
Textes traités le 24 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Légaré, Joseph 1934.07.23
Bibliographie de Jacques Robert, n° 056
Le Canada, 23 juillet 1934, p. 2.
Une belle peinture de Joseph Légaré
Il y aurait une belle étude à écrire sur l'évolution artistique d'un de nos premiers peintres, l'honorable Joseph Légaré. [Note 1. Né à Québec le 10 mars 1789, mort dans la même ville le 13 juin 1858.]
S'est-il exercé à peindre avant 1817, date de la vente à Québec de la collection Desjardins? Je ne puis l'affirmer. Peut-être avait-il reçu de l'abbé Desjardins cadet, grand amateur de peinture, quelques leçons fort imparfaites, cela se conçoit.
Il est, semble-t-il, un de ces artistes nés qui ne doivent qu'à des circonstances imprévues de cultiver leur talent. Otons de sa vie la vente de la collection Desjardins et il n'est plus qu'un bourgeois provincial que ses contemporains ne comprennent qu'à demi, tant il diffère d'eux par ses aspirations originales.
C'est un esprit replié en lui-même, généreux, large et curieux, épris de belles choses et de beaux sentiments, à la fois candide, fin et obstiné. Dans sa physionomie, il y a du rêve concentré, beaucoup d'énergie, une jeunesse un tantinet désabusée.
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À la vente de la collection Desjardins en 1817 - il est alors âgé de vingt-huit ans -, il est au premier rang des curieux, non comme un simple assistant qui promène un regard distrait sur des uvres qui ne l'intéressent guère, mais en homme qui sent en soi l'étoffe d'un artiste, comme un collectionneur qui est prêt à tous les sacrifices pour s'assurer la possession des peintures qui le séduisent.
Rien n'est plus curieux que les achats qu'il fait à la vente Desjardins. D'instinct, il s'arrête devant les plus belles pièces et, s'il ne peut les acquérir toutes à cause de son peu de fortune, il choisit les uvres qui parlent le plus éloquemment à son il épris de chaud [sic] coloris. Par là, il montre la finesse de son goût.
Je rappelle brièvement ses acquisitions: un tableau de François Chauveau, le Martyre de sainte Catherine; un Moïse attribué à Lanfrance; Dieu le Père, peinture dans le style de Poussin; deux belles toiles de claude [sic] Vignon, Saint Michel et Saint Jérôme; un Saint Michel d'Aubin Vouet; deux compositions de Carreno de Miranda, l'Adoration des Bergers et l'Adoration des mages; un portrait d'homme par Brenzino; une esquisse de Bourdon; une fort belle Montée au calvaire de Luis de Vargas; des natures-mortes espagnoles et hollandaises; des compositions flamandes assignées à Téniers... [Note 2. Ces uvres sont conservées au Musée de l'Université Laval depuis 1874.]
Les uvres de valeur inégale sont pour Légaré des modèles qu'il copie laborieusement, même péniblement, à la manière d'un bon élève qui démarque avec maladresse les chefs-d'uvre littéraires qu'il admire. Il étudie aussi les peintures que le Supérieur du Séminaire a acquises pour la chapelle de son institution.
Les fruits de ce premier contact avec l'art pictural européen sont encore visibles à Saint-Roch-des-Aulnaires [sic] et à la chapelle de l'Hôpital-Général de Québec.
En assimilant ainsi des recettes picturales, il apprend à voir un tableau; sa main devient moins lourdes [sic] , sa palette moins uniformement [sic] sombre. Il analyse ses modèles avec une perspicacité qui étonne, quand on songe qu'il est son propre maître et qu'il doit tout apprendre en même temps.
Puis il s'enhardit à composer des tableaux dont les éléments, empruntés à des uvres différentes, sont soudés les uns aux autres avec art qui n'est pas toujours à dédaigner. Il y a par exemple à l'église du Cap-Santé une Présentation au temple dans laquelle le personnage de la Vierge est tiré d'un tableau attribué à Domenico Feti [Note 3. Musée de l'Université Laval (Québec), catalogue de 1923, No 84. - Ancienne collection Desjardins. L'attribution à Dominico Feti est discutable.] tandis que Saint-Joachim est inspiré par un personnage d'un autre toile de la collection Desjardins. C'est un procédé dont Légaré use avec, une certaine maîtrise, en prenant un soin infini à masquer les transitions. Cela est visible dans un tableau qui orne le retable de la chapelle de l'Hospice Sainte-Brigitte, à Québec.
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C'est une grande peinture d'environ douze pieds de hauteur sur une largeur de six pieds.
Au centre le Christ cloué sur la croix, la tête levée vers le ciel est la copie très fidèle du Christ en croix attribué faussement à Van Dyck et détruit dans l'incendie de la cathédrale de Québec en 1922. [Note 4. Collection de l'abbé Desjardins aîné No 19 de l'inventaire. (Provient d'une église de Belgique). Cf. Le Canada-Français, mai 1926, p. [?].] A cette même toile, l'artiste a emprunté les deux angelets qui voltigent à gauche du Christ. L'un d'eux receuille dans un calice le sang qui tombe de la main droite du Crucifié. Au pied de la croix, à gauche, le groupe de la Vierge et de saint Jean est celui qui se voit sur l'Erection de la croix - de l'Ecole de Rubens, est-il écrit dans l'inventaire Desjardins - conservée dans l'église Notre-Dame-des-Victoires à Québec; [Note 5. Collection de l'abbé Desjardins aîné, No 67 de l'inventaire. Cf. Le Canada-Français, septembre 1933, p. 64 et suiv.] le dessin est le même, dur et impersonnel, offrant une vague ressemblance avec les groupes de Rubens et de Van Dyck. Au centre le centurion à cheval est visiblement inspiré du même tableau. Il faut en dire autant, d'ailleurs, des personnages, juifs et soldats, qui meublent le côté droit de la toile.
Il y a bien des maladresses dans cette composition un peu touffue. Les draperies sont lourdes, les visages parfois grimaçants, les mains grosses et de facture conventionnelle, les accessoires d'une perspective trop fantaisiste. Si les chairs sont dorées comme dans les uvres de Van Dyck, elle sont molles, grasses et sans vie.
Mais la toile ne manque pas d'unité, en dépit de la juxtaposition des emprunts; l'ensemble est somptueux de couleur, avec ses jaunes ambrés, ses rouges à la fois éclatants et veloutés, ses bleus verts d'une exquise profondeur, ses bruns sombres aux admirables reflets violets.
C'est une belle uvre. Légaré s'y montre copiste ingénieux, dessinateur épris de dramatisme; il s'y montre aussi, discret coloriste, et c'est la qualité qu'il convient de retenir de cet amalgame de personnages empruntés à des compositions diverses.
Quand il signe cette toile en 1836 [Note 6. La peinture est signée et datée en bas à gauche: J. LÉGARÉ / 1836. Peinte pour l'église Saint-Patrice de Québec, elle fut restaurée avec discrétion par J. Dynes et donnée à l'Hospice Sainte-Brigitte, à une date que je ne puis préciser.] Légaré est en pleine possession de ses moyens. Il a vu assez de peintures pour affiner son goût; il a copié suffisamment pour être en mesure d'équilibrer une composition.
De fait, c'est à partir de cette date qu'il s'enhardit à composer: il peint des batailles, des portraits et des paysages, il aborde la peinture d'histoire; il travaille enfin d'après nature et ce n'est pas trop tôt.
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Mais la peinture de Légaré manque ordinairement de souplesse. Cet autodidacte a souvent la main lourde, l'imitation trop facile. De plus, il compose habituellement mal, il n'arrive pas bien à meubler ses tableaux.
Tout n'est pas négligeable dans son uvre. A défaut de la froide correction des élèves de David - Debret par exemple - Légaré introduit dans ses toiles un peu de fantaisie et un sentiment certain de la grandeur. On y trouve tant de sincère application qu'on oublie vite les insuffisances de son pinceau pour ne regarder, d'un il étonné, que les morceaux réussis. Il y en a quelques-uns.