
Textes traités le 24 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Légaré, Joseph 1934.08.14
Bibliographie de Jacques Robert, n° 057
Le Canada, 14 août 1934, p. 2.
Joseph Légaré
Copiste
J'ai eu l'occasion de signaler, dans ma chronique précédente, les premières copies peintes par Joseph Légaré, notamment quatre peintures conservées dans l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies (comté de L'Islet).
Une seule est signée du nom de Joseph Légaré; elle porte la date de 1820. Les trois autres offrent tant de similitude de facture avec celle-là qu'elles sont sûrement de la même main et de la même date.
On aurait tort de croire à des chefs-d'uvre. À la date de leur exécution, Joseph Légaré ne se livrait quotidiennement à la peinture que depuis trois ans, vraisemblablement depuis la dispersion des tableaux de la collection Desjardins, au printemps de 1817. Il copia alors laborieusement les toiles qu'il a acquises du prêtre-émigré; il acquiert les rudiments de son art par des tête-à-tête prolongés avec des uvres qu'il tient pour des manifestations incontestablement supérieures du génie pictural français.
Qu'on ne pense pas, cependant, qu'à cette date de 1820, Légaré soit un simple apprenti-peintre et qu'il n'ait acquis jusque-là aucune facilité de pinceau. Certes, sa main est lourde, il dessine incorrectement, il scande les contours de ses personnages comme pour accentuer davantage les lacunes de son observation.
Mais il possède une qualité certaine: il est coloriste. D'instinct, il compose sur sa palette des tons harmonieux; d'instinct aussi, il les couche sur sa toile d'une façon pas toujours malhabile. Bref, il copie bien. Il donne une idée exacte du coloris de ses modèles, sans prétendre en reproduire parfaitement le dessin et la composition.
Sous cet aspect, les copies de Joseph Légaré sont des documents avant d'être des uvres d'art, documents d'autant plus précieux que souvent les toiles originales ont disparu.
Tel est le cas des copies qui ornent l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies.
* * *
La première représente le Ravissement de saint Paul. [Note 1. La toile est signée et datée en bas à droite: J. LEGARE / 1820.] L'original attribué à Carlo Maratta, [Note 2. Camerano (Marches), 1626, mort à Rome en 1717.] fut acquis en 1817 par les marguilliers de Notre-Dame de Québec et détruit en 1922 dans l'incendie de la cathédrale. [Note 3. Ancienne collection Desjardins. No. 52 de l'inventaire. Cf. Le Canada-Français, mai 1934, p. [?].] Nous en possédons une bonne photographie qui en donne rigoureusement les lignes, ou plutôt l'ordonnance. La copie de Légaré en rend le coloris, avec une chaleur dans les jaunes, qui, si ma mémoire est fidèle, n'existait pas à ce degré dans l'original.
La deuxième copie est la reproduction exacte du Christ servi par les anges de Jean Restout, [Note 4. Né à Rouen le 16 mars 1692, mort à Paris le 1er janvier 1768.] peinture détruite, elle aussi, dans le désastreux incendie de la cathédrale de Québec en décembre 1922.
La toile du disciple de Jouvenet était "une uvre habile, un peu déclamatoire, mais de facture large". [Note 5. Cf. Le Canada-Français , Ibid., p. 112.] Tel n'était pas l'avis de Napoléon Bourassa qui, prisant peu les peintres frivolés [sic] du XVIIIe siècle, écrivait d'une plume désinvolte: "...Le Christ servi par les anges n'a pas une grande valeur". [Note 6. Paul-V. CHARLAND, o.p. Les ruines de Notre-Dame, dans Le Terroir (Québec), octobre, 1924.]
Quoi qu'il en soit, la copie que Légaré a faite pour Saint-Roch-des-Aulnaies est d'une grande fidélité de coloris. Le manteau bleu du Christ, le vert sombre du feuillage, les chairs rosées des anges, tout est rendu avec la plus scrupuleuse exactitude. C'est l'indice que le copiste ne manquait pas de souplesse. De fait, Légaré aura assimilé a la fin de sa carrière bien des manières différentes; il aura imité nombre de maîtres, de Pierre de Cortonne à Pompeo Batoni, de Simon Vouet à Ménageot, surtout Van Dyck et Rubens qu'il s'est plu à démarquer.
Je passe rapidement sur la troisième copie le Christ remettant les clefs à saint Pierre, peinte d'après une toile originale que je n'ai pu retrouver, et j'aborde l'étude d'une uvre plus intéressante.
Chacun connaît pour en avoir vu quelque copie, le Repos de la sainte famille pendant la fuite en Égypte, toile originale attribuée d'abord à Jean-Baptiste Van Loo par Hawkins et Lemoine [Note 7. Hawkins' Picture of Quebec (Québec 1834) et Album du tourisme (Québec, 1873, 2e édition), p. 12.], puis à Carl Van Loo, commandée vers 1760, donnée vers 1763 au Séminaire de Québec par le Séminaire des Missions étrangères de Paris, totalement abîmée par le feu lors de l'incendie de la chapelle du Séminaire le 1er janvier 1888, restaurée et repeinte en 1908 par J. Purves Carter et aujourd'hui conservée au Musée de l'Université Laval. [Note 8. Catalogue de 1915, No [?]. Catalogue de 1925, No 17. Cf. G. M. FAIRCHILD pr. Notes [illisible] ed. Laval Université, Québec, 1923, [illisible].]
Cette peinture, maintenant encroûtée et noircie, possédait de trop jolies qualités - composition aimable et facile, coloris chaud, virtuosité de la touche - pour ne pas éveiller l'attention de nos copistes. On en compte un grand nombre de copies plus ou moins fidèles. Antoine Plamondon en a fait au moins quatre; une à Saint-Roch de Québec (1830), une autre en 1852 pour l'église de Saint-Anselme, une troisième pour l'église de Neuville (1855) et une dernière en 1862 pour l'église Saint-Jean-Baptiste de Québec! [Note 9. Détruite dans l'incendie de l'église en 1881.] De son côté, Théophile Hamel copia maintes fois la peinture attribuée à l'un des Van Loo, notamment en 1867 pour la cathédrale de Québec. D'autres copies existent: une peinture anonyme à la Rivière-Ouelle, une autre dans la sacristie de Saint-Jean-Baptiste de Québec, une troisième portant la signature de Mlle Frédérick, a été exposée naguère dans la vitrine d'un magasin de la rue de la Fabrique
Ces copies - sauf, naturellement, celles qui ont été peintes après la restauration de Carter - se ressemblent toutes: leur tonalité générale est claire (cela est particulièrement vrai de la copie d'Antoine Plamondon à Neuville), les couleurs son fraîches presque pures, et la lumière qui rayonne de la colombe figurant le Saint-Esprit est d'un orangé viné trop sombre.
La copie que Joseph Légaré brossa en 1820 pour l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies porte les mêmes caractères, en sorte qu'il est à peu près certain, que l'original ne possédait pas la grande valeur qu'on lui prêtait.
D'ailleurs, autour de cet original on a battu un peu fort la grosse caisse. Carter écrivait en 1909 que c'était "L'un des trésors inestimables que possède le Séminaire de Québec", et son metteur en scène G.M. Fairchild junior célébrait en termes reconnaissants et lyriques "l'art et l'expérience" de celui qui avait rendu à cette peinture une jeunesse illusoire. [Note 10. Cf. Notes sur quelques tableaux restaurés par M. J. Purves Carter. S.l.p.d. (Québec, 1909), non paginé.]
Il faut décanter.
Si l'uvre était bien de Jean-Baptiste Van Loo, [Note 11. L'attribution à Jean-Baptiste Van Loo est admissible; l'attribution à Carle Van Loo l'est beaucoup moins.] il n'y avait pas lieu d'entonner un couplet sur le mode grandiloquent. C'était, au contraire, une composition aimable, traditionnelle, faite pour plaire aux amateurs épris d'académisme...
Les copies de Légaré, ai-je écrit, sont des documents avant d'être des uvres d'art, documents d'ordre pictural sans doute, mais encore plus d'ordre historique. N'en est-il pas ainsi, d'ailleurs, d'une bonne moitié de notre patrimoine artistique, considérablement diminué par les incendies, abîmé par la brosse prétentieusement malhabile des restaurateurs ou simplement fatigué par l'action inexorable du temps?