maints étudiants canadiens en quête de documents. MM. Beauchesne, de Rocquebrune, Dugas, de Cathelineau, Gobillot et Leblant, le P. Jouve aussi, me communiquèrent un grand nombre de renseignements bibliographiques, excellent point de départ pour un ouvrage comme celui que j'avais entrepris.

La bibliothèque des Archives du Canada à Paris est, naturellement riche en ouvrages canadiens. Elle est loin d'être complète et je dus, comme tant d'autres, aller travailler à la Bibliothèque Nationale. Sous les cotes Pa, Lk7, LK12, Nt, Pz, V et Ln27, j'y trouvai la plupart des livres - biographies, monographies paroissiales, album de planches, catalogues - dans lesquels il était possible de puiser des détails relatifs à l'histoire de la peinture canadienne des débuts à nos jours.

Dans la même institution, il existe un dépôt de pièces fort important, le Cabinet des Estampes. J'y relevai une grande quantité d'aquarelles, de dessins, d'estampes, de portraits gravés, de cartes et de plans, ouvrages faits pour la plupart en Nouvelle-France par des officiers, des topographes ou des artistes amateurs. Feu J. Ed. Roy a dressé en 1911, dans son Rapport sur les Archives de France relatives au Canada, un inventaire sommaire des estampes qui intéressent le Canada, inventaire qu'il faudra tôt ou tard rendre moins imparfait au bénifice des chercheurs. Il faut en dire autant des dessins du Musée du Louvre, du dépôt de cartes et de plans du ministère de la Marine et des autres dépôts de Paris et de la province. Au point de vue artistique, ces dépôts de documents n'ont pas été l'objet d'inventaire spéciaux, en sorte que le chercheur doit fouiller longtemps pour découvrir dans des masses de pièces, les bouts de papier qui concernent nos artistes. Pour ne citer qu'un exemple, c'est ce que j'ai fait dans les archives de Picardie, à l'égard d'un Récollet-peintre qui a passé près de deux ans à Québec, le frère Luc. De cet artiste qui eut son heure de célébrité, on ne connaissait que deux ou trois toiles; sa biographie tenait en quelques événements à demi inexacts. Au bout de deux ans, j'avais retrouvé plus de cent tableaux du fr. Luc et j'avais amassé un tel nombre de faits biographiques que la vie du Récollet-Peintre en était entièrement changée.

Les documents livresques trouvés en France étaient trop imparfaits; il fallait les compléter par les catalogues des musées de Montréal et de Québec et par des inventaires inédits. Ainsi, j'eus à ma disposition les inventaires des peintures de l'Hôtel-Dieu, de l'Hôpital Général et des Ursulines de Québec, des églises de Saint-Augustin, [Note 3. Inventaire dressé par MM. les abbés Couture, East et Nadeau (1932 et 1933).] de la Baie-du-Febvre, [Note 4. Inventaire dressé par M. l'abbé Poirier.] de la Sainte-Famille (île d'Orléans), de Sainte-Anne-de-Beaupré, [Note 5. Inventaire raisonné dressé par le Père Ferland, rédemptoriste (1932).] du Cap-Santé, [Note 6. Notes communiquées par Mlle Pauline Morisset.] des Trois-Rivières, avant l'incendie de 1908, de Notre-Dame de Montréal, des églises de la Gaspésie, de la Beauce et des environs de Québec. Ces derniers inventaires ont été dressés par un homme que la mort vient de terrasser, M. l'abbé Jean-Th. Nadeau. C'était son rêve de parcourir la province de Québec et de noter, avec la précision qu'il mettait en toutes choses, les œuvres d'art qui ornent nos églises et nos presbytères. L'œuvre commencée témoigne de la finesse de son goût et de la sûreté de son coup-d'œil; les descriptions qu'il a laissées des peintures qu'il a vues sont d'une remarquable précision et d'une franche originalité. [Note 7. Témoin cette amusante description d'un Ange gardien, peint par Joseph Légaré pour l'église de l'Ancienne Lorette: "Un ange à la poigne solide et à la figure décidée, traîne un petit gas [sic] en salopettes, qui, du train et de la vigueur où çà marche, n'a pas le temps d'écorniffler le long du chemin; en voilà un qui n'a pas la liberté d'aller chez le diable, etc."]

Tels sont les éléments, trop imparfaits à mon gré, de la thèse que j'ai soutenue le 8 mars dernier devant MM. Rouchès et Hautecœur, sous la présidence de M. Henri Verne, directeur des Musées Nationaux et de l'Ecole du Louvre. Dans la petite salle Courajod, ainsi nommée en l'honneur du plus fougueux professeur de l'Ecole, il y avait les auditeurs habituels des soutenances de thèses, des Français du bureau des Archives canadiennes et des compatriotes venus là par sympathie. M. Jules Bazin, brillant élève de l'Institut d'Art et d'Archéologie, a rendu compte de cette séance et donné dans l'Ordre du 17 mai et des jours suivants, un excellent résumé de mon travail. Si le lecteur a pu se rendre compte de l'étonnante richesse de notre patrimoine artistique, il a constaté qu'il y a bien des lacunes dans notre histoire picturale. Seul un inventaire complet des œuvres d'art qu'a possédées et que possède le Canada français - comme on l'a fait en France de 1878 à 1904 - permettrait à l'historien d'édifier une synthèse de notre art national. Cet inventaire, j'espère y travailler en mettant à profit la culture puisée à l'Ecole du Louvre et l'expérience acquise comme attaché aux Musées Nationaux.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)